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Le cheminement cathare

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Le cheminement cathare

Nous avons vu le mois dernier que l’éveil est ce qui détermine l’état de croyant cathare. Je voudrais vous parler aujourd’hui de la façon dont se fait le cheminement qui peut mener de sympathisant à l’état de croyant et ensuite à atteindre l’état de consolé.Read more

L’éveil spirituel cathare

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L’éveil spirituel cathare

Il est un point qui est souvent très difficile à comprendre quand on n’est pas consolé ou croyant. En effet la dialectique moderne tend à dénaturer le sens des mots qui sont alors utilisés à tort et à travers. On observe que nombreux sont les domaines intellectuels, existentialistes et plus ou moins spirituels qui utilisent le terme d’éveil à des fins très variées, voire contradictoires.

En matière de catharisme, ce terme est strictement spirituel et implique des concepts qui sont propres à cette religion. C’est pourquoi je tiens ici à vous présenter ce sujet de façon aussi complète que possible.

L’éveil dans la mondanité

L’éveil, une affaire d’esprit-saint

Dans sa déposition devant l’Inquisition, Pierre Maury raconte un prêche de Philippe d’Alayrac, chrétien consolé à propos de la différence entre l’âme et l’esprit. Nous connaissons ce texte sous le nom de parabole de la tête d’âne. En voici le texte figurant dans le registre inquisitorial :

« Il y avait une fois deux croyants à côté d’un ruisseau. L’un d’eux s’endormit. L’autre resta éveillé, et il vit quelque chose qui ressemblait à un lézard qui sortant de la bouche du dormeur traversa subitement le ruisseau par une planche ou une tige qui était tendue d’un côté du ruisseau à l’autre.

Il y avait là une tête d’âne décharnée, dans laquelle la chose entrait et sortait, en courant par les trous de la tête. Puis elle revenait par la planche jusqu’à la bouche du dormeur. Cette chose fit cela une ou deux fois. Ce que voyant, celui qui était éveillé, alors que la chose était passée de l’autre côté du ruisseau vers la tête, enleva la planche, pour l’empêcher de passer et de revenir à la bouche du dormeur. La chose, sortie de la tête d’âne et arrivée au ruisseau, ne pouvant traverser, parce que la planche était enlevée, et le corps du dormeur s’agitant fortement sans pouvoir se réveiller, bien que celui qui était éveillé le secouât, ce dernier finit par remettre la planche. La chose traversa par la planche et entra dans la bouche du dormeur.

Il s’éveilla aussitôt, et dit alors à son compagnon qu’il avait beaucoup dormi. L’autre lui dit qu’en dormant il avait eu un grand trouble et s’était beaucoup agité. Le dormeur répondit qu’il avait beaucoup rêvé. Il avait rêvé en effet qu’il avait traversé un ruisseau par une planche, puis qu’il était entré dans un grand palais, où il y avait beaucoup de tours et de chambres ; quand il avait voulu revenir, la planche avait été enlevée du ruisseau, et il ne pouvait pas passer ; mais il venait au ruisseau, et reculait, de peur de se noyer ; il en avait été très troublé, jusqu’à ce que la planche soit remise sur le ruisseau, et qu’il ait traversé. Celui qui était resté éveillé lui raconta ce qu’il avait vu, et les deux croyants en furent dans un grand étonnement.

Ils allèrent ensuite trouver un bon chrétien (c’est-à-dire un hérétique), et lui racontèrent la chose. Il répondit que l’âme de l’homme restait toujours dans son corps jusqu’à la mort du corps, mais l’esprit de l’homme entrait et sortait, comme ils avaient vu ce lézard sortir de la bouche du dormeur, entrer dans la tête d’âne, et rentrer dans la bouche du dormeur. »

Le point qui nous intéresse aujourd’hui dans ce texte est la notion qui veut que si l’âme mondaine — nous parlerions plutôt de système de commande du corps —, est fixée à ce dernier et disparaît à la mort de ce dernier, l’esprit tombé dans la matière — que j’appelle esprit-saint —, n’est pas attaché à la matière et dispose d’une relative capacité d’autonomie. C’est fondamental si l’on veut comprendre la possibilité d’un éveil spirituel.

C’est en raison de cette relative indépendance de l’esprit-saint qu’il s’avère possible de l’informer de son état de prisonnier et de lui ouvrir, ou plutôt entrouvrir la porte qui lui permettra de développer sa spiritualité. Dans le film Matrix®, que je prends souvent en exemple, la scène culte des deux pilules est très stricte et sert d’ailleurs de références aux milieux complotistes. En effet, le personnage de Morphéus propose au héros Néo de choisir entre le confort de l’ignorance (la pilule bleue) et le merveilleux univers de la connaissance et de la vérité (la pilule rouge). C’est en fait un choix entre la lâcheté et le courage. Dans le catharisme, les choses sont différentes. Nous avons au cours de notre vie des moments où nous sommes absorbés par nos obligations et où nous ne sommes pas intellectuellement disponibles pour autre chose. On pourrait dire en référence au mythe de la tête d’âne que ce sont des moments où l’esprit-saint n’est pas dans la tête d’âne. À d’autres moments, nous nous interrogeons, car l’esprit-saint influe sur l’intellect dans le sens où il crée des moments d’interrogations qui ne sont pas forcément clairement identifiés, mais qui manifestent une certaine opposition avec l’âme mondaine. Ce sont des moments où l’esprit-saint est dans la tête d’âne.

L’éveil, un moment de retournement spirituel

Dans ce moment de conflit relatif, nous confrontons notre savoir intellectuel avec la connaissance spirituelle qui diffuse de l’esprit-saint. Celui-ci est sensible à nos interrogations, à notre psychologie et à notre approche philosophique qui bien qu’étant des compétences intellectuelles sont en mesure de lui ouvrir une voie d’émergence partielle. Le contrôle de la pensée profonde a toujours été un rêve des dictatures et l’âme mondaine n’y fait pas exception.

Chez la plupart d’entre nous et depuis longtemps ces émergences partielles retombent vite sous la prégnance de l’âme mondaine, ce qui explique que nous n’ayons toujours pas réussi à quitter cet enfer mondain.

Par contre, dans de rares cas, cette émergence est interprétée intellectuellement comme une évidence spirituelle. Pour que cela soit possible, il faut que l’intellect soit capable de comprendre ce qu’est la spiritualité, ce qu’est l’éveil et ce qu’est la connaissance. Alors un terreau favorable à l’éveil spirituel va se mettre en place. Pour autant tout n’est pas gagné.

L’esprit-saint est encore sensible aux injonctions de l’âme mondaine qui par le biais des outils que lui donne la sensualité va pouvoir le tromper sur la validité de son ressenti ou le dériver vers des notions mondaines parées d’attributs spirituels. Ce dernier cas est à mon avis clairement exprimé dans les extrémismes religieux qui appliquent à la religion les constantes morales de la mondanité : égocentrisme, vanité, violence morale et physique, etc. Dès lors l’argutie religieuse sert de support aux pires comportements mondains.

Mais, dans de rares cas, l’intellect bien formé par l’acquisition d’une connaissance éprouvée peu se trouver en adéquation avec l’esprit-saint prisonnier. Dès lors, ce dernier va pouvoir se libérer partiellement de sa gangue mondaine et commencer un travail de révélation qui imprégnera la part intellectuelle malgré les tentatives de l’âme mondaine et les incompétences du corps. On passe d’un état de dépendance du spirituel au mondain à celui d’une indépendance et même d’une forme de prise de contrôle partiel de certains éléments mondains, sans quoi atteindre le salut est illusoire. C’est un retournement total du système initial qui maintenait l’esprit-saint prisonnier.

L’éveil spirituel à proprement parler

Ce sujet qui, vous l’avez compris est central puisqu’il détermine la possibilité pour l’esprit-saint d’emprunter la voie du salut n’apparaît pas dans les sources. Du coup, les historiens — même ceux qui ont des compétences en philosophie — ne l’abordent pas dans leurs écrits ! Cela démontre les limites de la recherche sur un sujet comme la religion qui nécessite un travail approfondi de la part de chercheurs ayant une maîtrise des sujets spirituels. Malheureusement, la plupart étant très imprégnés de judéo-christianisme, on en trouve peu qui savent faire abstraction de leurs propres convictions pour se mettre à la hauteur de celles des cathares.

Cela vous expliquera pourquoi j’ai consacré un chapitre complet à l’éveil dans mon livre[1] et pourquoi je l’ai lié à la connaissance et au salut.

Les prémices de l’éveil

Pour les cathares, l’éveil ne s’acquiert pas de façon exogène ; c’est petit à petit qu’il se fait jour en nous, grâce à l’étude du catharisme spirituel. Contrairement au concept judéo-chrétien de la foi du charbonnier qui dès le 16e siècle considérait que le croyant devait se contenter de croire « ce que l’Église croyait », le catharisme milite pour une foi éclairée et une conviction intime appuyée sur des arguments solidement étayés par des sources.

C’est pour cela que les cathares faisaient tout leur possible pour éduquer les auditeurs, que nous appelons sympathisants, par le biais de prêches et qu’ils traduisaient en langue vernaculaire les documents mis à disposition de ceux qui pouvaient les lire.

Aujourd’hui nous ne faisons rien d’autre. Le site au titre éponyme du livre offre de nombreux documents qui permettent de découvrir et d’approfondir le catharisme, car il est essentiel que chacun puisse le comprendre à la hauteur de son intellect personnel et ne jamais admettre quelque notion que ce soit de façon automatique.

Ce travail d’étude et d’information permet d’acquérir un savoir qui permettra à chacun de savoir précisément pourquoi il pense et dit ce qu’il veut du catharisme. Mais cette acquisition de savoir est insuffisante. Comme pour toute construction de qualité elle n’est que la fondation de la connaissance qui se construira en mettant en accord le savoir et l’intime conviction. C’est la mise en accord de l’intellect et de l’esprit-saint prisonnier dont je parlais plus haut.

La mort de l’Adam primordial

La cosmogonie judéo-chrétienne nous parle d’Adam comme le premier homme. Bien entendu il s’agit d’une présentation imagée qui marque l’apparition d’un animal spécifique, porteur d’un souffle divin, au sein d’un monde déjà doté d’animaux dépourvus de cette étincelle divine. D’un point de vue cathare, il s’agit de l’illustration de la chute des esprits-saints dans la matière démoniaque. Cet Adam est donc un animal, dominé par son instinct et sa sensualité, doté d’une part spirituelle qu’il peut mettre en avant s’il en a conscience et s’il en ressent la nécessité.

L’Adam primordial est adapté à ce monde et rejette ce qui tendrait à mettre en danger cet équilibre dont il ne perçoit pas la malignité. Pour en revenir à Matrix®, c’est le Néo, trafiquant de logiciels informatiques et employé peu docile qui cherche à échapper à ce qu’il croit être une sorte de police qui le traque pour ces motifs.

C’est par l’étude et l’acquisition de savoirs que le sympathisant va remettre ses évidences et vérités antérieures en question. Or, cela va lui montrer que les règles mondaines de pouvoir, de volonté de vivre et de représentation vaniteuse sont sans objet. Cela revient à une sorte de suicide que de suivre la voie qu’ouvre la pilule rouge. Dans un de mes textes antérieurs, je présentais cela sous l’image de deux hommes pris dans un tourbillon aquatique et incapables de distinguer quoi que ce soit d’utile. L’un va s’accrocher à son statut, d’autant qu’ayant pu accrocher une souche d’arbre il espère que cela le sauvera. L’autre fait un choix apparemment incohérent, puisqu’il lâche la souche et nage à contre-courant pour tenter de rejoindre la rive. Ce faisant il va se sauver, car le tourbillon aboutit à un siphon qui va tuer son compagnon.

Nous aussi nous devons faire spirituellement ce choix de laisser mourir en nous notre nature mondaine, notre Adam primordial, car il ne peut nous mener au salut.

L’éveil : résurrection du Christ

Le savoir acquis va, chez certains d’entre nous, provoquer un choc intellectuel qui nous permettra de voir l’inanité de ce que nous pensions infaillible jusque là. De ce choc vont émerger de nouveaux paradigmes qui vont annuler nos anciennes convictions et faire de la voie de cheminement cathare la seule adaptée à notre propre salut. J’insiste sur l’importance de différencier un sentiment de la justesse de la voie cathare en raison de sa doctrine sensée et logique et de sa pratique cohérente, et la conviction personnelle que cette voie spirituelle est la seule capable de nous assurer le salut. On retrouve très clairement ce dernier sentiment dans les interrogatoires d’Inquisition de croyants cathares médiévaux.

Ce sentiment absolu distingue le sympathisant du croyant, car l’adhésion à une spiritualité ne peut être valide que si elle n’accepte aucune autre option pour soi. C’est ce que nous appelons la résurrection de Christ en chacun de nous. En effet, pour les cathares Jésus — s’il a existé —, n’a jamais eu de corps physique et sa crucifixion est donc un leurre au mieux et une forgerie judéo-chrétienne destinée à émerveiller les populations crédules au pire. Mais la résurrection, inutile pour un Jésus jamais mort doit être comprise dans le sens de la foi. L’épisode de Lazare dans le Nouveau Testament reprend ce concept. Lazare, ancien ami et proche de jésus, frère de Marthe et Marie Madeleine, est déclaré mort. Jésus survient et le ressuscite. En fait, c’est la foi en Jésus de Lazare qui était morte et qui est ressuscitée. Certes, c’est moins claquant que la résurrection charnelle. De la même façon la mort de Saphire et Ananias dans les Actes des apôtres est également un signe d’exclusion de la communauté et non pas une mort provoquée par Dieu.

Le croyant : un sympathisant cathare éveillé

Quand survient cet éveil spirituel cathare, que rien ni personne d’autre que l’intéressé ne peut provoquer, ce dernier quitte le statut de sympathisant pour devenir un croyant. Lui seul en prend conscience, spontanément ou à l’occasion d’un échange avec un chrétien consolé qui a su observer son changement mieux qu’il ne l’a fait lui-même.

Quels sont les changements qui vont affecter ce nouveau croyant débutant ?

D’abord, la certitude qu’il n’y a pas d’autre voie spirituelle pour lui que le catharisme. Ensuite, l’impérieuse nécessité de tout mettre en œuvre pour cheminer selon cette voie. Enfin, la recherche du salut qui ne peut se faire qu’au sein d’une Église cathare organisée et efficace.

Le croyant cathare en chemin

Dès qu’un croyant cathare comprend la réalité de son éveil, il sait qu’il va devoir entamer un long et parfois difficile cheminement.

Il va devoir se livrer à une introspection personnelle pour déterminer les points de sa personnalité et de son mode de vie qu’il va devoir mettre en priorité afin de les rendre compatibles avec le catharisme. Mais il ne s’agit pas pour lui de se forcer à agir ou de feindre d’agir comme il sait qu’il faut le faire. Tout le cheminement du croyant sera consacré à étudier, comprendre la justesse et appliquer petit à petit les préceptes cathares afin qu’ils deviennent pour lui évidents et nécessaires et non pas forcés et feints.

On le voit, ce cheminement risque d’être long puisque rien n’est forcé, mais une fois que le croyant aura acquis des éléments de la Règle de justice et de vérité, il sera bien mieux à même d’éviter les échecs et les tentations contrairement à ce que l’on voit dans d’autres religions qui imposent des comportements au lieu de laisser leurs adeptes les intégrer à leur rythme.

Le cheminement cathare

Le croyant va donc cheminer dans son for intérieur et il va continuer à acquérir des savoirs afin de pouvoir être les porte-paroles de l’Église auprès de sympathisants et de curieux désireux de mieux s’informer. Par contre, il devra s’abstenir de tout prosélytisme, car les cathares savent qu’il y a d’autres possibilités de salut et que chacun doit trouver la sienne.

En effet, à titre personnel, l’étude du catharisme, le suivi des prêches et des échanges internes et l’introspection spirituelle vont transformer des savoirs en connaissance. Et c’est cette connaissance qui permettra au croyant de progresser dans son cheminement.

En outre, le croyant va pouvoir associer certaines pratiques rituelles et un mode de vie qui lui sembleront convenir à son nouvel état. Tout cela est libre et mobile à l’exception de l’Amélioration que tout croyant doit effectuer quand il est en présence d’un chrétien consolé, si l’environnement le permet.

Attention à ne pas trop en faire, car l’excès de zèle est aussi néfaste que l’absence d’action.

La recherche du salut

Le croyant cathare sait et ressent que son salut passe obligatoirement par un noviciat et une Consolation. Le succédané de Consolation aux mourants, mis en place au Moyen Âge, ne garantit rien, car pour être en état de recevoir la grâce divine il faut un travail spirituel intense qui est difficile à mener en dehors d’une vie évangélique.

Donc, le croyant cathare sait qu’en se mettant tout entier au service de l’Église il participe à son propre cheminement vers le salut. Pour autant il ne peut pas abandonner ses obligations mondaines si ces dernières sont susceptibles de causer un dommage à des personnes innocentes envers qui il se serait engagé précédemment.

J’espère que ce prêche vous aura permis de mieux comprendre ce qu’est l’éveil spirituel cathare et qu’il vous servira, si le moment se présente, à évaluer votre propre situation spirituelle.

Guilhem de Carcassonne.


[1] Catharisme d’aujourd’hui – Éric Delmas, éd. Catharisme d’aujourd’hui à Carcassonne (2015).

Principe du Mal et chute des esprits saints

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Principe du Mal et chute des esprits saints

Comme nous l’avons vu le mois dernier à propos du Bien, il est difficile d’exprimer des concepts spirituels avec des mots sans tomber dans l’anthropomorphisme. En outre, la cosmogonie explore des domaines qui sont hors de portée des connaissances et de l’expérimentation humaines.
Si le Bien — au sens spirituel du terme —, est impossible à préciser, car Dieu est pour nous étranger et inconnu dans ce monde, voulu et édifié par le Mal, ce dernier n’est pas plus définissable, mais nous pouvons apprécier ses œuvres.

Le principe du Mal

Il faut différencier la terminologie chrétienne en ce domaine : le principe du Mal est généralement appelé Satan[1], mais son démiurge est indifféremment appelé diable ou satan. Le terme Lucifer est réservé aux judéo-chrétiens qui en ont fait une référence de leur cosmogonie.
Comme je l’ai fait le mois dernier pour le principe du Bien, je différencie les termes Mal qui désigne le principe mauvais et mal qui désigne ses effets en ce monde.
Ce principe est donc premier et totalement « pur » dans sa malignité, ce qui impose d’admettre que le Mal ne peut ni ne veut produire rien de bien et que le mal de ses œuvres ne peut en aucune façon être amendé et devenir du Bien.
Comme nous sommes prisonniers dans le monde voulu par le Mal et mis en œuvre par le démiurge, nous observons en permanence les résultats de ces œuvres. Mais nous devons essayer de comprendre les notions de mal direct et indirect.
Si je ne vous ai pas parlé de la substance du Mal, comme je l’ai fait pour le Bien, c’est tout simplement parce qu’il n’en a pas à proprement parler. On définit le Mal comme un néant d’Être, mais ce n’est pas comme une sorte de manque ou d’absence qu’il faut le comprendre, mais plutôt comme le fait que le Mal ne peut s’exprimer dans aucun domaine relevant de l’Être.

Le bien et le mal, deux faces d’une même pièce ?

Comment accepter, quand on est prisonnier d’une enveloppe charnelle et d’une âme mondaine, qu’il ne peut y avoir de bien réel en ce monde ? C’est contraire à nos sens et à notre espérance. Et pourtant, même si on pense que quelque chose est bon, le plus souvent on s’aperçoit qu’un bien ici est, ou devient vite, un mal ailleurs. Prenons un exemple historique qui montre que faire un acte apparemment bénéfique peut provoquer un mal non voulu. Le pape Jean-Paul II, en accord avec le président américain Ronald Reagan ; s’est évertué avec succès à la chute du régime communiste soviétique dans l’espoir de libérer des peuples prisonniers depuis plusieurs générations. Que s’est-il passé ensuite ? Et bien, après une période de désordre et de violence, le peuple a accueilli comme un sauveur un homme qui a installé un régime autocratique qui pourrait bien conduire le monde à sa perte, de façon plus risquée que cela n’avait jamais été le cas avant.
En fait, dans un espace détenu par le Mal et dédié au mal, il est risqué de chercher à modifier quoi que ce soit en affirmant que le résultat ne pourra jamais être pire.
Les cathares l’avaient bien compris, tout comme cela apparaît dans le Rituel du Nouveau Testament cathare occitan[2], concernant ce qu’il faut faire face à un animal pris au piège.
Deux cas sont proposés : dans le premier l’animal peut être libéré sans dommage corporel grave et l’on doit indemniser le chasseur ; dans le second, l’animal est mort ou trop gravement blessé ; dans ce cas on ne fait rien et on passe son chemin. Certes, le premier cas comporte un risque de dérive. Le chasseur qui récupère un animal dans son piège va certainement le rapporter à la maison et offrir à manger à sa famille, alors que s’il trouve de l’argent il peut être tenté d’aller le boire au café du coin.
Nous sommes tous, sans exception, amenés à commettre un mal pensant faire un bien. En faisant un cadeau sans savoir comment et par qui il a été fabriqué, comment il sera ou pas recyclé, si ce cadeau ne va pas créer un déséquilibre autour de celui qui le recevra, etc. Notre objectif en ce monde ne peut ni ne doit jamais être de le transformer, car sa nature est maligne et rien n’y changera quoi que ce soit.
Le mal est attiré par le néant comme ceux qui le servent et qui ne connaissent rien d’autre. Rappelez-vous l’histoire de la grenouille et du scorpion acculés à une rivière par l’incendie d’un champ. Quand le scorpion demande à la grenouille de lui faire traverser la rivière sur son dos, elle veut refuser de peur qu’il ne la pique et ne la tue. Mais le scorpion lui montre qu’il perdrait tout à le faire et la convainc donc de l’aider. Au milieu de la rivière, il la pique et devant la stupeur de la grenouille, il ne peut que répondre : « C’est ma nature ».
Le mal n’est pas une substance au même sens que l’Être ; il est un penchant irrépressible de ce qui ne dispose pas de l’Être. C’est un peu comme un corps céleste qui s’approche d’un trou noir et est attiré par lui, non pas par sa propre volonté, mais par la nature même du trou noir qui n’existe que pour anéantir ce qui l’approche.

La chute des esprits saints

Les interrogatoires d’Inquisition regorgent de récits abracadabrants concernant cet épisode que nous ne parvenons à expliquer dans son origine et son déroulement, mais dont nous constatons les effets concrets : notre emprisonnement en ce monde.
Essayons d’y réfléchir avec notre logique moderne.
Comment expliquer qu’un principe puisse accaparer une partie issue d’un autre principe sans manifester ainsi sa supériorité ? Comment un principe peut-il retenir prisonnière une entité qui lui est totalement étrangère sans agir sur elle puisque la théorie des principes l’en rend incapable ? Comment une entité peut-elle se scinder, se dissocier puis se reconstituer petit à petit sans agir sur ce qui la retient ? Comment prédire que cet épisode restera unique ? Mais avant tout, la question la plus importante est de savoir pourquoi cette chute a été rendue nécessaire.

Les raisons de la chute

Le principe du Mal, que l’on appelle communément Satan, à ne pas confondre avec son émanation démiurgique, satan que l’on appelle le diable[3] depuis le Moyen Âge, ne dispose pas de cette substance assurant maintien de la perfection et stabilité dans l’éternité que l’on appelle l’Être. Il a voulu profiter de sa manifestation à proximité du domaine du Bien pour retarder la néantisation de sa création, un peu comme on soutient par un tuteur un arbrisseau récemment planté. Cette solution ne peut être que temporaire, car si la plante grossit sans parvenir à s’implanter dans le sol, viendra forcément le moment où le tuteur sera incapable de l’empêcher de tomber. C’est pour cela que notre monde, malgré la présence d’esprits-saints, ne peut s’empêcher de dépérir et de retourner au néant.

La chute proprement dite

Les anciens séparaient les cieux en huit niveaux (ogdoade) dont les sept premiers (hebdomade) abritent des anges de qualité croissante pour se terminer par le firmament où règne le Christ. Paul nous dit aussi avoir été enlevé au troisième ciel qu’il appelle le paradis[4]. Dans l’apocryphe chrétien, l’Ascension d’Isaïe, le personnage nous parle d’un ange venu du septième ciel[5].
Ce qui m’intéresse dans ces textes est l’idée que le « ciel » comporterait plusieurs zones, ce qui permettrait d’envisager que certaines soient plus éloignées du centre de l’émergence (Dieu) et plus fragiles face à une attraction extérieure que d’autres. Bien entendu, j’ai parfaitement conscience du ridicule à vouloir imaginer spatialement le domaine spirituel qu’est l’empyrée céleste.
Dans l’Apocalypse de Jean la chute est représentée par un balayage de la queue du dragon qui entraîne le tiers des étoiles du ciel[6]. On retrouve là aussi l’idée que la chute s’est opérée de la « périphérie » vers le centre. Si l’on combine ces trois textes on peut penser que les deux premiers cieux sont les plus vulnérables à l’attaque maline. Le paradis, zone stable ne commence qu’au troisième ciel, les anges des premiers cieux ne connaissent pas Christ (Isaïe) qui vient du septième ciel, et les deux premiers cieux représentent approximativement le tiers des cieux angéliques ; le septième étant celui de Christ et le huitième celui de Dieu. Comme quoi, même avec des outils inappropriés nous pouvons nous faire une idée de ce qui a pu se passer.

Une chute fortuite

Les cathares évoquent également l’idée que les esprits tombés ont été victimes de leur inexpérience qui les a poussés à se laisser abuser par les promesses du démiurge et de leur curiosité. Cela évoque l’hypothèse que le cheminement que nous suivons sur terre pourrait n’être qu’une resucée de celui que les esprits-saints font de leur côté dans l’empyrée divin. Cela pose forcément la question du rapport entre les esprits-saints et l’Esprit unique. Et là encore cela évoque des correspondances mondaines. Prenons l’exemple d’un essaim d’abeilles sauvages. Nous avons la reine au centre entourée des abeilles les plus proches qui gèrent les couvains, autour on trouve des abeilles ouvrières et des abeilles soldats qui approvisionnent l’essaim et défendent la colonie. Forcément, ce sont celles qui sont à la périphérie qui sont les plus sensibles aux influences extérieures, mais chaque abeille dispose d’une relative indépendance pour effectuer ses tâches avant de revenir à l’essaim qui est un tout en soi.
Au final, il est clair qu’il est impossible de savoir comment s’est effectuée la chute des esprits-saints emprisonnés dans la matière charnelle. Ce que j’aurais tendance à retenir est que l’Esprit unique n’est pas forcément monolithique et qu’une certaine latitude existe dans un espace spirituel déterminé par l’avancement spirituel de chacun des esprits-saints qui se trouvent au sein de ce tout unique. Les esprits-saints susceptibles de tomber sont, soit des éléments revenus au Père, mais encore trop fragiles pour progresser dans leur cheminement, soit des esprits-saints initialement demeurés fermes, mais qui continuent à tomber sous l’effet de l’attraction démiurgique.

Un phénomène temporel

La création maline et les esprits-saints sont issus de deux principes différents ce qui leur interdit tout espoir de symbiose. Leur « union » est instable comme l’est celle de l’huile et de l’œuf dans la mayonnaise. La matière se dégrade et périt alors que l’esprit-saint reste stable et éternel. Cette différence de temporalité, ou plutôt l’absence de soumission à la temporalité d’un des deux éléments, amène régulièrement l’esprit-saint à se libérer de sa contrainte. S’il est conscient de son état il ne pourra sans doute pas être trompé une nouvelle fois et retournera à l’empyrée divin pour y poursuivre son cheminement. Sinon, il se retrouvera de nouveau prisonnier d’une nouvelle incarnation.
Cela nous interroge sur la puissance de cette incarnation et les outils dont elle use pour maintenir l’esprit-saint prisonnier.

Les tuniques d’oubli

Comment fonctionnent les prisons mondaines dans lesquelles nous sommes enfermés ? Elles sont composées de deux éléments : l’un est totalement matériel afin d’être sensible à son environnement mondain, qui est totalement étranger à l’esprit-saint qui ne dispose pas des outils pour l’appréhender. L’autre est une interface directe entre la part spirituelle et la part matérielle, que l’on pourrait définir comme l’intellect, cette capacité à raisonner en dehors de tout instinct animal dans le but d’utiliser ou de produire ce qui nous est utile en ce monde. Cette part intellectuelle les cathares l’appelaient l’âme mondaine, par opposition à l’âme spirituelle que j’appelle communément l’esprit-saint. L’âme mondaine est conçue pour empêcher autant que faire se peut l’esprit-saint d’avoir conscience de son état et donc de s’échapper de sa prison charnelle. Les cathares appelaient l’ensemble mondain (corps physique et âme mondaine) la tunique d’oubli[7]. Pour maintenir l’esprit-saint éloigné de tout désir de se rebeller et même d’avoir conscience de son état, l’âme mondaine utilise un élément du corps que l’on appelle la sensualité. Cet élément utilise cinq sens destinés à nous faire prendre conscience de notre imbrication dans le monde et de nous faire croire que nous ne désirons rien d’autre. Ces sens agissent isolément ou en synergie les uns avec les autres. Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’acte charnel le plus important pour notre espèce puisqu’il permet la reproduction utilise les cinq sens simultanément. Ainsi la reproduction offre de nouvelles tuniques d’oubli pour remplacer celles qui disparaissent.

Le Mal dans ce monde

Les esprits-malins

Lucifer est l’invention facile de cosmogonies incapables de comprendre le concept de l’étant et celui des principes. Mais, sachant qu’aucun esprit au service du Mal ne peut être issu du Bien, comment reconnaître ces esprits et comment fonctionnent-ils ?
Nous avons vu que l’on pouvait avoir une idée duelle des esprits-saints, à la fois relativement indépendants et en même temps partie intégrante d’un tout unique. Peut-on dire la même chose des esprits-malins ?
Rappelons-nous que les esprits-malins ne disposent pas de l’Être, mais qu’ils sont une émanation du néant. Cela leur interdit toute notion de permanence. Sont-ils émanés de façon ponctuelle et brève pour réaliser une mission ou bien arrivent-ils à durer, notamment quand ils sont associés à un esprit-saint prisonnier ? J’aurai tendance à penser qu’effectivement le Mal génère au besoin un esprit-malin selon ses besoins, car d’une façon générale la création maline n’a pas besoin d’intervention extérieure pour se développer comme l’ont largement démontré les savants qui étudient l’évolution de l’univers et de tout ce qui vit sur terre.
Bien entendu, il faut modérer mon propos à l’aune de l’idée que nous nous faisons du temps. Le ponctuel, hors du monde, peut se mesurer éventuellement en millions ou milliards d’années, ce qui n’est rien à l’échelle de l’éternité, mais qui nous semble incommensurable à celle des miettes de notre propre existence.
Ce qui me semble importer c’est de comprendre que le Mal ne peut rien générer de durable au sens des émanations divines, sinon il n’aurait pas eu besoin d’en dérober une partie pour « soutenir » sa création. Le démiurge est donc, soit présent dans sa propre temporalité limitée, soit absent au sens où l’univers s’auto-gère suffisamment tout en descendant inexorablement sur la pente qui le mène au néant.

Le bien dans le Mal

Le bien que l’on observe est-il du Bien ou n’est-ce qu’une inflexion transitoire et locale du Mal ?
C’est un point essentiel à comprendre, car c’est souvent la dernière grille[8] à franchir pour entrer en catharisme. En effet, nous constatons tous que dans ce monde il y a aussi du bien. Le point de vue cathare semble dès lors extrêmement pessimiste, presque nihiliste. Mais c’est souvent un problème d’échelle.
Prenons un exemple concret. Un jour j’ai reçu un courriel contenant une photo représentant un chalet suisse posé sur sa pelouse fleurie par jour de beau temps. Cette dame m’écrivait qu’elle m’envoyait cela pour me montrer combien j’étais dans l’erreur en disant que ce monde émanait du Mal. Je lui ai répondu que sa photo était trompeuse et qu’en zoomant fortement sur la pelouse elle pourrait voir la lutte que se livrent plantes et animaux pour survivre, ce qui ne manquerait pas de la convaincre que l’image idyllique du plan large n’est rien d’autre qu’une réclame trompeuse.
Dans ce monde la plupart des biens que nous ressentons comme tels n’en sont pas. En effet, le plus souvent un bien ici est un mal ailleurs. L’alimentation en est la meilleure illustration. Si nous mangeons un bon rosbif c’est grâce à l’élevage d’animaux qui gaspillent sept fois plus de ressources végétales qu’ils ne produisent de ressources carnées, et je passe sur leur souffrance. Donc, en mangeant des produits trop coûteusement produits nous participons à la famine qui concerne au minimum les deux-tiers de la planète. Et je peux multiplier les exemples à foison. Il ne faut donc pas nous illusionner sur notre capacité à faire le bien et Christ l’expliquait fort bien en disant : « Toi, quand tu fais l’aumône, que ta gauche ignore ce que fait ta droite. » (Matth. 6, 2). Se réjouir du bien que l’on pense faire c’est faire œuvre de vanité. L’afficher c’est montrer combien nous sommes éloignés de l’éveil spirituel.

Voici ce que je peux vous dire de ce que je crois savoir du Mal et j’espère que nous pourrons échanger ici ou sur les forums du site.

Guilhem de Carcassonne, le 11 septembre 2022.


[1] Le choix des majuscules pour Satan et satan, Bien et bien, Mal et mal, n’est pas anodin.

[2] Ouvrage écrit par des cathares occitan au 13e siècle à Italie du Nord et destiné aux consolés revenant prêcher aux croyants restés en Languedoc sous l’Inquisition. Un seul original nous est parvenu et se trouve à la Bibliothèque municipale de Lyon.

[3] Son étymologie semble venir de l’italien diabolo qui signifie, le diviseur.

[4] Deuxième lettre de Paul aux Corinthiens : 12, 2-4.

[5] Ascension d’Isaïe : 1, 13.

[6] Apocalypse selon Jean : 12, 3-4.

[7] Par référence à un prêche cathare qui illustrait comment le diable avait empêché les esprits-saints tombés en son pouvoir de revenir au Père.

[8] Que nous appelons l’éveil.

Dieu, principe du Bien et l’Être

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Dieu, principe du Bien et l’Être

Guilhem de Carcassonne, le 14 août 2022

Le catharisme présente une particularité unique au sein du christianisme qui est de considérer deux principes dont l’un est Dieu et l’autre Satan. Très mal comprise des chrétiens, cette conviction lui valut d’être traité de dualiste, ce qui n’a pas de sens. En effet, tous les christianismes et tous les monothéismes sont dualistes puisque tous proposent un système associant deux entités, l’une positive et l’autre négative, mais seule la première est parée de l’attribut divin. L’accusation de polythéisme est donc inadaptée, tant pour le catharisme que pour le manichéisme qui respectent tous deux cette différenciation. Le dualisme cathare est sans objet également, car non différenciant du catholicisme à l’exception du fait que chez les cathares le dualisme initial qui soumet l’homme aux deux principes, l’un dans sa nature spirituelle et l’autre dans sa prison charnelle cesse lorsqu’il obtient son salut. Dans le judéo-christianisme par contre, c’est l’inverse ; initialement moniste, le chrétien est soumis au diable et peut terminer par être damné éternellement, ce qui est une vue dualiste particulièrement négative et qui fait de Dieu un père pervers.

Mais la différence entre catharisme et judéo-christianisme va bien au-delà de cette notion dépassée. Je vais essayer de vous l’expliquer sans trop plonger dans des notions philosophiques qui peuvent en dérouter certains d’entre vous.

Le principe du Bien

Les cathares emploient indifféremment les termes Dieu et principe du Bien.

Si j’écris Bien avec une majuscule c’est pour le différencier d’un autre bien qui est en réalité un épiphénomène lié au Mal et qui s’oppose ponctuellement à un mal de même niveau.

Le Bien tel que l’entend un cathare, qu’il soit croyant ou consolé, désigne ce qui ne peut en aucune façon produire un mal, aussi minime soit-il et sous quelque forme qu’on puisse le considérer, prouvant ainsi sa nature originelle. Cela nous est clairement précisé par Matthieu quand il fait dire à Jésus : « Ainsi tout bon arbre fait de beaux fruits, et l’arbre pourri fait de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits, ni un arbre pourri porter de beaux fruits. Tout arbre qui ne fait pas de beau fruit sera coupé et jeté au feu. Et bien, vous les reconnaîtrez à leurs fruits[1]. » Cette tirade détaillée vient préciser ce qu’il avait fait dire à Jean baptiste, plus tôt dans son Évangile : « Déjà la cognée est à la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne fait pas de beau fruit est coupé et jeté au feu[2]. » Il réitère son propos dans les mêmes termes en 13, 13. Luc aussi reprend ces deux présentations, ce qui faire penser à une copie[3].

Pourtant cette notion semble totalement hors du champ mondain tel que nous le connaissons. Ici-bas nous trouvons des fruits bons ou pourris sur le même arbre et aucun arbre n’a une propension particulière à produire tel type de fruit. Il s’agit donc d’une illustration évoquant le domaine du Bien et non notre monde.

Pour comprendre cela il nous faut rejoindre un philosophe bien connu et parfois redouté : Aristote. En effet, dans l’œuvre constituée de textes épars — qui ne pouvaient être attribués à un autre de ses thèmes favoris : l’éthique et la physique —, qui fut appelé Métaphysique (littéralement : à côté de la physique), il démontre le concept de principe.

Le principe est, selon Aristote, ce qui est à l’origine de tout ce qui est de même nature que lui. Le principe est la forme première dont tout découle. Il s’agit donc d’une compréhension relative à la nature et au temps. Le principe est le concept d’une nature pure dans son essence et unique dans sa composition. Le principe est univoque et sans la moindre corruption. Il est également à l’origine de tout ce qui relève de la même nature ; il est donc premier. Mais rien ne dit que, d’un principe donné — cause de tout ce qui relève de lui —, ne doit se produire quoi que ce soit d’identique. En effet, ce qui a pour cause un principe est au moins différent du lui sur le plan de la temporalité puisqu’il survient après lui. Rien n’interdit de penser qu’il puisse également être corruptible. Si on limitait le principe du Bien au concept principiel, rien n’interdirait que ce qui émane de lui puisse être corrompu par le Mal, comme semblent le croire une grande partie des religions que nous connaissons. Pour reprendre l’image néotestamentaire ci-dessus, le bon arbre peut produire de mauvais fruits tout en étant bel et bien le principe de ces fruits. Il faut donc réfléchir à un autre concept pour rendre cette image crédible. Ce qui fait que l’arbre et le fruit sont et ne peuvent être rien d’autre que bons, ce n’est pas la nature principielle de l’arbre, c’est sa substance unique.

L’Être, substance du bon principe

L’évêque cathare italien, Jean de Lugio, expliquait l’existence du Mal en faisant valoir qu’il était impossible qu’un être issu du Bien, qui n’avait d’autre référence que le Bien et ne connaissait rien d’autre, put se mettre à lui préférer le Mal qu’il ne connaissait pas. Il en tirait la conséquence logique qu’il fallait bien admettre alors qu’il devait y avoir une cause au Mal distincte de la cause du Bien[4].

Je voudrais essayer d’aller plus loin dans cette analyse.

Nous savons bien qu’il ne suffit pas qu’une chose nous soit inconnue à un moment donné, pour qu’une fois connue nous ne puissions pas la préférer à ce que nous connaissons. Jean de Lugio était un cathare appartenant initialement à une Église monarchienne[5], c’est-à-dire cherchant à unifier la vision catholique à la vision cathare, qui, lorsqu’il vint à remplacer son évêque changea totalement de point de vue et pencha pour une vision dyarchienne, c’est-à-dire dissociant totalement la vision cathare de la vision catholique. Il n’est donc pas étonnant qu’il y ait dans sa compréhension quelques éléments rattachés au catholicisme.

Non, ce qui importe dans notre lecture c’est de comprendre que le principe du Bien dispose dans sa propre substance spirituelle d’un attribut essentiel et unique que l’on appelle l’Être.

Le premier philosophe à avoir tenté d’expliquer l’Être est Parménide qui introduisit dans son explication un concept qui allait créer une branche de la philosophie que l’on appelle l’ontologie qui prétend étudier l’être en tant qu’être. Or c’est là qu’est la difficulté pour nos esprits humains limités. Parménide nous donne pourtant une piste intéressante : l’Être est ! Cela peut sembler abscons de prime abord, mais en réalité c’est lumineux. L’« Être est » suppose une permanence inaltérable et inamovible d’un état totalement étranger au monde. L’Être est la substance unique, profonde et permanente du principe du Bien et de toutes ses émanations qui lui sont consubstantielles.

L’Être ne connaît ni temporalité ni fluctuation. Rien de temporel ou de fluctuant ne peut émaner du principe du Bien, car l’Être leur assure la même stabilité et la même permanence qu’au principe lui-même.

Rapporté à notre arbre, on comprend mieux désormais que le fruit ne peut être que de la même substance que l’arbre lui-même, c’est-à-dire bon. De même ; l’émanation divine ne peut en aucune façon devenir mauvaise puisque son principe lui transmet de façon consubstantielle son Être qui est le Bien. L’hypothèse de Lucifer fils préféré de Dieu devenant jaloux de lui et choisissant le Mal est donc totalement absurde d’un point de vue cathare.

Par contre le Mal, qui est aussi un principe, ne dispose pas de l’Être. C’est même un néant d’Être, c’est-à-dire qu’il ne peut y avoir en lui la moindre parcelle d’Être, non pas en raison de sa substance maligne, mais surtout en raison de sa nature principielle qui ne peut être mélangée. C’est pourquoi les cathares comprennent le troisième verset de l’Évangile selon Jean de cette manière :

« Tout a existé par elle et rien de ce qui existe n’a existé sans elle[6]. »

Dieu, par son verbe est au principe de toute ce qui existe, c’est-à-dire qui dispose de l’Être, et rien peut disposer de l’Être en dehors de lui.

L’ontologie reste un domaine de la philosophie parménienne totalement insoluble par les strictes voies philosophiques, mais une approche ouverte sur la religion peut la résourdre.

Et Dieu dans tout ça ?

J’espère que vous avez tenu le coup jusqu’ici et que mes explications que j’ai voulues aussi abordables que possible pour le grand public vous ont permis de mieux comprendre ces concepts souvent abscons.

Maintenant, il nous reste le plus facile à expliquer : Qu’est-ce que Dieu ?

En fait Dieu est notre façon de dénommer une entité totalement étrangère et inconnue dans l’espace temporel et corruptible qu’est notre univers. Cette entité — terme que j’emploie faute d’en avoir un plus précis à proposer —, est principielle par nature et dotée de l’Être par substance.

Principielle en cela qu’elle n’émane de rien et existante en cela qu’elle est, sans passé et sans avenir, permanente et stable dans le Bien absolu de toute éternité.

C’est tout ce que nous pouvons dire de Dieu en n’oubliant pas d’ajouter que notre part spirituelle émane de lui et lui est consubstantielle.


[1] Évangile selon Matthieu : 7, 17-20.

[2] Évangile selon Matthieu : 3, 10.

[3] Évangile selon Luc : 3, 9 et 6, 43-44.

[4] Liber de duobus principiis (Livre des deux principes) in Écritures cathares – René Nelli et Anne Brenon, éd. du Rocher (Paris) 1996. Plusieurs éditions préalables signées de René Nelli, notamment chez Denoël (1959)

[5] Les cathares monarchiens et dyarchiens — improprement appelés mitigés et absolus —, avaient des divergences concernant les hypothèses cosmogoniques de la création du monde matériel : les monarchiens pensant que le Mal avait perverti une matière créée par Dieu et les dyarchiens considérant que rien en ce monde, y compris la matière, n’était l’œuvre de Dieu.

[6] Évangile selon Jean in Le nouveau Testament – Collection La Pléiade, éditions Gallimard (Paris) 1972.

De la chute au salut

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De la chute au salut

Nous allons étudier ici la parabole du fils prodigue1 qui est essentielle au catharisme, d’autant qu’elle comporte des éléments peu, mal ou pas compris. Elle ne figure dans aucun autre évangile canonique que celui de Luc et est précédée de deux autres textes — la brebis et la drachme perdues —, qui mettent en avant les efforts déployés par celui qui a perdu une part, même infime, de son bien initial pour le retrouver.Read more

Qu’as-tu fait de ton talent ?

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Qu’as-tu fait de ton talent ?

Nous connaissons tous la parabole des talents que l’on trouve dans le Nouveau Testament chez Matthieu1. Le problème est qu’elle est souvent comprise à l’envers car le formatage judéo-chrétien nous pousse souvent à trouver correct le contraire de ce que nous dicte la logique.

Dans cette parabole pourtant, les choses sont clairement dites. « Un homme partant en voyage a appelé ses esclaves… » Les choses sont claires concernant les rapports entre les hommes de l’histoire, l’un est le maître absolu des autres. Il ne s’agit pas d’un père et de ses enfants mais d’un maître et de ses esclaves. Il leur distribue ses talents — qui sont la plus forte monnaie romaine, dont la valeur est par comparaison équivalente à 6000 drachmes — de façon non pas égale mais « à chacun selon sa force » nous dit le texte. Donc, le maître ne traite pas ses esclaves sur un pied d’égalité mais en fonction du retour qu’il en espère… et il ne sera pas déçu.

Les deux premiers esclaves cultivent et développent le talent donné par leur maître de façon à lui rendre deux fois ce qu’ils ont reçu mais le troisième enterre l’argent afin de rendre exactement ce qu’il a reçu.

À son retour le maître établit son jugement selon ce critère de rentabilité. À celui qui lui rend le plus de talents il promet le pouvoir sur beaucoup, au deuxième également qui rapporte moins mais qui avait moins au départ. Quant au dernier, il adresse une remarque peu compatible avec son état d’esclave : « Seigneur, je te connais, tu es un homme dur, tu moissonnes là où tu n’as pas ensemencé, tu ramasses là où tu n’as pas semé. Effrayé, je m’en suis allé cacher ton talent dans la terre ; vois, tu as ce qui est à toi. ». La réponse du maître est sans équivoque. D’une part il manifeste sa surprise d’avoir été percé à jour sur sa propre malhonnêteté que vient de lui révéler l’esclave : « Tu savais que je moissonne là où je n’ai pas ensemencé et que je ramasse là où je n’ai pas semé ? ». L’esclave n’est donc pas aveugle et ne s’en laisse pas conter par la différence de niveau social ; il a jaugé son maître et lui administre une appréciation froidement réaliste. Ensuite, il reproche à cet esclave de n’avoir pas déposé cet argent en banque pour garantir a minima un petit intérêt à son maître. Alors le maître finit de révéler sa nature en exigeant que l’on retire le talent de cet esclave pour le donner à celui qui en a le plus.

Vous l’avez compris, contrairement à ce que les religions judéo-chrétiennes disent de cette parabole, le chrétien cathare dit que ce maître n’est pas Dieu mais le démiurge, c’est-à-dire le diable, que les deux premiers esclaves sont des hommes qui n’ont pas encore connu l’éveil et qui suivent les ordres de leur maître comme le dit l’Évangile selon Jean : « Vous avez pour père le diable et vous voulez ce que désire votre père. »3. Le troisième esclave est manifestement un éveillé qui ne se laisse mener ni par la ruse, ni par la crainte. Il dit son fait à son maître et agit ainsi qu’il le doit pour rester conforme à sa conception des rapports qu’il faut entretenir avec un tel maître. Pour résumer son action on peut la décomposer. D’abord, il est esclave et accepte son état sans regimber. Il prend ce que son maître lui donne mais là s’arrête son apparente passivité. Sachant la vraie valeur de ce que son maître lui donne et comprenant le piège qui lui est tendu, il veille à la fois à ne pas faire croître ce qui lui est remis et à ne pas le dégrader. Il le conserve donc en état et le rend tel qu’il l’a reçu. Ensuite, il montre bien par son discours que ce n’est pas par incompétence ou par paresse — contrairement à ce que dit son maître pour sauver la face — qu’il a agi, mais en pleine conscience et en toute volonté. Ce qui revient à dire qu’il est conscient de son état mais qu’il n’en a cure car en fait il est le plus libre des trois.

Que nous donne le maître ?

Il est intéressant que la monnaie romaine ait donné lieu à la création d’un substantif homonyme désignant une qualité personnelle spécifique à chacun. Ce n’est pas par hasard me semble-t-il, mais dénote bien à quel point cette parabole fut mal comprise en son temps. En effet, cette monnaie qui brûle les doigts devient une qualité dans notre langage courant.

Passons. Que sont ces talents que nous donne le démiurge ? En fait ils ont une sorte de point commun qui montre bien leur origine à qui fait preuve d’attention. Ils semblent toujours venir de nous, voire ils pourraient parfois sembler venir du Dieu d’amour car ils peuvent faire le bien, et à aucun moment le maître ne se montre en face. D’ailleurs il est amusant de constater comment l’imagerie collective, que ce soit dans des œuvres littéraires ou cinématographiques, tend à montrer d’autres talents qui eux affichent clairement leur caractère maléfique et qui sont d’ailleurs souvent contrés à la fin.

Non, nos talents nous sont toujours présentés sous un jour positif — le Mal est bon vendeur — et nous laisse croire que les utiliser et les développer ne peut nous mener qu’au service du bien.

Cela est vrai des talents immédiatement identifiés de façon positive. Tel a le talent de créer des objets ou des œuvres d’art qui sont utiles à ses contemporains ou qui leur ravissent les sens. Tel a le talent de soulager les souffrances morales ou physiques, de corriger les handicaps ou les effets de la maladie et tous y voient quasiment un miracle divin. Tel a le talent de dépasser sa condition matérielle et de se projeter dans un monde extra-sensoriel d’où il pourra accéder à des connaissances susceptibles de l’aider à corriger chez d’autres ce qui apparaît comme injuste et malveillant. Qui ne pourrait dire que de tels talents sont universellement ressentis comme positifs ?

D’autres talents sont ambigus et sont appréciés différemment selon le point de vue de chacun. Le talent de réaliser des fortunes qui serviront ensuite à aider les démunis, celui d’inventer ou de créer des moyens qui permettront à l’humanité de progresser dans sa maîtrise de l’environnement serviront aussi au bien-être général. Mais en fait il est facile de comprendre le côté sombre de ces talents. La richesse ne s’acquiert qu’au détriment d’un autre que l’on vole ou que l’on appauvrit. Les découvertes positives sont le plus souvent des ouvertures à des utilisations mauvaises et destructrices de l’homme et de son environnement.

Pour autant, faut-il faire fructifier les premiers et rejeter les seconds ? Ma réponse va sans doute en surprendre beaucoup.

En fait, je voudrais d’abord vous faire comprendre que, de mon point de vue, il n’y a pas de bon talent. Tous les talents mondains — les extra-sensoriels inclus — sont de nature mondaine, donc maligne. Dieu ne nous donne pas de talent, car il n’intervient pas en ce monde et surtout il n’a pas la possibilité d’intervenir sur la part mauvaise de ce monde4. Nos talents provoquent des destructions visibles ou non sur les autres mais surtout sur nous. D’abord, contrairement au troisième esclave, nous nous laissons endormir par nos talents. Ils flattent notre ego car ils nous font différent des autres. Or, ce que nous enseigne le christianisme c’est que nous sommes tous membres égaux d’un tout unique. Ils nous valorisent en nous laissant croire que nous bénéficions d’une attention particulière de Dieu alors qu’en fait le diable ne fait qu’agiter le fil de la marionnette que nous sommes et cette agitation nous avons même tendance à l’amplifier, comme les deux premiers esclaves augmentent le bien du maître. Nous faisons du bien avec notre talent ? Oui, surtout à nous, mais en fait ce bien qui ne vient au mieux qu’atténuer un peu du mal de ce monde vient surtout resserrer les chaînes des uns et des autres. Quand nous soignons un corps malade, nous soulageons une souffrance en créant deux maux. Le premier nous place en situation de pouvoir face à celui que nous soulageons, que nous le voulions ou pas, d’autant que ce sentiment est souvent partagé par celui que nous soulageons et, là-dessus nous n’avons pas la capacité de faire admettre la réalité. Le second est que nous transformons en faux bien ce qui est un vrai mal5. Le troisième esclave lui ne s’en laisse pas conter. Il ne cherche pas à soulager la souffrance qui l’entoure avec le talent du maître. Non, il l’enterre et le laisse là où il espère que ce talent aura le moins d’interactions possible avant le rendre à son propriétaire. Si je soigne un corps je révèle que ce corps est imparfait dans sa conception, que son concepteur est lui-même imparfait et au lieu de provoquer une prise de conscience chez celui qui est la première victime de cette imperfection, je provoque au contraire l’émerveillement quant au talent que j’ai reçu et le fond du problème est ainsi masqué. C’est un peu comme dans la fameuse histoire de la « Disputatio de Fanjeaux »6 où face à l’impossibilité de départager le clan judéo-chrétien représenté par Dominique de Guzman du clan cathare, l’historiographie catholique proposa une fable prétendant que les deux clans auraient accepté de jeter leurs argumentaires écrits dans un feu et que ce feu aurait refusé de consumer les écrits de Dominique. Cette ordalie prétend cacher le fond. Les arguments de Dominique ne sont pas de la qualité que l’on voudrait nous faire croire puisqu’ils n’arrivent pas à emporter l’adhésion générale. Le Dieu de Dominique, pourtant hyperactif et tout puissant en ce monde se heurte à des individus qui agissent seuls au nom d’un Dieu étranger et inconnu qui lui ne leur prête pas main forte en ce monde. On fait donc appel à ce miracle dont l’analyse ne manquerait pas de faire rire un croyant cathare bien informé7.

Donc, nos talents, apparemment bons ou clairement douteux, sont en fait identiques. Mais faut-il pour autant refuser de les utiliser comme l’esclave le fait dans la parabole ?

Que devons-nous faire de nos talents ?

En fait, j’ai oublié de préciser qu’il est un talent qui nous est donné à tous de façon égale. Si je ne l’ai pas cité c’est que les croyants cathares sont loin d’y voir un talent. Il s’agit en fait de notre enveloppe charnelle que l’on appelle aussi : la vie ! En effet, pour la plupart, la vie est un don du ciel, un merveilleux talent mais pour nous c’est une prison.

Ce talent est celui cité dans la parabole. C’est celui-là que l’esclave enterre et rend identique à ce qu’il a reçu à son maître. Comme lui il convient que nous le préservions, sans le détruire et sans le valoriser, jusqu’au moment où le maître de ce monde nous le reprendra pour le donner à un autre.

Pour nos autres talents, nous pouvons essayer de les mettre au service de l’esprit, mais le plus important est la lucidité. 
Il faut à tout prix éviter de se laisser tromper par les intentions du maître. Ces talents sont comme un cheval fougueux qui nous est remis sans nous dire qu’en fait il dépasse nos compétences à le mener. Notre talent ne demande qu’à nous échapper pour provoquer d’immenses dégâts dans notre cheminement spirituel.

Il faut donc utiliser nos talents positifs au regard du monde pour essayer d’atténuer les souffrances ou le mal sans céder à l’illusion que nous sommes maître de ces talents, sans laisser notre sensualité (j’entends par là nos cinq sens) prendre le dessus afin de nous valoriser de ce que nous réalisons grâce à nos talents et sans nous croire propriétaire de ce qui nous est donné par le mauvais maître. Soyons « l’esclave inutile »8 que le maître souhaite envoyer dans le pire endroit possible. Plus le maître du monde, et par extension le monde lui-même, nous détestera, plus nous pourrons croire suivre la bonne route.
 En effet, quel pire camouflet pour lui que de nous voir utiliser les talents qu’il nous a remis pour permettre à l’esprit qui nous habite de contrecarrer partiellement son œuvre ? Enfin, viendra le jour où il nous demandera à nous aussi ce que nous avons fait de nos talents et nous pourrons lui rendre le talent ultime que nous tenons de lui : notre enveloppe charnelle, en lui disant enfin ses quatre vérités qui accompliront la révélation de notre parfaite lucidité qui nous ouvrira le chemin de retour vers l’empyrée divin d’où nous sommes éloignés depuis si longtemps.

Voilà le seul message que je souhaite vous transmettre. Gardons notre totale lucidité sur nos talents et n’oublions pas que tout ce qui brille n’est pas d’or et que ce qui valorise notre sensualité est forcément mondain, aussi extraordinaire que cela puisse nous paraître.

Guilhem de Carcassonne.


1. Évangile selon Matthieu XXV – 14, 30
2. C’est la source principale de l’erreur que commettent les exégètes qui confondent la monnaie romaine et la compétence innée ou acquise.
3. Évangile selon Jean, en VIII-44.
4. Dieu, surtout, ne favorise pas une part de l’Esprit unique au détriment des autres.
5. En soignant les corps nous entretenons la prison mondaine qui est appelée à disparaître en libérant l’esprit saint qu’elle emprisonne.
6. Petit livre sur le commencement de l’Ordre des Prêcheurs (libellus de principiis ordinis Prædicatorum par Jourdain de Saxe – 1233-1234 (Bologne ou Milan).
7. En effet, pour les cathares, le feu étant une création mondaine, donc maligne, a protégé l’œuvre du serviteur involontaire du démiurge.
8. Évangile selon Matthieu : XXV-30

Le libre arbitre

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Le libre arbitre

De tout temps, les hommes ont cherché des explications logiques à la présence du mal dans un univers qu’ils pensaient créé par Dieu, image parfaite du Bien. Il ne faut pas être très affuté pour voir combien ce monde est mauvais, imparfait et corruptible, trois qualificatifs à l’opposé de l’idée que l’on se fait de Dieu.

Pour dédouaner Dieu de la responsabilité d’un tel fiasco, les judéo-chrétiens ont proposé que Dieu supportât le Mal dans ce monde au principe du respect du libre arbitre de l’homme. En fait, ce n’est pas Dieu qui est responsable de l’état du monde, mais l’homme en raison de sa faute originelle, librement choisie par lui alors que Dieu lui avait offert un monde parfait représenté par le Jardin d’Éden.

C’est donc en application de son libre arbitre que l’homme avait fait le choix du mal au lieu de continuer à vivre dans le bien.

Voilà un point de doctrine qui oppose souverainement les chrétiens authentiques cathares et les judéo-chrétiens catholiques, orthodoxes et réformés dans toutes leurs composantes.

L’explication qui va suivre peut paraître difficile à assimiler de prime abord, mais vous pouvez y revenir à votre guise pour prendre le temps de bien la comprendre si nécessaire. C’est fondamental, car c’est ce qui oppose la vision cosmogonique cathare de celle judéo-chrétienne et surtout, c’est ce qui justifie la venue du messager divin en ce monde, en charge de nous secouer les puces pour que nous apprenions à voir les choses en face.

Qu’est-ce que le libre arbitre ?

Dieu ne connaît pas le Mal et il n’a aucun pouvoir sur lui

Tout d’abord posons-nous la raison de l’invention de ce concept bizarre de libre arbitre. Comme je l’ai déjà expliqué, la justification du Mal en ce monde pose problème si l’on considère que Dieu l’a créé. En effet, le constat du Mal en ce monde interroge sur le comportement de Dieu.

De par son statut divin, il ne peut que ce qu’il veut et veut tout ce qu’il peut ; c’est le concept de l’omnipotence.

De même, il ne peut rien ignorer du devenir de ce qu’il crée ; c’est le concept de l’omniscience.

Et comme il est tout amour, il ne peut en aucune façon vouloir ni pouvoir le Mal. Donc ce qui émane de Lui est de même substance et est soumis à la même règle philosophique liée à son état de principe (cf. Aristote).

Commençons par bien expliquer le sens des mots. Le libre arbitre est la « faculté de se déterminer sans autre cause que la volonté, hors de toute sollicitation ou contrainte extérieure », ce qui veut dire : avoir la capacité de prendre une décision sans la moindre contrainte, d’agir donc en pleine volonté et conscience.

Le libre arbitre est une invention du principe corrupteur

Donc, d’où peut bien venir le Mal ?

C’est là que les judéo-chrétiens, fortement influencés par la Torah à laquelle ils sont si fortement attachés, ont imaginé exonérer Dieu de toute responsabilité, et d’en faire peser la faute sur l’homme. En fait l’homme aurait désobéi à Dieu — on se demande bien comment cela est possible sans que Dieu n’ait commis une erreur dans sa création — et se serait retourné contre son créateur en exprimant des sentiments (l’envie, la haine, etc.) qui auraient logiquement dû lui être totalement étrangers. Il semble y avoir là de fortes incohérences.

Que l’on considère que les esprits sont tombés dans la matière par accident ou furent victimes d’un enlèvement de force, ainsi que le pensent les cathares dyarchiens ou que l’on pense qu’ils ont succombé volontairement à la tentation de l’envoyé du mauvais principe, selon l’avis des cathares monarchiens, ils ne peuvent l’avoir fait par libre arbitre.

Ce que nous savons désormais de l’homme nous confirme que l’esprit-saint, consubstantiel à Dieu — tombé dans la matière —, est contraint dans sa prison mondaine ; il n’a donc pas de libre arbitre. En effet, il est soumis à une contrainte extérieure, dont il n’a pas toujours conscience, mais qui est néanmoins bien réelle. Ne dit-on pas que la plus sûre des prisons est celle dont le prisonnier ignore qu’il y est enfermé ?

Ses choix sont liés à de nombreux facteurs sur lesquels il n’a pas de maîtrise, à supposer qu’il en ait conscience et ses décisions sont influencées par le fait qu’il n’en connaît ni les tenants ni les aboutissants alors même que son intellect croit le contraire.

Mais que dire des esprits avant qu’ils ne chutent ? Avaient-ils un libre arbitre ? Nous l’avons dit, le Bien ignore le Mal, car il n’a pas de Mal en lui. Tout au plus peut-il constater l’action du Mal et ses effets, comme nous le voyons dans l’étude de la parabole du bon grain et de l’ivraie. Les esprits divins sont circonscrits dans le domaine du Bien, ce qui fait qu’ils ne connaissent que le Bien, n’ont d’autre référentiel que celui du Bien et ne sont pas en mesure d’envisager autre chose que le Bien. En effet, comme l’explique fort bien Jean de Lugio dans son traité[1], Dieu n’a créé que des êtres ignorants tout du Mal, donc incapables de le préférer au Bien qu’ils connaissent de toute éternité.

L’évêque cathare stigmatise l’argument catholique de l’époque selon lequel si Dieu avait fait ses anges parfaits dans le Bien, il n’aurait pas pu disposer du moyen de les juger sur leurs actes, afin de les récompenser ou les punir. Nous sommes là dans un délire anthropomorphique total. Dieu n’est pas notre censeur ni notre bourreau ; il est notre principe et, de ce fait, il ne juge pas puisque de lui ne peut émaner que sa substance parfaite. En outre, comment apprécier un père aimant qui soumettrait sa progéniture au mal pour mieux la punir si elle y cédait ?

C’est l’incarnation dans ce monde imparfait qui introduit les notions de contraires. Si l’homme commet le mal c’est à cause de son état d’esprit-saint affaibli dans une incarnation imparfaite dont il ne sait pas se détacher, fût-ce momentanément. Il n’agit donc pas par libre arbitre, car il n’est pas libre et, s’il n’était pas affaibli, il agirait en esprit-saint demeuré ferme auprès du bon principe, donc en Bien.

La liberté de faire le bien et le mal dans cette création n’est donc pas libre arbitre vis-à-vis de Dieu, mais péripétie dans un espace limité dans le temps. Les bons esprits n’ont donc pu, à aucun moment faire le choix du Mal et dans notre incarnation nous sommes forcés au mal d’autant plus que notre esprit est amoindri dans sa capacité à exprimer le Bien. C’est un peu comme une souris de laboratoire, mise contre son gré dans un labyrinthe, et qui se déplace sans savoir ce qui l’attend, selon le chemin qu’elle choisira. Elle ne peut être tenue pour responsable des conséquences de ses choix de déplacement. De même, ni Dieu ni l’esprit-saint prisonnier ne peuvent être tenus pour responsables du Mal.

En fait, la théorie du libre arbitre n’est qu’un emplâtre destiné à masquer la gangrène d’un concept intenable selon lequel Dieu serait créateur du Bien et du Mal. Elle est également parfaitement malhonnête, car elle permet de rabaisser l’homme et de le maintenir sous la coupe de « directeurs de conscience » qui peuvent ainsi lui imposer leurs quatre volontés. C’est enfin, un crime envers les femmes qui sont fustigées de tout temps au motif qu’elles seraient « l’antre du diable » et qui justifie encore aujourd’hui de leur dénier des droits pleins et égaux à ceux des hommes.

Ce que nous apprend la doctrine cathare c’est que, ni Dieu ni nous ne sommes responsables du mal que nous commettons dans ce monde, ce qui ne veut pas dire qu’une fois informé de cet état nous devions nous vautrer dans le stupre et la fornication, comme disaient les anciens.

Ce qui importe est de dévoiler la supercherie du Mal et de son démiurge afin d’accéder à l’éveil qui nous révèlera ces mensonges et nous permettra d’agir dans le sens de notre nature. La connaissance acquise par l’étude nous permet de démystifier les textes trompeurs commis par des hommes sous l’influence du démiurge. Une fois correctement assimilée, elle nous permettra de nous trouver dans un état réceptif à l’éveil qui nous révèlera comment cheminer vers le principe parfait pour, comme le fils prodigue, assumer notre erreur et agir afin de mériter notre salut. Cela peut se faire à titre individuel, en se rattachant ou pas à une spiritualité ou bien collectivement au sein d’une ecclésia partageant la même spiritualité.

En cela le catharisme propose une voie, certes ardue et exigeante, mais nous pensons qu’elle est la plus droite vers le but que nous visons. Il ne vous reste qu’à prendre vos responsabilités et à suivre votre chemin qui se fera seul ou accompagné.

Avec ma profonde Bienveillance.

Guilhem de Carcassonne.


[1] Jean de Lugio, Traité du libre arbitre, dans Livre des deux principes chap. 3 dans Écritures cathares de René Nelli – édition du Rocher 1959 (version initiale). Ré-édition augmentée du Rituel de Dublin, annotée par Anne Brenon – même éditeur.

Cosmogonie cathare – 2

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Cosmogonie cathare – 2

Prêche publié du 13 mars 2022, par Guilhem de Carcassonne

Tentative d’explication cosmogonique moderne

La seconde ou grande perturbation

Le but de cette approche cosmogonique est d’expliquer comment — sans que Dieu ne soit impliqué —, l’homme est à la fois présent dans un univers clairement malin et imparfait, ce qui inclut également le corps humain et à la fois convaincu d’être étranger au Mal et issu du Bien dans la part intime de son être.

Pour cela, elle s’appuie sur des textes variés qu’elle lit et interprète à la lumière des connaissances de son époque. C’est pourquoi la présentation médiévale doit être amendée en accord avec les connaissances modernes, sans que cela ne nécessite la moindre atténuation de la vision cathare ni même des visions pagano-chrétiennes antérieures.

Après que le démiurge — émanation du principe du Mal —, se soit vu confier la charge d’établir une création à la gloire de son principe, il va devoir agir contre la nature de ce néant d’Être qui s’oppose à la stabilisation de tout ce qui découle du Mal. Pour éviter à cette création basée sur le « rien », il va utiliser le subterfuge d’intégration de force d’une part de l’émanation divine dotée, elle, de l’Être.

Pour rendre plus intelligible cette méthode, j’utilise habituellement une forme de parabole : imaginons qu’un individu veuille construire un château de sable, mais qu’il ne dispose que de sable parfaitement sec. Avant même d’avoir dépassé la base de l’édifice, celui-ci se désagrègera, car les grains de sable, parfaitement dissociés les uns des autres, ne resteront pas en place. Si le constructeur prend de l’eau dans la mer voisine, il pourra donner au sable la cohésion indispensable à la réussite de son projet.

Il existe plusieurs présentations cosmogoniques pour expliquer à la fois la chute des âmes spirituelles dans les corps mondains, et pour comprendre l’apparente apathie divine.

Dans l’esprit des auteurs et des cathares médiévaux, la seconde perturbation fut imaginée, selon les cas, comme antérieure concomitante ou postérieure à la première. En se référant à la Genèse, ils furent aussi amenés à imaginer que les deux créations qui y sont relatées de façon très différente se sont déroulées dans l’espace spirituel divin pour la première (Gen. 1, 26), et dans l’espace mondain pour la seconde (Gen. 2, 7).

L’argument le plus courant est que Lucifer-Satan attira les esprits-saints par la ruse en leur faisant croire qu’il pourrait leur donner ce que Dieu ne pouvait pas leur promettre.

On trouve cela dans le texte qui contient en première partie la prière des croyants (Père saint), suivi d’un anathème envers les Juifs, lié au rejet des chrétiens juifs hors des synagogues après la chute de Jérusalem en 70. Voici la partie du texte qui nous intéresse :

[…] « quand Lucifer les en a tirés sous le prétexte trompeur que Dieu ne leur a permis que le bien, et que le diable, parce qu’il était très faux, leur permettrait le bien et le mal, et dit qu’il leur donnerait des femmes qu’ils aimeraient beaucoup, qui leur donnerait le commandement des uns sur les autres, et qu’il y en aurait qui seraient Rois, Comtes ou Empereurs, et qu’avec un oiseau ils pourraient en prendre un autre et avec une bête et une autre bête. Tous ceux qui lui seraient soumis descendraient en bas et auraient le pouvoir de faire le mal et le bien comme Dieu en haut ; il leur valait beaucoup mieux (disait le diable) être en bas où ils pourraient faire le mal et le bien, qu’en haut où Dieu ne leur permettait que le bien. Et alors ils montèrent sur un ciel de verre et autant s’y élevèrent, autant tombèrent et périrent ; et Dieu descendit du ciel avec 12 apôtres, et il s’adombra en Sainte-Marie. »

On le voit, ce qui ressort c’est la capacité du choix et l’octroi d’un pouvoir sur les hommes et les animaux. Dans un monde où le croit disposer du libre arbitre et où le pouvoir mène le monde, il n’y a rien d’étonnant que les auteurs aient choisi ces thèmes à même d’attirer l’intérêt des auditeurs.

Moneta de Crémone, polémiste catholique, rapporte que certains cathares disaient que le diable s’était transfiguré en ange de lumière pour mieux tromper les anges du bon principe.

Dans un des interrogatoires devant Jacques Fournier et l’inquisiteur de Pamiers, il est précisé que le diable resta bloqué trente-deux ans à la porte du paradis avant que le portier attendri le laisse entrer. De même, il précise que Dieu voyant l’« hémorragie » d’anges déchus posa son pied sur le trou du plafond de verre. À ceux qui étaient déjà tombés, il dit : « Allez maintenant, pour le moment ! ». Le gendre de Peire Autier précisa que c’est Dieu lui-même qui fit tomber les anges corrompus dans le trou.

Que dire de cette présentation cosmogonique ? Bien entendu, il faut dépasser le caractère puéril de certaines narrations, mais elles nous donnent cependant des éléments d’appréciation.

Les cathares considèrent que les esprits-saints — émanations divines —, ont été arrachés contre leur gré de leur séjour spirituel pour être intégrés de force dans la matière créée (ou manipulée pour les monarchiens) par le démiurge malin. Qu’il s’agisse de ruse ou de violence, cette chute est donc une agression. Alors, pourquoi Dieu ne fait-il rien pour la contrer ? La réponse tient à la nature du principe du Bien. Il n’a pas de Mal à opposer au Mal, mais surtout il maîtrise l’Être et sait donc que l’éternité ramènera la situation chaotique actuelle à son état antérieur. Cela est rappelé dans la citation : « Si le Mal est vainqueur dans le temps, le Bien est vainqueur dans l’éternité. » L’idée phare est que l’univers est une création du démiurge malin, appelé satan[1] ou diable, mais qu’elle ne peut se maintenir sans intégrer une part de l’Être qui est l’apanage du Bien. L’enfermement des esprits-saints permet donc d’assurer une relative pérennité de cette création imparfaite, même si la nature du Mal le pousse à néantiser cette création en ne pouvant pas s’opposer à la fuite régulière des esprits-saints qui retournent au Père quand les conditions de leur salut sont réunies.

Cela suppose que les êtres humains existaient déjà avant l’infusion des esprits-saints, ce qui ne s’oppose pas aux connaissances scientifiques sur l’origine de l’homme. Par contre, ce moment où l’animal humain se voit doté d’un esprit-saint spirituel pourrait correspondre à l’instant où les Homo sapiens et Homo neanderthalensis ont découvert la spiritualité, comme je l’explique dans un document que j’ai publié voici quelque temps[2].

Le mélange entre corps humain d’origine maligne et esprit-saint spirituel ne peut créer d’osmose ou de fusion, mais un mélange instable qui se dissocie dès que la part spirituelle s’éveille à la connaissance de son état en entame son cheminement vers le salut.

Il y a une question majeure que n’ont pas résolue les cathares médiévaux que nous ne pouvons pas éviter : comment est organisé l’équilibre entre le nombre d’esprits-saints tombés dans la matière et le nombre de corps humains disponibles ?

En effet, il existe trois théories religieuses à ce sujet. La théorie traducianiste considère que l’âme se reproduit comme le corps humain et que l’enfant hérite ainsi d’une âme transmise par ses parents ou plutôt par son père, car selon l’Ancient Testament, Dieu n’a insufflé l’esprit que dans Adam. La théorie créationniste qui s’est développée dans le judéo-christianisme considère que Dieu dote chaque enfant conçu d’une âme qu’il crée pour lui. C’est la raison de l’opposition à l’avortement puisque l’âme apparaît avec les deux premières cellules qui fusionnent. La théorie cathare est celle que j’appelle de l’incarnation globale. Chaque part spirituelle tombée fut introduite dans une prison charnelle et ce nombre ne peut varier que par la fuite de certains esprits-saints qui finissent par retourner au Père, comme cela sera le cas de tous.

Le défaut de la cuirasse de cette théorie est que le nombre d’humains sur terre évolue sans cesse, globalement par augmentation, mais ponctuellement par diminution. De là nous ne pouvons envisager que deux cas : soit tous les humains ne renferment pas un esprit-saint, ce qui pourrait expliquer la méchanceté viscérale de certains, soit la terre n’est pas la seule planète habitée d’une vie intelligente constituée d’un mélange entre part mondaine et part spirituelle. Personnellement, c’est cette dernière hypothèse qui me convient le mieux.

Les esprits saints particuliers

Les cathares médiévaux avaient développé dans leur cosmogonie une attention particulière pour trois cas particuliers : Jésus, Marie et Jean le disciple. Je vais vous les présenter succinctement et y ajouterai un quatrième cas plus personnel. En effet, ils considéraient que l’Esprit unique était la seule émanation divine, ils voyaient cependant que pouvait s’en dégager ponctuellement une parcelle qui assurait une fonction spécifique. De façon surprenante ils n’avaient pas développé l’étude du Saint-Esprit paraclet qui est pourtant essentiel dans le soutien aux esprits saints tombés dans la matière dans l’objectif de leur salut.

Jésus

Le point fondamental qui est commun à toutes les approches cathares et bogomiles au Moyen Âge est que Jésus ne s’est pas incarné, mais qu’il est passé à travers Marie sans rien lui prendre de sa nature humaine. C’est ce que les cathares nommaient l’adombrement.

Les interrogatoires de l’Inquisition de Pamiers, dirigés par l’évêque catholique Jacques Fournier — futur pape en Avignon sous le nom de Benoît XII —, mettent en avant une version très riche et imagée de la façon dont Jésus fut choisi pour porter la parole divine aux humains. Permettez-moi de vous en donner un résumé.

Arnaud Sicre d’Ax explique que, voyant son royaume se vider des parts spirituelles qui étaient tombées par le « trou » fait dans le dernier ciel par le diable, Dieu décida d’envoyer un messager. À cette fin, il écrivit pendant quarante ans un livre qui contenait tout ce que cet envoyé devrait subir pour accomplir sa mission. Il y précisait que la récompense de celui qui accepterait la mission serait d’être appelé Fils de Dieu.

Les esprits-saints, demeurés auprès de lui, lurent le livre dans l’espoir de pouvoir accomplir la mission. Ils furent tellement effrayés qu’aucun d’entre eux ne se proposa pour la mission. Sur l’insistance du Père, un des esprits, nommé Jean se proposa et alla lire le livre. À peine eut-il lu quatre ou cinq pages qu’il s’évanouit pendant trois jours et trois nuits. À son réveil il pleura abondamment, mais pour respecter sa parole, il accepta la mission. Il descendit du ciel et apparut dans la crèche à Bethléem aux côtés de Marie dont la grossesse fut un artifice et qui n’a jamais accouché de lui. (Déposition d’Arnaud Sicre d’Ax, Registre d’Inquisition de Jacques Fournier, tome 3, pp. 770-771).

Au-delà de la naïveté de ce récit, il faut en tirer quelques informations.

Jésus n’est pas le véritable nom de celui qui est l’envoyé de Dieu. Cela permet de comprendre que les chrétiens, depuis les origines, changent de patronyme lors de leur baptême (Consolation pour les cathares).

Une partie des esprits-saints demeurés fermes auprès de Dieu peut se voir assigner une mission sans remettre en cause le caractère uniforme de l’Esprit unique.

Le terme Fils de Dieu ne désigne pas une filiation, comme nous l’imaginons sur terre, mais une récompense pour une importante mission.

Celui qui accepte la mission est d’abord victime d’un « coma » de trois jours et trois nuits que les cathares ont peut-être voulu mettre en parallèle du jeûne cathare absolu, l’endura[3], que suit le nouveau consolé pendant la même durée dès la fin de sa Consolation.

Enfin, Jésus n’est pas né de la vierge Marie, dont la grossesse fut feinte à son insu, mais il est apparu sous la forme d’un enfant à ses côtés lui donnant à croire qu’elle l’avait enfanté. Il n’a donc jamais revêtu un corps humain et est resté un pur esprit.

Pour ma part, ce récit est à mon avis une façon de tenter de donner du sens à la légende de Jésus dont nous savons qu’elle fut construite tardivement et dont plusieurs éléments furent forgés afin de remplacer le culte de Mithra qui restait très ancré dans la population romaine des premiers siècles. L’absence de preuve de l’existence d’un homme nommé Jésus en dehors du cercle chrétien, la naïve interpolation d’un texte de Flavius Josèphe pour faire croire à son existence, le refus de Paul de se rendre auprès des disciples du premier siècle après son baptême et les nombreuses incohérences retrouvées dans les textes néotestamentaires, me conduisent à considérer que Jésus est soit une personne qui s’est présentée ou qui fut présentée comme l’envoyé de Dieu (à la façon de Muhammad, Moïse, etc.), soit un mythe construit a posteriori pour donner du corps à la prédication chrétienne. Mais je vous en parlerai sans doute une autre fois.

Marie, mère de Jésus

Selon certains cathares, la vierge Marie aurait été en fait un esprit-saint envoyé avec Jésus et chargé de lui donner le moyen de sa mission. Cela permettrait de justifier l’épisode de la grossesse et de la naissance, mais cela est difficile à faire coïncider avec l’épisode des noces de Cana où elle est rudoyée par Jésus quand elle lui demande d’agir et de risquer de se révéler.

Jean le disciple

Jean le disciple préféré aurait été lui aussi envoyé pour soutenir Jésus. Cette lecture cathare peut s’expliquer à mon avis par le contenu de l’évangile attribué à ce disciple, mais dont certains chercheurs pensent qu’il est en fait d’Apollos d’Alexandrie, qui est clairement opposé à la tradition juive.

Les anges gardiens

Permettez-moi de conclure en proposant une hypothèse que les cathares n’ont jamais émise.

Quand je pense à ceux qui ont quitté ce monde et dont nous sommes fondés à croire qu’ils ont été en mesure de bénéficier du salut par la grâce divine, j’imagine que leur expérience en ce monde pourrait justifier qu’ils soient envoyés auprès de ceux d’entre nous qui cheminent à leur tour sur la voie de justice et de vérité. Leur rôle serait alors de nous inspirer pour nous aider dans ce dur cheminement qui est de plus en plus difficile au fur et à mesure que nous avançons.

[1] On distingue le principe du Mal appelé Satan de son émanation maline appelée diable ou satan. Il est aussi désigné sous le nom de Lucifer lorsqu’il agit dans l’empyrée divin.

[2] https://www.catharisme.eu/cath-auj/2-2-cm-cm/cosmologie-du-melange/

[3] L’endura est un jeûne absolu de tout aliment et de tout liquide, d’une durée de trois jours et trois nuits (soit 72 heures minimum).

Cosmologie cathare – 1

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Cosmogonie cathare

Prêche publié du 13 février 2022, par Guilhem de Carcassonne

Au Moyen Âge, les cathares ne disposaient pas des connaissances scientifiques et des hypothèses que l’astronomie nous offre aujourd’hui. Ils se basaient donc sur les éléments à leur disposition, composés pour l’essentiel de textes religieux juifs de la Torah. Sur cette base assez ténue, ils avaient essayé de calquer les éléments que leur conception doctrinale leur faisait valider. Mais aujourd’hui, nous pouvons essayer d’aller plus loin dans notre compréhension et proposer des hypothèses plus avancées en utilisant nous aussi les apports de la science et parfois même ceux de ses failles.

La cosmologie, la cosmogonie et les cathares

Le cosmos est l’espace hypothétique occupé par l’Univers — c’est-à-dire l’espace naturel contenant notre univers observable — et tout ce que nous ne pouvons pas observer, mais que nous supputons par raisonnement logique. En effet, depuis que nous observons notre univers nous avons remarqué que sa « naissance » s’est appuyée sur des phénomènes physiques qui devaient logiquement exister avant lui. Comment expliquer l’apparition de ces phénomènes sans imaginer qu’ils se sont créés et développés dans un espace plus grand ? L’autre raison est que notre univers est en expansion. Or, pour se dilater, notre univers a besoin d’un « contenant » plus grand que lui qui lui donne la place de sa dilatation.

La cosmologie est une science visant à étudier le cosmos et les corps qui s’y trouvent, y compris leur formation et origine. D’un point de vue étymologique, elle constitue un discours sur l’« ornement » (cosmos) céleste. Ce terme est donc généralement réservé à l’approche scientifique et athée du sujet.

La cosmogonie est une approche théorique expliquant la formation de l’Univers et des corps célestes le constituant. La séparation des termes est déjà une forme de discrimination entre une science, c’est-à-dire quelque chose de forcément fiable et impartial et une théorie, c’est-à-dire quelque chose de discutable donc d’imprécis.

La plupart des religions sont régulièrement en conflit avec la science, car elles essaient de faire coïncider leurs textes de référence sur la cosmogonie et les éléments factuels que propose la science. Or, cela s’avère difficile, voire impossible. Le cathare se distingue une fois de plus, car sa cosmogonie ne prétend pas proposer une vérité, mais simplement des hypothèses qui essaient d’être cohérentes et logiques. Cela fait que la, ou plutôt les, cosmogonies cathares ne sont jamais en porte-à-faux avec la science et qu’il leur arrive même de proposer des réponses à des situations que la science ne parvient pas à expliquer.

La grande et la petite perturbation

Quand la Torah juive, reprise dans l’Ancien Testament validé par l’Église catholique, imaginait un Dieu créateur de l’Univers et des êtres le peuplant, tout en faisant porter sur l’homme la responsabilité de l’imperfection de cette création, les cathares proposaient une lecture nettement différente.

L’ange, premier-né de la création divine, porteur de lumière (Lucifer), était accusé d’avoir préféré le Mal au Bien et d’avoir voulu égaler Dieu dans sa puissance, ce qui l’avait amené à le trahir.

Pour les cathares cela posait problème. En effet, ainsi que l’explique clairement Jean de Lugio, comment imaginer qu’une créature divine, forcément parfaite dans le Bien comme son créateur comme l’impose la philosophie des Principes d’Aristote, forcément ignorante du Mal, lequel est totalement absent de la sphère divine, aurait-elle pu préférer le Mal qu’elle ne connaissait pas au Bien qui constituait la totalité de son univers ?

Le libre arbitre des hommes est également rejeté puisqu’il suppose une relative imperfection de Dieu et de sa création qui est en totale contradiction avec la perfection absolue de Dieu. Donc, les cathares considéraient que Satan, Lucifer ou le diable, selon les façons de le désigner, était une créature du Mal, lui-même appelé Satan. Cet ange mauvais aurait créé un monde mauvais afin, soit de tenter d’égaler la création spirituelle de Dieu, soit de lui nuire. Mais cette création, contrairement à celle de Dieu, ne disposant pas de l’Être — état de permanence absolue transmise de Dieu à sa création par émanation —, était soumise à la corruption temporelle. C’est pour tenter de l’empêcher, ou tout au moins, de la retarder le plus possible que Lucifer eut l’idée de dérober une partie des esprits saints composant l’empyrée spirituel divine. En effet, ces esprits saints — formant un tout que nous appelons l’Esprit —, sont parfaits dans le Bien et éternel comme leur créateur dont ils partagent la substance.

Ce « rapt » réalisé par le diable fut suivi d’un mélange entre la part mondaine, constituée d’un corps matériel et d’une âme matérielle, et la part spirituelle, appelée âme spirituelle quand elle se trouve auprès de Dieu et esprit ou esprit saint quand elle est prisonnière dans le monde du Mal. La part de l’Esprit demeuré auprès de Dieu était considérée par les cathares comme le « corps » spirituel auprès duquel les esprits saints aspiraient à revenir, réalisant ainsi le mariage mystique.

L’organisation du Mal et l’apparition de Lucifer étaient nommées la première ou petite perturbation, alors que la chute des âmes spirituelles dans le monde du Mal était appelée la seconde ou grande perturbation.

Cette vision permettait d’expliquer les textes de référence universels, comme la Genèse qui fait état de deux créations distinctes de l’homme par Iahvé.

Tentative d’explication cosmogonique moderne

L’univers est la création du Mal

« Ainsi tout bon arbre fait de beaux fruits, et l’arbre pourri fait de mauvais fruits. » (Matth. 7, 17). Cette affirmation vise à illustrer le concept des principes que l’on trouve largement expliqué dans La métaphysiqued’Aristote. Ce concept pose comme incontournable le fait que tout se rattache à des principes qui sont uniques et ne peuvent produire que des conséquences elles aussi uniques. Ainsi, le principe du Bien ne peut produire que du bien et le principe du Mal ne peut produire que du mal. Tout composé peut et doit donc être rapporté aux principes dont émane chacune des parties qui le composent.

L’existence du Mal oblige donc à considérer l’existence d’un principe du Mal, ce qui ne veut pas dire que ce principe est l’égal du principe du Bien. En effet, si le Bien est éternel, le Mal l’est forcément aussi, mais le Bien dispose de par sa nature de la capacité à laisser émaner un Bien éternel, alors que le Mal n’a pas cette compétence, car il est dépourvu d’Être, ou plus précisément il est un néant d’Être. Ne pouvant laisser émaner du Mal, il doit le créer provoquant de ce fait l’apparition d’un phénomène corruptif que l’on appelle le temps. Or le temps, s’il signe l’apparition des choses il leur impose également une fin. Il en résulte que le Mal produit une création imparfaite, puisqu’émanant d’une absence d’Être et corruptible, puisque créée dans le temps.

Cette lecture est acceptable à notre époque, comme elle l’était au Moyen Âge, puisqu’il est facile de constater à la fois l’imperfection et la corruptibilité du monde où nous vivons. La problématique principale, qui était insupportable aux esprits catholiques, est l’idée que le diable ait pouvoir de création. Jean de Lugio l’expliquait fort bien dans son Livre des deux principes que vous pouvez retrouver dans l’ouvrage de René Nelli : Écritures cathares.

En fait, ce qui définit Dieu, c’est-à-dire le principe du bien n’est pas la faculté créatrice, mais la capacité à laisser émaner de l’Être, sorte de consubstantialité à la fois éternelle et incorruptible.

Dieu ou le principe du Bien

Les cathares appellent Dieu, le principe du Bien, mais on ne trouve quasiment aucune explication sur ce qu’il est. Déjà les cathares étaient très attachés à l’idée que Dieu est inconnu et étranger à notre monde. En outre, nul ne l’a connu sinon Christ qu’il a envoyé pour nous éveiller. Cela permet déjà d’invalider la divinité de Yahvé qui s’est donné à voir aux hommes à quelques occasions[1]. En effet, Christ nous dit clairement que « Tout m’a été livré par mon père, et personne ne sait qui est le Fils, sinon le Père ni qui est le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le dévoiler. » (Luc 10,22). Ce dernier point introduit une interrogation sur le fait de savoir si Paul n’aurait pas eu la révélation du Père par le Fils comme semble être dit dans la seconde lettre aux Corinthiens (12, 2-5) ?  La volonté de modestie et d’humilité de Paul rend cependant le texte ambigu.

Donc, comme un Socrate moderne, tout ce que nous savons sur Dieu… c’est que nous ne savons rien et que Yahvé n’est pas Dieu puisqu’il s’est fait connaître des hommes alors que Christ nous affirme que jamais Dieu ne s’est fait connaître directement des hommes.

Alors, comment définir Dieu ? On pourrait dire qu’il est indicible, car il représente ce qui dépasse notre imagination la plus débridée : le Bien dans sa forme la plus pure et la plus absolue, ce qui n’existe pas ailleurs qu’en Dieu. En outre, comment définir ce qui n’obéit à aucune représentation compréhensible pour nous ? Un principe n’a pas de forme, or Dieu est le principe du Bien ce qui double l’impossibilité de le représenter.

Faute de pouvoir définir Dieu, peut-être pouvons-nous définir le Bien ?

Et là il faut éviter le piège béant de définir le Bien par rapport à notre conception personnelle. Le Bien n’est pas ce qui nous semble bien, mais ce qui est un bien universel et sans la moindre exception. Cela rend l’exercice infiniment plus délicat, car tel bien ici peut être un mal ailleurs. Je peux m’offrir ce qui me fait plaisir, c’est donc un bien, mais pour le fabriquer et me le fournir combien de personnes ont-elles dû souffrir d’une dégradation de leur environnement, de conditions de travail et de vie déplorables, de conditions de transport polluantes et d’un différentiel de niveau de vie injuste ? Tout ce qui ne m’est pas essentiel à ma vie lèse forcément la vie que quelqu’un de plus mal loti. De façon métaphorique Christ le dit aux apôtres qu’il envoie évangéliser : « Il leur dit : Ne prenez rien pour le chemin, ni bâton, ni besace, ni argent, et n’ayez pas chacun deux tuniques. » (Luc 9, 3). En effet, pour le voyage que nous entreprenons — celui qui nous mènera au salut par la grâce de Dieu —, nous devons avancer sans quoi que ce soit qui puisse entraver notre cheminement.

Finalement, nous sommes assez peu avancés dans la compréhension de ce qu’est Dieu et le Bien. C’est tout simplement que cela ne nous est pas nécessaire pour aller vers lui. Il nous suffit d’avoir compris son message de Bienveillance et de le mettre en pratique au quotidien.

Satan, principe du Mal et le diable

Définir le principe du Mal est difficile, mais peut-être pas impossible.

Lui aussi est principiel, donc sans apparence propre. Par contre, sa nature maligne et son caractère de néant d’Être peuvent s’approcher un peu plus. Quand Dieu est stable dans le Bien, le Mal semble être plus fluctuant, car si le Bien n’a qu’une possibilité d’être Bien, c’est-à-dire le Bien absolu, il semble exister de multiples façons d’être le Mal. Le Mal peut même, à l’occasion, se donner une apparence de bien que l’on peut détecter comme je vous l’ai expliqué au chapitre précédent.

Si le Bien absolu nous semble impossible à définir, ces variantes de Mal le sont plus facilement. Un grand ami, Yves Maris, disait en souriant : « Le Mal, c’est ce qui fait mal. ». C’est déjà une définition intéressante. Si quoi que ce soit est ressenti comme du mal par qui que ce soit, c’est forcément du mal. Mais le Mal c’est aussi le néant d’Être. On trouve, notamment dans la Genèse une description qui semble correspondre : « Au commencement Élohim créa les cieux et la terre. La terre était déserte et vide. Il y avait des ténèbres au-dessus de l’Abîme et l’esprit d’Élohim planait au-dessus des eaux. » (Gen. 1, 1-2). Que nous apprend ce texte ?

L’esprit d’Élohim plane au-dessus de l’Abîme qui contient les eaux et donc au sein des ténèbres qui enveloppent tout cela. Ces ténèbres et cet Abîme sont distincts de la terre et lui sont même antérieurs. Élohim ne semble pas en être le maître et il y a de bonnes raisons de considérer que ces éléments sont représentatifs de l’absence d’Être. Sont-ils le Mal, également appelé Satan ? Nous n’en savons rien, mais Élohim semble se mouvoir au-dessus d’eux sans problème. Ils ne sont donc pas antagonistes. Ces ténèbres et cet Abîme sont une représentation très convenable de l’idée que l’on se fait du néant. On peut même se demander si les ténèbres, l’Abîme et Élohim (dont je rappelle qu’il désigne un pluriel) ne seraient pas les émanations de ce principe du Mal.

Difficile d’aller plus loin, mais nous avons néanmoins jeté quelques bases intéressantes.

La première ou petite perturbation

La cosmogonie cathare médiévale s’appuyait pour partie sur la cosmogonie judéo-chrétienne du premier siècle. Elle fait donc référence à un ange déchu venu tenter des anges bons afin de les faire tomber dans le péché. Vous en trouverez aisément le détail dans les ouvrages de Anne Brenon et Jean Duvernoy.

Ce qui pose problème à un esprit d’aujourd’hui, comme cela fut le cas d’un esprit philosophique du 13e siècle, aussi brillance que celui de Jean de Lugio, évêque cathare italien, c’est qu’il y a une incohérence majeure dans cette vision des choses.

Si les émanations divines sont aussi parfaites que le principe du Bien, elles n’ont pas connaissance du Mal et des défauts qu’il induit dans nos consciences dominées par lui. Donc, pas d’envie, de jalousie ou d’envie de domination chez ces anges parfaits dans le Bien.

Ce n’est donc pas le diable, Lucifer ange de Dieu, qui aurait développé l’envie de se doter d’un empyrée puissant et toute à sa dévotion. C’est le Mal qui aurait donc chargé une de ses émanations de réaliser son œuvre. Là les choses sont plus logiques et cohérentes. Le principe du Mal veut s’opposer au Bien, au moins dans les œuvres, puisqu’il ne peut le faire autrement en raison de l’imperméabilité de leurs espaces propres. Il charge le diable de réaliser une création apte à lui donner matière à orgueil. Et c’est que fait le diable. Mais cette création est menacée de disparaître rapidement, car elle ne dispose pas de la permanence que donne l’Être. Et c’est pour compenser ce problème que le diable va chercher une solution que nous étudierons le mois prochain.

Je vous rappelle que la cosmogonie n’est rien d’autre qu’une réflexion personnelle visant à imaginer quelque chose de cohérent et de logique à propos d’un élément invérifiable ; chacun est donc parfaitement libre d’imaginer la sienne.


[1] Abraham : Genèse 18, 1-2, David : Genèse 32, 31, Moïse : Exode 33, 11

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