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Gnose et gnosticisme

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Gnose et gnosticisme

Introduction

À force d’entendre le catharisme se faire traiter de religion gnostique sans qu’aucun de ceux qui l’affublaient de ce qualificatif soit capable de me dire précisément ce qu’il entendait par là, j’ai fini par trouver nécessaire d’essayer de rationaliser cela afin d’en tirer des conclusions dignes d’intérêt.

En effet, si beaucoup trouvent normal d’affirmer sans plus argumenter ou d’argumenter sans proposer des références consultables et comparables, voire se réfugient dans les limbes d’un ésotérisme de façade appuyé sur un verbiage et une sémantique volontairement absconse afin de ne pas se sentir à l’étroit dans des théories qu’ils ne savent jamais expliquer clairement, pour ma part je ne veux ni me tromper de voie, ni entraîner quiconque sur des chemins de fortune.

Après tout, le gnosticisme ne devrait pas être obligé de se cacher si ce qu’il prône est digne d’intérêt.

C’est pourquoi après avoir été quelque peu déçu, voici quelques années, par une première tentative d’incursion dans ce secteur de la spiritualité — notamment en lisant le travail de Henri-Charles Puech[1] — j’ai décidé, cette fois, d’être plus exhaustif et de faire sérieusement le tour du sujet de la période apparente de son apparition jusqu’aux plus récentes publications.

La Gnose, qu’es acco ?

Selon les périodes et les auteurs la gnose s’est vue attribuer des origines variées : chrétienne tout d’abord dès le IIe siècle, puis juive quand il s’est avéré que ceux que l’on qualifiait de gnostiques rejetaient la Torah et même préchrétienne, voire orientale quand on croyait découvrir des textes gnostiques considérés comme préchrétiens. Charles-Henri Puech précise même qu’il y a autant d’Églises gnostiques que d’évêques !

Dans son ouvrage[2], François Decret dit d’elle : « À la différence de la connaissance rationnelle et discursive, qui aboutit au concept et opère par déductions et propositions théoriques, la gnose, qui échappe aux mécanismes de la logique et à ses démarches spéculatives, propose son enseignement sous forme de mythe. » Ainsi la connaissance acquise dans la gnose serait en fait acquise par une sorte d’intuition sans base logique et incapable de se plier à l’argumentation rationnelle.
Pourtant, bien des courants de pensée et bien des religions se sont vues classées dans la gnose alors qu’elles proposaient au contraire une connaissance logique et rationnelle. Dans le christianisme, le marcionisme, le paulicianisme et le catharisme pour ne citer qu’eux furent victimes de cette classification manifestement erronée puisque justement leur argumentaire était fondé en logique et rationalité et que la connaissance à laquelle ils ouvraient était même parfois plus cohérente et logique que celle de l’Église de Rome.

Il faut donc chercher ailleurs une définition de la gnose qui soit acceptable. Simone Pétrement[3] propose de chercher les origines de la gnose chez Paul : « Si ce renversement s’est produit dans et par le christianisme, la crucifixion du Christ, la théologie paulinienne de la croix est une réponse. La condamnation d’un juste est une condamnation du monde, un jugement sur le monde. » Cette analyse, pour pertinente qu’elle soit, pose néanmoins un problème. En effet, la lecture des évangiles et des Actes des apôtres montre clairement que cette conception est déjà présente, notamment quand Jésus affirme son rejet des obligations de la Torah concernant le sabbat ou quand il affirme aux juifs que leur père est le diable. Donc, si même en dehors de l’Évangile selon Jean, on trouve des indications d’une opposition à la Torah dans d’autres évangiles, cela veut dire que cette interprétation est entièrement chrétienne et ne peut constituer une base pour le gnosticisme. Ou alors il faudrait laisser entendre que la gnose est une partie du christianisme.


Effectivement, Simone Pétrement a raison quand elle voit dans le christianisme paulinien et johannique le ferment de la gnose mais elle omet de franchir le dernier pas quand elle continue à penser que la gnose est sortie du christianisme pour mener une existence propre.


Dès lors comment peut-on comprendre la gnose ? Si les pères de l’Église (Clément, Origène, Irénée) ne font aucun obstacle à reconnaître l’origine chrétienne de la gnose, c’est tout simplement parce qu’elle l’est d’évidence. Sinon ils auraient sauté sur l’occasion de le signaler. Ce qui les intéresse bien davantage c’est de dissocier la gnose du christianisme qu’ils défendent, et c’est là qu’il faut chercher la clé de la compréhension de la gnose. Ce n’est pas une hérésie chrétienne qui s’est extériorisée, mais une voie chrétienne originelle et authentique que l’on a cherché à tout prix à exclure du christianisme que l’on voulait rendre uniforme et entièrement soumis à l’approche catholique de Jérusalem et de Rome. Ce christianisme déchu est celui de Damas et d’Antioche, c’est le christianisme porté par Paul dès la première moitié du premier siècle et confirmé par les adeptes de Jean dès la fin de ce siècle. Aussi, quand Marcion et Valentin vont venir raviver et amplifier ce schisme initial en le présentant comme le seul christianisme authentiquement valable, la seule solution sera de les exclure en donnant à cette doctrine un autre nom et en lui cherchant des origines douteuses, mais cela n’empêchera pas Marcion de constituer son Église et de la faire prospérer au-delà de tout ce qui était imaginable dans un monde où l’Église de Rome ne disposait pas des moyens de la museler. Il me semble probable que, contrairement à Marcion, Valentin ait pu voir dans cette option extérieure au christianisme une voie possible et souhaitable qui lui permettait de recréer une cosmologie propre à sa conception des choses. Mais cette éventuelle dérive resta très modérée et ce n’est que beaucoup plus tard que les disciples de Valentin développèrent cette conception en créant un Plérôme pléthorique et finalement très anthropomorphique.


Donc la gnose est en fait une création ex nihilo destinée à combattre un schisme qui bénéficiait en Paul et Jean d’un support scripturaire autrement plus dangereux que la tradition orale. Cela permettait de l’évacuer du christianisme sans avoir à combattre sérieusement ses théories, largement validées dans les textes chrétiens qui allaient constituer le canon, tout en favorisant le rejet des fidèles et ce d’autant plus quand les valentiniens s’en emparèrent pour en faire de fait une nouvelle religion, chose que n’auraient jamais espéré les pères de l’Église dans leurs rêves les plus fous.

La Gnose ; essai de définition et recherche d’origine

La seule définition que l’on a de la Gnose est celle qu’en donnent les Pères de l’Église de Rome. Sont considérés comme gnostiques ceux qui nient que ce monde puisse être la création du Dieu d’Abraham et de Moïse, qui réfutent que Jésus se soit incarné par Marie et qui rejettent la Sainte Trinité. En clair sont gnostiques ceux qui ne sont pas catholiques romains.

S’il n’est pas étonnant de voir des responsables de l’Église chrétienne catholique et apostolique romaine chercher à évacuer du christianisme ceux qui ne partagent pas leur opinion, il est surprenant de voir ces exclus se satisfaire de cette situation, voire de l’amplifier.

En fait cela est dû à la contraction temporelle que nous subissons quand nous étudions ce sujet.

En effet, les premiers à s’être vu nier le droit d’être chrétiens n’ont jamais accepté d’autre appellation que celle de chrétiens et c’est bien plus tard que leurs disciples ont parfois décidé de faire de cette exclusion une sorte de tremplin pour proposer une nouvelle approche religieuse qui va, très rapidement, retomber dans les travers du judéo-christianisme.

Mais le phénomène s’est en quelque sorte emballé quand la Gnose s’est attribuée également le quasi-monopole de la connaissance. En effet, le terme de gnostique fut alors utilisé dans d’autres religions pour rejeter ceux qui ne suivaient pas le dogme principal et qui prétendaient à la connaissance. En fait, il est clair qu’aucune religion ne revendique d’être ignare, mais ce terme de connaissance (gnosis) est l’arbre qui cache la forêt d’un rejet doctrinal disparate selon les religions qui cherchent à l’appliquer à des opposants qu’il est difficile de contredire.

Je pense qu’il faut donc suivre, au moins partiellement, Simone Pétrement quand elle dit que le gnosticisme est d’origine chrétienne car aucun document ne permet de le dater antérieurement à la seconde moitié du premier siècle et, même le plus souvent, au début du deuxième. Les documents qui furent mis en avant pour lui donner une plus grande antériorité s’avèrent, à l’occasion d’études philologiques ou théologiques, être eux-mêmes fort douteux ou postérieurs au christianisme. En outre, les critères de définition de la Gnose sont clairement chrétiens.

Enfin, on remarque que les opposants à la Gnose n’hésitent pas à y inclure des auteurs et des textes canoniques chrétiens tant leurs arguments les y obligent au risque d’être critiqués compte tenu des critères qu’ils utilisent. Ainsi voit-on Paul de Tarse et Jean l’évangéliste traité, au mieux, d’inspirateurs de la Gnose et, au pire, de gnostiques eux-mêmes. Or, effectivement, Paul de Tarse et Jean l’évangéliste sont les premiers à rappeler que le message christique n’est pas judéo-chrétien. Paul n’utilise d’ailleurs jamais le terme Jésus qui fut rajouté à ses lettres par Clément de Rome lors d’une des multiples interpolations que subirent les textes de celui que Tertullien qualifiait d’apôtre des hérétiques, mais dont la diffusion de la pensée interdisait de les rejeter du canon comme le furent les travaux de Marcion.

Par contre, Paul ne poussa pas sa pensée jusqu’à exclure formellement le Dieu de la Torah, Yahvé, du statut de Dieu unique. Cela explique que Valentin et Marcion qui vinrent après Paul et à une époque où le pagano-christianisme triomphait — après la chute de Jérusalem et surtout après le recentrement du judaïsme pharisien à Yavne, qui signa la fin du christianisme juif des ébionites — purent choisir de rester dans une voie médiane ou de se radicaliser. Là où Valentin faisait encore du démiurge un être subordonné à Dieu, Marcion choisit de le rattacher à un autre principe différent du Dieu bon. Cela ne peut manquer de nous rappeler que les cathares étaient eux-mêmes divisés sur ce point entre les monarchiens et les dyarchiens.

La Gnose ou les gnoses

Après Valentin, dont l’approche religieuse semble avoir cherché à maintenir des ponts avec le catholicisme, ses disciples firent le choix de la rupture dont le gnosticisme est la forme la plus développée. On trouve là une sorte de nouvelle religion qui reprenait beaucoup d’éléments préexistants dans les religions polythéistes. D’une certaine façon, en voulant rompre avec une situation donnée à une période précise, ils semblent être revenus à une situation antérieure. Nous avons un autre exemple de ce comportement avec l’instauration du culte de l’Être suprême par Robespierre qui voulait ainsi contrer les Hébertistes et leur culte de la Raison tout en stoppant l’athéisme révolutionnaire de la Terreur, mais en maintenant un contrôle de l’État sur la population pour éviter la rechute dans le catholicisme jugé abêtissant. L’Être suprême venant compenser la recherche d’un dieu par la population, s’appuie sur Aristote qui formulera une entité supérieure sous la forme de principe. Une façon de vouloir aller de l’avant en revenant en arrière !

Aujourd’hui il faut comprendre la Gnose comme une connaissance intime acquise, en partie par une intuition et en partie par l’acquisition de savoirs, dont la maîtrise permet d’accéder à une révélation personnelle qui conduit à une voie spirituelle qui n’est pas forcément formalisée dans une religion. Mais cela englobe également les voies spirituelles religieuses.

Donc, tout un chacun peut suivre une gnose différente de celle des autres, et en cela on en revient à la définition de Charles-Henri Puech, car à l’extrême chaque diffuseur de pensée spirituelle constitue une gnose spécifique. On comprend mieux ainsi la sous-titre de l’ouvrage d’Irénée de Lyon, Contre les hérésies, qui dénonce les gnoses au nom menteur, puisqu’il était persuadé que la sienne — la gnose catholique — était la seule valable. Ainsi, après avoir servi à exclure du christianisme romain les autres chrétiens, la gnose devient désormais une valeur ajoutée d’un courant de pensée spirituelle ou religieuse.

Tous gnostiques ?

Dans l’absolu, la réponse est positive. Quand on dispose de savoirs, même s’ils se limitent à très peu de documents, sur lesquels on a basé une démarche spirituelle associée à une foi, qu’elle soit individuelle ou qu’elle regroupe des foules, on est gnostique dans la mesure où cet ensemble constitue une connaissance, c’est-à-dire une gnose.

Certains sont gnostiques tout seul sur des bases réduites à quelques documents qui les ont fortement impressionnés et d’autres sont gnostiques en groupe, ce qui les rassure, et dispose d’un ensemble documentaire impressionnant dont tous les ouvrages les aident à construire leur connaissance.

Les cathares étaient donc des gnostiques dans le sens que je viens d’expliquer et non dans celui qui transparaît dans les dictionnaires ou chez leurs adversaires. Ils étaient gnostiques chrétiens, car leurs savoirs venaient de documents écrits et développés par des chrétiens, même s’ils ne sont pas tous issus du canon judéo-chrétien et que c’est sur cette base et avec leur foi qu’ils ont élaboré leur connaissance logique et cohérente. Mais les traiter de gnostiques en raison des différences évidentes entre leur connaissance et celle des judéo-chrétiens n’est qu’une façon moderne de les ostraciser faute de pouvoir contester efficacement leurs arguments.

Et vous ? Sur quoi avez-vous bâti votre connaissance ? Vos bases sont-elles solides ou fluctuantes ? Votre foi est-elle réelle ou passez-vous votre temps à vous questionner sans raison, notamment sur des points qui ne sont que des conventions et non des vérités, comme la cosmogonie ? Voilà les questions que vous devez résoudre avant de vous inquiéter de savoir si vous pouvez vous intégrer à une religion ou si vous ne devez pas préférer être votre propre « Église ».

[1]. En quête de la gnose, Henri-Charles Puech. Bibliothèque des sciences humaines, NRF, éditions Gallimard, Paris (1978).

[2]. Mani et la tradition manichéenne. François Decret, éditions du Seuil 1974 (Paris)

[3]. Le Dieu séparé, les origines du gnosticisme. Simone Pétrement, éditions du Cerf 1984 (Paris), ré-édition en 2012.

La vie, la mort et le cathare

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La vie, la mort et le cathare

Quand on souhaite parcourir le chemin difficile et brumeux qu’est l’engagement de non-violence absolue, il ne manque pas de sujets qui réservent des situations apparemment inextricables. Peut-on les résoudre ou doit-on les fuir ? Sont-elles solubles ou ne génèrent-elles pas plus de problèmes qu’elles n’en résolvent ?Read more

Mal, violence, souffrance, etc.

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Mal, violence, souffrance, etc.

Comme je l’ai lu récemment, le Mal d’un point de vue cathare est quasiment impossible à décrire.
Je précise que j’écris Mal (avec majuscule) pour définir le principe du mal et mal (avec minuscule) pour définir ce que nous appelons couramment mal.
Cependant, il me semble utile de revenir sur ce sujet très difficile afin que l’on évite de croire que ce sujet peut être clairement caractérisé et, en quelque, sorte, évacué.

Comment le catharisme aborde-t-il le problème du Mal ?

En fait les témoignages qui nous sont parvenus, généralement issus de personnes culturellement faibles et désirant se faire pardonner par le tribunal d’Inquisition qui les interroge, montre une approche extrêmement simpliste et réductrice.
Aujourd’hui, nous devons essayer d’aller plus loin, non pour ouvrir des champs de compréhension inconnus à ce jour, mais pour nous habiter à accepter la part d’indicible qui est liée à notre part mondaine extrêmement frustre.

Pourquoi le Mal existe-t-il ?

C’est sans doute un point très frustrant que de ne pas pouvoir imaginer un espace spirituel global débarrassé du mal comme nous le propose le judéo-christianisme depuis des millénaires.
D’un point de vue cathare, le Mal est un principe au même titre que le Bien, mais évoluant dans un espace spirituel différent et non pénétrable. Il n’y a rien au-dessus du Mal qui aurait pu décider de l’empêcher d’exister. La question n’a donc aucun sens : le Mal existe, un point c’est tout. Et dans son empyrée, la norme est le mal absolu en absence de toute forme de bien.
Par conséquent, il ne sert à rien de vouloir attribuer au Mal une fonction ; il n’en a pas ; il existe par lui-même et pour lui-même. Je serais tenté de comparer cela à une œuvre bien connue : Le seigneur des anneaux de J. R. R. Tolkien dans lequel le personnage de Gollum, ancien détenteur de l’anneau suprême, sans que l’on sache comment il l’a obtenu, agit le plus souvent en faisant le mal, mais parce que c’est pour lui son état naturel et normal.
En fait, le Mal n’existe que si l’on connaît aussi le Bien. Or, la plupart d’entre-nous ne connaît qu’un mal relatif et ignore l’existence du Mal absolu. C’est pour cela que les judéo-chrétiens, entre autres, ont décidé d’attribuer l’existence du mal à l’homme, alors que le Dieu de l’Ancien Testament, auquel ils se réfèrent, commet régulièrement le mal en l’absence de l’homme.
Dans le Nouveau Testament cette incohérence est régulièrement évoquée et même clairement formulée dans l’Évangile selon Jean, au chapitre 8, verset 44 : « Vous avez pour père le diable et vous faites l’œuvre de votre père. »

Le Mal est-il éternel ?

Contrairement aux religions qui voient le mal comme une étape dans la purification des âmes, les cathares voient le Mal comme un principe, selon la lecture qu’en donne Aristote. Donc, il est logiquement éternel.
Que devons-nous penser de cette éternité et en quoi peut-on s’en inquiéter ou pas ?
En fait, notre situation actuelle devrait nous rendre inquiets à l’idée de l’éternité du Mal, mais ce serait une approche biaisée. En effet, la sphère du Bien et celle du Mal sont étanches l’une à l’autre. Donc, comme nous ne nous préoccupons pas de savoir si un monde habité existe à plusieurs dizaines d’années-lumière du nôtre, puisqu’il n’y a aucune chance que nous en rencontrions les habitants un jour si l’on s’en réfère à l’idée que la vitesse luminale est infranchissable, il est sans intérêt de se préoccuper de ce qui se passe dans la sphère du Mal et son éternité puisqu’elle ne saurait avoir une influence sur nous.

Le Bien et le Mal peuvent-ils coexister ?

Comme je viens de le dire, le Mal et le Bien sont des principes éternels totalement étrangers l’un à l’autre et sans aucun point de contact. D’ailleurs quelle utilité pourrait-il y avoir à ce que leurs « domaines » puissent se confondre partiellement ? Aucune bien évidemment, puisqu’ils n’ont rien en commun et rien à partager.
Le cas très particulier de notre présence — nous parcelles de Bien — dans un environnement façonné par le Mal, n’est pas une osmose mais un mélange où chacune des parties conserve son intégrité. Seul notre affaiblissement et notre position d’infériorité dans ce monde font que le Bien n’apparaît pas. Il faut comprendre cette particularité comme nous comprenons l’état d’un scaphandrier plongé dans l’eau ou d’un astronaute en sortie extravéhiculaire. Ils sont plongés dans un univers hostile, mais ils n’en font pas partie. La seule différence est que la plupart d’entre-nous n’a pas conscience de sa situation.

Pourquoi souffrons-nous du mal ?

En fait nous ne souffrons pas du mal. Certes, je comprends votre surprise à une telle affirmation.
Je précise donc que notre part spirituelle ne souffre pas du mal, car le Mal ne peut avoir aucune influence sur elle. Seule notre part mondaine souffre du mal, car elle participe activement à son espace d’action. Dans cet espace malin nous souffrons du mal que nous ressentons ou du sentiment d’incomplétude que notre sensualité ressent comme un échec à ses aspirations.
Pour être plus clair, nous souffrons du manque que nous ressentons du fait que, dans un espace injuste, malveillant et mauvais, nous voulons pour nous ce qu’il y a de mieux. C’est l’absence qui est ressentie comme une souffrance. C’est donc en raison de notre nature mondaine et de l’espace créé par le Mal pour nous y maintenir que nous subissons des conditions dont certaines ne nous satisfont pas et ainsi nous donnent à ressentir une souffrance.
Mais le caractère imparfait de ce monde conduit en général à ce que rien ne permette de satisfaire pleinement nos aspirations et que, même au sommet de l’échelle sociale et pourvu de tout ce que l’on rêver de mieux, nous souffrons alors de la peur d’en être potentiellement privé. C’est une situation de déséquilibre permanent, comme je l’avais évoquée dans un prêche précédent.
Pour faire cesser cette souffrance, la seule solution est d’habituer notre enveloppe charnelle à changer de paradigmes et à lui faire préférer l’ascèse à l’opulence. Dès lors, une fois installés sans effort dans cette ascèse, notre souffrance diminuera fortement et, dans le meilleur des cas, disparaîtra.

Pourquoi nous adonnons-nous au mal ?

Nous nous adonnons au mal parce que nous sommes convaincus qu’il est le seul moyen pour nous d’obtenir un statut vivable dans ce monde. Dès lors, nous apprenons ses règles par notre éducation avec l’exemplarité que nous enseigne notre culture, et nous cherchons à reproduire ces éléments en essayant d’en tirer le meilleur parti.
Or, pour cela il nous faut utiliser les règles de ce monde, ce qui implique d’utiliser le mal au mieux de nos intérêts. Nous pensons qu’il n’y a que deux attitudes possibles : être un prédateur ou être une proie. Pour nous cathares, il existe une troisième voie : accepter de n’être ni l’un, ni l’autre, mais prévenir ceux qui ne verraient en nous que des proies qu’en cas de nécessité nous les renverront devant les instances et autorités qui régissent le monde à la façon dont ils le comprennent. L’immense majorité des personnes qui abusent du mal étant des lâches, la menace d’une sanction assurée les fera reculer et ils finiront par nous considérer comme d’étranges créatures sans intérêt et sans danger pour eux.
Si nous nous refusons à recourir au mal c’est avant tout pour mettre notre vie en harmonie avec notre morale qui est inspirée par notre foi. Et les vrais chrétiens doivent s’interdire toute forme de mal, car il n’existe pas de moindre mal ou de mal justifié. Là où l’Ancien Testament, c’est-à-dire la loi juive, parle de loi du talion — qui vient du code d’Hammurabi, relevant d’une autre religion —, le Nouveau Testament parle lui de non-violence absolue avec les exemples bien connus comme de tendre la joue gauche quand on nous frappe sur la droite ou de donner tout son manteau à celui qui en réclame la moitié, etc.

Comment surmonter le mal inhérent au monde ?

Le lien entre le mal et le monde justifie pleinement le qualificatif d’inhérent puisque ce monde fonctionne en tout point dans le cadre du mal. Même quand nous croyons percevoir le bien dans ce monde, une analyse plus fine révèle la présence du mal que nous n’avions pas vu initialement. En général un bien comporte un pendant malin, car ce qui profite aux uns est souvent négatif pour d’autres. Il ne faut pas oublier que nous appréhendons ce monde par les moyens de notre corps, qui est un outil au service du mal, et qui utilise pour nous tromper nos sens qu’il abuse facilement.
Aussi, même quand nous croyons voir du bien autour de nous et en nous, nous sommes le plus souvent dans le mal sans en avoir conscience. Cet état, si nous en avions l’intuition, pourrait nous rendre amers et tristes. Cependant, pour en avoir l’intuition il faut être capable de développer la part issue du Bien qui est partiellement endormie et maintenue prisonnière en nous. Dès lors, nous entrevoyons une autre issue que celle que nous propose le monde et, cette autre issue est porteuse d’espoir et de joie infinie, ce qui nous rend heureux malgré nos vicissitudes. En fait nous pouvons être partiellement et momentanément heureux quand nous sommes aveuglés par le monde ou l’être pleinement quand nous sommes capables de nous extraire partiellement et momentanément de ce monde grâce à l’éveil spirituel.

En quoi l’éveil peut-il nous aider ?

Quand un sympathisant cathare approfondit son savoir, qu’il acquiert par son étude du catharisme, il est amené à s’interroger sur les certitudes qui ont fait leur lit dans son éducation et dans son expérience de vie. Souvent, il les balaie d’un revers de main, car elles sont remises en question par ce qu’il découvre et que cela lui semble insurmontable ou que cela lui provoque une profonde souffrance.
Mais s’il décide de l’approfondir par des études sérieuses, il va découvrir les incohérences de ce qu’il considérait jusqu’alors comme des vérités, ou tout au moins des certitudes. Dès lors va s’enclencher un processus où tout apprentissage et savoir supplémentaire va lui montrer la logique et la cohérence du catharisme, ce qui le conduira à considérer que s’il est croyant c’est dans cette voie qu’il pourra accéder au salut. Quand ce sera devenu une évidence incontournable, se produira cet événement intellectuel et spirituel que l’on appelle l’éveil.
Cet éveil donne à celui qui en est empreint la capacité de comparer ce qu’il vit à ce que son savoir lui a apporté au fil des ans. Or, quand on sait qu’il y a deux réalités alternatives, celle du monde et celle de la foi cathare, cette comparaison se fait au détriment de celle du monde pour la bonne raison qu’elle est incohérente et même illogique. C’est l’atout majeur de l’éveil qui place le croyant cathare dans une position de connaissance qui échappe à la plupart des autres humains qui n’ont qu’une seule vérité possible et qu’un seul angle de vue, tout comme un observateur unique observant un avion au lointain dans un ciel uniforme est moins capable de savoir s’il s’approche ou s’il s’éloigne que s’il l’observe latéralement ce qui lui permet de comparer deux points différents dans l’espace déterminant sa position et son sens de déplacement.
Mais, chercher à cheminer pour échapper au Mal n’est-il pas une perte de temps ? il est vrai que notre situation de prisonniers de ce monde et la certitude qu’à la fin des temps tout le monde sera sauvé, peut donner à penser qu’il suffit d’attendre passivement que les choses se fassent. Mais comme celui qui est éloigné des siens depuis longtemps choisira le moyen de transport le plus propice à des retrouvailles rapides, celui qui sait qu’il est prisonnier ici-bas n’a plus qu’une envie : retourner au Père à la fin de cette vie terrestre.
C’est pour cela que la suite logique de l’éveil est d’entamer le cheminement vers la Consolation qui surviendra quand les croyants auront effectué une part importante, même si elle est difficile, du chemin de retour.

Pour conclure je vous dirai que si l’accès aux savoirs essentiels et à l’éveil est un chemin difficile qui provoque des souffrances et qui expose à des violences de ceux qui ne peuvent comprendre nos motivations, il n’en reste pas moins essentiel à notre « évasion » de la prison mondaine dans laquelle la malignité nous a fait choir. Mais il ne faut pas en avoir peur, car comme l’aurait dit le Christ aux apôtres, ces difficultés sont les moindres auxquelles nous sommes exposés et que pour les surmonter il nous assiste largement par le truchement du Saint-Esprit paraclet.

Mettre le pied à l’étrier

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Mettre le pied à l’étrier

Souvent j’entends parler de l’excellence et de la difficulté d’être chrétien cathare consolé. Sans fausse modestie, je suis en totale contradiction avec cette conception. Le consolé atteint un niveau d’avancement qui est le résultat d’une série d’événements et d’épreuves qui sont derrière lui et le dernier palier qu’il a franchi n’est que la suite logique de l’engagement qu’il a pris bien longtemps auparavant.

Si l’on prenait comme exemple un cavalier. Je dirais que l’effort fourni par l’athlète de parcours complet est le résultat d’un travail assidu qui concerne une personne hautement motivée pour cet objectif. Mais cet effort n’aurait jamais pu se produire si quelque chose était venu bloquer celui ou celle qu’il était le jour où il a décidé de mettre le pied à l’étrier pour la première fois et de se lancer dans l’aventure de l’équitation. Car il sait à ce moment que cela le forcera à maîtriser les bases de ce sport, ce qui lui demandera de lourds efforts. Ce n’est pas pour rien que l’on emploie cette locution : « mettre le pied à l’étrier » dans de nombreux domaines.

Les stades de l’avancement en catharisme

Tout le monde connaît cette expression et en comprend le sens : on ne peut pas maîtriser une pratique si l’on n’a pas pris la peine de faire les choses dans un ordre logique d’apprentissage.

Or, je dois dire que, concernant le catharisme, c’est exactement le contraire que je constate. Nombreux sont ceux qui veulent manifester un savoir qu’ils n’ont pas pris la peine d’acquérir et une compétence en matière de religion sans n’avoir jamais manifesté le moindre avancement spirituel personnel en la matière.

De curieux à sympathisant

Dans le catharisme, le premier pas est celui qui consiste à passer du statut de curieux à celui de sympathisant. Ce passage est entièrement lié à l’acquisition du savoir. Le curieux découvre le catharisme, mais n’en connaît pas grand-chose. La plupart du temps, cet intérêt sera de courte durée et se basera sur des informations incomplètes, voire erronées.

Cependant, il peut arriver qu’il ressente l’utilité de mieux connaître le sujet. Alors il se met à étudier les historiens et les philosophes, les anthropologues et les théologiens. Le but étant d’accumuler du savoir sur ce sujet.

Mais qu’est-ce que le savoir ? C’est un ensemble de données qui permettent de comprendre la façon dont les humains qui vivaient en ce lieu et à cette époque se sont comportés vis-à-vis des religieux cathares. Cela nécessite également d’acquérir des données sur les éléments doctrinaux et philosophiques de ces religieux cathares.

C’est un cheminement qui se fait sans carte ni boussole et qui demande des efforts, donc du temps, deux notions fortement dévalorisées à notre époque. Les nouvelles technologies donnent l’illusion que le savoir est à portée de clic alors qu’en fait tout ce que nous étudions est de main d’homme, donc orienté, voire falsifié. Pour acquérir un savoir de qualité, il faut donc multiplier les études, les croiser pour mettre au jour les erreurs, les altérations voire les forgeries destinées à orienter notre étude dans le sens que l’auteur désire. Plus on a de sources et plus on peut en retirer un savoir neutre dans lequel on trouvera les informations utiles à notre avancement.

Le principal danger à ce stade est soit de se décourager et d’abandonner ou de se contenter du peu déjà acquis en pensant que cela suffira. L’autre est de se perdre en route, attiré par un savoir qui résonne en nous et nous donne envie de suivre une voie plus facile que celle qu’impose la rigueur. J’avais parlé de cela dans un texte où je comparais le chercheur au marcheur du désert qui, dans l’hémisphère Nord, dérive toujours vers la gauche, car il est influencé à son insu par la force de Coriolis.

Accéder au savoir pour avancer est une démarche essentielle comme l’est le fait de commencer par construire des fondations pour élever un bâtiment, même si ces dernières seront invisibles ensuite.

De sympathisant à croyant

Une fois que l’on a décidé de mieux connaître le catharisme, il va falloir accepter que le savoir acquis de la façon la plus complète possible soit essentiel à ce cheminement. C’est cette démarche qui nous permettra d’emprunter la bonne route.

Quand j’étudiais les origines du catharisme au premier siècle, travail débuté à la suite d’un ami qui l’avait lui-même initié, j’ai compris que je ne devais faire aucune impasse, y compris quand le sujet qui se présentait à moi ne me passionnait pas outre mesure. Ce fut le cas des gnostiques. Je me suis donc imposé de lire tout ce que j’ai pu trouver sur le sujet, soit une quarantaine d’ouvrages issus d’une quinzaine d’auteurs, et cela m’a permis de trier entre des informations souvent contradictoires et confuses. J’en ai retiré un savoir utilisable que j’ai résumé ensuite pour le rendre accessible à mes lecteurs. En effet, mes années d’enseignement dans les domaines du secourisme et de la médecine d’urgence m’ont appris que l’enseignant doit en savoir dix fois plus que ce qu’il enseigne s’il veut pouvoir apporter à son auditoire la substantifique moelle nécessaire et répondre aux interrogations qu’il ne manquera pas de lui poser.

Ce travail de Romain se heurte à des obstacles, à commencer par la force de l’inertie individuelle qui nous retient de faire des efforts dont nous ne voyons pas clairement la finalité. Il faut aussi être intimement convaincu de l’importance du savoir, ce qui nous donnera la force de continuer nos efforts. Des obstacles vont perturber ce travail, à commencer par la logique imparable du christianisme qui, depuis deux mille ans, nous fait prendre des vessies pour des lanternes et qui fait tout ce qu’il peut pour nous empêcher de l’étudier et ainsi éviter que l’on découvre la supercherie. En effet, même si les textes, dits sacrés, sont en fait relativement incohérents, leur valeur pour les judéo-chrétiens tient à une interprétation très orientée qui apparaît de façon évidente lors d’une lecture libre. C’est sans aucun doute un des motifs qui a conduit l’Église catholique à interdire leur traduction en langue vulgaire, ce qu’ont pourtant fait les cathares pour donner à leurs prêches une valeur vérifiable pour tout un chacun.

J’espère vous avoir fait toucher du doigt la difficulté pour le sympathisant de se lancer dans les études approfondies qui lui donneront un accès large à un savoir étendu sur tous les plans relevant de ce monde et qui lui ouvriront les yeux sur une compréhension plus spirituelle susceptible de bouleverser ses croyances. En effet, comme certains appareils de sécurité sont calibrés pour déclencher une alerte à partir d’un certain niveau de danger (avertisseurs d’incendie par exemple), notre intellect dispose d’une marge de sécurité destinée à nous empêcher d’aller trop loin dans nos réflexions pour ne pas courir le risque de sortir la part spirituelle qu’il maintient sous contrôle pour l’empêcher de provoquer l’éveil de notre conscience.

Or, c’est justement ce que recherche le sympathisant quand il décide d’étudier la religion. En effet, quand ses études le mettront face à des situations complètement incompréhensibles dans la logique mondaine, il risque s’il persiste d’en arriver à la conclusion que la logique mondaine n’est pas logique. Dès lors il cherchera une autre logique et s’apercevra que les cathares en proposent une très attrayante. On le voit très bien dans l’étude de l’origine du Mal qui, chez les judéo-chrétiens, est liée au « péché originel » de l’homme au jardin d’Eden. Mais, comme je l’ai montré dans mon étude de ce sujet dans la Genèse, en fait cet épisode incohérent à la lumière de l’étude judéo-chrétienne, devient clair sous l’angle cathare.

Dès lors, ce hiatus insurmontable ne peut déboucher que sur deux hypothèses : l’abandon de la recherche de peur qu’elle détruise l’échelle de valeurs admise de tout temps ou la compréhension de la manipulation dont nous sommes les victimes et la recherche d’une autre voie. Grâce à ces études élargies, le sachant va pouvoir, en toute liberté, choisir la voie qui lui conviendra le mieux.

S’il pense intimement que seul le catharisme peut constituer sa voie de Salut et s’il décide d’avancer sur cette voie, il se révèlera être devenu un croyant cathare.

La suite du cheminement

J’ai déjà traité ailleurs les deux étapes suivantes, à savoir le passage de croyant à novice et de novice à Consolé.

Comme ce n’est pas le sujet de ce prêche, je n’y reviendrai pas.

Comment se lancer dans le catharisme ?

Contrairement à d’autres religions où l’on vous demande de croire sans comprendre, la fameuse foi du charbonnier des catholiques, le catharisme met l’acquisition du savoir avant la foi.

De ce fait, n’importe qui peut s’essayer à l’avancement cathare sans risque puisqu’il s’agit uniquement d’acquérir des savoirs qui, soit vous donneront envie d’aller plus loin, soit ne vous conviendront pas et vous conduiront à arrêter vos études, soit vous conduiront sur d’autres voies.

J’ai dans mes connaissances une personne que l’étude approfondie du catharisme depuis son plus jeune âge a finalement conduite à découvrir qu’elle est gnostique et non cathare. Une autre, très avancée dans le catharisme a finalement découvert une autre spiritualité qui l’a complètement éblouie et l’a poussée à nous quitter pour suivre cette nouvelle voie. Le cas qui m’a le plus marqué est celui d’une personne qui fut la première acheteuse par correspondance de mon livre. Après lecture elle m’a recontacté pour me dire merci, car grâce aux informations qu’elle avait trouvées dans mon livre elle en avait conclu que le catharisme n’était pas sa voie personnelle.

Cela est très important et très positif. Le catharisme n’a pas vocation à accumuler les foules, mais sa façon de procéder permet d’éviter que des gens se bloquent sur une spiritualité qui, au final, s’avèrera ne pas leur convenir. Il vaut mieux s’en rendre compte le plus tôt possible !

Acquérir des savoirs par les écrits

Ce qui différencie le curieux du sympathisant c’est l’appétence de ce dernier pour acquérir des savoirs via les publications traitant du catharisme. Ces publications sont tout ce qui nous reste de la mémoire de l’époque. Elles sont parfois des témoignages des cathares (sympathisants, croyants et consolés), plus souvent de leurs détracteurs et aussi de quelques témoins non impliqués directement. Ces documents ont été l’objet d’études dont les contenus sont très intéressants même s’il faut les considérer à l’aune de leurs auteurs. Au final, entre les témoignages directs influencés ou partiels et les analyses empreintes des sensibilités de leurs auteurs (athées et religieux divers) nous avons une matière difficile à travailler et qui sera imprégnée de nos propres prérequis. Mais il ne s’agit pas de faire œuvre d’objectivité — l’objectivité n’existe pas. Il s’agit d’acquérir des savoirs qui englobent toutes les sciences humaines (histoire, philosophie, sociologie, psychologie, etc.) et qui dépassent le strict cadre du catharisme pour s’étendre à l’ensemble du christianisme des origines à nos jours sans oublier les auteurs issus d’autres confessions qui ont eu à donner leur avis sur les cathares et leurs prédécesseurs.

Ces documents devront être étudiés pour en faire sortir l’authenticité que ceux qui les rapportent ont souvent masquée, voire falsifiée au moyen de la science qui, comme la philologie permet de retracer l’origine des textes et les moyens utilisés pour les falsifier ou les détourner de leur objet initial. Le croisement des textes issus de groupes divers permet de retrouver le fonds originel que même les opposants les plus violents n’ont pas cru possible de dissimuler.

Rechercher le message originel

Une fois ces savoirs acquis, ce qui demandera beaucoup de temps, il convient de mettre en exergue la pensée profonde des cathares. Cela revient à retrouver par leur intermédiaire le message christique originel et le faire sien afin de réaliser l’objectif que vise tout croyant sincère : tuer en nous l’Adam primordial pour permettre la résurrection du Christ que nous sommes. Ainsi s’ouvrira, pour celui qui devient ainsi un croyant cathare, la porte du cheminement qui mène au Salut. Ce chemin qui mène au mariage mystique entre la part spirituelle tombée en cet enfer et celle demeurée stable dans l’empyrée divin. Ou, comme disent les gnostiques : faire le deux un ! Cette étape constitue l’éveil tel que les cathares l’entendent. Elle est la base de la démarche qui conduira le croyant à rechercher les moyens de faire sa bonne fin.

Pour cela il va conduire deux actions parallèles : approfondir la doctrine cathare afin de la faire sienne et de l’appliquer au mieux dans sa vie quotidienne et participer de son mieux au développement de l’Église cathare puisque c’est en son sein qu’il cheminera et fera sa bonne fin.

La doctrine cathare ne peut être recherchée qu’à partir du message originel qui en est le fondement et en veillant qu’à chaque étape et pour chaque critère ce soit ce message originel qui soit mis en application. Nous appelons cela la Règle de justice et de vérité que nous avons reconstituée à partir de très nombreux documents dans lesquels transparaissent les éléments qui la constitue. Là encore, l’acquisition des savoirs préalable est essentielle à la construction de la spiritualité et de l’Église.

C’est pour cela que je considère que cette acquisition des savoirs est l’élément fondateur à une démarche chrétienne cathare ; elle permet de mettre le pied à l’étrier du sympathisant pour qu’il puisse aller plus loin si c’est son choix.

Guilhem de Carcassonne, le 14/04/2024

La fin d’un monde ?

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La fin d’un monde ?

Il est un point que l’on voudrait éviter d’évoquer quand on a choisi de vivre l’essentiel de son temps dans la spiritualité, mais la prégnance mondaine est forte et ne s’en laisse pas compter. En effet, nous sommes soumis à ce monde quand bien même nous aspirons à retrouver notre origine spirituelle éternelle.

En outre nous sommes tous différents. Certains, les mondains, sont totalement voués à ce monde et n’ont aucune idée qu’ils ont une essence spirituelle ce qui les pousse dans tous les travers de la violence mondaine. D’autres, parmi lesquels je place les sympathisants cathares, ont conscience et espèrent en un autre monde, mais ne veulent pas lâcher celui-ci, tant cela leur semble dépasser leurs propres capacités. Les croyants, qu’ils soient cathares ou non, ne veulent pas revenir en arrière et cherchent comment résister à la prégnance mondaine quand le monde devient fou. Enfin, les spirituels comme les consolés, se moquent de cela car leurs choix leur font considérer les conséquences de la violence du monde comme sans importance vu qu’ils sont déjà hors du monde. Ils sont en quelque sorte avantagés par rapport aux trois autres catégories.

Le temps cyclique

Les Grecs considéraient le temps comme cyclique au sens strict du terme, c’est-à-dire qu’un événement du passé se reproduira indéfiniment dans l’avenir. Aujourd’hui nous considérons le temps comme linéaire, quitte à inventer un temps négatif quand l’événement s’est produit antérieurement à la date de référence.

Mais je pense qu’on peut mélanger les deux concepts, non pas en raison d’un état chronologique cosmogonique, mais en raison de la nature humaine qui reproduit sans cesse ses actions antérieures faute de les avoir suffisamment mémorisées, analysées et conceptualisées. Nous en faisons l’expérience sans cesse sans toujours le comprendre.

L’expérience du 20e siècle

Nous vivons des événements en Europe que la plupart ne regardent que par le petit bout de la lorgnette au lieu de les replacer dans un contexte dont nous avons déjà fait l’expérience. Certes, vous me direz à juste titre qu’un événement du passé ne se reproduit jamais exactement de la même façon deux fois de suite, ne serait-ce qu’en raison du fait que les humains changent individuellement et que les motivations elles aussi évoluent.

Pourtant, dans les grandes lignes, nous voyons aujourd’hui un État dont le dirigeant, légitimement élu, est devenu un autocrate et devient maintenant un dictateur dans le sens où il ne se contente pas de manipuler les élections-plébiscites qu’il organise à sa gloire, mais en précise d’avance les résultats précis qu’il veut obtenir. Les dictateurs n’ont que deux manières de prendre le pouvoir aujourd’hui : l’élection démocratique secondairement confisquée et le coup d’État. Nous pouvons citer pour mémoire concernant les élections les cas de Bonaparte et de Hitler et pour le second cas celui de Pinochet et de Franco. Les Romains, quand la situation devenait critique et que les institutions s’avéraient incapables d’y faire face, faisait le choix de désigner un dictateur parmi la population et lui donnaient tout pouvoir pour une période limitée. Une fois sa mission réussie, il retournait à ses affaires antérieures et, en cas d’échec, il restait la roche tarpéienne.

Mais cela ne suffit pas à parler de temps cyclique. Comme je l’ai déjà détaillé précédemment, la seconde guerre mondiale fut précédée d’événements dont nous retrouvons aujourd’hui équivalents troublants. En 1938, l’Allemagne nazie a multiplié les actions visant à réaliser ses objectifs d’annexion : en mars l’invasion et l’annexion de l’Autriche (Anschluss) se fait au motif supposé de mauvais traitements infligés au nationaux-socialistes autrichiens. Ni la France, ni l’Angleterre ne réagissent au-delà de quelques protestations diplomatiques. En 2014, ce sont des motifs similaires qui sont avancés par les Russes pour envahir ces provinces ukrainiennes. En 1938, suite aux troubles qu’elle organise depuis le printemps dans les Sudètes de Tchécoslovaquie, l’Allemagne envahit et annexe cette province avec l’accord de l’Angleterre, de la Russie et de l’Italie mussolinienne et l’abandon de la France qui s’était engagée dans la préservation des frontières tchécoslovaques. La réunion de Munich qui s’est tenue 4 jours plus tôt avec l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie et la France, acte cet abandon en l’absence de l’ambassadeur tchécoslovaque qui n’est même pas invité. Cela fait penser à la situation survenue à la chute de l’URSS (1991), dans la région moldave, située sur la rive gauche du Dniestr, auto-proclame son indépendance du reste de la Moldavie, sans qu’aucun autre pays ne la reconnaisse. Seules deux régions de Géorgie (l’Abkhasie et l’Ossétie du Sud Alanie), ainsi que la province à majorité arménienne du Haut Karabagh en Azerbaïdjan reconnaissent cette indépendance. Les révoltes intervenues en Géorgie, indépendante depuis 1991 et en Transnistrie furent largement soutenue sur un plan logistique par la Russie désireuse d’affaiblir ces pays frontaliers. En 1938, l’absence de réaction ferme lors de la conférence de Munich fit dire à Churchill devant le Parlement anglais : « Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre. Ce moment restera à jamais gravé dans vos cœurs » Ces paroles prophétiques devraient nous inquiéter, car Hitler, loin de se contenter de ces victoires faciles continua en envahissant la Pologne en septembre, sans déclaration de guerre et malgré un accord de non-agression signé au printemps. En Europe, si la France et l’Angleterre déclarèrent la guerre à l’Allemagne, la plupart des autres pays européens se dirent neutres. La France trop tardivement alertée n’arrivera pas à contenir les troupes allemandes et la drôle de guerre se terminera en avril par l’entrée de envahisseurs dans Paris.

Alors, que devons-nous craindre ? L’annexion de la Crimée et des quatre régions situées à l’est du Dniepr (Luhansk, Donetsk, Zaporizhia et Kherson) par la Russie est déjà effective. La Transnistrie demande son rattachement à la Russie et des troubles liés à des actions cyber touchent tous les pays opposés à la Russie. Attendrons-nous l’équivalent de l’invasion de la Pologne pour prendre conscience de la répétition de l’Histoire ?

Vous me direz que ces ressemblances sont uniques et relèvent des habituels conflits inter-Étatiques. En sommes-nous sûrs ?

L’expérience médiévale

Regardons l’Occitanie médiévale.

Une tentative d’émancipation politico-religieuse des populations locales va déboucher sur une guerre de religion qui provoquera une guerre classique dirigée dès 1228 par le roi de France.

Ce mélange politico-religieux crée de fait plusieurs groupes de population :

  • Les croisés, qui agissent autant par intérêt personnel que par conviction religieuse ;
  • Les faydits qui se battent pour leur indépendance des pouvoirs royaux et accessoirement pour une religion qui ne leur impose aucune contrainte ;
  • Les croyants cathares qui doivent à la fois se protéger des dangers qui les menacent eux et leur famille et qui doivent protéger les chrétiens cathares non-violents ;
  • Les chrétiens cathares dont la Règle de vie en fait des proies faciles.

Quand le pouvoir papal agit pour éradiquer une alternative religieuse qui met en danger son pouvoir temporel, la plupart des croisés cherche à effacer ses dettes et acquérir des biens sans avoir à lutter en Terre sainte où le déplacement est aussi coûteux que dangereux depuis que Saladin taille des croupières aux armées croisées.

La situation géopolitique actuelle n’est guère différente. D’un côté nous avons un pouvoir dont la ligne de conduite est le profit et le pillage qui cherche à s’étendre pour augmenter sa population déclinante et acquérir des profits nouveaux. Face à lui des pays se sont organisés pour s’auto-protéger, mais ont démantelé leurs forces militaires pour investir dans le commerce et le confort.

S’en prendre à des pays situés à l’extérieur de cette alliance permet de jauger les forces et les volontés tout en éloignant la menace et en récupérant des moyens supplémentaires.

La question essentielle est d’estimer jusqu’au aller trop loin sans déclencher une réaction tellement puissante qu’elle provoquerait qui serait fatal aux membres du pouvoir russe.

En Occitanie médiévale aussi nous pouvons observer que la première réaction fut de tenter de s’adapter en essayant de se blanchir vis-à-vis de la croisade, ce que réussit Raimond VI mais pas Raimond Roger Trencavel.

Face à la poussée des troupes croisées certains se tinrent à relative distance, quasiment neutres, comme le comte de Foix alors que d’autres y virent une occasion de prendre à leur compte les droits féodaux sur l’Occitanie.

Il va sans dire que les populations, toutes religions confondues, n’avaient aucun intérêt, ni pour les uns, ni pour les autres. Le massacre de Béziers le montre clairement.

Ce que nous impose le monde

Approche générale

La fin des guerres dans les pays développés nous a laissé croire qu’un temps était passé et que la civilisation nous ouvrait d’autres horizons. Cette vision autocentrée était aussi ridicule que géographiquement inexacte. La montée des extrémismes aurait dû nous alerter, mais étions-nous prêts à en tenir compte ?

Même en Europe, comme nous l’avait montré le conflit issu du démembrement de la Yougoslavie, le fait que les pays et les peuples ne sont pas géographiquement superposés, rend tout équilibre impossible. L’illusion d’une paix ou d’armistices, qui n’ont pas respecté les peuples, n’a pas tardée à s’effondrer avec les Bosniaques et les Serbes. Espérer qu’un accord entre la Russie et les anciens satellites soviétiques allait réussir sans mesure de sécurité était tout aussi illusoire.

Peu importe les motivations, seuls les intérêts personnels assurent la cohésion des groupes. Que cet intérêt soit religieux, ethnique ou vénal, tant que ceux qui le partagent se sentent unis par quelque chose qui les dépasse, ils seront impossibles à dissocier, que ce soit par un régime politique ou une frontière.

Mais quand on est attiré par une croyance spirituelle, qui n’a pas pour objet de dominer le monde, comment faire pour supporter les crises et les soubresauts que déclenchent les autres groupes ?

Les sympathisants

Les sympathisants effleurent à peine la spiritualité, mais cela leur permet cependant de comprendre que certains impératifs de notre société ne sont pas les bons : la violence légitime et le pouvoir. Au quotidien, ils se construisent une morale qui met en avant les éléments positifs, mais ne s’interdisent pas d’agir de façon mondaine s’ils considèrent que leurs intérêts fondamentaux sont en jeu. La protection de leur mode de vie fait généralement partie de ces fondamentaux ce qui fait qu’en cas de nécessité ils peuvent être amenés, à regret, à prendre les armes pour la défendre.

Les croyants

Pour les croyants, notamment cathares, la foi et l’espérance qu’elle porte priment sur bien des impératifs et des priorités de ce monde. Leurs engagements pris ici-bas les amènent à agir dans le cadre mondain même s’ils savent que la vérité est ailleurs. Pour éviter de devoir s’opposer frontalement, comme le font les objecteurs de consciences qui agissent par engagement politique, ils vont tout faire pour agir dans un domaine où ils n’auront pas à porter les armes, mais où ils pourront aider ceux qui le font et soulager les souffrances.

Les spirituels

Par la force des choses, les consolés cathares sont souvent plus âgés que la moyenne de la population. En outre, leur forte implication spirituelle les amène à considérer qu’aucun des malheurs susceptibles de se produire dans ce monde n’a d’importance à leurs yeux parce qu’ils savent qu’ils sont inévitables dans un monde dominé par le Mal et que leur aspiration à le quitter ne peut en aucune façon les empêcher de subir la violence qu’on pourrait leur infliger. Certains s’étonnaient que les cathares se rendant au bûcher chantaient, pensant qu’ils le faisaient pour se donner du courage. Il n’en est rien ; s’ils chantaient c’est tout simplement parce qu’ils n’étaient déjà plus de ce monde.

La fin d’un monde ?

Il ne faut pas croire que notre monde est le monde et encore moins que son devenir peut avoir une influence sur celui de l’Univers. La fin du monde interviendra quand toutes les parcelles de Bien prisonnières ici-bas se seront éveillées et auront rejoint l’Esprit unique.

Aussi les soubresauts actuels, s’ils devaient atteindre un point de non-retour, pourraient signer la fin de notre monde qu’on le considère sur le plan moral et politique ou qu’on le considère sur le plan géographique. Par contre, le monde — les mondes devrais-je dire —, continueront bien après nous, car le temps au sens où ne le considérons s’il nous semble extrêmement long, représente moins qu’une goutte dans l’océan si on le considère à l’aune de l’éternité.

Guilhem de Carcassonne

L’écharde dans la chair : un pas vers le salut ?

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L’écharde dans la chair : un pas vers le salut ?

Aujourd’hui, je voudrais évoquer devant vous un point qui est peu développé dans la réflexion cathare, souvent trop orientée vers les considérations hautement intellectuelles, voire métaphysiques.

Deuxième lettre de Paul aux Corinthiens (chap. 12) :
7 – Et de peur que ne m’élève l’excellence de ces dévoilements, une écharde dans ma chair, un ange de Satan m’a été donné pour me souffleter, de peur que je ne m’élève.
8 – Trois fois j’ai fait appel au Seigneur pour qu’il l’éloigne de moi.
9 – Il m’a dit : ma grâce te suffit, car ma puissance est accomplie par la faiblesse. Je prendrai encore plus de plaisir à me vanter de mes faiblesses pour que la puissance du Christ m’abrite.
10 – Voilà pourquoi je suis content des faiblesses, des outrages, des nécessités, des persécutions, des angoisses pour le Christ, car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort.

Pour avancer vers la grâce qui ouvrira la porte du salut, nous devons créer un clivage entre notre part mondaine et notre part spirituelle. Pour y parvenir, nous avons deux axes de progression : l’un qui relève de notre intellect et l’autre qui relève de notre corps.

Comme nous l’avons déjà évoqué, le premier portera sur l’assimilation intégrale de concepts qui nous posent souvent problème au début, comme la non-violence absolue ou l’abandon de tout espoir de sauver ce monde.

Aujourd’hui, je voudrais évoquer le second dont on croit que l’ascèse seule peut vaincre l’obstacle, ce qui nous paraît finalement abordable. Cependant, il ne faut pas oublier que notre corps suit sa propre route vers la déchéance et vient nous le rappeler régulièrement.

La souffrance asservit

Nous le savons bien pour l’avoir tous vécu, la douleur physique vient vite à bout de notre volonté de résistance. Mais la douleur comporte des éléments divers qui vont du ressenti au pressenti.

En effet, la douleur aiguë nous submerge momentanément, mais nous avons des moyens de l’atténuer, voire de la supprimer. Si elle atteint des niveaux paroxystiques, elle peut dépasser nos moyens de résistance au point que, dans les cas extrêmes, certains patients se suicident pour lui échapper.

La douleur chronique introduit un autre champ d’action, celui de la psychopathologie, car sa durée et sa puissance finissent par venir à bout de notre résistance. En outre, l’expérience de la douleur crée un état de pressenti par lequel ce que l’on appelle le seuil de déclenchement du ressenti douloureux est abaissé, car la peur de la douleur en favorise l’apparition.

L’expérience douloureuse, quand elle dure ou qu’elle se répète sans pouvoir être contrecarrée, crée un véritable asservissement qui obscurcit les capacités intellectuelles tant elle devient prégnante, que la douleur soit effectivement présente ou qu’elle soit simplement crainte et attendue. Nous en avons certainement tous fait l’expérience.

Mais Paul nous dévoile une fonction nouvelle de la souffrance que peu d’entre nous auraient pu imaginer. Alors que notre nature mondaine tend à nous pousser vers la vanité et l’égotisme, la douleur vient stopper cet élan en nous rappelant notre misérable condition humaine d’être pantelant soumis à une incarnation imparfaite et corruptible. Mais cette approche n’est pas celle de tout le monde ; seuls ceux qui savent intellectualiser leurs ressentis peuvent l’envisager sous cet angle. Et c’est là que Paul remplit pleinement son rôle d’apôtre et de guide. En nous ouvrant la porte qui dépasse la douleur comme un ressenti pathologique pour en faire un outil d’inversion de notre nature mondaine au profit de notre aspiration spirituelle, il nous montre que notre appartenance à l’empirée divin supplante en tout point les vicissitudes de notre incarnation maligne.

La souffrance permet l’avancement vers le salut

Comme nous le savons, celui qui souffre à tendance à se recroqueviller sur sa douleur et à s’isoler des autres. Celui qui n’a pas encore atteint le stade de l’éveil se trouve alors dans une impasse. En effet, l’animal humain est un être grégaire ; sans les autres, il n’est rien et s’il s’isole il dépérit. Le spirituel au contraire sait profiter de l’isolement pour approfondir son cheminement. Certes, il est plus facile de le faire quand l’isolement est choisi et non subi, mais plutôt que laisser la souffrance nous enfermer dans une bulle négative, en faire une occasion d’introspection permet de lui donner un sens.

En effet, notre nature charnelle, notre sensualité — dans l’acception des stimulations issues des cinq sens —, et notre situation sociale tendent à nous éloigner des considérations spirituelles, d’autant plus que le monde moderne nous crée bien des obligations et de nécessités qui s’y opposent. C’est pourquoi nous voyons de moins en moins de personnes prêtes à considérer leur état d’être spirituel et donc à consacrer du temps et des efforts à approfondir leur réflexion sur cette nature spécifique à l’homme et encore moins à chercher comment faire pour se préparer à l’inéluctable moment où sa prise en compte deviendra prégnante.

Cette situation crée naturellement un profond déséquilibre entre notre double situation : charnelle et spirituelle, qui est le fonds de la majorité d’entre nous. Et nous le voyons bien au quotidien quand nous échangeons avec nos semblables sur des points aussi essentiels que la réalité d’une transcendance, le devenir de notre être au-delà de la mort et les conditions requises pour aborder cet instant essentiel de notre vie que beaucoup d’entre nous auront la chance de vivre pleinement, contrairement à notre naissance dont personne n’a conservé le moindre souvenir puisque le développement neurologique de l’homme rend impossible toute conservation mémorielle avant l’âge de trois ans minimum.

Il ne faut donc pas négliger cette chance que nous donne la douleur de mettre paradoxalement à l’écart notre nature mondaine au profit de notre part spirituelle.

En outre, la douleur étant un phénomène régi par notre système nerveux et conceptualisé par notre cerveau, introduire dans notre intellect une réflexion tournée vers le spirituel permet de mobiliser ce cerveau, au moins partiellement, pour autre chose que le ressenti physique et émotionnel de la douleur.

Certes, la douleur à elle seule ne saurait nous faire avancer vers le salut, contrairement à ce que pensent certains groupes religieux qui, au fil des siècles, ont fait de l’auto-administration de souffrances un outil de reconnaissance et d’avancement accéléré vers le salut. L’avancement vers le salut relève de bien d’autres nécessités et le seul bénéfice de la douleur est juste de nous permettre de détourner notre attention vers ce sujet.

La douleur, un vécu personnel

Quand la religion permet d’unir des individus qui se reconnaissent dans une même spiritualité, la douleur ne peut être partagée. Elle nous est personnelle, tant par sa nature en termes de ressenti que par la gestion pratique que nous lui appliquons. Nous sommes uniques dans notre nature mondaine.

Et d’ailleurs, si j’aborde ce sujet aujourd’hui, ce n’est pas hasard. Ayant eu une expérience douloureuse intense ces derniers jours, j’ai résisté à qui en d’autres temps m’aurait sans doute poussé à exiger une prise en charge ultime en secteur hospitalier, comme cela m’est arrivé dans le passé, ce qui me montre combien ma nature mondaine est aujourd’hui plus influencée par ma nature spirituelle qu’elle ne l’était auparavant.

Mon expérience professionnelle dans la santé et ma relative maîtrise du sujet de la douleur — que j’ai même enseignée à des collègues à une période —, en raison de mon activité dans le domaine de l’anesthésie, me donne des outils intellectuels pour mieux comprendre ce qui se passe et pour apprécier la profondeur et les risques que ma propre douleur provoque en moi. En outre, j’ai accompagné dans ses dernières semaines un ami que vous connaissez peut-être, Yves Maris, qui avait réfléchi de son côté et dans le cadre de ses compétences en matière de philosophie, sur ce sujet en utilisant le même extrait de Paul dont il était un spécialiste. Je n’ai pas retrouvé son article sur le thème de l’écharde dans la chair, mais je sais que son expérience en ce domaine a largement accompagné sa vie mondaine depuis le début de l’âge adulte.

C’est pourquoi j’ai souhaité apporter ma modeste pierre à l’édification de ce sujet dans sa dimension spirituelle. En effet, les philosophes l’ont étudié dans tous les sens, de Socrate aux stoïciens comme Épictète, et je n’ai donc rien à rajouter à ces éminents penseurs d’hier à aujourd’hui. Par contre, le spirituel étant un domaine personnel, je pense pouvoir m’exprimer avec une légitimité qui ne prétend pas s’appliquer aux autres, mais qui cherche à s’ancrer dans la compréhension cathare du rapport entre le corps et l’esprit.

Nous connaissons tous ce que l’on appelle l’effet placebo, c’est-à-dire la capacité du corps à stimuler ses propres capacités quand on lui fait croire qu’une aide médicamenteuse extérieure vient à son secours. Cet effet psychosomatique est puissant et bien utile, mais il n’est pas isolé. L’effet psychologique de la volonté de vivre et de sortir d’une situation critique est également très puissant. Comme bien de mes confrères, je l’ai observé souvent dans mes activités professionnelles en réanimation. On avait même coutume de dire entre nous, mais aussi aux patients, que cette volonté de guérir pouvait compter pour un tiers dans l’évolution de leur état. Dans le domaine de la douleur, il existe un phénomène pratiqué par toutes les mamans, sans qu’elles en aient conscience, que l’on appelle l’effet gate control (terme anglais que l’on peut traduire par contrôle de passage des stimuli douloureux). Il s’agit de tromper le cerveau qui reçoit une information douloureuse transmise par des fibres nerveuses de gros calibre et dénuées de gaine de myéline, ce qui ralentit la transmission de l’influx, en lui envoyant, via des fibres plus fines et myélinisées, un stimulus sensoriel à grande vitesse de propagation qui va saturer partiellement les récepteurs de transmission de la moelle épinière et du cerveau. Ainsi, le stimulus douloureux sera atténué, voire annulé. C’est typiquement le fait de souffler sur une zone douloureuse ou de frotter la peau entre la zone douloureuse et la racine du membre concerné.

Je ne sais pas si l’intellectualisation de la douleur comme moyen de détourner l’attention vers la spiritualité peut se rattacher à une ou plusieurs des méthodes décrites ci-dessus, mais cela importe peu si le résultat est là.

Et je dis qu’à titre personnel j’ai pu constater l’efficacité de ce détournement d’attention du corporel au spirituel et que cela m’a permis de passer ce cap très difficile sans avoir recours à des médicaments dont je savais qu’ils n’auraient fait qu’entretenir le cercle vicieux qui s’était mis en place.

La douleur est une opportunité occasionnelle

Pourquoi ai-je cru que ce sujet pouvait présenter de l’intérêt pour d’autres que moi ? Si Socrate pensait que le daemon qui le torturait lui donnait la capacité d’améliorer sa philosophie et si Paul pensait que l’écharde que Dieu plantait dans sa chair l’aidait à développer son humilité, pour ma part et plus modestement, j’ai trouvé dans mes douleurs un moyen supplémentaire de consacrer du temps à mon avancement spirituel.
Ce n’est donc pas par volonté de glorification de ma pratique que je souhaite agir, car elle n’a rien qui le justifie, mais comme un simple témoignage d’une pratique qui m’a aidé dans un cheminement souvent chaotique et régulièrement ressenti comme plutôt lent.

J’ai découvert dans la douleur une opportunité occasionnelle de sortir d’une expérience mondaine désagréable et d’en faire un passage vers une expérience spirituelle positive. D’ailleurs, les cathares relataient un témoignage selon lequel le christ ayant proposé à ses apôtres d’émettre un vœu les concernant pour qu’il le leur accorde, avait répondu à leur demande unanime de les mettre à l’abri de toute souffrance : « Vous ne voudriez pas que le disciple soit mieux traité que son maître ? Mais je vous promets que de toutes les souffrances que vous auriez à endurer en mon nom, je vous supprimerai les plus difficiles et, la moins difficile je l’adoucirai tant qu’elle vous semblera supportable. » Est-ce pour cela que les cathares ne craignaient pas le bûcher, au point de refuser d’abjurer ? Je ne sais pas, mais je veux croire que la seule douleur qui me semblerait insurmontable serait celle de quitter la voie spirituelle qui, je l’espère, me mènera vers mon salut.

Alors oui ! Pour moi, sans jamais la rechercher, ce qui serait une forme de vanité, j’accepte l’écharde que ce monde plante dans ma chair, car à mes yeux elle participe un peu à me guider dans la voie qui mène au salut.

Guilhem de Carcassonne.

Pratiquer, enseigner, critiquer

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Pratiquer, enseigner, critiquer

Le monde moderne n’a rien à envier au Moyen Âge ou à l’Antiquité en matière de brutalité, de violence, de mépris et de bassesse humaine.

Au contraire, je trouve que, sous des dehors apparemment plus policés, ces tares sont en constante progression, confirmant ainsi la vision cathare selon laquelle le monde s’appauvrit en Bien et se « purifie » dans le Mal.

Dans le respect de la ligne directrice de cette chronique de la pensée cathare adaptée à notre époque, je voudrais traiter des deux sœurs jumelles dans le Mal que sont la vanité et l’intolérance. Sachant à quel point elles me taraudent régulièrement et tous les efforts que je dois fournir pour les contrer, avec un succès dont je vous laisse juges, je me sens plutôt bien placé pour les étudier, en quelque sorte.

Agir, enseigner ou critiquer ?

George Bernard Shaw avait livré une de ses réflexions incisives sur le sujet sous la forme suivante : Celui qui peut, agit, celui qui ne peut pas, enseigne.

Un anonyme que je n’ai pu retrouver avait précisé : Celui qui ne sait pas écrire enseigne et s’il ne sait pas enseigner, il devient critique.

Cette maxime résume bien le monde. Celui qui agit prend le risque de se tromper et de le montrer clairement, et souvent durablement. Sa certitude devient donc une erreur et lui-même régresse dans l’échelle des compétences humaines. Celui qui enseigne évite de se mettre directement en danger et ne risque que la moquerie s’il est pris en flagrant délit de faute dans son enseignement. La honte est la même, mais son champ d’action est restreint. Par contre, celui qui critique ne risque pas grand-chose. S’il s’avère que sa critique est fausse, il s’en tire le plus souvent en feignant de ne pas avoir critiqué ou s’il ne peut le cacher en prétendant avoir été mal compris. Au pire, il se fait oublier quelque temps avant de recommencer de plus belle. Surtout, personne ne saurait s’aviser de lui demander de prouver qu’il a raison en réussissant là où ceux qu’ils critiquent auraient peut-être échoué.

C’est pour cela que l’on remarque que plus il y a de risque à agir, plus on trouve de critiques.

J’en veux pour exemple un champ d’action très à la mode en ce moment, la politique. Le politique doit réussir quand tout le monde à échoué, quand les conditions extérieures rendent la réussite impossible et s’il échoue il est responsable, alors que s’il réussit c’est forcément grâce à de bonnes circonstances et non en raison de ses talents.

Certes, on trouve à foison chez les politiques des vaniteux et des intolérants. Ils le sont tous au moins autant que le reste de la population. Par contre, ceux qui franchissent le pas de l’action prouvent qu’ils sont les moins malins — dans tous les sens du terme — car ils se mettent immédiatement dans le camp des victimes dont les autres vont se repaître. Cela me rappelle un film si terrible que je n’ai jamais pu en regarder la moindre rediffusion : Ridicule, de Patrice Leconte, avec Charles Berling. Dans ce film, un petit noble de province monte à Paris pour proposer au roi un projet de nature à améliorer sensiblement la vie des paysans de sa région. Mais, il se trouve pris dans le piège des pratiques courtisanes nécessaires pour approcher les décideurs. Or, la principale règle de la cour consiste à tourner quiconque en ridicule sur quelque sujet que ce soit afin de défaire les meilleures réputations et de monter en épingle les pires vices. Cela provoquera sa perte et l’échec de sa mission.

Aujourd’hui, les courtisans sont en général les journalistes et quelques politiques aigris qui prennent un malin plaisir à détruire toutes les tentatives susceptibles d’être bénéfiques avant qu’elles aient eu le temps de produire des effets pour mieux regretter qu’elles n’aient été menées à bien dès que leur mort fœtale est constatée. Mais, ces mêmes critiques se gardent bien de se lancer en politique pour montrer que leurs critiques étaient fondées et qu’ils sont capables de réussir là où leurs victimes ont échoué, souvent par leur faute.

Certes, on ne peut agir efficacement sans avoir pris la peine d’apprendre, car alors on va à l’échec et ses conséquences peuvent impacter d’autres que soi. Mais, si l’on veut critiquer, il faut alors proposer de mettre en œuvre ce que l’on pense être la meilleure alternative. La critique sans action est un poison destructeur et n’apporte aucune capacité d’apprentissage et d’évolution. De même, enseigner sans avoir pratiqué est un non-sens. Je me souviens avoir suivi un enseignement de secourisme et avoir désiré devenir enseignant en la matière. Je me suis donc inscrit à la formation de moniteur national. Mais dès que j’ai commencé ma formation, j’ai compris l’inanité qu’il y avait à vouloir enseigner ce que l’on n’a pas pratiqué. Aussi me suis-je immédiatement inscrit dans les équipes de secours de la Croix-Rouge française afin de vérifier sur le terrain la validité de ce que je prétendais enseigner. Pour autant, tout bon praticien n’est pas forcément un bon enseignant et il n’est pas nécessaire d’être le meilleur praticien pour être le meilleur enseignant. Ces deux disciplines ayant leurs propres particularités et exigences font que l’excellence n’est pas forcément superposable entre elles.

La vanité et l’intolérance : un cercle vicieux

Beaumarchais, dans sa pièce sulfureuse, Figaro, prête ces paroles à son personnage :

« Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. »

Pour autant, avant de s’autoriser à blâmer qui que ce soit, il convient de s’assurer que l’on n’est pas soi-même accessible à la critique justifiée. Cela nous renvoie à la parabole de la femme adultère. Qui de nous se croit sans péchés et s’autorise à jeter la première pierre ?

Car la question la plus profonde est là. Notre incarnation nous met dans un tel état de dépendance vis-à-vis du monde qu’il nous donne à voir pour valable ce qui n’a d’autre but que d’empêcher l’émergence de l’esprit qui est maintenu contraint dans notre corps de boue. Et pour y parvenir, le plus efficace est de nous donner à croire que nous ne sommes pas prisonniers et que nous sommes même un individu au-dessus de la moyenne qui a donc le droit de juger les autres. Cette disposition intellectuelle est la vanité.

Cette vanité est, avec la sensualité, le plus puissant levier utilisé par le monde pour nous empêcher de nous éveiller à notre état spirituel.

La vanité flatte notre égo, nous fait croire capable de grandes choses ou magnifie à l’excès les petites choses que nous entreprenons. Or, l’égo est l’opposé de la Bienveillance ; il veille à notre seul intérêt, y compris au détriment de tous les autres, qu’ils soient meilleurs et plus utiles au groupe que nous.

Du coup, la vanité va nous pousser à développer une autre arme antisociale : l’intolérance.

L’intolérance est ce qui nous permet de rejeter les autres pour diverses raisons. Ceux qui en savent plus que nous sont des fats, même si nous passons notre temps à monter en épingle les rares savoirs dont nous disposons. Ceux qui ont ce que nous envions sont des profiteurs, des vaniteux, voire des voleurs alors que si nous avions ce que nous leur envions, ce serait par simple justice sociale, tant nous méritons mieux que ce que nous avons. Et cela n’a aucune limite. Plus nous sommes privilégiés par la vie et plus nous déplaçons le critère de notre nécessité vers le haut. Le smicard rêve d’avoir le double pour vivre mieux, mais celui qui a atteint ce niveau espéré rêve lui aussi d’augmenter fortement ses revenus, tant il est convaincu d’en avoir un besoin vital. Et les plus riches, les plus reconnus n’en ont pas assez, car perdre leur superflu leur semble être une régression sociale insupportable.

Donc, nous rejetons ceux qui diffèrent ou qui nous rappellent que le partage permet de réduire la misère et l’intolérance. Et notre égo justifie tout, y compris de rejeter ceux dont la souffrance, qui est parfois due à notre mode de vie, nous rappelle combien nous sommes loin de la Bienveillance.

La religion et la philosophie

La philosophie est en constante dégradation : pratiquée intellectuellement et au quotidien chez les Grecs, les Romains en ont fait une nouvelle présentation (néo-) en se contentant d’enseigner ce que faisaient les Grecs. Les catholiques ont poussé cette approche scolastique au seuil de la critique en rejetant toute philosophie qui ne validait pas leurs thèses. Aujourd’hui, on appelle philosophie ce qui n’en est pas réellement et les enseignants sont plus proches de la sophistique que critiquait Socrate (Protagoras) à juste titre.

En matière de religion chrétienne, on peut constater une même évolution. Initialement, voie de vie en vue du salut, elle fut appauvrie afin de correspondre aux exigences impériales et devenir ainsi dominante sous sa forme judéo-chrétienne. Ensuite, elle devint une approche intellectuelle détachée de la pratique, car en l’imposant aux nouveau-nés le christianisme a perdu son sens essentiel : le choix intime d’une vie spirituelle. En outre, la séparation des populations entre ceux qui se « sacrifient » dans la pratique religieuse — destinés à remplacer les martyrs disparus avec l’officialisation de l’Église —, et ceux qui leur confient leur salut personnel en échange d’une prise en charge de la vie quotidienne (denier, du culte, etc.) a créé une différence de statut qui n’existait pas à l’origine. Aujourd’hui, elle est devenue une sorte d’auberge espagnole où chacun s’arroge une appartenance religieuse, voire un statut ou un titre, tout en rejetant ce qui ne lui convient pas, quand bien même cela constitue la colonne vertébrale de ladite religion.

Or, le principe essentiel de la religion et de la philosophie est de nous rappeler qu’il ne faut pas contenter de vivre comme les animaux évolués que nous sommes, mais que nous devons rechercher en nous ce qui peut nous élever au-dessus de la mêlée. Or, toute nouvelle voie à suivre oblige à acquérir un savoir adapté, c’est-à-dire à étudier sérieusement et profondément le sujet que l’on prétend maîtriser. La philosophie est l’école de la modestie et la religion, celle de l’humilité. « Tout ce que je sais est que je ne sais rien » disait Socrate. C’est pourquoi la résurgence du catharisme crée un choc après sept siècles d’oubli. En effet, cette voie chrétienne est la preuve que l’on peut — et je dirais même que l’on doit —, être chrétien en vivant dans la règle de l’Église au quotidien. Pourtant, s’il est évident que chacun ne peut pas vivre en chrétien, tant la prégnance mondaine pèse sur nous, il faut cependant y tendre sur les principes essentiels, comme la non-violence, l’humilité, la tolérance, l’honnêteté, etc. En effet, s’extraire de ces bases développe des comportements comme l’intolérance et la vanité qui éloignent de la part spirituelle qu’il nous faut éveiller en nous et qui installent un cercle vicieux extrêmement difficile à rompre.

Comment être un « honnête homme ? »

Ce terme, issu du siècle des Lumières, désigne celui qui vit dans le monde en maintenant au mieux un comportement compatible avec ses aspirations personnelles.

Mais il faut différencier les gens selon leurs convictions morales, philosophiques, voire religieuses. Nous savons qu’elles sont très variables selon les cultures et les pays et qu’elles peuvent aussi être influencées par les idées politiques et religieuses, notamment. L’anthropophagie est universellement rejetée, sauf dans quelques tribus indigènes, on y voit une façon de s’approprier le courage de l’ennemi.

Sur le plan moral, ce sont donc souvent les règles sociales qui définissent le cadre à respecter. Elles dépassent le cadre des lois et règlements, car ces derniers ont une portée générale alors que la morale est individuelle, c’est-à-dire qu’elle peut nuancer et dépasser les lois. Si l’on n’a que la morale comme guide, on peut certes vivre honnêtement, mais dans un cadre restreint qui se limite à un monde où elle s’applique. Il suffit parfois de passer une frontière pour que notre morale devienne inapplicable ou illégale.

Sur le plan philosophique, ce sont des règles intellectuelles qui viennent au secours ou à l’encontre de la morale. Ces règles émanent d’une construction logique et cohérente qui place l’homme au-dessus du monde quotidien et le pousse à réfléchir d’une façon globale ayant pour objet le bien de l’homme en ce monde. La philosophie veut diriger l’homme comme la politique veut diriger la société. Elle cherche à réduire les impulsions au profit de la réflexion, mais en conservant cependant un cadre qui, par définition, est limité par des bornes.

Sur le plan spirituel, ce sont des règles doctrinales qui viennent remplacer les bornes légales et intellectuelles. Parfois, elles sont en accord avec ces dernières, parfois elles sont plus libérales et parfois elles sont plus strictes. Le but de ces règles est de permettre à l’homme de s’approcher, autant que faire se peut, de l’idéal qu’il vise. Cela met donc cet idéal au-dessus des lois du monde selon que la religion de référence considère le monde comme issu de la transcendance visée, inférieur en qualité à cette transcendance ou, parfois, contraire aux objectifs de cette transcendance.

L’homme peut donc vivre au mieux selon ses aspirations qu’elles soient simplement morales ou qu’elles y adjoignent des considérations intellectuelles, voire religieuses. Et c’est ce que nous devons viser tout en nous rappelant que personne d’autre que nous ne peut réaliser cet objectif. Celui qui critique vit hors de sa réalité ; celui qui enseigne admet ne pas pouvoir l’atteindre malgré ses espoirs et celui qui agit est le seul qui soit capable de mettre en adéquation ce qu’il croit et ce qu’il est. Mais celui qui agit dans l’humilité et la bienveillance doit les conserver quand il enseigne ce qu’il fait et s’il est amené à critiquer des arguments insuffisamment fondés, parce qu’il a pris soin de rendre les siens aussi puissants que possible.

Guilhem de Carcassonne

L’équilibre

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L’équilibre

Rien n’est jamais acquis à l’homme ni sa force, ni sa faiblesse, ni son cœur et quand il croit ouvrir ses bras, son ombre est celle d’une croix, et quand il croit serrer son bonheur, il le broie, sa vie est un étrange et douloureux divorce. Louis Aragon – Il n’y a pas d’amour heureux in La Diane française (1944).

Qu’est-ce que l’équilibre ?

Déf. : état stable où aucune force n’agit plus, ni dans un sens ni dans l’autre.

L’équilibre dans ce monde n’existe pas

D’un point de vue matériel (physique et chimique), l’équilibre est une illusion. En effet, sur le plan physique, en raison de la pesanteur et de la rotation de la Terre, tous les corps sont en mouvement et doivent compenser ces forces pour se maintenir dans un état apparent d’équilibre. Vous pouvez facilement le vérifier en vous mettant debout et en observant le comportement de votre corps. En fait, il compense en permanence une chute en avant ou en arrière pour rester droit. Mais, me direz-vous : « Si l’on place un objet sur un autre et qu’il demeure stable, on peut dire qu’il est en équilibre. » Pas du tout, car comme je viens de le dire, les forces qui s’exercent sur lui le poussent à se rapprocher du noyau terrestre d’une part et à compenser une chute en arrière du fait de la rotation terrestre. C’est donc une illusion d’équilibre. Comme l’a montré Galilée, laisser tomber une pierre du haut d’un mât de bateau — que celui-ci soit à l’arrêt ou en mouvement —, produit apparemment le même résultat : la pierre tombe au pied du mât. Sauf, que quand le navire est en marche, la pierre se déplace en tombant au même rythme que le bateau et parcourt ainsi une distance identique à celle du bateau. Quand le bateau est à l’arrêt, c’est le déplacement de la terre que celui-ci et la pierre suivent.

Sur un plan intellectuel et psychologique, les choses sont comparables. Ce qui provoque une forme de « déplacement » de notre mental est ce que j’appelle la sensualité, c’est-à-dire l’ensemble des réactions liées à chacun de nos cinq sens : le goût, la vue, l’ouïe, le toucher et l’odorat. Nous leurs sommes soumis en permanence au point de ne plus nous en rendre compte. En fait, ils assurent une activité permanente de notre mental pour l’empêcher de se tourner complètement vers une perception extra-sensorielle. Comme nos muscles, nos nerfs et nos os, quand nous sommes debout, ils compensent en permanence la tendance naturelle de notre mental à échapper aux lois de ce monde.

Les cathares disaient que notre corps est une prison dans laquelle notre parcelle divine, l’âme divine ou l’esprit-saint comme je l’appelle, est maintenue prisonnière et empêchée de tenter de s’évader vers une perception conforme à sa nature, mais contraire aux desseins du démiurge maître de ce monde.

Pourtant, si nous ne pouvons pas obtenir un équilibre parfait sur le plan physique, faute de pouvoir lutter contre la gravité et le déplacement de la terre, nous pouvons nous en approcher dans le domaine mental.

L’ataraxie est ce qui se rapproche le plus de l’équilibre dans ce monde.

D’un point de vue général l’homme qui cherche à s’extraire des contraintes du monde, à mettre ses cinq sens au repos, se trouve alors en repos intellectuel et accède à une forme de sérénité que l’on a tenté de reproduire dans des caissons d’isolation très à la mode il y a quelques décennies.

On peut aussi tenter de se rapprocher de cet état par étapes. Des exercices de relaxation existent qui aident à mettre une partie de nos sens au repos.

En fait cet état de détachement est ce qui nous protège du chaos mondain. Il peut être obtenu également par la saturation des sens. Cela peut sembler incohérent, mais cela fonctionne. Que ce soit en vous mettant au milieu d’un champ balayé par le vent ou dans une foule d’un grand magasin, la saturation des perceptions de vos sens va engendrer la possibilité de vous extraire mentalement de votre environnement.

C’est d’ailleurs une méthode que l’on retrouve dans beaucoup de spiritualités.

La spiritualité permet de se rapprocher de l’équilibre.

La médiation récitative

La méditation est souvent présentée comme une façon d’atteindre l’équilibre mental. C’est vrai, mais cela ne se limite pas à la méditation silencieuse qu’utilisent les bouddhistes. D’ailleurs, ils utilisent aussi d’autres formes de méditation, comme celle qui consiste à psalmodier des versets d’un livre sacré tout en faisant tourner des cylindres maintenus par une tige leur servant d’axe vertical et que l’on appelle des moulins à prières.

Dans le monde chrétien, les rituels associent souvent la multiplication rapide de prières enchaînées, comme c’est le cas du rosaire ou du chapelet catholique et du rituel des heures cathare. L’enchaînement rythmé des phrases, d’autant plus efficace quand elles sont rimées, permet de saturer nos sens, ce qui laisse la part spirituelle plus à même de s’exprimer.

L’erreur que commettent souvent les croyants cathares est de réciter leur Père saint de façon assidue, ce qui mobilise les sens au lieu de les saturer, alors qu’ils savent très bien que ce texte n’est pas une prière au sens strict puisque Dieu est inconnu et étranger, donc absent, à ce monde.

Le jeûne

Les communautés évangéliques, qui réunissent à plein temps les consolés et les novices, pratiquent eux aussi un rituel, dit de l’Oraison dominicale, où le Pater remplace le Père saint des croyants.

Mais elles pratiquent aussi une méthode plus profonde de dissociation spirituelle : le jeûne du rituel des Jours.

En effet, le jeûne cathare est une façon de s’entraîner à atteindre l’équilibre, même si cela peut sembler étonnant de prime abord.

En effet, si le jeûne strict cathare (c’est-à-dire la limitation à 100 g de pain) d’un jour perturbe peu ses pratiquants assidus, quand on dépasse ce seuil, l’organisme ressent un fort déséquilibre et manifeste sa souffrance due à la privation de nourriture.

La semaine de jeûne strict, qui dure huit jours au début des trois carêmes) permet de passer par les divers états de l’équilibre. Au début, sur une période d’environ trois jours, le pratiquant ressent le déséquilibre important que cause la privation. Je rappelle d’ailleurs qu’autrefois ces trois jours de jeûne étaient si difficiles à supporter qu’on les dénommait trépasser (passer trois), ce qui aujourd’hui est assimilé à la mort.

Ensuite, l’organisme s’adapte et puise dans ses réserves pour ne plus souffrir. Le pratiquant ressent une certaine euphorie et découvre le temps que lui donne l’absence des pratiques alimentaires. Ce temps, le cathare le met à profit pour approfondir son introspection spirituelle.

L’approfondissement culturel et spirituel

Le catharisme est une religion qui accorde une grande part à l’étude qui est la première marche menant — via la foi et la connaissance — à l’éveil spirituel grâce auquel le nouveau croyant commence son cheminement spirituel. Or, pour chercher l’équilibre il faut d’abord avoir connaissance de son absence. Le constat repose sur une analyse fine d’éléments que nous avons tendance à négliger, car notre culture nous les présente comme acquis.

Le fait que le monde est la création de Dieu est de nature à nous pousser à négliger sa réalité objective et à traiter comme des interférences tout ce qui pousse logiquement à croire qu’il n’en est rien. Le fait que l’homme est responsable du mal en ce monde, du fait de son libre-arbitre, nous conduit à considérer que ce monde est amendable et perfectible et que c’est de nous que viennent les problèmes. Au final, on peut nous donner à croire que l’équilibre est naturel dans ce monde et que le chaos est de notre fait, soit exactement l’inverse de la réalité.

Pourtant le chaos est bien antérieur à l’homme. Depuis son origine apparente, voici près de quatorze milliards d’années, c’est par des bouleversements gigantesques que se sont formés les soleils, les planètes, les galaxies et même les trous noirs. Sur notre planète, vieille de cinq milliards d’années, ce sont aussi des bouleversements qui ont modifié la planète et son atmosphère la rendant propre à la vie. Ces bouleversements ont également effacé la vie de façon quasiment totale à cinq reprises avant même que l’homme n’apparaisse. Depuis ces soixante-cinq millions d’années qui nous séparent du dernier grand bouleversement lié à la chute d’une météorite, selon l’avis quasi-unanime des chercheurs, l’activité volcanique, tectonique et maritime a largement participé au chaos que vit l’humanité. Pourtant, aucun de ces phénomènes n’a été le fait de l’homme. Alors, qui en est responsable ? Si l’homme a modelé la planète, ce n’est pas par malignité, mais simplement pour essayer de s’y faire une place vivable. En était-il conscient ? Pas davantage que la taupe n’est consciente des dommages qu’elle inflige à notre pelouse.

Alors, qui faut-il croire ? Ceux qui accusent l’homme du mal sur la terre ou ceux qui pensent que le mal a une autre cause ?

Accéder à l’équilibre

Une fois constaté la réalité du mal en ce monde et l’innocence de l’homme dans la plupart de ses manifestations, il convient de chercher à savoir si l’équilibre est accessible.

C’est là que le catharisme a montré que, parallèlement à une pensée judéo-chrétienne orientée vers la recherche du pouvoir, il a existé une pensée chrétienne orientée vers la recherche d’une vérité compatible avec l’inspiration divine, qu’on l’attribue à un individu venu nous apporter un message ou qu’il s’agisse d’une inspiration ayant trouvé un terreau fertile dans la pensée de certains hommes exceptionnels.

Sortir du chaos mondain

Pour accéder à l’équilibre qui est absent de ce monde, il faut logiquement s’extraire du monde. Cela commence par séparer ce qui produit le chaos de ce qui produit l’équilibre. C’est ce que les cathares ont fait en attribuant le chaos au principe du Mal et l’équilibre au principe du Bien.

Ensuite, il faut définir la place de l’homme entre ces deux pôles irréconciliables. Là encore les cathares ont eu cette inspiration de concevoir que l’homme est composé d’une part éternelle issue du Bien et d’une part charnelle et corruptible issue du Mal.

Enfin, il faut proposer une solution, accessible à l’homme dans son état de soumission mondaine, pour lui permettre de s’extraire du chaos à la recherche de l’équilibre. C’est ce que proposent les cathares avec leur doctrine basée sur la Règle de justice et de vérité et sur le cheminement progressif qui va de l’état mondain à l’éveil, de l’éveil au détachement du novice, de la mise en pratique approfondie du novice au passage à l’état de consolé et de l’état d’équilibre fragile du consolé à celui définitif du salut. Bien entendu, et les cathares le disent sans cesse, c’est une solution et non pas LA solution. Ce qui définit quelle solution nous conviendra relève de notre culture et de nos savoirs. À condition qu’au final celui qui cherche l’équilibre mette en œuvre des actions qui lui permettent de s’éloigner du chaos mondain, peu importe le cheminement qu’il choisit.

Les niveaux d’accomplissement

Ce qui va poser problème est de passer de l’état mondain à l’état d’éveil. En effet, cela nécessite la remise en question de ce qui fait notre nature en ce monde. Pour cela il faut acquérir des savoirs qui vont nous montrer les failles des certitudes qui nous été inculquées depuis des siècles. C’est souvent très difficile tant nous sommes imprégnés par cette culture qui n’a d’autre but que de donner un sens au chaos. Au lieu de suivre aveuglément des directives qui prétendent nous offrir un salut clé en mains, il nous faut tout reprendre à zéro. Interroger à la fois les sources pour y détecter des erreurs, des approximations, voire des mensonges et interroger notre intuition pour voir si les deux peuvent coïncider. Si nous rencontrons des doutes et des incohérences dans ce que les sources nous donnent à voir, il faut les approfondir, mais le plus important que nous devons rechercher c’est de savoir si Dieu est celui que nous décrit les sources ou celui que nous propose notre intuition. Il est vraisemblable que dans le premier cas le catharisme n’a pas l’ombre d’une chance de nous convenir.

Si parmi les sources, celles qui nous viennent des cathares nous semblent les plus cohérentes et les mieux construites, nous devons nous interroger pour savoir si la totalité des éléments essentiels du catharisme (philosophie, doctrine, praxis) nous semblent convenir à notre conception de la vie en ce monde et à ce que nous espérons pour après notre mort. Une réponse affirmative à ces questions ne peut que nous conduire à la certitude que le catharisme est notre voie spirituelle. C’est là la limite des savoirs.

Celui qui vient de mettre un pied dans la voie du croyant va devoir faire appel à des outils bien moins faciles à manier s’il veut aller plus loin. Aucune philosophie ni religion de dispose d’un système de pensée complet, sans faille et parfait, pour la bonne raison que la spiritualité n’est que le reflet de ce qui n’est pas de ce monde. Arrive un moment où le croyant va devoir abandonner le terrain ferme et sûr des certitudes pour entrer dans celui de la foi. Or, la foi demande d’accepter une part de doutes, mais de considérer que ces doutes sont moins importants que notre intuition. Je ne peux pas détailler la foi, car elle dépend de chacun. Souvent on la découvre a posteriori, alors que l’on est déjà bien engagé dans une voie spirituelle. C’est en se retournant sur le chemin que nous avons parcouru entre le moment où nous avons réussi à ordonner et valider nos savoirs et celui où nous comprenons que nous avons désormais acquis la connaissance, c’est-à-dire la certitude irrépressible que la voie que nous avons choisie est la seule possible pour nous. Cet ensemble de savoir et de foi ouvrant sur la connaissance s’appelle l’éveil.

Je n’irai pas plus loin, parce que la majeure partie d’entre-nous ne sera pas en capacité de dépasser ce stade en raison des obligations mondaines qui nous sont faites et que nous devons respecter pour suivre la Règle cathare. Mais le croyant éveillé n’a rien à envier au consolé. Ce n’est pas le consolé qui est la cheville ouvrière du catharisme, c’est le croyant !

La recherche de l’équilibre, par la méditation et la spiritualité se moque bien du statut mondain de celui qui l’atteint, même momentanément. Les sources inquisitoriales nous montrent que bien des croyants étaient au moins au niveau d’avancement des derniers consolés souvent formés à la hâte.

La seule conclusion que je puisse vous proposer est donc de trouver votre voie vers l’équilibre.

Guilhem de Carcassonne, le 10 décembre 2023

Où est Dieu ?

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Où est Dieu ?

J’ai conscience du caractère iconoclaste de cette remarque. Pourtant je ne peux m’empêcher de me la poser quand je vois combien ce monde semble fonctionner sur le concept de l’élimination de Dieu. En effet, le mal est omniprésent et le monde souffre de nombreuses imperfections sans que l’on puisse dire clairement qui est responsable de cette situation.

Pourtant il est courant d’entendre les rescapés d’une catastrophe humaine ou naturelle remercier Dieu de les avoir épargnés. Faut-il en conclure qu’ils pensent que ce dernier est responsable de l’événement, ou seulement de leur salut ? Et que dire des religions qui font de Dieu le facteur (créateur) du monde au sens large tout en le considérant comme absolument parfait ?

Qui est Dieu ?

Le point de vue cathare

Nous avons déjà tenté d’apporter des éléments de réponse à cette question. Un croyant définit Dieu comme une « entité » spirituelle omnisciente, omnipotente et bonne.

D’un point de vue cathare, les choses sont encore plus définies. Dieu est le principe du Bien, c’est-à-dire à l’origine du Bien absolu, inaltérable et éternel. Il dispose de l’Être ce qui l’élève au-dessus du simple état principiel et en fait le seul et unique vrai Dieu.

Qu’en pensent les autres ?

Les judéo-chrétiens en font le créateur du ciel et de la terre et ils considèrent qu’il nous a créés à son image. Cela interroge. Comment un être totalement tourné vers le Bien, omnipotent et omniscient peut-il être à l’origine de créations imparfaites, indifférentes aux maux qu’elles causent, voire volontairement tournées vers le mal ? La réponse de ces courants religieux chrétiens est que le mal est dû au péché originel. Mais comment expliquer le mal antérieur à l’homme ? Plusieurs extinctions massives des espèces vivantes se sont produites avant même que l’homme n’apparaisse sur terre. La dernière et plus connue a provoqué la disparition des dinosaures voici 65 millions d’années. Le péché originel ne saurait être incriminé. C’est bien le caractère chaotique et imprévisible de la création de ce monde qui favorise et provoque des cataclysmes responsables de ces catastrophes dont rien ne nous dit que la prochaine pourrait être à l’origine de notre propre disparition.

Les hommes sont capables du pire comme du meilleur et l’actualité récente nous le confirme malheureusement de façon claire et indiscutable. Comment imaginer que Dieu ait pu nous créer à son image ? Ou alors ces religions, auxquelles nous pouvons ajouter l’islam et le judaïsme, considèrent que Dieu serait comme nous capable du pire comme du meilleur, ce qui invalide totalement l’idée princeps que l’on se fait de lui. Il ne serait plus la référence absolue du Bien inaltérable et éternel comme cela était mis en avant dans les religions polythéistes qui faisaient des dieux des entités supérieures certes, mais dotées des mêmes qualités et défauts que l’humanité. Il va sans dire que les cathares s’opposent fermement à cette idée, ce qui explique qu’ils aient énoncé la réalité d’un principe du Mal, dépourvu d’Être et seul responsable du mal dans une création imparfaite et corruptible dont il est le seul auteur.

Pourquoi le mal ?

Si certains philosophent sur le fait que le mal est indispensable au bien, on est droit de chercher un peu plus loin. Un ami philosophe, Yves Maris, disait avec une pointe d’humour que « Le mal c’est ce qui fait mal ». Certes, mais cela ne nous fait guère avancer.

Pour sortir des schémas anthropocentriques et géocentriques, voyons comment analyser le mal. Il y a le mal qui ne doit rien à l’humanité, comme la chute d’un corps céleste ou une éruption volcanique et le mal que l’on peut attribuer à l’homme, comme les violences individuelles et collectives ou le dérèglement climatique. Mais dans le cas des maux que l’on impute à l’homme, nous pouvons rétorquer que si l’homme est à l’image de Dieu, c’est ce dernier qui doit porter la responsabilité de ses actions.

En fait, la question qui se pose est de savoir si le mal est inéluctable et indispensable à l’univers. Sans la violence du big bang et ses conséquences sur les matières et les gaz qu’il a libéré, jamais les étoiles et les planètes n’auraient pu apparaître et s’organiser en galaxies. La violence de la nature modèle la terre et sélectionne les espèces pour favoriser les plus aptes et pour terraformer notre monde qui est devenu humainement vivable grâce à ces bouleversements. Il est donc raisonnable de considérer que le mal est indispensable à la création et, d’une certaine façon, qu’il lui est même consubstantiel.

C’est d’ailleurs ce que pensent les cathares. Mais au lieu de faire le grand écart en l’attribuant, directement ou non, à Dieu, ils ont eu la cohérence et la logique de considérer que cet univers était la création du démiurge, Deus ex machina du principe du Mal.

Alors, si l’univers est la création du Mal, la question qui se pose est de savoir où est Dieu ?

Dieu est un anachronisme en ce monde

Quelle est la part divine ici-bas ?

En fait, cette question est strictement humaine. Car à un moment de leur évolution, les espèces homo néandethalensis, naledi et sapiens, nos ancêtres du point de vue phylogénétique, se sont mises à rechercher une transcendance hors du monde au lieu de la vénérer dans les objets et les phénomènes climatiques. Ce changement psychologique, même s’il obéissait aussi à des impératifs mimétiques, liés au regroupement des cellules familiales nucléaires du paléolithique, signe une modification sélective et profonde d’espèces pourtant déjà installées depuis longtemps.

Pour les cathares, cet instant signerait possiblement l’infusion d’une part de l’Esprit unique — émanation divine — créant de fait un composé humain comportant, d’une part un corps et un système d’organisation appelé âme humaine et, d’autre part une parcelle spirituelle issue sans être séparée de l’Esprit unique que j’appelle l’esprit-saint pour ne pas le confondre avec le saint Esprit consolateur. C’est cette infusion qui a donné à ces animaux terrestres des capacités nouvelles qui leur a profité sur le plan intellectuel et organisationnel, même si sur le plan pratique, elle leur a plutôt compliqué la vie, contrairement aux autres « inventions » précédentes comme la bipédie et la taille des silex. On retrouve cette idée dans un film de science-fiction : 2001, l’Odyssée de l’espace où l’on voit un groupe de singes, en compétition plutôt défavorables avec leurs congénères, découvrir un monolithe noir et lisse de forme parallélépipédique dont le simple contact favorise leur évolution intellectuelle.

Si c’est cette infusion spirituelle qui a fait de nous ce composé humain, à la fois issu du mauvais et du principe du Bien, c’est que Dieu n’est pas impliqué dans ce monde ni même dans ce qui fait ce principe malin. Comme le disent les cathares et leurs prédécesseurs, Dieu est étranger et inconnu dans ce monde. Cela explique que les hommes échouent systématiquement à imaginer que Dieu puisse avoir quelque responsabilité dans l’existence du mal.

À la recherche de Dieu

Si les hommes sont sans cesse à la recherche d’un Dieu perceptible c’est sans doute parce qu’ils ont conscience qu’ils sont issus d’un ailleurs indéfinissable où Dieu serait la référence unique. Comme le disait le poète : « L’homme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux ». Cela pourrait expliquer que nous soyons si fortement attirés par l’hypothèse d’une vie extraterrestre, sous la forme d’êtres qui seraient à l’origine de notre création ou qu’ils seraient débarrassés de nos tares congénitales et que leur sagesse pacifique les aurait portés à un niveau de savoir tel qu’ils viendraient à nous pour en partager une partie. Mais, notre nature étant ce qu’elle est, nous imaginons aussi qu’ils puissent être désireux de nous éliminer pour profiter des produits de notre planète ou qu’ils se soient fait passer pour Dieu afin de nous manipuler comme cela est proposé dans le film Stargate, la porte des étoiles.

Mais nous commettons l’erreur géocentrique la plus commune qui est d’imaginer que l’univers où nous vivons et celui où est Dieu sont séparés d’un point de vue dimensionnel. En fait, comme essaie de le rendre le film de science-fiction, Interstellar, nous devons considérer que l’empyrée divin n’est pas soumis aux dimensions que nous connaissons et qu’il est à la fois autour de nous et en nous, puisque la parcelle d’Esprit unique qui donne à notre corps-prison l’illusion de la durée, reste indissolublement rattachée à son origine.

Dieu n’est donc ni dans, ni hors du monde : il est ailleurs.

Le bien et le mal sont étrangers à Dieu

Une fois posée cette hypothèse, nous devons nous demander si malgré son « éloignement » Dieu peut avoir une influence sur ce monde. La réalité est claire ; Dieu ne peut agir contre le Mal pour la bonne raison que le principe du Bien et celui du Mal sont tous les deux totalement étrangers l’un à l’autre et ne peuvent agir dans la sphère d’influence de l’autre, car ils sont dépourvus de ce qui est l’essence de l’autre principe. Dieu n’a pas de mal à opposer au Mal et le Mal ne peut interférer sur la part divine qui est prisonnière ici-bas.

Dans ce monde, le bien et le mal sont toujours relatifs. Un mal peut déboucher sur du positif (un accouchement par exemple) et un bien peut déboucher sur du négatif (gagner au Loto® par exemple). Or Dieu n’est pas relatif, il est absolu ; il est donc étranger au mal dans ce monde et même au bien relatif. Cependant, il faut introduire une nuance à mon propos démoralisant. La parcelle divine qui est notre fonds réel, même enfermée dans cette enveloppe de chair et soumise aux agissements de l’âme mondaine qui cherchent à l’empêcher de revenir à Dieu, peut s’exprimer quand elle parvient à supplanter ces contraintes. Cela peut être exceptionnel ou plus régulier.

Les cathares appellent cela l’éveil, c’est-à-dire le moment où nous découvrons la réalité de notre situation mondaine et où nous décidons de changer de paradigmes, comme lorsque le héros du film Matrix, choisit la gélule rouge qui ouvre sur la vérité de son état au lieu de la pilule bleue qui lui procure un confort relatif au sein de la matrice.

Quand un être humain, cathare ou non, spirituel ou non, décide d’agir en accord avec son intime conviction d’être étranger au mal, il peut produire des choix qui produisent du bien sans provoquer en contrepartie le moindre mal. Cela est rare, mais pas exceptionnel.

Donc, quand nous voyons un bien relatif émerger d’un mal absolu, comme lors d’une catastrophe humaine ou liée à la nature, cessons de louer Dieu des vies sauvées en oubliant les vies perdues, et tentons de nous élever au-dessus des considérations bassement mondaines pour étudier les causes et les aboutissants de ce qui nous entoure. C’est par le savoir que nous pouvons accéder à un niveau de compréhension suffisant pour titiller notre part spirituelle et favoriser l’éveil. Cela ne peut venir que de nous. Alors nous saurons où est Dieu.

Guilhem de Carcassonne, le 05 novembre 2023.

Monothéisme et dualisme

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Monothéisme et dualisme[1]

La philosophie et la théologie cathares — même si ce terme peut sembler impropre s’agissant d’une spiritualité où Dieu est inconnaissable — font appel à des concepts extrêmement forts car ils ont fait l’objet d’études poussées jusqu’à leurs limites argumentaires, logiques et rationnelles.
Ces concepts sont nécessaires à la juste compréhension d’une spiritualité qui a toujours voulu que ses adeptes avancent les yeux grands ouverts afin que leur foi soit une volonté consciente et non un engagement aveugle.
Pour autant tous n’ont pas la formation générale ou plus simplement l’appétence pour de tels sujets. Il est donc nécessaire et utile de les expliquer correctement et complètement.

L’être en soi et les principes

Comme Socrate dans Phédon[2] de Platon ou comme Aristote dans Métaphysique[3], il convient de réfléchir sainement et sagement à ce que l’on pense quand on veut exprimer le plus haut niveau de manifestation d’un élément. Il s’agit donc à la fois de ce qui est premier, et de ce qui ne peut connaître quoi que ce soit d’antérieur ou de supérieur à lui. Ne dit-on pas : « Au principe de toutes choses… » ?
Qu’on l’appelle être en soi et pour soi ou principe, l’élément ainsi désigné est considéré par Platon, qui donne la parole à Socrate, comme ce qui est naturellement composé[4] et qui ne peut être décomposé — sous entendu en parties dont la réunion produirait le composé désigné — ou par Aristote, comme une cause la plus haute qui relève de ce qui est une nature par soi[5].

Ce qui ressort de cette étude c’est que le principe est donc invariable puisque de nature unique[6].

Les cathares médiévaux s’appuyaient clairement sur la philosophie d’Aristote — qui lui-même développe les théories socratiques — pour définir cette notion de principes[7]. Voici les concepts qu’on y trouve :
« … pourquoi certains êtres sont-ils corruptibles et d’autres non, s’il est vrai qu’ils sont formés des mêmes éléments ? […]… les principes ne sauraient être les mêmes.[8] ». L’analyse de la différence entre les éléments corruptibles et les éléments incorruptibles conduit nécessairement au constat de la différence fondamentale entre ces éléments.
De la même façon : « … ces principes seront-ils incorruptibles ou corruptibles ?[…]… tout ce qui périt revient aux éléments dont il est formé…[…]… comment les êtres corruptibles existeront-ils si leurs principes sont supprimés ? » la détermination d’un élément comme principe tient à son unicité indivisible.
Enfin : « Les contraires se ramènent à des principes : l’être et le non-être, l’un et le multiple.[9] » la séparation entre les principes s’étend à leurs causes et est intangible. Cet axiome est appelé principe de non-contradiction : « […] il est impossible que le même appartienne et n’appartienne pas en même temps à la même chose et du même point de vue.[10] »

Cette analyse n’est pas totalement spécifique aux cathares puisqu’on la retrouve dans les évangiles : « Ainsi tout bon arbre fait de beaux fruits, et l’arbre pourri fait de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits, ni un arbre pourri porter de beaux fruits.[11] »

Aristote nous dit également que vouloir avoir toutes les significations en même temps (dont nous venons de voir que c’était impossible), revient à n’en avoir aucune. C’est un élément qui permet de comprendre le néant de ce monde qui prétend être à la fois bien et mal alors qu’il s’agit de principes contraires et opposés.

Conclusion : Je laisse à tout un chacun le choix de s’adonner à la philosophie en reprenant ces ouvrages afin d’accéder à ces informations dans leur contexte. Pour celles et ceux que ce sujet ne passionne pas, je résumerai en disant qu’un principe ne peut accepter qu’une valeur et ne peut en aucune façon être dissocié en éléments qui le composeraient. Que de ce fait ses causes ne peuvent être liées qu’à lui et qu’il ne peut accepter des causes provenant de principes différents et a fortiori contraire. Enfin que ce qui émet l’hypothèse d’un étant qui disposerait de toutes les substances, et particulièrement de substances contraires, ne disposerait en fait d’aucune et serait un néant.

Application au Bien et au Mal

Le catharisme parle du principe du Bien et du principe du Mal préférentiellement à Dieu et diable. En effet, si l’anthropomorphisme a toujours cours car il rend les éléments transcendants plus compréhensibles du commun des mortels, il est trompeur car il laisse supposer à une forme définie de principes qui ne sauraient être réduits à cela.

Ce qui nous importe est de considérer le Bien et le Mal absolus comme indivisibles dans leur unité et comme opposés, ce qui ne veut pas dire égaux. La différence majeure qui fait du Bien le seul principe divin, est qu’il existe en positif — c’est-à-dire qu’il dispose de l’élément divin fondamental, l’Être — alors que le Mal n’existe qu’en négatif. Ce dernier est révélé lorsque la création divine émanant de toute éternité de son créateur, le principe divin, laisse transparaître le néant d’Être.

Pour simplifier ce concept je propose une image parabolique simple. Imaginons un boulanger qui veut fabriquer du pain. Il met dans une jatte tous les ingrédients nécessaires : farine, eau, sel et levure. Il remplit si bien le récipient (qui ne participe pas à la démonstration) que celui-ci est plein à ras bord, au point que rien ne puisse être ajouté sans le faire déborder. Il mélange alors les ingrédients afin d’en faire une pâte homogène et, quand le mélange est terminé, apparaît entre la boule de pâte et les bords du récipient un espace vide qui n’existait pas auparavant. C’est le néant de pâte !

Sans prétendre que ma démonstration soit indemne de critique, elle permet de comprendre deux choses. Le Mal est aussi éternel que le Bien et il n’a rien en lui du Bien ou de sa création.
On retrouve dans les rares écrits cathares disponibles cette idée du Mal nécessaire pour expliquer ce qui est perceptible en ce monde sans pouvoir être attribué au Bien, sauf à lui retirer ce qui le caractérise[12].
Le principe du Mal est logiquement éternel puisque la création divine dont il est l’image négative l’est aussi. Doit-on pour autant lui accorder le statut divin, c’est-à-dire les compétences et les qualités du principe du Bien ? Non bien évidemment puisque tout ce qui fait la qualité divine, l’Être en soi, est réservé au principe du Bien et à son émanation.

Le faux problème du dualisme

Le christianisme que nous connaissons aujourd’hui a ceci de commun avec le judaïsme et même l’Islam qu’il considère Dieu comme le seul créateur de l’univers. De fait il fallait trouver une explication à l’incohérence qui voulait qu’un Dieu parfait dans le Bien et inaccessible à quelque altération que ce soit, puisse dans le même temps créer des éléments corruptibles et tolérer le mal.
La réponse la plus couramment proposée, qui permet d’accepter à la fois un tel paradoxe et d’exonérer Dieu de toute responsabilité, est d’en faire porter la responsabilité à l’homme. Ainsi le système théologique donnait l’impression d’une cohérence, qui pourtant fut largement remise en cause au cours de l’histoire du christianisme. À partir du Ve siècle, devenu seul courant chrétien autorisé, il élimina les critiques en faisant subir à ses opposants le même martyre dont il avait été victime durant les siècles précédents.

Pour les chrétiens issu du courant paulinien, qui refusaient cette conception cosmologique, la seule réponse possible, qui n’entachait ni Dieu ni sa création — logiquement de même substance —, était d’admettre l’existence d’une autre entité entièrement vouée au mal. Mais ils n’acceptèrent jamais de considérer cette entité à l’égal de Dieu, ce qui exclut de fait les accusations de dithéisme, voire de manichéisme qui leur collèrent si longtemps à la peau. Encore aujourd’hui, que ce soit du côté des historiens ou des chercheurs en religion, ce monothéisme est déclaré dualiste afin de le différencier du monothéisme judéo-chrétien.
Pourtant le catharisme, qui est dans la même lignée théologique, n’est pas dualiste, ou plutôt devrais-je dire, il n’est pas plus dualiste que le judéo-christianisme, c’est-à-dire les christianismes mêlant judaïsme — via les éléments constitutifs de la Torah regroupés dans l’Ancien Testament — et le message christique regroupé pour partie dans le Nouveau Testament.

En effet, l’apparent dualisme du catharisme qui sépare dès l’origine le Bien et le Mal pour finalement en arriver à l’anéantissement du Mal, ne l’est pas plus que celui du judéo-christianisme qui permet au Mal de dominer l’humanité au point que la plus grande partie des hommes sont voués à l’enfer si l’on en croit les critères assurant le salut en cette vie terrestre. Certes, à la fin des temps le Mal sera vaincu mais rien ne dit que les damnés seront sauvés, bien au contraire.
Le catharisme pourrait même être considéré comme moins dualiste puisqu’il considère qu’à la fin des temps tous les esprits prisonniers rejoindront la création divine — réalisant ainsi une unité retrouvée —, ce qui n’est pas le cas des créatures du Dieu judéo-chrétien qui maintient l’exil infernal de façon éternelle semble-t-il.

En réalité, la différence porte davantage sur l’attribution ou non d’une capacité de création pure[13] au Mal et c’est en fait cela qui différencie les cathares dits monarchiens qui ne reconnaissent qu’à Dieu un tel pouvoir quand les cathares dits dyarchiens l’autorisent aussi au Mal.
Cette compétence, apparemment divine par essence, fut l’objet de longues controverses et d’ailleurs un évêque cathare du XIIIe siècle, Jean de Lugio, en proposa une explication logique très convaincante[14]. En outre, de nos jours, l’homme a déjà réussi à très petite échelle des expériences qui approchent de près cette capacité. Voilà qui réduit d’autant le caractère « divin » de cette compétence de démiurge.


[1] Étude figurant dans son intégralité dans Catharisme d’aujourd’hui de Éric Delmas, disponible dans la bibliothèque du site : www.catharisme.eu

[2] Phédon, Platon. Cet ouvrage montre Socrate, au seuil de sa propre mort, discutant de la nature et de la destinée de l’âme avec ses amis et disciples.

[3] Métaphysique, Aristote. Cet ouvrage rassemble des textes d’origines diverses mais ayant une convergence thématique. Nous nous sommes particulièrement intéressés aux parties traitant de l’étude de l’Être ainsi qu’à celles traitant des principes et des causes.

[4] Phédon, op. cit., Chapitre : Les objets des sens et les objets de la pensée. Ne pas confondre, naturellement composé, c’est-à-dire réalisé directement de ce qui a été composé, c’est-à-dire qui peut donc être décomposé.

[5] Métaphysique, op. cit. Livre Γ : La science de l’être, en tant qu’être.

[6] « Ce qu’est chacune de ces choses, l’unicité en soi et par soi de son être, cela garde-t-il toujours identiquement les mêmes rapports et admet-il jamais, nulle part, d’aucune façon, aucune altération ? — Cela, c’est forcé, Socrate, garde identiquement les mêmes rapports ! dit Cébès. » Platon, Phédon.

[7] Aristote, Métaphysique (éditions Flammarion 2008). Il explique que les principes relèvent de la science de l’être, en tant qu’être (ontologie) et qu’ils ne peuvent être principes uniques de choses qui seraient contradictoires entre elles (Livre Γ). Il établit donc que des choses contradictoires doivent avoir des principes contradictoires eux aussi (Livre Δ) et que rien ne peut précéder un principe.

[8] Métaphysique, Livre B

[9] Métaphysique, Livre Γ

[10] Ibid.

[11] Matthieu (VII, 17 – 18). La Bible. Nouveau Testament, collection Bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard NRF 1971.

[12] Jean de Lugio, Le Livre des deux Principes dans Écritures cathares, René Nelli aux éditions du Rocher 1995.

[13] J’emploie ce vocable qui désigne la production d’une émanation consubstantielle par différentiation avec l’acception courante du terme création qui désigna la fabrication ex nihilo ou à partir d’un substrat, comme on le voit dans les deux premiers chapitre de la Genèse.

[14] Jean de Lugio, Le Livre des deux Principes, op. cit.

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