Le casus de la bête prise au piège

dédicace

Ce cas de figure apparaît à plusieurs reprises et est relaté différemment selon qu’il s’agit de documents du début du XIIIe siècle ou du XIVe siècle.
Son intérêt, quel que soit le sens qu’aient voulu lui donner les rédacteurs et les témoins, réside dans le fait qu’il évoque la façon dont un Bon-Chrétien doit envisager ses rapports aux autres, et plus largement, ses rapports au monde qu’il sait imparfait et maléfique.
En effet, conscient du caractère irrémédiablement maléfique qui est celui de la création du démiurge, le Bon-Chrétien ne peut envisager d’intervenir pour le modifier et le rendre divin. Le mauvais arbre ne donnera jamais de bons fruits. Cette conception est typique du Catharisme et constitue une pierre d’achoppement avec les autres religions chrétiennes.

C’est même le point de rupture qui détermine quand le croyant passe d’un statut hésitant, où il voudrait conserver le meilleur des deux approches chrétiennes, à un statut clair où il ne se fait plus d’illusions et préfère lâcher prise sur ce monde de faux-semblants et tenter l’aventure incertaine que propose le Catharisme.

La non intervention

Dans le rituel de Lyon, écrit vers la fin du XIIIe siècle, se trouve la phrase suivante : « Et s’ils trouvent une bête ou un oiseau prise ou pris qu’ils ne s’en mêlent pas. »
Le bon homme, conscient de son impuissance dans ce monde, est clairement invité à ne pas se croire capable de modifier la course folle du monde.
Par conséquent, il ne se mêle pas des manifestations violentes du monde et poursuit sa route qui doit rester son seul objectif.
C’est en fait ce que nous faisons tous au quotidien, faute de moyens.
Comment pourrions-nous intervenir face à tous les maux qui secouent le monde ?
Qui prétendrait soulager la misère des hommes, empêcher la violence des animaux, interrompre le cycle naturel et mortifère des végétaux entièrement basé sur la violence et aussi, stopper les secousses minérales des éléments ?
Face à ce constat d’impuissance, le détachement propose la non intervention.

Ce comportement est très difficile à faire admettre dans une société qui se croit toute puissante face à son environnement et qui a développé dans toute sa démesure la croyance en sa capacité à modeler le monde à son idée. En outre, notre instinct grégaire et notre morale sociale imposent l’intervention sélective qui nécessite de faire des choix entre les violences tolérées, voire agréées et celles qu’il faut combattre.

Ce choix est finalement proche des théories des stoïciens. Ainsi la légende rapporte que Épictète, quand il était encore esclave, fut victime de mauvais traitements de la part de son maître. Ce dernier lui tordait la jambe au point que le jeune philosophe lui dit : « Maître, tu vas me casser la jambe. » Ce dernier, considérant la remarque comme détachée de l’événement poursuivit et, finalement, la jambe se cassa. Épictète n’eut que cette remarque : « Je te l’avais bien dit. » On raconte aussi l’histoire de ce philosophe, Pyrrhon, à qui son maître enseignait le détachement face aux événements du monde. Un jour, lors d’une promenade, le jeune élève passe près d’une mare où il aperçoit son maître, Anaxarque, qui y était tombé. Fidèle à son enseignement, il passe son chemin sans rien faire. Peu après, son maître ayant été sauvé par d’autres passants qui reprochaient à Pyrrhon sa passivité, lui au contraire le félicita d’avoir si bien retenu ses leçons.

L’intervention équitable

Au XIVe siècle, les récits des déposants devant l’Inquisition montrent que les choses ont changé, suite à la traque de l’Inquisition. Les récits cherchent à lisser un peu l’image du Bon-Chrétien ou plutôt à lui faire refléter l’approche intellectuelle des déposants.
Du coup, le schéma se modifie et l’histoire change.
Cette fois le Bon-Chrétien voit une bête prise dans un piège. Il s’agit selon les récits d’un écureuil mais aussi d’un coq ou d’une poule.
Il intervient pour soulager la souffrance de l’animal et le soustraire à son sort. Il le libère donc du piège mais, désireux de ne pas nuire à celui qui a posé le piège, il laisse une somme d’argent correspondant au prix de l’animal afin que le chasseur puisse obtenir le prix de son effort.

Une analyse sommaire met en évidence deux éléments. Le premier est la bonté du Bon-Chrétien qui est valorisée par le fait qu’elle s’applique même au gibier. Le second est l’équité qui est manifestée par le fait qu’il rétribue le chasseur sur ses fonds personnels afin que ce dernier ne soit pas lésé.
Cependant, il serait intéressant d’essayer de creuser un peu le sujet.

L’interventionnisme est-il efficace ?

Comme souvent quand nous agissons, le bénéfice recherché est le nôtre avant tout, même si nous affectons de ne pas le croire.
Quand nous aidons notre prochain, notre intervention ne change rien à la marche du monde car elle est infinitésimale par rapport au mal qui nous entoure. Par contre, elle nous permet d’affirmer notre conception et d’être en position d’actif et non de passif.
Or, cela est typiquement mondain. Dans ce monde celui qui reste passif est désigné comme victime.

Mais, au-delà des motivations, se pose la question de l’intérêt de l’intervention.
Au niveau microscopique de l’individu l’intervention permet de soulager, brièvement et partiellement, un mal subi. Au niveau macroscopique, c’est-à-dire au niveau de la société, l’effet direct est nul mais l’effet indirect permet de masquer la différence la plus gênante entre le Chrétien et le non croyant. Ce dernier verrait comme une menace quelqu’un qui se positionnerait clairement comme hors du système social reconnu. Ce caractère asocial est toujours vécu comme une menace et donne souvent lieu à des représailles, voire à des agressions préventives de la part de ceux qui craignent que l’on puisse remettre en cause leur système de valeurs.

Ce qui compte au total, ce n’est pas le sort de la victime ni les qualités morales de tel ou tel. Non, ce qui importe c’est de suivre le groupe et d’agir en synergie avec lui afin de ne pas lui faire sentir l’incohérence de ses propres choix. Celui qui ne respecte pas les normes, fussent-elles idiotes ou iniques, est à rejeter car sa différence remet en cause les fondements qui confortent le groupe.

L’interventionnisme est-il chrétien ?

Ce qui est chrétien est d’aider celui qui le demande. La bête prise au piège souffre et soulager sa souffrance participe de la non-violence. Donc, il peut sembler chrétien d’intervenir pour soulager la souffrance, même si l’on sait que cette souffrance ôtée n’est rien au regard de toutes les souffrances à venir.
En agissant en réaction au déroulement malin du monde on participe un peu à la manipulation. Donc, l’intervention pour chrétienne qu’elle paraisse est aussi un peu démoniaque en cela qu’elle vient valider un système bivalent qui se nourrit de cette balance incessante entre Bien et Mal.

Nous sommes un peu des observateurs de ce monde et nous agissons comme ces reporters animaliers qui se fondent dans la nature et qui observant le manège de la vie animale, soit laissent les choses suivre leur cours au risque d’assister à la souffrance ou à la mort d’un animal, soit interviennent dans certains cas pour sauver une vie.
Comme eux, nous ne sommes pas dupes de ce que le monde nous donne à voir. Comme eux nous laissons faire la plupart du temps et, comme eux nous agissons à l’occasion.

Notre objectif n’est pas de valider ou de contrecarrer ce monde mais de montrer par notre exemple que le Bien est supérieur au Mal en cela qu’il valorise autant celui qui le pratique que celui qui le reçoit.
Le Mal, lui, ne valorise personne.

Quant à la compensation donnée au chasseur elle manifeste deux choses. D’abord la volonté de bien montrer que la libération de l’animal n’est pas une agression vis-à-vis du chasseur. Ensuite c’est la reconnaissance donnée au chasseur de son statut précaire qui l’oblige à être violent pour survivre, lui qui n’a pas encore la chance de s’éveiller au Bien.

Je serais tenté de conclure cette analyse par le constat élémentaire qui nous échappe peut-être.
Intervenir pour libérer la bête prise au piège, c’est aussi marquer une solidarité de la part d’un autre prisonnier, car nous sommes tous prisonniers de ce monde.