Monothéisme et dualisme

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Monothéisme et dualisme[1]

La philosophie et la théologie cathares — même si ce terme peut sembler impropre s’agissant d’une spiritualité où Dieu est inconnaissable — font appel à des concepts extrêmement forts car ils ont fait l’objet d’études poussées jusqu’à leurs limites argumentaires, logiques et rationnelles.
Ces concepts sont nécessaires à la juste compréhension d’une spiritualité qui a toujours voulu que ses adeptes avancent les yeux grands ouverts afin que leur foi soit une volonté consciente et non un engagement aveugle.
Pour autant tous n’ont pas la formation générale ou plus simplement l’appétence pour de tels sujets. Il est donc nécessaire et utile de les expliquer correctement et complètement.

L’être en soi et les principes

Comme Socrate dans Phédon[2] de Platon ou comme Aristote dans Métaphysique[3], il convient de réfléchir sainement et sagement à ce que l’on pense quand on veut exprimer le plus haut niveau de manifestation d’un élément. Il s’agit donc à la fois de ce qui est premier, et de ce qui ne peut connaître quoi que ce soit d’antérieur ou de supérieur à lui. Ne dit-on pas : « Au principe de toutes choses… » ?
Qu’on l’appelle être en soi et pour soi ou principe, l’élément ainsi désigné est considéré par Platon, qui donne la parole à Socrate, comme ce qui est naturellement composé[4] et qui ne peut être décomposé — sous entendu en parties dont la réunion produirait le composé désigné — ou par Aristote, comme une cause la plus haute qui relève de ce qui est une nature par soi[5].

Ce qui ressort de cette étude c’est que le principe est donc invariable puisque de nature unique[6].

Les cathares médiévaux s’appuyaient clairement sur la philosophie d’Aristote — qui lui-même développe les théories socratiques — pour définir cette notion de principes[7]. Voici les concepts qu’on y trouve :
« … pourquoi certains êtres sont-ils corruptibles et d’autres non, s’il est vrai qu’ils sont formés des mêmes éléments ? […]… les principes ne sauraient être les mêmes.[8] ». L’analyse de la différence entre les éléments corruptibles et les éléments incorruptibles conduit nécessairement au constat de la différence fondamentale entre ces éléments.
De la même façon : « … ces principes seront-ils incorruptibles ou corruptibles ?[…]… tout ce qui périt revient aux éléments dont il est formé…[…]… comment les êtres corruptibles existeront-ils si leurs principes sont supprimés ? » la détermination d’un élément comme principe tient à son unicité indivisible.
Enfin : « Les contraires se ramènent à des principes : l’être et le non-être, l’un et le multiple.[9] » la séparation entre les principes s’étend à leurs causes et est intangible. Cet axiome est appelé principe de non-contradiction : « […] il est impossible que le même appartienne et n’appartienne pas en même temps à la même chose et du même point de vue.[10] »

Cette analyse n’est pas totalement spécifique aux cathares puisqu’on la retrouve dans les évangiles : « Ainsi tout bon arbre fait de beaux fruits, et l’arbre pourri fait de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits, ni un arbre pourri porter de beaux fruits.[11] »

Aristote nous dit également que vouloir avoir toutes les significations en même temps (dont nous venons de voir que c’était impossible), revient à n’en avoir aucune. C’est un élément qui permet de comprendre le néant de ce monde qui prétend être à la fois bien et mal alors qu’il s’agit de principes contraires et opposés.

Conclusion : Je laisse à tout un chacun le choix de s’adonner à la philosophie en reprenant ces ouvrages afin d’accéder à ces informations dans leur contexte. Pour celles et ceux que ce sujet ne passionne pas, je résumerai en disant qu’un principe ne peut accepter qu’une valeur et ne peut en aucune façon être dissocié en éléments qui le composeraient. Que de ce fait ses causes ne peuvent être liées qu’à lui et qu’il ne peut accepter des causes provenant de principes différents et a fortiori contraire. Enfin que ce qui émet l’hypothèse d’un étant qui disposerait de toutes les substances, et particulièrement de substances contraires, ne disposerait en fait d’aucune et serait un néant.

Application au Bien et au Mal

Le catharisme parle du principe du Bien et du principe du Mal préférentiellement à Dieu et diable. En effet, si l’anthropomorphisme a toujours cours car il rend les éléments transcendants plus compréhensibles du commun des mortels, il est trompeur car il laisse supposer à une forme définie de principes qui ne sauraient être réduits à cela.

Ce qui nous importe est de considérer le Bien et le Mal absolus comme indivisibles dans leur unité et comme opposés, ce qui ne veut pas dire égaux. La différence majeure qui fait du Bien le seul principe divin, est qu’il existe en positif — c’est-à-dire qu’il dispose de l’élément divin fondamental, l’Être — alors que le Mal n’existe qu’en négatif. Ce dernier est révélé lorsque la création divine émanant de toute éternité de son créateur, le principe divin, laisse transparaître le néant d’Être.

Pour simplifier ce concept je propose une image parabolique simple. Imaginons un boulanger qui veut fabriquer du pain. Il met dans une jatte tous les ingrédients nécessaires : farine, eau, sel et levure. Il remplit si bien le récipient (qui ne participe pas à la démonstration) que celui-ci est plein à ras bord, au point que rien ne puisse être ajouté sans le faire déborder. Il mélange alors les ingrédients afin d’en faire une pâte homogène et, quand le mélange est terminé, apparaît entre la boule de pâte et les bords du récipient un espace vide qui n’existait pas auparavant. C’est le néant de pâte !

Sans prétendre que ma démonstration soit indemne de critique, elle permet de comprendre deux choses. Le Mal est aussi éternel que le Bien et il n’a rien en lui du Bien ou de sa création.
On retrouve dans les rares écrits cathares disponibles cette idée du Mal nécessaire pour expliquer ce qui est perceptible en ce monde sans pouvoir être attribué au Bien, sauf à lui retirer ce qui le caractérise[12].
Le principe du Mal est logiquement éternel puisque la création divine dont il est l’image négative l’est aussi. Doit-on pour autant lui accorder le statut divin, c’est-à-dire les compétences et les qualités du principe du Bien ? Non bien évidemment puisque tout ce qui fait la qualité divine, l’Être en soi, est réservé au principe du Bien et à son émanation.

Le faux problème du dualisme

Le christianisme que nous connaissons aujourd’hui a ceci de commun avec le judaïsme et même l’Islam qu’il considère Dieu comme le seul créateur de l’univers. De fait il fallait trouver une explication à l’incohérence qui voulait qu’un Dieu parfait dans le Bien et inaccessible à quelque altération que ce soit, puisse dans le même temps créer des éléments corruptibles et tolérer le mal.
La réponse la plus couramment proposée, qui permet d’accepter à la fois un tel paradoxe et d’exonérer Dieu de toute responsabilité, est d’en faire porter la responsabilité à l’homme. Ainsi le système théologique donnait l’impression d’une cohérence, qui pourtant fut largement remise en cause au cours de l’histoire du christianisme. À partir du Ve siècle, devenu seul courant chrétien autorisé, il élimina les critiques en faisant subir à ses opposants le même martyre dont il avait été victime durant les siècles précédents.

Pour les chrétiens issu du courant paulinien, qui refusaient cette conception cosmologique, la seule réponse possible, qui n’entachait ni Dieu ni sa création — logiquement de même substance —, était d’admettre l’existence d’une autre entité entièrement vouée au mal. Mais ils n’acceptèrent jamais de considérer cette entité à l’égal de Dieu, ce qui exclut de fait les accusations de dithéisme, voire de manichéisme qui leur collèrent si longtemps à la peau. Encore aujourd’hui, que ce soit du côté des historiens ou des chercheurs en religion, ce monothéisme est déclaré dualiste afin de le différencier du monothéisme judéo-chrétien.
Pourtant le catharisme, qui est dans la même lignée théologique, n’est pas dualiste, ou plutôt devrais-je dire, il n’est pas plus dualiste que le judéo-christianisme, c’est-à-dire les christianismes mêlant judaïsme — via les éléments constitutifs de la Torah regroupés dans l’Ancien Testament — et le message christique regroupé pour partie dans le Nouveau Testament.

En effet, l’apparent dualisme du catharisme qui sépare dès l’origine le Bien et le Mal pour finalement en arriver à l’anéantissement du Mal, ne l’est pas plus que celui du judéo-christianisme qui permet au Mal de dominer l’humanité au point que la plus grande partie des hommes sont voués à l’enfer si l’on en croit les critères assurant le salut en cette vie terrestre. Certes, à la fin des temps le Mal sera vaincu mais rien ne dit que les damnés seront sauvés, bien au contraire.
Le catharisme pourrait même être considéré comme moins dualiste puisqu’il considère qu’à la fin des temps tous les esprits prisonniers rejoindront la création divine — réalisant ainsi une unité retrouvée —, ce qui n’est pas le cas des créatures du Dieu judéo-chrétien qui maintient l’exil infernal de façon éternelle semble-t-il.

En réalité, la différence porte davantage sur l’attribution ou non d’une capacité de création pure[13] au Mal et c’est en fait cela qui différencie les cathares dits monarchiens qui ne reconnaissent qu’à Dieu un tel pouvoir quand les cathares dits dyarchiens l’autorisent aussi au Mal.
Cette compétence, apparemment divine par essence, fut l’objet de longues controverses et d’ailleurs un évêque cathare du XIIIe siècle, Jean de Lugio, en proposa une explication logique très convaincante[14]. En outre, de nos jours, l’homme a déjà réussi à très petite échelle des expériences qui approchent de près cette capacité. Voilà qui réduit d’autant le caractère « divin » de cette compétence de démiurge.


[1] Étude figurant dans son intégralité dans Catharisme d’aujourd’hui de Éric Delmas, disponible dans la bibliothèque du site : www.catharisme.eu

[2] Phédon, Platon. Cet ouvrage montre Socrate, au seuil de sa propre mort, discutant de la nature et de la destinée de l’âme avec ses amis et disciples.

[3] Métaphysique, Aristote. Cet ouvrage rassemble des textes d’origines diverses mais ayant une convergence thématique. Nous nous sommes particulièrement intéressés aux parties traitant de l’étude de l’Être ainsi qu’à celles traitant des principes et des causes.

[4] Phédon, op. cit., Chapitre : Les objets des sens et les objets de la pensée. Ne pas confondre, naturellement composé, c’est-à-dire réalisé directement de ce qui a été composé, c’est-à-dire qui peut donc être décomposé.

[5] Métaphysique, op. cit. Livre Γ : La science de l’être, en tant qu’être.

[6] « Ce qu’est chacune de ces choses, l’unicité en soi et par soi de son être, cela garde-t-il toujours identiquement les mêmes rapports et admet-il jamais, nulle part, d’aucune façon, aucune altération ? — Cela, c’est forcé, Socrate, garde identiquement les mêmes rapports ! dit Cébès. » Platon, Phédon.

[7] Aristote, Métaphysique (éditions Flammarion 2008). Il explique que les principes relèvent de la science de l’être, en tant qu’être (ontologie) et qu’ils ne peuvent être principes uniques de choses qui seraient contradictoires entre elles (Livre Γ). Il établit donc que des choses contradictoires doivent avoir des principes contradictoires eux aussi (Livre Δ) et que rien ne peut précéder un principe.

[8] Métaphysique, Livre B

[9] Métaphysique, Livre Γ

[10] Ibid.

[11] Matthieu (VII, 17 – 18). La Bible. Nouveau Testament, collection Bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard NRF 1971.

[12] Jean de Lugio, Le Livre des deux Principes dans Écritures cathares, René Nelli aux éditions du Rocher 1995.

[13] J’emploie ce vocable qui désigne la production d’une émanation consubstantielle par différentiation avec l’acception courante du terme création qui désigna la fabrication ex nihilo ou à partir d’un substrat, comme on le voit dans les deux premiers chapitre de la Genèse.

[14] Jean de Lugio, Le Livre des deux Principes, op. cit.

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