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Vergentis in senium, 25 mars 1199

Vergentis in senium, 25 mars 1199

Hageneder Othmar, Maleczek Werner, Strnad A. A., Rudolf K., Die Register Innocenz’III. 2. Pontifikatsjahr, 1199/1200, Vienne, 1979, no 1, p. 3-5. Traduction : J. T.

Le texte qui suit est la bulle d’Innocent III, fulminée contre les hérétiques cathares qui est souvent citée dans les livres d’historiens.
Ainsi vous pouvez la lire et en apprécier les passages cités ici ou là.

Image illustrative de l'article Innocent IIIAu clergé, aux consuls et au peuple de Viterbe.

De la corruption du siècle, qui décline en sa vieillesse, non seulement donnent
 des signes les éléments corrompus, mais témoigne aussi la plus digne des créatures, faite à l’image et ressemblance du Créateur, placée par privilège de dignité devant 
les oiseaux du ciel et les bêtes de toute la terre[1] ; et non seulement elle défaille déjà comme s’Il défaillait, mais elle infecte et se trouve infectée par la rouille dévorante
de la vétusté. L’homme misérable en effet pèche à l’extrême ; lui qui, au temps de
 sa création et de celle du monde, n’a pu se maintenir au paradis, dégénère vers son anéantissement et celui de la terre ; oublieux du prix de sa rédemption pour la fin
 des siècles, en s’engageant dans les liens vains et changeants des disputes[2], il se prend lui-même au lacet de ses erreurs et tombe dans le piège qu’il a préparé[3].

Car voici que l’homme ennemi a semé la semence impie par-dessus les semailles
 du Seigneur ; les champs à moissonner pullulent de zizanie, ou plutôt en sont pollués ; le blé se dessèche et se change en paille[4] ; la vermine dans la fleur et le renard dans la récolte travaillent à détruire la vigne du Seigneur[5]. Car une nouvelle descendance d’Akân vole dans le butin enlevé à Jéricho le lingot d’or et le manteau[6] ; la lignée maudite d’Abiron, de Datan et de Coré veut avec de nouvelles cassolettes faire monter l’odeur d’un encens vicié sur de nouveaux autels[7], tandis que la nuit indique à la nuit la voie de la connaissance[8], tandis que l’aveugle fait office de guide 
à l’aveugle[9], tandis que les hérésies pullulent et que l’hérétique fait héritier de son hérésie et de sa damnation celui qu’il a fait exclure de l’héritage divin. Ceux-là sont 
les aubergistes qui coupent le vin avec de l’eau[10] et offrent à boire le venin du serpent[11] dans le calice d’or de Babylone[12] ; ils ont, selon l’Apôtre, l’apparence de la piété tout 
en reniant sa force[13]. Et bien que contre ces petits renards — qui à la vérité ont des aspects divers mais sont reliés par leurs queues[14], car par leur vanité ils reviennent tous au même[15] —, diverses mesures aient été prises au temps de nos prédécesseurs, la peste mortifère n’a pas encore pu, jusqu’à présent, être mise à mort et empêchée de s’insinuer plus largement[16] en secret comme un cancer et de répandre même à découvert le poison de son iniquité, trompant de nombreux simples et séduisant certains sages[17], dissimulée sous l’apparence de la religion — étant fait maître d’erreur celui qui n’a pas été disciple de la vérité.

Pour que nous — qui, bien que vers la onzième heure, sommes dépêché par le Père de famille évangélique[18] parmi les ouvriers, et même, plutôt, au commandement des ouvriers de la vigne du Seigneur Sabaoth, et à qui les brebis du Christ sont commises[19] de par notre office pastoral —, ne paraissions pas échouer à attraper les renards qui détruisent la vigne du Seigneur et à interdire aux loups d’approcher les brebis et pour qu’ainsi nous ne puissions pas à bon droit être appelé chien muet incapable d’aboyer[20] et ne périssions pas avec les mauvais cultivateurs[21] et ne soyons pas comparé au mercenaire[22], nous avons décidé de statuer plus sévèrement contre 
les défenseurs, les hôtes, les partisans et les croyants des hérétiques, afin que ceux qui ne peuvent être eux-mêmes ramenés à la voie de rectitude soient du moins confondus en leurs défenseurs, hôtes, partisans et croyants et, lorsqu’ils se verront évités par tous, désirent être réconciliés à l’unité de tous. Du commun conseil de 
nos frères et avec l’assentiment des archevêques et évêques qui se trouvent auprès
 du Siège apostolique, nous interdisons donc strictement que quiconque ose recevoir ou défendre des hérétiques de quelque manière que ce soit ou ose leur venir en aide
 ou croire en eux en quelque façon que ce soit, et nous établissons fermement par 
le présent décret que celui qui aura l’audace de faire l’une de ces choses, s’il n’a soin d’y renoncer après avoir été averti une première ou une seconde fois, sera ipso jure fait infâme et ne sera pas admis aux offices publics ni aux conseils des villes ni à élire quiconque à ces derniers ni à témoigner; qu’il soit aussi incapable de tester et n’accède pas aux successions ; en outre, que personne ne soit contraint de comparaître pour lui faire droit dans quelque affaire que ce soit. Et s’il est juge, que sa sentence n’ait aucun effet et qu’aucune cause ne soit déférée à son audience ;
 s’il est avocat, qu’il ne soit pas admis à défendre en justice ; s’il est tabellion, que les instruments confectionnés par ses soins n’aient aucune valeur et soient cassés en justice comme est condamné leur auteur ; et pour les situations du même type, nous ordonnons d’observer les mêmes mesures. S’il est clerc, qu’il soit déposé de tout office et bénéfice, pour que soit plus lourd le châtiment de celui dont la faute est plus grande. Et si quiconque se refuse à éviter de tels individus après qu’ils auront été désignés par l’Église, qu’il sache qu’il encourt la sentence d’anathème.

Sur les terres soumises à notre juridiction temporelle, nous établissons que les biens de ces coupables seront confisqués ; et, ailleurs, nous ordonnons que la même mesure soit appliquée par les magistrats et princes séculiers — et nous voulons et mandons que ces derniers soient contraints de la mettre à exécution par censure ecclésiastique, après monition, s’ils venaient à se montrer négligents. Et que les biens de ces coupables ne leurs soient pas restitués par la suite — à moins qu’il 
se trouve quelqu’un pour vouloir les prendre en pitié une fois qu’ils seront revenus à leurs cœurs[23] et auront renoncé à leurs relations avec les hérétiques —, afin qu’une peine temporelle, du moins, frappe celui que la discipline spirituelle ne corrige pas. En effet, puisque, selon les sanctions légitimes, une fois les coupables de lèse-majesté punis du châtiment capital, leurs biens sont confisqués et la vie de leurs enfants n’est épargnée que par miséricorde, ô combien plus ceux qui offensent Dieu Jésus Christ, fils de Dieu, en errant dans la foi, doivent-ils être séparés de notre tête, qui est le Christ, par la rigueur ecclésiastique, et dépouillés de leurs biens temporels, puisqu’il est bien plus grave de léser la majesté éternelle que la majesté temporelle !
 Et même l’exhérédation des enfants orthodoxes ne doit pas, au prétexte d’une quelconque commisération, conduire à diminuer la sévérité de cette censure, puisque, selon le jugement divin aussi, dans de nombreux cas, les enfants sont punis au temporel pour leurs pères et, en vertu des sanctions canoniques, il arrive que le châtiment frappe non seulement les auteurs des crimes, mais aussi la descendance des condamnés.[24]

Nous décrétons donc, etc., de notre interdiction et constitution, etc.

Donné au Latran, le 8 des calendes d’avril, la deuxième année de notre pontificat.

Sceau en plomb de Innocent III (1200) servant à authentifier les décrétales pontificales, d’où le nom de bulles qui leur est resté accolé.

[1] Cf. Gn 1 (Creatio celi et terre), 26 : …et ait : Faciamus hominem ad imaginem et similitudinem nostram et presit piscibus maris et volatilibus celi et bestiis universeque terre omnique reptili quod movetur in terra.
[2] Cf. Tit 3 (Officia in extraneos), 9 : Stultas autem questiones et genealogias et contentiones et pugnas legis devita ; sunt enim inutiles et vane.
[3] Cf. Ps 7 (Hominis calumniis oppressi ad Deum judicem appellatio), 16 : Lacum aperuit et effodit eum ; et incidit in foveam quam fecit ; Ecc 10, 8 (De pravo regimine) : Qui fodit foveam incidet in eam et qui dissipat sepem mordebit eum coluber.
[4] Cf. Mt 13, 24-30 (Parabola zizaniorum).
[5] Cf. Cant 2, 15 : Capite nobis vulpes parvulas que demoliuntur vineas ; nam vinea nostra floruit.
[6] Cf. Jos 7, 16-26 (Achan invenitur reus et morti damnatur).
[7] Cf. Num 16, 1-40 (Rebellio Core, Dathan et Abiron).
[8] Ps 18 (Laus Dei creatoris et legislatoris), 3 : Dies diei eructat verbum, et nox nocti indicat 
scientiam.
[9] Cf. Mt 15, 14 (Quid coinquinat hominem) : Sinite illos : ceci sunt et duces cecorum ; cecus autem
[10] Cf. Is 1, 18 (Hortatio ad conversionem) : Argentum tuum versum est in scoriam ; vinum tuum mistum est aqua.
[11] Cf. Deut 32, 33 (Sed ne hostes insolescant Israel vindicabit) : Fel draconum vinum eorum et venenum aspidum insanabile.
[12] Cf. Jer 51, 7 (Contra Babylonem) : Calix aureus Babylon in manu Domini, inebrians omnem terram ; de vino ejus biberunt gentes et ideo commote sunt.
[13] Cf. 2 Tim 3 (Falsi doctores fugiendi), 5 : …habentes speciem quidem pietatis, virtutem autem ejus abnegantes.
[14] Cf. Jud 15 (Bellum aggreditur contra Philistheos), 4 : Perrexitque et cepit trecentas vulpes caudasque earum junxit ad caudas et faces ligavit in medio.
[15] Cf. Ps 61 (In solo Deo sperandum), 10 : Verumtamen vani filii hominum, mendaces filii hominum in stateris, ut decipiant ipsi de vanitate in idipsum.
[16] Cf. 2 Tim 2, 17 (Cum novatoribus quomodo agendum) : et sermo eorum ut cancer serpit.
[17] Cf. 2 Cor 11 (Non minor aliis apostolis), 3 : Timeo autem ne sicut serpens Evam seduxit astutia sua, ita corrumpantur sensus vestri et excidant a simplicitate, que est Christo.
[18] Cf. Mt 20, 1-16 (Parabola de operariis in vineam conductis) : Simile est regnum celorum homini patrifamilias, qui exiit primo mane conducere operarios in vineam suam, etc.
[19] Cf. Jo 21, 15-17 (Triplex Petri confessio) : …Dixit ei : « Pasce oves meas ».
[20] Is 56, 10 (Speculatores peccato arguuntur) : Speculatores ejus ceci omnes ; nescierunt universi : canes muti non valentes latrare, videntes vana, dormientes, et amantes somnia.
[21] Cf. Mt 21, 33-41 (Parabola de perfidis vinitoribus) : …Cum ergo venerit dominus vinee, quid faciet agricolis illis ? Aiunt illi : « Malos male perdet ; et vineam suam locabit aliis agricolis, qui reddant ei fructum temporibus suis » ; Mc 12, 1-12 (Parabola de perfidis vinitoribus).
[22] Cf. Jo 10 (Iesu pastor bonus), 11-13 : Ego sum pastor bonus. Bonus pastor animam suam dat pro ovibus suis. Mercenarius autem, et qui non est pastor, cujus non sunt oves proprie, videt lupum venientem et dimittit oves et fugit ; et lupus rapit et dispergit oves ; mercenarius autem fugit, quia mercenarius est et non pertinet ad eum de ovibus.
[23] Is 46 (Ruina idolorum), 8 : Mementote istud et confundamini ; redite, prevaricatores, ad cor.
[24] Cf. Gratien, C. 15, q. 8, c. 3, Ex ministris Ecclesie geniti in servitutem ejusdem devocentur (Ex Concilio Tolletano IX) : Cum multae super innocentiam ordinis clericorum hactenus ema- nauerint sententiae Patrum, et nullatenus ipsorum formari quiuerit correctio morum, usque adeo sententiam iudicantium protraxere conmissa culparum, ut non tantum ferretur ultio in actores scelerum, uerum etiam in progeniem dampnatorum. 


Assomption de la vierge Marie

Lecture des textes de la liturgie catholique

Comme chaque Dimanche et pour les principales fêtes catholiques, je reprends la tradition cathare qui consistait en l’analyse des textes de la messe catholique et leur compréhension du point de vue cathare. Il n’y a là nulle intention malveillante mais un simple exercice de style visant à montrer que la compréhension des textes est aussi affaire de doctrine.

Assomption de la vierge Marie (15 août)

L’histoire de l’Assomption de Marie est assez compliquée. Rien dans le Nouveau Testament n’en parle. En fait cette tradition remonte à celle de la dormition de Marie en pratique dans l’Église chrétienne orientale à partir du 6e siècle. C’est lorsqu’elle fut adoptée par l’Église occidentale qu’elle devient, peu à peu, l’assomption de Marie. Il semble clair que l’objectif était de faire de Marie l’égale de Jésus et de la diviniser. Ce point est devenu un dogme de l’Église catholique romaine au 20e siècle. Continuer la lecture

19e dimanche du temps ordinaire

Lecture des textes de la liturgie catholique

Comme chaque Dimanche et pour les principales fêtes catholiques, je reprends la tradition cathare qui consistait en l’analyse des textes de la messe catholique et leur compréhension du point de vue cathare. Il n’y a là nulle intention malveillante mais un simple exercice de style visant à montrer que la compréhension des textes est aussi affaire de doctrine.

19e dimanche du temps ordinaire

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La prière et le croyant

La prière et le croyant

Le Catharisme présente la particularité de ne pas imposer le baptême aux enfants. De ce fait, les croyants sont dans un statut un peu particulier qui les met à la marge du statut de Chrétien — réservé aux seuls Consolés — mais les implique néanmoins dans bien des moments de la vie communautaire chrétienne.
Leur participation, parfois active à plusieurs rituels les conduit à vouloir participer, mais la doctrine cathare est claire dans les limitations à cette participation.
C’est notamment le cas pour ce qui concerne les pratiques méditatives et, bien entendu, la plus importante, la pratique du Pater.

Le Pater, qui, quand et comment ?

Les Bons-Chrétiens médiévaux réservaient le Pater aux Consolés et aux novices admis à la tradition de la Sainte Oraison[1], qui intervenait peu de temps avant de recevoir la Consolation. On peut estimer que cela devait se passer entre la fin du troisième carême et la Pentecôte.
Nous ne sommes pas des Bons-Chrétiens, mais, pouvons-nous considérer que nous sommes aptes à nous considérer comme admissibles à cette tradition ?

Voyons ce que nous apprend la déposition de Pierre Maury devant l’inquisiteur de Pamiers[2] :
« Il [Pierre Authié] ajouta “Vous autres croyants, comme vous n’êtes pas encore dans la voie de vérité et de justice, vous n’êtes pas dignes de prier Dieu.” Je lui dis alors : “Et si nous ne prions pas Dieu, que ferons-nous ? Nous serons comme des bêtes !” Il me répondit que lui, qui était dans la vérité et la justice, et était digne de prier Dieu, priait et prierait pour les croyants. Je lui demandai : “Et nous donc, nous ne ferons pas une prière à Dieu ?” Il me répondit de dire, quand j’aurai à me lever du lit, à m’habiller, à manger, ou à faire quelque ouvrage : “Benedicite, Seigneur Dieu, Père des bons esprits, aide-nous dans tout ce que nous voudrons faire”, mais de ne dire en aucun cas le Pater noster, car nul ne doit le dire, s’il n’est dans la vérité et la justice, car ce sont des paroles de vérité et de justice. Si quelqu’un disait cette prière sans être dans la vérité et la justice, elle ne lui servirait de rien. »

Ce témoignage est très important, d’abord parce que Pierre Maury fait partie des très rares témoins absolument fiables. Ce croyant qui n’a pas voulu entrer en noviciat, par amour de sa liberté et de ses montagnes, en avait largement atteint le niveau pourtant. Devant l’Inquisition, il ne cherche pas à minimiser son engagement et livre au contraire un témoignage clair, net et précis, par lequel on sent la volonté de transmettre une information que rien ne saurait faire taire. Il en accepte le prix le plus élevé pour lui, l’enfermement au mur perpétuel.
Étudions-le de façon plus fine.

Statut des croyants et des Bons-Chrétiens

« … vous n’êtes pas encore dans la voie de vérité et de justice… »
Voilà la pierre d’achoppement du Catharisme. Il n’y a pas de demi-mesure. On retrouve cela dans les évangiles quand Jésus distingue nettement entre la foule, à qui il parle par paraboles car elle n’est pas en mesure de comprendre son enseignement direct, et ses disciples, à qui il parle directement car ils ont franchi le pas.
La Consolation — le baptême d’esprit — fait table rase du passé et ouvre la porte sur le cheminement chrétien. Celui qui est reçu dans la communauté évangélique, l’assemblée des Bons-Chrétiens, vit concrètement la résurrection. Le vieil homme, l’Adam, meurt en lui et le Christ s’éveille en lui pour le conduire en vérité et en justice sur la voie qui rend possible l’action de la grâce divine et qui le mène au salut.

L’interdiction de l’usage du Pater

Le croyant, et même le novice n’ayant pas accompli au moins sa première année de noviciat (les trois carêmes), ne sont pas encore dans la voie de vérité et de justice. S’ils ne sont pas dignes de prier Dieu, ce n’est pas en vertu d’un oukase dogmatique fixé par un clergé aveugle. Non, c’est simplement que l’on ne peut prononcer des paroles revêtant des notions précises si l’on n’est pas capable de les comprendre et si on ne les pratique pas au quotidien.
L’étude du Pater, que j’ai réalisé récemment, vient clairement démontrer cela. La purification spirituelle que sa pratique exige ne peut pas être le fait de personnes qui, aussi croyantes et motivées qu’elles soient, n’ont pas la possibilité de s’extraire suffisamment du monde pour y parvenir.
D’ailleurs Pierre Authié ne prononce pas une menace envers quiconque prononcerait le Pater sans y être apte. Il dit simplement que cela ne lui servirait de rien. Il précise également que le croyant n’est pas abandonné à son sort ; le Bon-Chrétien prie au quotidien pour les croyants, car c’est sa mission. Cela nous permet de comprendre mieux encore ce lien extraordinaire qui unissait la communauté ecclésiale (croyants et Bons-Chrétiens) jusque dans la terrible période de l’Inquisition.

Dans sa déposition, Arnaud Sicre d’Ax explique qu’une nuit, alors qu’il est couché dans le même lit que le Bon-Chrétien Guillaume Bélibaste et Pierre Maury, ce dernier, à qui il vient d’avouer dire le Pater noster et l’Ave Maria, lui répond :

« Personne ne doit dire le Pater noster sauf les messieurs qui sont dans la voie de la vérité. Mais nous et les autres, quand nous disons Pater noster, nous péchons mortellement, car nous ne sommes pas dans la voie de la vérité, puisque nous mangeons de la viande et que nous couchons avec des femmes. »

Ce témoignage, même s’il est de moindre qualité que le précédent, en raison de la nature du témoin essentiellement, confirme celui que Pierre Maury nous livre du prêche de Pierre Authié. L’ajout du fait que le croyant qui ne respecte pas cette règle pèche mortellement doit être considéré comme excessif. En effet, les Bons-Chrétiens sont clairs : pour être capable de pécher, il faut avoir la connaissance du Bien, ce qui n’est pas le cas des croyants. Par contre, logiquement, un croyant qui s’obstine à contrevenir à cette règle se met en dehors de la communauté ecclésiale et doit être considéré comme un sympathisant.

Une prière pour les croyants

La prière de tous les instants

Pierre Authié propose un texte à dire à tous les moments de la vie quotidienne pour un croyant désireux d’une implication spirituelle plus importante :
« Benedicite, Seigneur Dieu, Père des bons esprits, aide-nous dans tout ce que nous voudrons faire »
C’est un texte court, adapté aux croyants de l’époque dans sa formulation, et en même temps très fort dans sa signification.
La formule initiale demande la bénédiction à Dieu et l’identifie clairement pour éviter toute confusion avec celui qui se fait passer pour Dieu devant les hommes de ce monde. La seconde partie est simple et claire. L’attente porte sur une aide et non sur la résolution des problèmes, ce qui implique que le croyant accepte l’idée que c’est à lui de faire le plus gros du travail. Enfin, l’idée est que cela concerne tous les actes de la vie, car nous trébuchons à chaque instant.
Il me semble qu’on peut tout à fait la conserver telle quelle aujourd’hui et s’en servir à l’approche d’une activité qui nous semble de nature à nous éloigner un peu du cheminement correct. Pour des actes plus lourds de conséquence, un autre texte me semble préférable.

Le Père saint, une prière plus complète

Cette autre prière nous est indiquée dans un autre témoignage.
L’Inquisition d’Aragon transmit les textes de ses interrogatoires à celle de Pamiers[3]. Parmi eux se trouve celui de Jean Maury. Que nous dit ce texte ?

« Quand j’étais d’âge tendre, j’ai vu dans la maison de mon père un nomme Fabre et Philippe d’Alayrac ; c’étaient des hérétiques parfaits, et j’étais déjà, quoique petit, nourri de cette secte par mon père, ma mère et mon frère Pierre… Ils croient le Père des bons esprits, et ils prient ainsi :
« Père saint, Dieu légitime des bons esprits
qui n’a jamais trompé ni menti, ni erré, ni hésité,
par peur à venir trouver la mort dans le monde du dieu étranger
(car nous ne sommes pas du monde, et le monde n’est pas de nous)
donne-nous de connaître ce que tu connais
et d’aimer ce que tu aimes. »

Ce texte est suivi d’une tirade, sous forme d’anathème, empruntée à Matthieu. qui visait à l’époque les Juifs orthodoxes ayant rejeté des synagogues les Juifs chrétiens ébionites à la suite de la chute de Jérusalem en 70. Comme je l’indique dans mon livre, elle concernait aussi Paul accusé d’être demeuré pharisien, de façon à discréditer son action apostolique : « Pharisiens trompeurs, qui vous tenez à la porte du Royaume, vous empêchez d’entrer ceux qui le voudraient, et vous autres ne le voulez pas… »
Ensuite vient une dissertation doctrinale visant à confirmer la foi du croyant en un Dieu bon et en rappelant comment s’est opérée la chute : « c’est pourquoi je prie le Père saint des bons esprits, qui a pouvoir de sauver les âmes, et qui pour les bons esprits fait grener et fleurir, qui en considération des bons donne la vie aux méchants et fera pourtant qu’ils aillent au monde des bons…
et quand il n’y aura plus (dans) les cieux inférieurs, qui appartiennent aux sept Royaumes, des miens qui sont tombés du paradis, d’où Lucifer les a tiré avec le prétexte de tromperie que Dieu ne leur promet que le bien, et du fait que le diable était très faux, et leur promettait le mal et le bien, et leur dit qu’il leur donnerait des femmes qu’ils aimeraient beaucoup, et leur donnerait seigneurie les uns sur les autres, et qu’il y en aurait qui seraient rois, et comtes, et empereur, qu’avec un oiseau ils en prendraient un autre, et avec une bête une autre ; (que) tous ceux qui lui seraient soumis et descendraient en bas auraient pouvoir de faire le mal et le bien, comme Dieu en haut, et qu’il leur vaudrait beaucoup mieux être en bas, pouvant faire le mal et le bien, qu’en haut où Dieu ne leur donnait que le bien.
Et ainsi ils montèrent sur un ciel de verre, et autant qu’ils y montèrent ils tombèrent et périrent…
Enfin, le texte se termine en évoquant la mission que Dieu confia à Christ : « Et Dieu descendit du ciel avec douze apôtres, et s’esquissa en sainte Marie. »

Pour ne conserver que la partie strictement méditative, son analyse montre à quel point elle est construite de façon presque symétrique avec le Pater, tout en conservant un style et des formulations adaptées aux croyants.
D’abord le croyant précise à qui s’adresse sa prière et manifeste ainsi sa foi qui assoit son statut de croyant cathare. Il conserve néanmoins une présentation qualitative qui n’est pas utilisée dans le Pater, car le Bon-Chrétien est imprégné de cela et n’a donc pas besoin de le formuler.
Vient ensuite la motivation de la prière, c’est-à-dire réussir sa bonne fin en quittant ce monde qui nous contraint.
Le texte se termine par la demande de « nourriture spirituelle » formulée plus précisément car là encore le croyant a besoin de mettre les points sur les i. Rien ne figure, ni en ce qui concerne les manquements, ni en ce qui concerne le salut. C’est logique, puisque le croyant ne peut commettre de péché à proprement parler et que son salut ne peut intervenir que s’il devient à son tour Bon-Chrétien.

Conclusion

J’espère vous l’avoir clairement expliqué, le croyant et le novice en première partie de sa formation, ne doivent pas utiliser le Pater, qui ne leur est pas adapté, mais disposent néanmoins de pratiques de méditation utilisables à travers le Père saint et le Benedicite.
Ces deux textes permettent une vie spirituelle tout à fait satisfaisante et définissent une ligne de conduite apte à amener le croyant vers le noviciat et le novice vers la transmission de la sainte Oraison dominicale.
C’est aussi une école de patience qui nous apprend à ne pas brûler les étapes et à faire preuve d’humilité vis-à-vis de sa condition réelle au sein de la communauté ecclésiale.

[1]. Le Rituel provençal contenu dans le Nouveau Testament de Lyon précise clairement qu’il ne faut pas que l’oraison (le Pater) soit dite par un homme séculier, c’est-à-dire par un croyant ou un novice qui n’est pas encore reçu dans la communauté évangélique.
[2] Le registre d’Inquisition de Jacques Fournier. Traduction et notes de Jean Duvernoy. Déposition de Pierre Maury, vol. 3 (Privat), vol. 3 (Bibliothèque des Introuvables).
[3] Le registre d’Inquisition de Jacques Fournier. Traduction et notes de Jean Duvernoy. Op. cit. Déposition de Jean Maury, vol. 2 (Privat), vol. 3 (Introuvables).

18e dimanche du temps ordinaire

Lecture des textes de la liturgie catholique

Comme chaque Dimanche et pour les principales fêtes catholiques, je reprends la tradition cathare qui consistait en l’analyse des textes de la messe catholique et leur compréhension du point de vue cathare. Il n’y a là nulle intention malveillante mais un simple exercice de style visant à montrer que la compréhension des textes est aussi affaire de doctrine.

18e dimanche du temps ordinaire

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Mon Pater

Mon Pater

Avant le noviciat (07/2014)

Maintenant (08/2017)

« Principe parfait dont nous sommes issus,
Que le Saint-Esprit soit sur nous et nous purifie ;
Que ta grâce éclaire tous les esprits saints où qu’ils soient ;
Donne-nous chaque jour notre nourriture spirituelle ;
Ne nous compte pas nos manquements
Comme nous ne les comptons pas à nos frères d’esprit,
Soutiens-nous dans l’épreuve actuelle
Et, à la fin, délivre-nous du Principe mauvais. »
« Père, bon principe dont nous émanons,
Que ton Esprit nous purifie ;
Que ta grâce s’étende sur tous les esprits saints ;
Donne-nous chaque jour notre nourriture spirituelle ;
Ne nous comptes pas nos manquements,
Comme nous ne les avons pas comptés à nos frères d’esprit.
Soutiens-nous dans l’épreuve actuelle
afin de nous délivrer du mauvais principe.
Amen. »

Voilà le résultat de quelques années de réflexion qui ne sauraient s’arrêter là.

En effet, dans une religion qui ne veut pas dogmatiser, la doctrine doit être évolutive afin de mettre en concordance le fond et la forme. Comment pourrait-on saisir la profondeur de ce texte si la langue et la forme utilisées étaient dissonantes ?
C’est important que la forme ne perturbe pas pour que le fond coule de source.

Bien entendu, ce texte ne sera jamais définitif, ce qui ne veut pas dire que je vais m’escrimer à le modifier à tout bout de champ.

La glose du Pater – 5

La glose du Pater – 5

La glose

Ce terme qui désigne les commentaires annexes à un texte en vue de l’expliquer plus clairement, peut aussi être considéré de façon péjorative comme un discours oiseux. Il me revient donc de veiller à demeurer dans le premier sens sans tomber dans le second.
Proposer des interprétations d’un texte est à la portée du premier venu. Cependant, si on veut s’y risquer avec un texte philosophique ou religieux, il convient de faire preuve d’une grande prudence. Et si l’on veut le faire avec le texte essentiel du Christianisme, la prudence ne suffit plus ; il faut y adjoindre une grande humilité et une foi à toute épreuve.
Autant dire que je suis très conscient de la difficulté de mon entreprise, ce qui explique je veuille avancer sous le contrôle de tous pour limiter les risques de dérive.

Principes

Pour chacun des termes que je vais proposer je vous énoncerai ceux qui ont prévalu auparavant et j’expliquerai — avec si nécessaire des références — pourquoi j’ai choisi celui-là. Cela va donc demander du temps, mais il faut toujours avancer prudemment dans ces sujets et veiller à disposer d’appuis solides et bien repérés. Continuer la lecture

17e dimanche du temps ordinaire

Lecture des textes de la liturgie catholique

Comme chaque Dimanche et pour les principales fêtes catholiques, je reprends la tradition cathare qui consistait en l’analyse des textes de la messe catholique et leur compréhension du point de vue cathare. Il n’y a là nulle intention malveillante mais un simple exercice de style visant à montrer que la compréhension des textes est aussi affaire de doctrine.

Messe dominicale du 17e dimanche du temps ordinaire

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La glose du Pater – 4

La glose du Pater – 4

La glose

Ce terme qui désigne les commentaires annexes à un texte en vue de l’expliquer plus clairement, peut aussi être considéré de façon péjorative comme un discours oiseux. Il me revient donc de veiller à demeurer dans le premier sens sans tomber dans le second.
Proposer des interprétations d’un texte est à la portée du premier venu. Cependant, si on veut s’y risquer avec un texte philosophique ou religieux, il convient de faire preuve d’une grande prudence. Et si l’on veut le faire avec le texte essentiel du Christianisme, la prudence ne suffit plus ; il faut y adjoindre une grande humilité et une foi à toute épreuve.
Autant dire que je suis très conscient de la difficulté de mon entreprise, ce qui explique je veuille avancer sous le contrôle de tous pour limiter les risques de dérive. Continuer la lecture

16e dimanche du temps ordinaire

Lecture des textes de la liturgie catholique

Comme chaque Dimanche et pour les principales fêtes catholiques, je reprends la tradition cathare qui consistait en l’analyse des textes de la messe catholique et leur compréhension du point de vue cathare. Il n’y a là nulle intention malveillante mais un simple exercice de style visant à montrer que la compréhension des textes est aussi affaire de doctrine.

16e dimanche du temps ordinaire

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