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Cosmogonie cathare – 2

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Cosmogonie cathare – 2

Prêche publié du 13 mars 2022, par Guilhem de Carcassonne

Tentative d’explication cosmogonique moderne

La seconde ou grande perturbation

Le but de cette approche cosmogonique est d’expliquer comment — sans que Dieu ne soit impliqué —, l’homme est à la fois présent dans un univers clairement malin et imparfait, ce qui inclut également le corps humain et à la fois convaincu d’être étranger au Mal et issu du Bien dans la part intime de son être.

Pour cela, elle s’appuie sur des textes variés qu’elle lit et interprète à la lumière des connaissances de son époque. C’est pourquoi la présentation médiévale doit être amendée en accord avec les connaissances modernes, sans que cela ne nécessite la moindre atténuation de la vision cathare ni même des visions pagano-chrétiennes antérieures.

Après que le démiurge — émanation du principe du Mal —, se soit vu confier la charge d’établir une création à la gloire de son principe, il va devoir agir contre la nature de ce néant d’Être qui s’oppose à la stabilisation de tout ce qui découle du Mal. Pour éviter à cette création basée sur le « rien », il va utiliser le subterfuge d’intégration de force d’une part de l’émanation divine dotée, elle, de l’Être.

Pour rendre plus intelligible cette méthode, j’utilise habituellement une forme de parabole : imaginons qu’un individu veuille construire un château de sable, mais qu’il ne dispose que de sable parfaitement sec. Avant même d’avoir dépassé la base de l’édifice, celui-ci se désagrègera, car les grains de sable, parfaitement dissociés les uns des autres, ne resteront pas en place. Si le constructeur prend de l’eau dans la mer voisine, il pourra donner au sable la cohésion indispensable à la réussite de son projet.

Il existe plusieurs présentations cosmogoniques pour expliquer à la fois la chute des âmes spirituelles dans les corps mondains, et pour comprendre l’apparente apathie divine.

Dans l’esprit des auteurs et des cathares médiévaux, la seconde perturbation fut imaginée, selon les cas, comme antérieure concomitante ou postérieure à la première. En se référant à la Genèse, ils furent aussi amenés à imaginer que les deux créations qui y sont relatées de façon très différente se sont déroulées dans l’espace spirituel divin pour la première (Gen. 1, 26), et dans l’espace mondain pour la seconde (Gen. 2, 7).

L’argument le plus courant est que Lucifer-Satan attira les esprits-saints par la ruse en leur faisant croire qu’il pourrait leur donner ce que Dieu ne pouvait pas leur promettre.

On trouve cela dans le texte qui contient en première partie la prière des croyants (Père saint), suivi d’un anathème envers les Juifs, lié au rejet des chrétiens juifs hors des synagogues après la chute de Jérusalem en 70. Voici la partie du texte qui nous intéresse :

[…] « quand Lucifer les en a tirés sous le prétexte trompeur que Dieu ne leur a permis que le bien, et que le diable, parce qu’il était très faux, leur permettrait le bien et le mal, et dit qu’il leur donnerait des femmes qu’ils aimeraient beaucoup, qui leur donnerait le commandement des uns sur les autres, et qu’il y en aurait qui seraient Rois, Comtes ou Empereurs, et qu’avec un oiseau ils pourraient en prendre un autre et avec une bête et une autre bête. Tous ceux qui lui seraient soumis descendraient en bas et auraient le pouvoir de faire le mal et le bien comme Dieu en haut ; il leur valait beaucoup mieux (disait le diable) être en bas où ils pourraient faire le mal et le bien, qu’en haut où Dieu ne leur permettait que le bien. Et alors ils montèrent sur un ciel de verre et autant s’y élevèrent, autant tombèrent et périrent ; et Dieu descendit du ciel avec 12 apôtres, et il s’adombra en Sainte-Marie. »

On le voit, ce qui ressort c’est la capacité du choix et l’octroi d’un pouvoir sur les hommes et les animaux. Dans un monde où le croit disposer du libre arbitre et où le pouvoir mène le monde, il n’y a rien d’étonnant que les auteurs aient choisi ces thèmes à même d’attirer l’intérêt des auditeurs.

Moneta de Crémone, polémiste catholique, rapporte que certains cathares disaient que le diable s’était transfiguré en ange de lumière pour mieux tromper les anges du bon principe.

Dans un des interrogatoires devant Jacques Fournier et l’inquisiteur de Pamiers, il est précisé que le diable resta bloqué trente-deux ans à la porte du paradis avant que le portier attendri le laisse entrer. De même, il précise que Dieu voyant l’« hémorragie » d’anges déchus posa son pied sur le trou du plafond de verre. À ceux qui étaient déjà tombés, il dit : « Allez maintenant, pour le moment ! ». Le gendre de Peire Autier précisa que c’est Dieu lui-même qui fit tomber les anges corrompus dans le trou.

Que dire de cette présentation cosmogonique ? Bien entendu, il faut dépasser le caractère puéril de certaines narrations, mais elles nous donnent cependant des éléments d’appréciation.

Les cathares considèrent que les esprits-saints — émanations divines —, ont été arrachés contre leur gré de leur séjour spirituel pour être intégrés de force dans la matière créée (ou manipulée pour les monarchiens) par le démiurge malin. Qu’il s’agisse de ruse ou de violence, cette chute est donc une agression. Alors, pourquoi Dieu ne fait-il rien pour la contrer ? La réponse tient à la nature du principe du Bien. Il n’a pas de Mal à opposer au Mal, mais surtout il maîtrise l’Être et sait donc que l’éternité ramènera la situation chaotique actuelle à son état antérieur. Cela est rappelé dans la citation : « Si le Mal est vainqueur dans le temps, le Bien est vainqueur dans l’éternité. » L’idée phare est que l’univers est une création du démiurge malin, appelé satan[1] ou diable, mais qu’elle ne peut se maintenir sans intégrer une part de l’Être qui est l’apanage du Bien. L’enfermement des esprits-saints permet donc d’assurer une relative pérennité de cette création imparfaite, même si la nature du Mal le pousse à néantiser cette création en ne pouvant pas s’opposer à la fuite régulière des esprits-saints qui retournent au Père quand les conditions de leur salut sont réunies.

Cela suppose que les êtres humains existaient déjà avant l’infusion des esprits-saints, ce qui ne s’oppose pas aux connaissances scientifiques sur l’origine de l’homme. Par contre, ce moment où l’animal humain se voit doté d’un esprit-saint spirituel pourrait correspondre à l’instant où les Homo sapiens et Homo neanderthalensis ont découvert la spiritualité, comme je l’explique dans un document que j’ai publié voici quelque temps[2].

Le mélange entre corps humain d’origine maligne et esprit-saint spirituel ne peut créer d’osmose ou de fusion, mais un mélange instable qui se dissocie dès que la part spirituelle s’éveille à la connaissance de son état en entame son cheminement vers le salut.

Il y a une question majeure que n’ont pas résolue les cathares médiévaux que nous ne pouvons pas éviter : comment est organisé l’équilibre entre le nombre d’esprits-saints tombés dans la matière et le nombre de corps humains disponibles ?

En effet, il existe trois théories religieuses à ce sujet. La théorie traducianiste considère que l’âme se reproduit comme le corps humain et que l’enfant hérite ainsi d’une âme transmise par ses parents ou plutôt par son père, car selon l’Ancient Testament, Dieu n’a insufflé l’esprit que dans Adam. La théorie créationniste qui s’est développée dans le judéo-christianisme considère que Dieu dote chaque enfant conçu d’une âme qu’il crée pour lui. C’est la raison de l’opposition à l’avortement puisque l’âme apparaît avec les deux premières cellules qui fusionnent. La théorie cathare est celle que j’appelle de l’incarnation globale. Chaque part spirituelle tombée fut introduite dans une prison charnelle et ce nombre ne peut varier que par la fuite de certains esprits-saints qui finissent par retourner au Père, comme cela sera le cas de tous.

Le défaut de la cuirasse de cette théorie est que le nombre d’humains sur terre évolue sans cesse, globalement par augmentation, mais ponctuellement par diminution. De là nous ne pouvons envisager que deux cas : soit tous les humains ne renferment pas un esprit-saint, ce qui pourrait expliquer la méchanceté viscérale de certains, soit la terre n’est pas la seule planète habitée d’une vie intelligente constituée d’un mélange entre part mondaine et part spirituelle. Personnellement, c’est cette dernière hypothèse qui me convient le mieux.

Les esprits saints particuliers

Les cathares médiévaux avaient développé dans leur cosmogonie une attention particulière pour trois cas particuliers : Jésus, Marie et Jean le disciple. Je vais vous les présenter succinctement et y ajouterai un quatrième cas plus personnel. En effet, ils considéraient que l’Esprit unique était la seule émanation divine, ils voyaient cependant que pouvait s’en dégager ponctuellement une parcelle qui assurait une fonction spécifique. De façon surprenante ils n’avaient pas développé l’étude du Saint-Esprit paraclet qui est pourtant essentiel dans le soutien aux esprits saints tombés dans la matière dans l’objectif de leur salut.

Jésus

Le point fondamental qui est commun à toutes les approches cathares et bogomiles au Moyen Âge est que Jésus ne s’est pas incarné, mais qu’il est passé à travers Marie sans rien lui prendre de sa nature humaine. C’est ce que les cathares nommaient l’adombrement.

Les interrogatoires de l’Inquisition de Pamiers, dirigés par l’évêque catholique Jacques Fournier — futur pape en Avignon sous le nom de Benoît XII —, mettent en avant une version très riche et imagée de la façon dont Jésus fut choisi pour porter la parole divine aux humains. Permettez-moi de vous en donner un résumé.

Arnaud Sicre d’Ax explique que, voyant son royaume se vider des parts spirituelles qui étaient tombées par le « trou » fait dans le dernier ciel par le diable, Dieu décida d’envoyer un messager. À cette fin, il écrivit pendant quarante ans un livre qui contenait tout ce que cet envoyé devrait subir pour accomplir sa mission. Il y précisait que la récompense de celui qui accepterait la mission serait d’être appelé Fils de Dieu.

Les esprits-saints, demeurés auprès de lui, lurent le livre dans l’espoir de pouvoir accomplir la mission. Ils furent tellement effrayés qu’aucun d’entre eux ne se proposa pour la mission. Sur l’insistance du Père, un des esprits, nommé Jean se proposa et alla lire le livre. À peine eut-il lu quatre ou cinq pages qu’il s’évanouit pendant trois jours et trois nuits. À son réveil il pleura abondamment, mais pour respecter sa parole, il accepta la mission. Il descendit du ciel et apparut dans la crèche à Bethléem aux côtés de Marie dont la grossesse fut un artifice et qui n’a jamais accouché de lui. (Déposition d’Arnaud Sicre d’Ax, Registre d’Inquisition de Jacques Fournier, tome 3, pp. 770-771).

Au-delà de la naïveté de ce récit, il faut en tirer quelques informations.

Jésus n’est pas le véritable nom de celui qui est l’envoyé de Dieu. Cela permet de comprendre que les chrétiens, depuis les origines, changent de patronyme lors de leur baptême (Consolation pour les cathares).

Une partie des esprits-saints demeurés fermes auprès de Dieu peut se voir assigner une mission sans remettre en cause le caractère uniforme de l’Esprit unique.

Le terme Fils de Dieu ne désigne pas une filiation, comme nous l’imaginons sur terre, mais une récompense pour une importante mission.

Celui qui accepte la mission est d’abord victime d’un « coma » de trois jours et trois nuits que les cathares ont peut-être voulu mettre en parallèle du jeûne cathare absolu, l’endura[3], que suit le nouveau consolé pendant la même durée dès la fin de sa Consolation.

Enfin, Jésus n’est pas né de la vierge Marie, dont la grossesse fut feinte à son insu, mais il est apparu sous la forme d’un enfant à ses côtés lui donnant à croire qu’elle l’avait enfanté. Il n’a donc jamais revêtu un corps humain et est resté un pur esprit.

Pour ma part, ce récit est à mon avis une façon de tenter de donner du sens à la légende de Jésus dont nous savons qu’elle fut construite tardivement et dont plusieurs éléments furent forgés afin de remplacer le culte de Mithra qui restait très ancré dans la population romaine des premiers siècles. L’absence de preuve de l’existence d’un homme nommé Jésus en dehors du cercle chrétien, la naïve interpolation d’un texte de Flavius Josèphe pour faire croire à son existence, le refus de Paul de se rendre auprès des disciples du premier siècle après son baptême et les nombreuses incohérences retrouvées dans les textes néotestamentaires, me conduisent à considérer que Jésus est soit une personne qui s’est présentée ou qui fut présentée comme l’envoyé de Dieu (à la façon de Muhammad, Moïse, etc.), soit un mythe construit a posteriori pour donner du corps à la prédication chrétienne. Mais je vous en parlerai sans doute une autre fois.

Marie, mère de Jésus

Selon certains cathares, la vierge Marie aurait été en fait un esprit-saint envoyé avec Jésus et chargé de lui donner le moyen de sa mission. Cela permettrait de justifier l’épisode de la grossesse et de la naissance, mais cela est difficile à faire coïncider avec l’épisode des noces de Cana où elle est rudoyée par Jésus quand elle lui demande d’agir et de risquer de se révéler.

Jean le disciple

Jean le disciple préféré aurait été lui aussi envoyé pour soutenir Jésus. Cette lecture cathare peut s’expliquer à mon avis par le contenu de l’évangile attribué à ce disciple, mais dont certains chercheurs pensent qu’il est en fait d’Apollos d’Alexandrie, qui est clairement opposé à la tradition juive.

Les anges gardiens

Permettez-moi de conclure en proposant une hypothèse que les cathares n’ont jamais émise.

Quand je pense à ceux qui ont quitté ce monde et dont nous sommes fondés à croire qu’ils ont été en mesure de bénéficier du salut par la grâce divine, j’imagine que leur expérience en ce monde pourrait justifier qu’ils soient envoyés auprès de ceux d’entre nous qui cheminent à leur tour sur la voie de justice et de vérité. Leur rôle serait alors de nous inspirer pour nous aider dans ce dur cheminement qui est de plus en plus difficile au fur et à mesure que nous avançons.

[1] On distingue le principe du Mal appelé Satan de son émanation maline appelée diable ou satan. Il est aussi désigné sous le nom de Lucifer lorsqu’il agit dans l’empyrée divin.

[2] https://www.catharisme.eu/cath-auj/2-2-cm-cm/cosmologie-du-melange/

[3] L’endura est un jeûne absolu de tout aliment et de tout liquide, d’une durée de trois jours et trois nuits (soit 72 heures minimum).

Cosmologie cathare – 1

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Cosmogonie cathare

Prêche publié du 13 février 2022, par Guilhem de Carcassonne

Au Moyen Âge, les cathares ne disposaient pas des connaissances scientifiques et des hypothèses que l’astronomie nous offre aujourd’hui. Ils se basaient donc sur les éléments à leur disposition, composés pour l’essentiel de textes religieux juifs de la Torah. Sur cette base assez ténue, ils avaient essayé de calquer les éléments que leur conception doctrinale leur faisait valider. Mais aujourd’hui, nous pouvons essayer d’aller plus loin dans notre compréhension et proposer des hypothèses plus avancées en utilisant nous aussi les apports de la science et parfois même ceux de ses failles.

La cosmologie, la cosmogonie et les cathares

Le cosmos est l’espace hypothétique occupé par l’Univers — c’est-à-dire l’espace naturel contenant notre univers observable — et tout ce que nous ne pouvons pas observer, mais que nous supputons par raisonnement logique. En effet, depuis que nous observons notre univers nous avons remarqué que sa « naissance » s’est appuyée sur des phénomènes physiques qui devaient logiquement exister avant lui. Comment expliquer l’apparition de ces phénomènes sans imaginer qu’ils se sont créés et développés dans un espace plus grand ? L’autre raison est que notre univers est en expansion. Or, pour se dilater, notre univers a besoin d’un « contenant » plus grand que lui qui lui donne la place de sa dilatation.

La cosmologie est une science visant à étudier le cosmos et les corps qui s’y trouvent, y compris leur formation et origine. D’un point de vue étymologique, elle constitue un discours sur l’« ornement » (cosmos) céleste. Ce terme est donc généralement réservé à l’approche scientifique et athée du sujet.

La cosmogonie est une approche théorique expliquant la formation de l’Univers et des corps célestes le constituant. La séparation des termes est déjà une forme de discrimination entre une science, c’est-à-dire quelque chose de forcément fiable et impartial et une théorie, c’est-à-dire quelque chose de discutable donc d’imprécis.

La plupart des religions sont régulièrement en conflit avec la science, car elles essaient de faire coïncider leurs textes de référence sur la cosmogonie et les éléments factuels que propose la science. Or, cela s’avère difficile, voire impossible. Le cathare se distingue une fois de plus, car sa cosmogonie ne prétend pas proposer une vérité, mais simplement des hypothèses qui essaient d’être cohérentes et logiques. Cela fait que la, ou plutôt les, cosmogonies cathares ne sont jamais en porte-à-faux avec la science et qu’il leur arrive même de proposer des réponses à des situations que la science ne parvient pas à expliquer.

La grande et la petite perturbation

Quand la Torah juive, reprise dans l’Ancien Testament validé par l’Église catholique, imaginait un Dieu créateur de l’Univers et des êtres le peuplant, tout en faisant porter sur l’homme la responsabilité de l’imperfection de cette création, les cathares proposaient une lecture nettement différente.

L’ange, premier-né de la création divine, porteur de lumière (Lucifer), était accusé d’avoir préféré le Mal au Bien et d’avoir voulu égaler Dieu dans sa puissance, ce qui l’avait amené à le trahir.

Pour les cathares cela posait problème. En effet, ainsi que l’explique clairement Jean de Lugio, comment imaginer qu’une créature divine, forcément parfaite dans le Bien comme son créateur comme l’impose la philosophie des Principes d’Aristote, forcément ignorante du Mal, lequel est totalement absent de la sphère divine, aurait-elle pu préférer le Mal qu’elle ne connaissait pas au Bien qui constituait la totalité de son univers ?

Le libre arbitre des hommes est également rejeté puisqu’il suppose une relative imperfection de Dieu et de sa création qui est en totale contradiction avec la perfection absolue de Dieu. Donc, les cathares considéraient que Satan, Lucifer ou le diable, selon les façons de le désigner, était une créature du Mal, lui-même appelé Satan. Cet ange mauvais aurait créé un monde mauvais afin, soit de tenter d’égaler la création spirituelle de Dieu, soit de lui nuire. Mais cette création, contrairement à celle de Dieu, ne disposant pas de l’Être — état de permanence absolue transmise de Dieu à sa création par émanation —, était soumise à la corruption temporelle. C’est pour tenter de l’empêcher, ou tout au moins, de la retarder le plus possible que Lucifer eut l’idée de dérober une partie des esprits saints composant l’empyrée spirituel divine. En effet, ces esprits saints — formant un tout que nous appelons l’Esprit —, sont parfaits dans le Bien et éternel comme leur créateur dont ils partagent la substance.

Ce « rapt » réalisé par le diable fut suivi d’un mélange entre la part mondaine, constituée d’un corps matériel et d’une âme matérielle, et la part spirituelle, appelée âme spirituelle quand elle se trouve auprès de Dieu et esprit ou esprit saint quand elle est prisonnière dans le monde du Mal. La part de l’Esprit demeuré auprès de Dieu était considérée par les cathares comme le « corps » spirituel auprès duquel les esprits saints aspiraient à revenir, réalisant ainsi le mariage mystique.

L’organisation du Mal et l’apparition de Lucifer étaient nommées la première ou petite perturbation, alors que la chute des âmes spirituelles dans le monde du Mal était appelée la seconde ou grande perturbation.

Cette vision permettait d’expliquer les textes de référence universels, comme la Genèse qui fait état de deux créations distinctes de l’homme par Iahvé.

Tentative d’explication cosmogonique moderne

L’univers est la création du Mal

« Ainsi tout bon arbre fait de beaux fruits, et l’arbre pourri fait de mauvais fruits. » (Matth. 7, 17). Cette affirmation vise à illustrer le concept des principes que l’on trouve largement expliqué dans La métaphysiqued’Aristote. Ce concept pose comme incontournable le fait que tout se rattache à des principes qui sont uniques et ne peuvent produire que des conséquences elles aussi uniques. Ainsi, le principe du Bien ne peut produire que du bien et le principe du Mal ne peut produire que du mal. Tout composé peut et doit donc être rapporté aux principes dont émane chacune des parties qui le composent.

L’existence du Mal oblige donc à considérer l’existence d’un principe du Mal, ce qui ne veut pas dire que ce principe est l’égal du principe du Bien. En effet, si le Bien est éternel, le Mal l’est forcément aussi, mais le Bien dispose de par sa nature de la capacité à laisser émaner un Bien éternel, alors que le Mal n’a pas cette compétence, car il est dépourvu d’Être, ou plus précisément il est un néant d’Être. Ne pouvant laisser émaner du Mal, il doit le créer provoquant de ce fait l’apparition d’un phénomène corruptif que l’on appelle le temps. Or le temps, s’il signe l’apparition des choses il leur impose également une fin. Il en résulte que le Mal produit une création imparfaite, puisqu’émanant d’une absence d’Être et corruptible, puisque créée dans le temps.

Cette lecture est acceptable à notre époque, comme elle l’était au Moyen Âge, puisqu’il est facile de constater à la fois l’imperfection et la corruptibilité du monde où nous vivons. La problématique principale, qui était insupportable aux esprits catholiques, est l’idée que le diable ait pouvoir de création. Jean de Lugio l’expliquait fort bien dans son Livre des deux principes que vous pouvez retrouver dans l’ouvrage de René Nelli : Écritures cathares.

En fait, ce qui définit Dieu, c’est-à-dire le principe du bien n’est pas la faculté créatrice, mais la capacité à laisser émaner de l’Être, sorte de consubstantialité à la fois éternelle et incorruptible.

Dieu ou le principe du Bien

Les cathares appellent Dieu, le principe du Bien, mais on ne trouve quasiment aucune explication sur ce qu’il est. Déjà les cathares étaient très attachés à l’idée que Dieu est inconnu et étranger à notre monde. En outre, nul ne l’a connu sinon Christ qu’il a envoyé pour nous éveiller. Cela permet déjà d’invalider la divinité de Yahvé qui s’est donné à voir aux hommes à quelques occasions[1]. En effet, Christ nous dit clairement que « Tout m’a été livré par mon père, et personne ne sait qui est le Fils, sinon le Père ni qui est le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le dévoiler. » (Luc 10,22). Ce dernier point introduit une interrogation sur le fait de savoir si Paul n’aurait pas eu la révélation du Père par le Fils comme semble être dit dans la seconde lettre aux Corinthiens (12, 2-5) ?  La volonté de modestie et d’humilité de Paul rend cependant le texte ambigu.

Donc, comme un Socrate moderne, tout ce que nous savons sur Dieu… c’est que nous ne savons rien et que Yahvé n’est pas Dieu puisqu’il s’est fait connaître des hommes alors que Christ nous affirme que jamais Dieu ne s’est fait connaître directement des hommes.

Alors, comment définir Dieu ? On pourrait dire qu’il est indicible, car il représente ce qui dépasse notre imagination la plus débridée : le Bien dans sa forme la plus pure et la plus absolue, ce qui n’existe pas ailleurs qu’en Dieu. En outre, comment définir ce qui n’obéit à aucune représentation compréhensible pour nous ? Un principe n’a pas de forme, or Dieu est le principe du Bien ce qui double l’impossibilité de le représenter.

Faute de pouvoir définir Dieu, peut-être pouvons-nous définir le Bien ?

Et là il faut éviter le piège béant de définir le Bien par rapport à notre conception personnelle. Le Bien n’est pas ce qui nous semble bien, mais ce qui est un bien universel et sans la moindre exception. Cela rend l’exercice infiniment plus délicat, car tel bien ici peut être un mal ailleurs. Je peux m’offrir ce qui me fait plaisir, c’est donc un bien, mais pour le fabriquer et me le fournir combien de personnes ont-elles dû souffrir d’une dégradation de leur environnement, de conditions de travail et de vie déplorables, de conditions de transport polluantes et d’un différentiel de niveau de vie injuste ? Tout ce qui ne m’est pas essentiel à ma vie lèse forcément la vie que quelqu’un de plus mal loti. De façon métaphorique Christ le dit aux apôtres qu’il envoie évangéliser : « Il leur dit : Ne prenez rien pour le chemin, ni bâton, ni besace, ni argent, et n’ayez pas chacun deux tuniques. » (Luc 9, 3). En effet, pour le voyage que nous entreprenons — celui qui nous mènera au salut par la grâce de Dieu —, nous devons avancer sans quoi que ce soit qui puisse entraver notre cheminement.

Finalement, nous sommes assez peu avancés dans la compréhension de ce qu’est Dieu et le Bien. C’est tout simplement que cela ne nous est pas nécessaire pour aller vers lui. Il nous suffit d’avoir compris son message de Bienveillance et de le mettre en pratique au quotidien.

Satan, principe du Mal et le diable

Définir le principe du Mal est difficile, mais peut-être pas impossible.

Lui aussi est principiel, donc sans apparence propre. Par contre, sa nature maligne et son caractère de néant d’Être peuvent s’approcher un peu plus. Quand Dieu est stable dans le Bien, le Mal semble être plus fluctuant, car si le Bien n’a qu’une possibilité d’être Bien, c’est-à-dire le Bien absolu, il semble exister de multiples façons d’être le Mal. Le Mal peut même, à l’occasion, se donner une apparence de bien que l’on peut détecter comme je vous l’ai expliqué au chapitre précédent.

Si le Bien absolu nous semble impossible à définir, ces variantes de Mal le sont plus facilement. Un grand ami, Yves Maris, disait en souriant : « Le Mal, c’est ce qui fait mal. ». C’est déjà une définition intéressante. Si quoi que ce soit est ressenti comme du mal par qui que ce soit, c’est forcément du mal. Mais le Mal c’est aussi le néant d’Être. On trouve, notamment dans la Genèse une description qui semble correspondre : « Au commencement Élohim créa les cieux et la terre. La terre était déserte et vide. Il y avait des ténèbres au-dessus de l’Abîme et l’esprit d’Élohim planait au-dessus des eaux. » (Gen. 1, 1-2). Que nous apprend ce texte ?

L’esprit d’Élohim plane au-dessus de l’Abîme qui contient les eaux et donc au sein des ténèbres qui enveloppent tout cela. Ces ténèbres et cet Abîme sont distincts de la terre et lui sont même antérieurs. Élohim ne semble pas en être le maître et il y a de bonnes raisons de considérer que ces éléments sont représentatifs de l’absence d’Être. Sont-ils le Mal, également appelé Satan ? Nous n’en savons rien, mais Élohim semble se mouvoir au-dessus d’eux sans problème. Ils ne sont donc pas antagonistes. Ces ténèbres et cet Abîme sont une représentation très convenable de l’idée que l’on se fait du néant. On peut même se demander si les ténèbres, l’Abîme et Élohim (dont je rappelle qu’il désigne un pluriel) ne seraient pas les émanations de ce principe du Mal.

Difficile d’aller plus loin, mais nous avons néanmoins jeté quelques bases intéressantes.

La première ou petite perturbation

La cosmogonie cathare médiévale s’appuyait pour partie sur la cosmogonie judéo-chrétienne du premier siècle. Elle fait donc référence à un ange déchu venu tenter des anges bons afin de les faire tomber dans le péché. Vous en trouverez aisément le détail dans les ouvrages de Anne Brenon et Jean Duvernoy.

Ce qui pose problème à un esprit d’aujourd’hui, comme cela fut le cas d’un esprit philosophique du 13e siècle, aussi brillance que celui de Jean de Lugio, évêque cathare italien, c’est qu’il y a une incohérence majeure dans cette vision des choses.

Si les émanations divines sont aussi parfaites que le principe du Bien, elles n’ont pas connaissance du Mal et des défauts qu’il induit dans nos consciences dominées par lui. Donc, pas d’envie, de jalousie ou d’envie de domination chez ces anges parfaits dans le Bien.

Ce n’est donc pas le diable, Lucifer ange de Dieu, qui aurait développé l’envie de se doter d’un empyrée puissant et toute à sa dévotion. C’est le Mal qui aurait donc chargé une de ses émanations de réaliser son œuvre. Là les choses sont plus logiques et cohérentes. Le principe du Mal veut s’opposer au Bien, au moins dans les œuvres, puisqu’il ne peut le faire autrement en raison de l’imperméabilité de leurs espaces propres. Il charge le diable de réaliser une création apte à lui donner matière à orgueil. Et c’est que fait le diable. Mais cette création est menacée de disparaître rapidement, car elle ne dispose pas de la permanence que donne l’Être. Et c’est pour compenser ce problème que le diable va chercher une solution que nous étudierons le mois prochain.

Je vous rappelle que la cosmogonie n’est rien d’autre qu’une réflexion personnelle visant à imaginer quelque chose de cohérent et de logique à propos d’un élément invérifiable ; chacun est donc parfaitement libre d’imaginer la sienne.


[1] Abraham : Genèse 18, 1-2, David : Genèse 32, 31, Moïse : Exode 33, 11

Ascèse et simplicité (2)

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Ascèse et simplicité (2)

Prêche du 09 janvier 2022 par Guilhem de Carcassonne

Si la rigueur morale impressionne, la rigueur pratique peut parfois effrayer.

En effet, vue de l’extérieur, elle semble s’apparenter à une pulsion suicidaire. Cette conception tient à une double méconnaissance : la capacité du corps humain à supporter des privations sans en souffrir et les abus dont nous sommes devenus coutumiers à l’aune du dérèglement entre les besoins et les apports liés à la sédentarisation et à la mécanisation.

L’ascèse comportementale, une morale pratique

Si j’en crois la définition du Petit Robert, le terme « morale » peut très bien s’adapter à une action pratique. En effet, elle stipule : « Science du bien et du mal : théorie de l’action humaine en tant qu’elle est soumise au devoir et a pour but le bien. »

D’un point de vue strictement littéraire et encyclopédique, il s’agit d’une technique de discipline du corps en vue d’une libération spirituelle. Les cathares avaient développé ce concept.

Si le terme « morale » est souvent employé dans un sens rigoriste, la mise en pratique (praxis) doit être vue comme un apprentissage conduisant à des actions qui demandent un peu de rigueur, mais dont l’apprentissage a largement amoindri la sévérité apparente.

La pratique ascétique

Elle est directement liée aux deux fondamentaux : la non-violence et l’humilité.

Comme l’ascèse morale, elle vise à préparer notre corps à se retirer du monde qui le domine habituellement. Cela touche aussi bien à l’aspect physique qu’à l’entretien du corps, sans oublier nos relations physiques aux autres.

L’habillement

La spécificité de l’habillement cathare repose sur deux points : les matériaux et les couleurs.

Concernant les matériaux, l’usage médiéval touchait aux produits animaux (peaux, soies, laine, poils, etc.) et aux produits d’origine agricole (lin, chanvre) pour les tissus et à la nacre, l’os voire au bois pour les moyens de fermeture.

Aujourd’hui notre choix est plus facile et plus large. Si nous éliminons les peaux et la laine, il nous reste le lin, le coton et tous les matériaux issus de la chimie du pétrole, sans oublier des produits naturels inconnus sans doute pour cet usage à l’époque (bambou, liège, etc.). Pour les fermetures, le métal et le plastique permettent aujourd’hui de couvrir les besoins.

Comme nous le savons, la couleur noire n’a pu être techniquement fixée qu’à partir du XVe siècle. Pourtant les cathares s’habillaient de noir en usant de teintures, souvent de mauvaise qualité et de durée brève. La noix de gale n’était pas utilisée en raison de son prix. La cendre l’était et donnait une teinte plus anthracite que noire. Comment expliquer ce choix ? Au Moyen Âge le noir était la marque de l’humilité et c’est sans doute là qu’il faut chercher l’explication des efforts fournis pour un résultat aussi mince. Aujourd’hui, le noir est facile à obtenir et la science nous prouve qu’il s’agit d’une couleur qui témoigne d’une volonté de détachement du monde puisqu’elle résulte d’une absence totale de réflexion de la lumière sur le support. En laissant passer tout le spectre lumineux, le noir n’agit pas sur la part lumineuse de ce monde. Les textes de l’Inquisition parlent aussi de la couleur verte ou bleue des vêtements des Bons Chrétiens qui ainsi se faisaient moins remarquer. J’ai donc validé le choix initial des cathares dont la justification est double et ne porte que du noir.

Autre point important ; il faut se doter de ce qui est utile et s’abstenir du superflu ou de ce qui est ostentatoire. Ne pas gâcher son temps et son argent dans des domaines futiles.

L’alimentation

L’alimentation est très importante, car elle repose sur les moyens d’approvisionnement et sur les connaissances scientifiques.

Au Moyen Âge, l’Amérique étant encore inconnue, les nombreux produits qu’elle nous a donnés sont absents des régimes alimentaires. Les apports sont liés à l’agriculture et à l’élevage pour l’essentiel ; à la chasse et à la pêche de façon plus limitée en raison des apanages féodaux qui en réservaient l’usage aux nobles.

L’alimentation des populations était donc limitée à l’agriculture qui produisait beaucoup plus de légumineuses que nous n’en consommons aujourd’hui. Les haricots et les fèves constituaient d’excellents apports caloriques et protéiniques. Aujourd’hui nous pouvons y adjoindre, outre les produits d’origine américaine (pomme de terre, tomates, quinoa, etc.) les produits issus du soja (tofu, tempeh, etc.).

La science médiévale limitait le titre d’animal à des formes de vies se reproduisant par copulation et respirant à l’air libre). C’est pourquoi les poissons étaient considérés comme des algues dont les spores apparaissaient spontanément dans l’eau et dont la respiration oxygénée était inconnue. Aujourd’hui nos connaissances nous conduisent logiquement à rejeter ces produits dont l’origine animale ne fait aucun doute. Quant aux produits relevant des fruits de mer et des crustacés, si leur origine diabolique — également attribuée à la plupart des reptiles —, est écartée, leur statut animal les interdit également.

Fort heureusement, il ne manque pas de produits originaux ou transformés accessibles et en développement depuis la montée en puissance du véganisme.

La possession

Aujourd’hui comme au Moyen Âge, l’homme se positionne dans le corps social en fonction de ce qu’il possède et non en fonction de ce qu’il peut apporter de positif à la société. Il n’est pas difficile de le remarquer de nos jours en comparant la rémunération des métiers essentiels à la vie de la société (soignants, employés à l’hygiène et à la propreté, transporteurs, personnes en charge de la fourniture et de la production alimentaire, etc.). L’argent produit de l’argent et ceux qui en possèdent le plus en reçoivent encore, comme dans la parabole des talents, pendant que ceux qui en ont peu sont encore plus privé de ce peu qu’ils ont.

Mais posséder est un leurre, car la possession crée le sentiment de supériorité et la peur de perdre. En effet, la disproportion entre ceux qui possèdent et font savoir que la possession donne, non seulement le pouvoir, mais aussi un sens à la vie, crée chez ceux qui ont moins qu’eux le désir mimétique de s’approprier leur bien, fut-il acquis honnêtement. Dès lors, conserver ce que l’on possède oblige à se concentrer quasi uniquement sur cette problématique d’éviter de perdre ce que l’on a, voire d’acquérir davantage pour avoir plus de pouvoir et croire être mieux protégé. De possédant on devient vite possédé à son tour.

Le bon chemin est donc d’adapter sa vie à une pauvreté choisie qui nous libère ainsi des affres de la possession. Mais il faut essayer d’éviter la misère qui crée un asservissement inverse de celles et ceux qui doivent alors se battre au quotidien pour survivre.

Se déposséder de son superflu au bénéfice de ceux qui n’ont pas assez, soit directement, soit en donnant à des œuvres qui se chargeront de répartir ce superflu au mieux des besoins nécessite de conserver le fondamental d’humilité, ce qui interdit d’en faire étalage ou de créer des œuvres cathares.

Si nous sommes attirés par le catharisme, nous devons non seulement nous déposséder de notre superflu au profit de ceux qui sont dans la misère, au nom du principe d’humilité, mais aussi réduire nos besoins essentiels au nom du principe de non-violence, car la planète étant en difficulté, maintenir notre consommation revient à valider les activités étatiques de prise de pouvoir dans des pays étrangers, notamment en Afrique, pour assouvir les besoin du pays qui relance une nouvelle forme de colonisation.

Réduire ses besoins, ne conserver que le nécessaire, arrêter de détruire la planète par des choix inadéquats seront les moyens de retarder l’échéance apocalyptique qui se profile devant nous.

La méditation et la ritualité

Au-delà de nos actions dans ce monde que je viens de détailler, il faut aussi préserver du temps pour la ritualité. Contrairement à d’autres christianismes qui délaissent cela à l’unique activité des religieux, le catharisme rappelle que le cheminement est individuel et que l’on ne peut pas demander à un chrétien consolé de cheminer à votre place.

Certes, leur ritualité est approfondie et riche et il est évident que chaque sympathisant ou croyant cathare n’a pas la possibilité de se détacher du monde autant qu’eux. Pour autant, chacun doit s’organiser pour libérer du temps consacré à une forme de ritualité adaptée. Chacun doit consacrer des temps de vie à la ritualité en prenant sur le temps que le monde laisse libre.

Cette ritualité doit être le support d’une méditation active accompagnée de la prière des croyants : Le père saint.

La méditation est l’occasion de faire le point sur son parcours de sympathisant et de croyant ; d’y rechercher les points qui peuvent être améliorés et ceux qui doivent être proscrits. Tout le monde n’aura pas l’occasion de se retirer en maison cathare pour faire son noviciat. Il faut donc, dans ce monde, tout mettre en œuvre pour tenter de se mettre dans les meilleures conditions possibles pour faire son salut le moment venu.

La pratique ascétique dans l’espace social

L’étude et la connaissance

La conviction que la connaissance est le premier pas du cheminement cathare doit accompagner tout sympathisant et être fortement ancré dans la pensée de tout croyant. Cette connaissance s’acquiert par l’étude et la méditation. Suivre une catéchèse, s’informer des données que le catharisme d’aujourd’hui a remis à l’honneur, adapter sa vie quotidienne pour suivre au mieux les préceptes de la règle de justice et de vérité, sont les points importants de l’acquisition de cette connaissance.

Là où les croyants allaient s’informer auprès des Bons Chrétiens, à l’occasion de prêches parfois dangereux en période de croisade et d’Inquisition, les sympathisants et les croyants d’aujourd’hui doivent le faire en utilisant tous les outils que nous donne la technologie moderne : forums, visioconférences, rencontres, etc.

Les rapports sociaux et l’altérité

Si autrefois, l’Église cathare était reconnue et intégrée dans l’espace social, aujourd’hui nous avons tout à reconstruire. Cependant, que ce soit à titre individuel ou à titre collectif, nous devons respecter les obligations de non-violence et d’humilité.

Comme nous l’avons vu dans le prêche précédent, notre implication dans les rapports sociaux doit rester humble et modeste. Nous devons être là pour ceux que nous pouvons aider et demeurer neutre et bienveillants envers ceux pour qui nous ne pouvons rien ou qui ne souhaitent pas notre aide.

Dans nos relations ecclésiales nous devons mettre en avant l’importance de l’altérité et ce dès le stade de sympathisant. En effet, si l’altérité est essentielle à tous les niveaux de notre avancement, elle l’est encore plus quand nous sommes fragiles parce qu’encore hésitants sur la route à suivre. Le sympathisant et le croyant cathare doivent comprendre qu’ils ne doivent pas s’isoler, au risque de ne plus être en mesure de cheminer dans la voie cathare.

Les consolés et les novices auront une altérité plus réduite, car il est nécessaire de conserver des rapports qui maintiennent une certaine égalité d’avancement entre les membres au risque que l’un n’arrête de progresser en n’étant plus qu’une sorte de guide pour l’autre.

Guilhem de Carcassonne

Ascèse et simplicité – 1

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Ascèse et simplicité (1)

Prêche du 12 décembre 2021 par Guilhem de Carcassonne

Parmi les éléments doctrinaux cathares qui impressionnent le plus les personnes qui découvrent cette religion figure, sans nul doute, l’ascèse.

En effet, vue de l’extérieur, l’ascèse est considérée comme une privation, assortie de contraintes qui confinent à des sacrifices. Cette vision tient au fait que les observateurs ignorent un fait essentiel dont ils sont dépourvus : l’engagement spirituel qui inverse le paradigme animal — qui domine toutes les espèces —, au profit d’un paradigme spirituel qui éloigne tout ce qui est mondain au profit d’une large ouverture spirituelle.

Il ne peut y avoir privation que s’il persiste de l’envie et du désir. L’engagement cathare doit être compris comme une forme d’éducation, tant spirituelle que charnelle. Cette éducation concerne en premier lieu la part mondaine de notre être qui est habituée à tout régir et à imposer sa loi, qui vise à la survie et à la domination. Cette éducation va utiliser les règles d’abstinence pour formater le corps et l’intellect — qui sont de nature mondaine —, au paradigme spirituel, qui inverse les rôles et les primautés. Le corps va devenir le support, inerte et obéissant, de l’esprit saint qu’il renferme, pour que ce dernier puisse se déployer du mieux possible, en vue de son évasion, qu’il prépare avec l’aide du paraclet, et qu’il réussira par la grâce du principe du Bien.

Il devient dès lors évident que ce qui apparaît, du point de vue du paradigme mondain comme une privation, est en fait, du point de vue du paradigme spirituel une élévation.

L’ascèse pousse à la simplicité, puisque cette dernière devient la conséquence de l’ascèse. Elles sont à la fois doctrinales dans leur formulation et leurs motivations, tout en relevant de la praxis dans leur mise en œuvre. De même, elles relèvent des deux fondamentaux que nous avons déjà étudiés, eux-mêmes strictement dépendants du commandement christique de Bienveillance.

L’ascèse doctrinale, une morale intellectuelle

D’un point de vue strictement littéraire et encyclopédique, il s’agit d’une technique de discipline psychologique en vue d’une libération spirituelle. Bien entendu, les cathares avaient approfondi ce concept.

Aucun des auteurs que j’ai consultés n’a semblé en avoir saisi toute la dimension. Dans son ouvrage : La vie quotidienne des cathares du Languedoc au XIIIe siècle[1], René Nelli règle en quelques lignes le sujet et conserve l’approche sacrificielle liée au judéo-christianisme. Jean Duvernoy, dans sa somme en deux volumes : Le catharisme[2], nous détaille très bien les différents éléments de l’abstinence, mais conserve, lui aussi, un regard extérieur imprégné de judéo-christianisme. Michel Roquebert, malgré un ouvrage dédié à l’approche religieuse du catharisme : La religion cathare, le Bien, le Mal et le Salut dans l’hérésie médiévale[3], n’aborde jamais les éléments doctrinaux et la praxis des cathares, préférant se cantonner à des considérations théologiques, très intéressantes mais détachées du fond de cette religion. Anne Brenon, même si elle en a donné une image précise et détaillée dans le second tome de son ouvrage : Dissidence chrétienne dans l’Europe médiévale – Le choix hérétique[4], n’aborde pas la profondeur de ces pratiques ascétiques. S’il est un auteur qui semble s’être approché un peu plus de la profondeur de l’ascèse cathare, c’est sans doute Philippe Roy, dans : Les cathares. Histoire et spiritualité [5], qui nous rappelle combien cette pratique importante était avant tout un choix personnel et spirituel et non une démarche sacrificielle ou punitive.

L’ascèse chez les cathares est donc une discipline à la fois morale et physique, portée par une démarche spirituelle.

L’ascèse morale

Sur le plan moral elle touche aux deux fondamentaux. En effet, on peut classer ses applications en deux catégories : celles qui cherchent à ne faire violence à personne et celles qui cherchent à développer l’humilité en nous.

Essayons de les lister. L’ascèse morale consiste à se retirer du monde et donc à ne plus participer à ses luttes de pouvoir. Le refus de juger les personnes, le refus d’affirmer quoi que ce soit, le refus de prêter serment, le refus de mentir. Forcément cela ouvre la porte à ceux qui veulent au contraire exercer leur pouvoir et affirmer leur vérité. Mais, pour les cathares ce n’est pas grave, car c’est en suivant leur règle avec fermeté et constance qu’ils démontrent la validité de leur foi, quand d’autres triturent les textes et modifient les règles dans le sens d’un allègement de leurs difficultés, plutôt que de se mettre en état d’en atteindre le niveau. En effet, celui qui cherche à réduire les obligations d’une règle ment deux fois : d’abord en prétextant qu’on ne peut pas la suivre aujourd’hui, alors qu’elle était pratiquée en d’autres temps, et en affirmant qu’on peut la modifier, même si l’on n’a pas d’argument doctrinal à lui opposer. On peut, par contre, la modifier si elle s’appuie sur des éléments de la connaissance générale qui ont évolués au fil des siècles, mais c’est en général en la développant et non en la restreignant.

Le refus de juger

Contrairement à beaucoup, le cathare ne considère pas que son engagement spirituel le rend meilleur ou plus clairvoyant que les autres. Au contraire, il prend conscience de sa fragilité dans un monde qui cherche à lui faire croire qu’il dispose du libre-arbitre alors que c’est faux. Par conséquent, il s’interdit de porter un jugement sur la personne de qui que ce soit. Quand il constate des problèmes dans l’expression des autres, il les relève et argumente contre ces propos ; le cas échéant il peut montrer que les propos sont contraires à la connaissance que nous avons, grâce au catharisme, en utilisant les publications contrôlées ou en proposant des sources à l’appui de ses dires. Critiquer un propos n’est pas juger une personne. Par contre, catégoriser une personne pour dénigrer son propos est interdit. Si le cathare se trouve confronté à cela il ne peut que le faire remarquer et se retirer de la discussion.

Dans un autre domaine, le cathare ne veut pas prendre parti. Il ne participe pas aux votes pour désigner des représentants puisqu’il reconnaît ne pas avoir les compétences pour juger entre tel ou tel candidat. De même, s’il soutient ceux qui souffrent, il ne se positionne pas en représentant des autres, ni en cherchant à obtenir un mandat électif politique, ni en prenant des responsabilités de représentation professionnelle. S’il s’investit dans une activité sans retentissement sur la vie des gens, comme dans le cadre d’une association, il veille à ne pas être le seul à décider.

Le refus d’affirmer quoi que ce soit

Dans la droite ligne du point précédent, le cathare refuse de se mettre en situation d’avoir à affirmer ce qui est vrai et ce qui est faux. Il peut donner son opinion, non sans préciser par des circonlocutions appropriées, que ce n’est qu’un point de vue relevant d’une impression qui ne prétend pas être la vérité. Ce point est très important, car dans notre monde nombreux sont ceux qui, au contraire, s’expriment à la va-vite au risque de se retrouver dans l’impasse de leur empressement. Un vieux dicton nous demandait de tourner sept fois la langue dans la bouche avant d’affirmer quoi que ce soit et le Président américain, Abraham Lincoln, avait eu cette remarque délicieuse : « Mieux vaut se taire au risque de passer pour un imbécile, que de s’exprimer à tout prix et de ne plus laisser le moindre doute sur ce point. ».

Cet élément, directement lié au fondamental de l’humilité, pose également un problème vis-à-vis des autres. En effet, la tentation était forte pour les sympathisants et les croyants d’interroger le Bon-Chrétien disponible sur tout et sur rien. Or, ce dernier n’avait pas forcément la connaissance et la compétence pour répondre. Et si l’on insistait, il courait le risque de se mettre en faute sur ce point en disant quelque chose d’inexact ou qu’il n’avait pas pu vérifier. C’est pourquoi, les cathares insistaient sur le fait que les croyants devaient éviter de presser de question leur interlocuteur et attendre qu’il les ait dirigés vers un prédicateur plus à même de leur répondre.

Le refus de prêter serment

Comme toujours, la doctrine cathare et la règle de justice et de vérité qui en découle, s’appuient sur l’exemple de Christ. Ce dernier prohibe clairement le serment, comme cela est dit dans l’Évangile selon Matthieu : « Et moi je vous dis de ne pas jurer du tout, ni par le ciel, parce qu’il est le trône de Dieu, ni par la terre, parce qu’elle est le marchepied de ses pieds, ni par Jérusalem, parce qu’elle est la ville du grand roi. Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux en rendre blanc ou noir un seul cheveu. Que votre parole soit : oui oui, non non ; le surplus est du mauvais. » (34-37). C’est encore un niveau supplémentaire par rapport à la loi mosaïque, qui est incomplète, puisqu’elle se limite à interdire le parjure.

Cependant, nos sociétés ont instauré une justice dite populaire, qui fait intervenir des jurés désignés d’office par tirage au sort. Il est impossible de se mettre hors de portée puisque le tirage se fait sur les listes électorales où chacun est obligé par la loi de s’inscrire dès sa majorité. Donc, si un cathare se trouve contraint par la loi de se présenter devant une instance qui va lui demander de prêter serment, il doit expliquer qu’il ne peut le faire, mais qu’il veut bien collaborer dans les limites de sa foi et de ses compétences. Si on lui demande de prendre parti malgré ses explications, il doit alors prévenir qu’il prendra la décision la moins pénalisante pour la personne concernée, ce qui peut être considéré comme une entrave par l’autorité qui veut le forcer à agir. Dans le meilleur des cas il sera récusé, au pire il pourra subir une condamnation aussi injuste que contraire à la Constitution qui reconnaît la liberté de conscience.

Le refus de mentir

Ce point est commun à beaucoup de milieux, religieux ou non. Chez les cathares, en application de la parole christique qui ne fixe aucune exception à ce critère, il est plus étendu que dans d’autres milieux. Ainsi, la société civile interdit le mensonge dans certains cas : sous serment, quand il engage une autre personne, etc. Mais elle l’autorise pour se protéger ou dans un cadre familial, pour protéger un proche. Les religions judéo-chrétiennes sont plus exigeantes : elles interdisent tous les mensonges dont nous avons connaissance, qu’ils soient volontaires, actifs ou passifs (par omission). Les cathares interdisaient tous les mensonges également et y ajoutaient ceux dont ils n’avaient pas conscience au moment où ils étaient commis. C’est pour cela qu’ils évitaient d’exprimer des propos trop affirmatifs, préférant les circonlocutions évasives.

Ce point ne relève pas du fondamental d’humilité, mais de celui de non-violence puisque le mensonge porte tort à celui qui en subit les conséquences.

L’ascèse sociale

Le retrait du monde

Comme je l’ai dit, les cathares ne cherchaient pas à paraître en société. Les points précédents montrent qu’à l’évidence ils ne pouvaient pas se mettre en avant ni répondre favorablement aux demandes pressantes des croyants qui voulaient en faire des exemples moraux, comme on le voit souvent dans les dépositions devant l’Inquisition.

Ils vivaient leur vie cénobitique selon leur règle, mais quand ils devaient se mêler au monde, ils le faisaient en respectant les règles de ce dernier. Quand ils craignaient qu’un choix les entraîne à devoir respecter des règles sociales contraires à leur règle morale, ils se tenaient à l’écart, y compris à leur détriment. Nous connaissons le cas de l’animal pris au piège qui est relaté dans la règle du Nouveau Testament occitan de Lyon. Dans un cas, le cathare passe sans intervenir face à l’animal trouvé dans le piège. Cela peut choquer qu’il choisisse de ne pas intervenir. En fait, deux cas peuvent l’expliquer : l’animal est déjà mort et le libérer ne changerait rien ou bien le cathare n’a pas la possibilité d’indemniser le chasseur. Dès lors, il reste en dehors de la société des hommes et n’intervient pas.

Les bases philosophiques

Cela fait penser un peu aux philosophes qui refusaient d’intervenir quand ils estimaient cela contraire à leurs conceptions philosophiques. On raconte notamment l’histoire de Pyrrhon d’Élée[6], philosophe cynique, dont le maître, Anaxarque, était tombé dans une mare et qui le laissa ainsi sans rien faire. Sujet aux reproches de la population, Pyrrhon fut défendu par son maître qui loua son indifférence au monde. Les Stoïciens, disciples de Zénon appelés ainsi en référence au Portique où il philosophait, étaient aussi détachés du monde, comme le montre cette anecdote. Épictète[7], esclave romain d’origine phrygienne, fut torturé par son maître dans sa jeunesse. Celui-ci lui tordait la jambe au point que l’esclave lui dit : « Tu vas me casser la jambe. » ; son maître ne l’écoutant pas, la jambe se brisa et le sage dit alors : « Je te l’avais bien dit ! ». Quoique de condition modeste, Épictète fut considéré par l’empereur Marc Aurèle comme son maître en philosophie. À bien des égards il philosophait comme les cathares. On retrouve dans le livre que je vous conseille en note, de nombreuses remarques qu’appliquaient ou que n’auraient pas reniés les cathares. Il n’est pas cité par Diogène Laërce, sans doute mort plusieurs siècles plus tôt.

L’ataraxie bienveillante

Le cathare vit dans un espace particulier où le monde interfère peu avec lui, en temps normal. Cet état de détachement s’appelle l’ataraxie, la paix des sens ! Cependant, quand ils étaient au contact des croyants, et plus encore à celui d’autres personnes, ils ne laissaient pas paraître cet état et le cachaient derrière leur bienveillance.

Nous avons l’exemple des cathares se délectant ostensiblement devant les croyants d’un plat que ceux-ci venaient de leur offrir. Bien entendu, que leurs sens n’étaient pas totalement abolis, mais pour autant peu leur important que la nourriture soit mangeable ou excellente. Mais pour manifester leur sensibilité à l’effort du croyant, ils agissaient avec Bienveillance pour qu’il soit satisfait sans pour autant mentir.

Cela est important à comprendre, car nous avons trop peu de témoignages de revêtus pour saisir le détail de leur psychologie sociale. Comme de logique ils étaient plutôt centrés sur leur spiritualité que sur leur place dans ce monde. Et quand nous lisons les témoignages de croyants, de sympathisants, voire de témoins désireux de se dédouaner vis-à-vis de l’Inquisition, notre lecture est viciée par la compréhension forcément réduite qu’en avaient ces personnes ; compréhension également pervertie par notre empreinte mondaine.

Si j’emploie ce terme d’ataraxie bienveillante — presque un oxymore —, c’est qu’elle reflète les deux versants de l’état de Bon-Chrétien en ce monde : une part spirituelle détachée de tout et une part mondaine empreinte de cet Amour auquel nous convie Christ.

Cela explique que les relations sociales des cathares étaient parfois incompréhensibles du commun des mortels qui en ont fait un compte rendu, forcément erroné, lors de leur interrogatoire. Par exemple, quand Pierre Authier[8], avant de se rendre en Italie pour y suivre son noviciat avec son frère Guilhem, régla ses affaires en vendant ses biens ou en les répartissant entre sa femme, sa maitresse et ses enfants, il n’hésita pas à vendre à perte car le profit n’était plus pour lui un objectif.

Je traiterai de l’ascèse dans la praxis dans un prochain prêche.

Guilhem de Carcassonne

[1] La vie quotidienne des cathares du Languedoc au XIIIe siècle – Éditions Hachette 1969

[2] La religion des cathares, t. 1 Le catharisme – Éditions Privat 1976

[3] La religion cathare, le Bien, le Mal et le Salut dans l’hérésie médiévale – Éditions Perrin 2001

[4] Le choix hérétique, t. 2 Dissidence chrétienne dans l’Europe médiévale – Éditions La louve 2006

[5] Les cathares. Histoire et spiritualité – Éditions Dervy 1993

[6] Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, Diogène Laërce – Éditions Flammarion 1965

[7] Épictète, Gabriel Germain – Éditions du Seuil 1964

[8] Peire Autier Le dernier des cathares, Anne Brenon – Éditions Perrin 2006

Non-violence et pouvoir

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Non-violence et pouvoir

« Magnifiques les doux, car ils hériteront de la terre. » (Matthieu : 5,5)
« Magnifiques les pacifiques, car on les appellera fils de Dieu. » (Matthieu : 5,9)

La violence et le monde

Ce qui régit la vie dans le monde est la survie. Chaque espèce, animale ou végétale, cherche par tous les moyens à survivre suffisamment longtemps pour se reproduire et assurer ainsi la persistance de son groupe.
Pour survivre il est nécessaire de trouver un moyen de retarder l’échéance de sa mort, soit en évitant les dangers (fuite, dissimulation), soit par la fécondité, soit en attaquant.
Il est clair que ce monde est violent, et les rares moments de gentillesse que l’on observe ne sont que des pauses.

L’homme a d’abord dû lutter contre des prédateurs qui lui étaient supérieurs. Grâce à ses capacités d’adaptation et d’invention, il a petit à petit surmonté ses handicaps pour devenir un prédateur féroce. Je ne doute pas qu’ayant acquis cette conscience de son pouvoir sur la nature et ses habitants, il a ensuite voulu faire de même au sein de son groupe. René Girard nous l’explique très bien dans son live : « Des choses cachées depuis la fondation du monde », l’homme s’est très vite hiérarchisé sur un groupe nucléaire dominé par le mâle reproducteur et principal pourvoyeur de nourriture. Mais la nécessité de l’agressivité des autres prédateurs l’a conduit à se regrouper, au prix d’adaptations, afin de mutualiser ses moyens productifs et défensifs en évitant violence mimétique.
L’évolution n’a rien changé et l’apparente sérénité de nos sociétés cède vite la place au constat d’une violence toujours présente. Souvent, elle ne s’exprime plus directement et physiquement, mais par des biais liés à des formes de pouvoir qui remplacent la stricte violence physique.

Il faut donc bien comprendre que la violence et le pouvoir sont les marqueurs fondamentaux de ce monde.

La violence est multiforme

Quand on parle de violence, on ne se rend pas toujours compte de son étendue et de ses domaines d’application.
Nous connaissons la violence physique et, depuis relativement peu, la violence mentale. Mais il existe aussi des formes de violences qui s’exercent dans tous les domaines de la vie : sociale, religieuse, financière, politique, etc.
La violence physique est plus simple, quand elle n’est pas directement liée à une autre forme. Elle vise à soulager son auteur d’une frustration qui le fait se sentir proie et qui pense que sa violence va en faire un prédateur. Le choix de la violence est dès lors plus instinctif que réfléchi.
La violence mentale est elle aussi directement lié à un problème de représentation. Son auteur veut affirmer sa suprématie sur sa victime, mais sa propre lâcheté l’amène à choisir le harcèlement et la manipulation pour ne pas prendre de risque personnel, ce qui confirme son manque d’assurance.
La violence sociale vise à l’exercice d’un pouvoir en vue d’une volonté de domination et/ou d’une représentation vis-à-vis de la société et des victimes. Elle s’exerce souvent via une utilisation fallacieuse du système législatif et réglementaire dont les failles permettent son exercice tout en protégeant ses auteurs.
La violence religieuse est avant tout une recherche de représentation. Le groupe qui l’exerce vise à apparaître comme supérieur à ceux qu’il se choisit comme victimes, ce qui dénote son inquiétude, qu’il cherche à effacer dans sa propre image.
La violence financière est plus un outil qu’une violence à part entière. Depuis que l’argent a cessé de n’être qu’un outil facilitant le troc permettant d’échanger des biens, des services, un travail, pour devenir une quête en soi permettant d’affirmer une représentation, il a perdu son caractère bénéfique pour devenir une sorte de représentation maligne que l’on peut voir comme le moyen ou l’affirmation de l’Antéchrist.
La violence politique est une manière d’exercer un pouvoir, ce qui dévoile un sentiment d’infériorité. La représentation en est quasiment absente, car le monde politique est extrêmement dévalorisé dans l’opinion publique.

Face à ces violences nous allons voir que seule une non-violence globale est possible, sinon elle deviendrait vite une contre-violence qui n’est rien d’autre qu’une autre violence.

La contre-violence est un piège

Quand on subit la violence, la réaction naturelle est de vouloir s’y opposer par des moyens identiques : c’est la contre-violence.
Dans une démocratie et pour un individu moralement respectable, la contre-violence est un piège, car elle est obligée de dériver rapidement en violence aveugle à son tour. En effet, la contre-violence, qui n’est rien d’autre qu’une violence réactionnelle ne peut faire cesser la violence que par l’élimination de la violence initiale sans lui apporter la démonstration de son injustice. Elle met uniquement en avant sa plus grande puissance, ce qui crée forcément une frustration et qui laisse penser que la violence initiale était finalement justifiée. C’est d’ailleurs pour cela que les auteurs de violences s’attaquent à des victimes évidemment reconnues comme innocentes, car ils savent que cela engendrera une contre-violence plus forte et plus aveugle que s’ils n’avaient attaqué que des corps constitués destinés à recevoir des violences attendues auxquelles ils savent répondre de façon proportionnée. C’est le propre du terrorisme qui par-là cherche à provoquer la panique liée à l’incertitude des cibles visées, le rejet de l’autre sans distinction de sa réelle responsabilité et une réaction violente qui favorisera la radicalisation de part et d’autre.
Il n’y a donc aucune échappatoire au piège de la contre-violence et son risque évident est l’escalade qui peut très bien se terminer par un drame au plan individuel et par un abandon de la démocratie au plan social et politique.
En effet, la démocratie est un système de gouvernement très fragile. Winston Churchill disait même qu’elle « est le pire système de gouvernement… à l’exclusion de tous les autres. ». La seule solution pour une démocratie de répondre à une violence est de renforcer visiblement son caractère démocratique.

La non-violence cathare

Les Églises ne sont pas à l’abri de la violence et de la contre-violence. Quand leurs dirigeants sont mal choisis et qu’ils sont tournés vers le monde, ils sont souvent tentés par la violence, vécue comme un moyen simple de résoudre rapidement une problématique de pouvoir et de représentation.
Alors qu’ils avaient subi conjointement et côte à côte les violences des romains, les judéo-chrétiens, une fois investis du pouvoir de justice religieuse par l’empereur, vont se retourner contre leurs anciens coreligionnaires chrétiens, les pagano-chrétiens, qu’ils vont martyriser à leur tour.
Et cela peut être décliné à l’envi tout au long de l’histoire pour presque toutes les religions. Même les parangons de la non-violence, les bouddhistes, voient certains de leurs membres s’abandonner à la violence religieuse contre les musulmans. Ils ont même assassiné leur coreligionnaire Gandhi au nom de leur vision étriquée de leur religion.

Qu’est-ce que la non-violence ?

Chaque fois que j’ai eu l’occasion de parler de la non-violence dans un rendez-vous réunissant des personnes, a priori empreinte de l’esprit du catharisme, j’ai obtenu des débats très animés et des réactions émotionnelles puissantes, en raison de ce que la non-violence cathare évoquait comme souffrance pour beaucoup de participants.
La raison principale est simple : la non-violence est avant tout un abandon de sa condition humaine.
Comme l’Être et le non-Être ne peuvent se comparer, la non-violence et la violence ne se comprennent pas sur le même plan d’intelligence. La non-violence est un avant-goût de la divinité. C’est bien pour cela qu’il s’agit d’un fondamental du catharisme. Si l’humilité nous ramène à notre condition mondaine, la non-violence nous élève à notre condition spirituelle.
La non-violence nous enseigne que nous devons rester neutres face à la violence du monde ; elle ne nous concerne plus parce que nous sommes convaincus de ne plus être de ce monde. C’est un détachement, non pas sensuel comme l’ataraxie, mais intellectuel. Le non-violent se refuse à considérer la violence mondaine qu’il s’agisse de la justifier, de la rejeter ou même de la combattre.

Le catharisme et la non-violence

Comme je viens de le dire, le catharisme considère la non-violence comme un fondamental de sa doctrine. En clair, nul ne peut envisager cheminer par la voie cathare s’il ne se sent pas capable d’éliminer la violence de son rapport aux autres.
Mais dans un monde où la violence est l’alpha et l’oméga des rapports humains, comment un cathare peut-il vivre sans s’isoler de la société ?
C’est avant une question de priorité. Le cathare s’interroge sur ce qui est sa priorité : doit-il vivre dans ce monde et en accepter les règles ou préfère-t-il vivre un avant-goût de son salut en acceptant les risques que cela implique en ce monde ?
Notre choix est vite fait, mais contrairement aux premiers chrétiens qui faisaient du martyre une condition du salut, les cathares en acceptent l’augure s’il n’y a pas moyen d’agir autrement, mais ils ne le recherchent pas.
Par contre, ils se concentrent plus sur la violence qu’ils sont susceptibles d’infliger que sur celles qu’ils pourraient recevoir. En effet, nous sommes violents en permanence et le plus souvent sans en avoir conscience. Or, le cathare, de par sa Consolation qui l’a affranchi de ses fautes passées et qui lui a ouvert la connaissance fine et claire du Bien, est devenu un véritable pécheur devant tous, car il n’a plus l’excuse de l’ignorance.
C’est pourquoi la non-violence est si importante pour les cathares et qu’elle demande autant d’effort d’apprentissage de la part du croyant débutant jusqu’au cathare consolé près à rejoindre l’Esprit unique.

La non-violence face à la violence

La question habituelle est de savoir comment le catharisme prône à ses membres une action adaptée face à une violence les concernant directement ou pas. L’évitement est la réponse la plus simple, même s’il n’est pas toujours possible.
L’évitement consiste à se soustraire, préventivement ou pas, à un risque de violence. Il faut donc être capable d’identifier les situations susceptibles de déboucher sur un conflit mimétique notamment pour désarmer toute tentation de dérive violente de la part des autres. Quand on n’y est pas parvenu, il convient de laisser le champ libre si c’est possible.
Parfois la violence crée une situation de confrontation inévitable. La meilleure solution est alors de tenter de désarmer la violence de l’autre par une attitude de calme résolution et de renvoi cohérent à l’inadéquation de la violence que l’autre met en avant. Cela peut être le cas dans un cadre professionnel où un collègue essaie d’abuser de votre non-violence qu’il aurait confondue avec une attitude victimaire. Le rappel des règles légales et réglementaire peut le faire reculer, car le violent est rarement courageux. L’affirmation calme de votre résolution à porter l’affaire devant les instances appropriées avec le risque de sanctions à venir pour votre agresseur est souvent suffisant. Il préfèrera alors abandonner sur une pirouette stylistique qu’il croira suffisante à lui donner le beau rôle.
Dans un cas extrême, la violence est impossible à éviter ou à faire cesser. Le plus dur est alors de l’accepter, à charge pour votre agresseur de rendre des comptes, voire de l’endosser si vous n’êtes pas la victime initialement visée. Il est important de ne pas céder aux tentatives de l’agresseur visant à se décharger de sa responsabilité. Les « tu vas m’obliger à te faire ceci » ou « tu seras responsable de ce qui va arriver » doivent systématiquement impliquer une réponse claire quant au refus d’endosser la responsabilité de l’acte à commettre. Cela peut nous ramener au cas précédent où l’agresseur peut finalement choisir de renoncer.
Enfin, et c’est souvent là que le bât blesse pour beaucoup, il faut se convaincre qu’il n’existe pas de violence légitime. Combien de fois ai-je dû répondre à des remarques ultimes sur le ton voulant dire que la violence envers un monstre pouvait sauver de nombreuses vies ! C’est un biais intellectuel erroné. Nous ne sommes pas comptables des vies des autres, puisque nous ignorons tout des tenants et aboutissants de nos actes. Faute d’un véritable libre-arbitre, nous devons gérer l’instant présent à la valeur de ce qu’il représente. Quelque violence que ce soit est inacceptable envers qui que ce soit. C’est un peu comme le serment des soignants de ne pas laisser leur opinion interférer avec leur pratique soignante.

Non-violence et pouvoir

Un dernier point, qui me semble important. Comme nous l’avons vu, la violence est souvent un vecteur de la volonté de représentation. Exercer un pouvoir revient donc à prendre le risque de la violence, directe ou non et la non-violence refuse le pouvoir. Comme l’humilité, parce qu’elle rejette la publicité nous enjoint à ne pas faire connaître nos actes positifs, la non-violence nous enjoint à refuser toute position de pouvoir, y compris le plus social qu’il soit. Nous devons donc rester à distance des jeux du pouvoir humain, à quelque niveau qu’il se situe.

Avec toute ma Bienveillance.

Prêche du 14 novembre 2021 par Guilhem de Carcassonne.

Cultes cathares

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Cultes cathares

Au regard de la loi, notre objectif doit être nécessairement d’assurer des cultes publics.
Certes, la loi relative aux Églises est calquée sur la référence catholique, mais la catharisme peut très facilement s’y adapter.
En effet, nous savons que les apôtres cathares du Moyen Âge allaient régulièrement de village en village et de maison en maison pour venir assurer les rituels concernant les croyants et pour prêcher.

Aujourd’hui, la communauté ecclésiale est très dispersée et il ne m’est pas possible d’aller prêcher physiquement auprès de chaque croyant. Par contre, la technologie me permet de toucher tout le monde à distance grâce aux systèmes de vidéo. Je vais donc effectuer des cultes cathares qui prendront la forme d’un prêche encadré d’un Père saint, pour que les croyants puissent participer, et d’un Pater, pour que je puisse y apporter ma pierre.

Vous trouverez ci-dessous la liste des prêches avec le lien vers la chaîne Youtube® où ils seront publiés.

Pour ne pas interférer avec les Rendez-vous de Carcassonne, je ferai un culte le deuxième dimanche de chaque mois à 18h00.
Sa durée sera d’environ 15 à 20 minutes, ce qui pourra justifier de répartir chaque sujet sur plusieurs prêches.

J’espère que vous serez nombreux à venir les écouter.

Avec toute ma Bienveillance.

Guilhem de Carcassonne.

Sommaire

Vous trouverez ci-dessous les date et thèmes des prêches réalisés sur notre chaîne Youtube®. Une fois publiés, vous disposerez d’un lien vous permettant de les revoir. Quelques temps ensuite, les adhérents des associations pourront lire le texte ici à partir de 8h00 le jour indiqué.

2023

Date Vidéo sur Youtube Date Texte sur le site
12 mars La mort n’est pas une fin 19 mars La mort n’est pas une fin
12 février Le corps, l’âme et l’esprit saint 19 février Le corps, l’âme et l’esprit saint
15 janvier Confluence, convergence et… confusion 22 janvier Confluence, convergence et… confusion

2022

Date Vidéo sur Youtube Date Texte sur le site
11 décembre La vérité historique : Christ et Jésus 18 décembre La vérité historique : Christ et Jésus
13 novembre Le cheminement cathare 20 novembre Le cheminement cathare
9 octobre L’éveil spirituel cathare 16 octobre L’éveil spirituel cathare
11 septembre Principe du Mal et chute des esprits-saints 20 septembre Principe du Mal et chute des esprits-saints
14 août Dieu, principe du Bien et l’Être 24 août Dieu, principe du Bien et l’Être
10 juillet De la chute au salut 25 juillet De la chute au salut
12 juin Qu’a-tu fait de ton talent ? 27 juin Qu’a-tu fait de ton talent ?
8 mai Les freins à l’éveil : le lâcher-prise 23 mai Le lâcher-prise
10 avril Les freins à l’éveil : le libre arbitre 25 avril Le libre arbitre
13 mars Cosmogonie cathare (2) 28 mars Cosmogonie cathare (2)
13 février Cosmogonie cathare (1) 28 février Cosmogonie cathare (1)
09 janvier Ascèse et simplicité (2) 19 janvier Ascèse et simplicité (2)

2021

Date Vidéo sur Youtube Date Texte sur le site
12 décembre Ascèse et simplicité (1) 22 décembre Ascèse et simplicité (1)
14 novembre Non-violence et pouvoir 24 novembre Non-violence et pouvoir
10 octobre l’humilité et la vanité 10 octobre L’humilité et la vanité
12 septembre L’Amour ou Bienveillance

 

L’humilité et la vanité

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L’humilité et la vanité

Prêche de Guilhem de Carcassonne, le 10 octobre 2021

L’humilité vient de la Bienveillance

Je vous ai parlé, le mois dernier, du fondement du christianisme : le nouveau commandement qui nous fut donné par Christ : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. »
Ce commandement qui invalidait la loi mosaïque, qui faisait du peuple juif le peuple élu de Dieu, introduisait une notion très étrangère aux hommes : l’idée que nous ne sommes pas supérieurs aux autres et que Dieu n’a pas de préférence parmi ses « enfants ».

C’est par anthropomorphisme que nous prêtons à Dieu l’idée qu’il puisse considérer ce qui émane de Lui selon une échelle hiérarchique.
Ce refus de peuple ou de groupe préféré de Dieu introduit une notion qui nous est souvent étrangère, et qui constitue l’un des deux concepts fondamentaux du catharisme : l’humilité.

Notre monde est fondé et ne fonctionne que par la loi de la domination qui s’exerce par la violence. C’est parce que nous nous croyons supérieurs aux autres, ou mieux appréciés de Dieu, que nous sommes prêts à les tuer pour affirmer la validité de cette thèse. Mais Dieu, ne peut être Dieu que s’il ne choisit pas. Il aime absolument et également tout ce qui émane de Lui et il n’a pas de mal à opposer au Mal.
Accepter cette égalité dans l’amour de Dieu nécessite de refuser de se croire supérieur à quiconque. Cela s’appelle l’humilité.

L’humilité est la marque d’un esprit tourné vers Dieu comme son opposée, la vanité est la marque d’un esprit tourné vers le Mal.
J’ai traité ce sujet de l’humilité dans mon article du 29 décembre 2013, mais voudrais aujourd’hui vous la présenter de façon plus simple afin qu’elle puisse s’adresser au plus grand nombre, croyants cathares ou non, spirituels ou non, mais tout simplement hommes et femmes de bonne volonté.

Dans son livre : « L’armée des ombres » écrit en 1943, Joseph Kessel met en avant une forme d’humilité qui s’oppose à la vanité et la volonté de vivre. Si vous n’avez pas lu le livre, peut-être avez-vous vu le film éponyme de Jean-Pierre Melville, dans lequel le héros, joué par Lino Ventura, vit deux fois le même événement dramatique. En effet, capturé une première fois par les nazis, il se retrouve dans un stand de tir avec d’autres prisonniers et le responsable nazi offre la vie sauve à celui qui arrivera au bout du stand d’une centaine de mètres malgré les tirs nourris d’une mitrailleuse située à l’autre extrémité. Comme les autres et malgré lui, le héros finit par choisir de courir et est sauvé à mi-chemin par ses amis venus le libérer à l’aide d’une échelle de corde jetée par une trappe au plafond. À la fin de l’histoire, il se retrouve encore prisonnier et soumis à la même épreuve. Entre temps, il a vécu des événements qui lui ont montré combien la guerre est vaine et que l’humilité est le vrai remède à la folie des hommes. Aussi, et c’est sur cette image que se termine le film, au moment du top départ donné par le responsable nazi, il ne bouge pas et la dernière phrase du film, dite sur écran noir, est : « Cette fois il n’a pas couru ».

L’humilité est contre-nature

En effet, la volonté de vivre est de ce monde et elle se manifeste partout, aussi bien dans le monde animal que végétal. Elle détruit en nous la part spirituelle et nous force à refuser l’idée que nous sommes identique aux autres, même quand tout espoir est impossible. Dans les récits des camps de concentration, il est dit qu’après avoir gazé des victimes par dizaine, les nazis qui ouvraient les portes des chambres à gaz observaient que les corps n’étaient pas répartis dans la pièce, mais qu’ils étaient entassés en pyramide sous la bouche d’aération, car les victimes croyaient pouvoir s’y rapprocher de l’air frais en se servant des plus faibles comme escalier, alors qu’ils savaient bien qu’ils mourraient aussi, mais quelques secondes plus tard. Cette volonté de vivre apparaît dans sa totale absurdité.

Le monde, que nous cathares considérons comme l’œuvre du démiurge au service du principe du Mal, est entièrement organisé sous la loi de la lutte entre prédateurs et proies.
L’homme, d’abord proie, est devenu prédateur en utilisant son intelligence et en compensant sa faiblesse individuelle par un regroupement et une mise en commun des compétences. Mais, plus il dominait le monde, plus il a choisi de retourner sa volonté de vivre contre ses semblables. Car, à côté de la volonté de vivre s’est établie la nécessité de représentation, c’est-à-dire de reconnaissance de sa supériorité.
À ces notions il faut ajouter, comme le fit le philosophe Shopenhauer dans son œuvre : « Le monde comme volonté et comme représentation. », celle d’absurdité du monde qui n’est qu’une illusion qui nous est imposée comme un magicien cynique nous jetterait de la poudre aux yeux. Je pense que s’il avait eu connaissance du catharisme, il n’aurait pas choisi de se tourner vers le bouddhisme.

Dans ce monde qui n’est qu’une illusion, nous sommes manipulés dans notre chair par des choix impérieux qui vont au-delà de notre nature spirituelle et qui servent avant tout à nous maintenir dans l’ignorance de notre origine pour mieux nous empêcher de chercher à la retrouver.

Après avoir ainsi montré le cadre qui nous contraint, je voudrais maintenant me concentrer sur ce fondamental cathare qu’est l’humilité.
L’humilité n’est pas un choix naturel pour l’homme, car elle nous met en position de faiblesse vis-à-vis de ceux qui sont motivés par la vanité. En effet, comme je l’ai dit, si nous refusons d’agir en prédateurs, les autres vont très vite penser que nous sommes des proies, a priori faciles.
L’humilité commence à s’exprimer quand nous faisons le choix de ne plus participer à cette course à l’échalote du pouvoir. En effet, quitter la course alors que rien ne nous dit que nous allons la perdre exige une prise de conscience importante ; celle que la loi de ce monde est un mensonge. En effet, il faut avoir compris que les dés sont pipés pour refuser de jouer à un jeu que nous pensons pouvoir gagner. Sinon, ce serait de la folie comme le pensent ceux qui nous regardent agir et qui, ne comprenant pas notre choix, nous qualifient de cette épithète. En effet l’humilité est contre-naturelle, c’est-à-dire contraire à la nature mondaine, ce qui confirme qu’elle est spirituelle, même si nous n’en avons pas toujours conscience.

L’humilité nous mène à la spiritualité

Comme le prisonnier qui parvient enfin à détacher ses chaînes tout en sachant qu’il lui faut encore sortir de sa cellule, puis de la prison et enfin rejoindre un lieu sûr, l’humilité confirme que nous avons compris le message de Bienveillance, mais qu’il nous reste encore beaucoup de chemin à parcourir avant d’atteindre le salut.

Comme l’homme libéré de ses chaînes dans la caverne de Platon, qui s’abstient de juger les autres, quel que soit leur situation, celui qui comprend l’importance de l’humilité sait qu’il faut la mettre en œuvre pour qu’elle nous permette de cheminer vers notre salut. Elle n’est pas une fin en soi, mais la première marche vers un possible salut.
Elle va nous révéler l’incohérence du monde, basé sur la vanité, et nous rappeler que nous devons être clairs dans nos choix et nos actions sans oublier que nous cheminons bien si nous ne sommes pas seuls.

Si nous acceptons le concept selon lequel nous ne sommes pas supérieurs aux autres, mais seulement égaux, nous ne pouvons qu’abandonner l’idée de compétition au profit de l’idée de coopération.
Cette coopération veut dire que nous devons unir nos capacités, liées à notre niveau d’avancement spirituel, sans croire que nous devons compter sur le travail des autres pour acquérir notre salut.
Dans le catharisme, chacun est seul apte à assurer les conditions de son salut. Pas de Jésus mourant en croix pour racheter nos péchés, pas de martyrs déchiquetés dans les arènes pour nous ouvrir la voie et pas de religieux se retirant du monde pour vivre la foi à notre place.
La coopération avec les autres, qu’ils partagent notre foi ou pas, vise à éviter les pièges que nous tend le monde et à nous soutenir les uns les autres quand la motivation faiblit.

L’humilité est le bâton qui nous permet de progresser sur le chemin escarpé et inégal qui mène au salut. Nous devons toujours nous appuyer sur elle, car nous pouvons toujours trébucher et tomber. C’est pourquoi, comme l’aveugle qui sonde le chemin devant lui à l’aide de sa canne, nous devons en permanence analyser les choix qui se présentent à nous à l’aune de l’humilité pour savoir lequel est spirituel et lequel est mondain.
Ainsi, nous verrons rapidement que les chemins de l’humilité nous élèvent au-dessus du monde et nous poussent à choisir les voies spirituelles. Bien entendu, l’humilité n’est pas l’alpha et l’oméga, mais elle est un pilier fondamental.
En nous poussant à cesser de nous comparer aux autres, celle nous convaincra de nous analyser nous-même sans complaisance mais en toute Bienveillance. En nous poussant à rejeter ce qui nous rattache au monde, elle nous aide à alléger la charge mondaine qui nous empêcher d’avancer sur le chemin du salut. En nous obligeant à préférer l’essentiel au superflu elle nous donnera la clé du choix juste et vrai dans notre avancement.
À l’inverse, en recherchant la vanité dans les choix qui se présentent à nous, nous saurons identifier les faux choix, pourtant plus faciles, et nous saurons séparer ce qui vient du monde de ce qui vient du Père.

L’humilité dans le Nouveau Testament

On trouve de nombreux exemples de référence à l’humilité dans le Nouveau Testament :

Lettre de Paul aux Éphésiens (4, 1-2) : « Je vous exhorte donc, […] à marcher dignes […] en toute humilité et douceur et avec générosité, vous supportant les uns les autres avec amour. »

Év. Selon Luc (14, 10-11) : « Mais quand tu es invité, va t’étendre à la dernière place, […] car quiconque se hausse sera abaissé et quiconque s’abaisse sera haussé. »

Lettre de Paul aux Colossiens (3, 12) : « Comme de saints et chers élus de Dieu, revêtez-vous donc de tendresse, de prévenance, d’humilité, de douceur et de générosité. »

Première lettre de Pierre (5, 5) : « […] Mais tous, sanglez-vous d’humilité les uns envers les autres, car Dieu s’oppose aux outrecuidants et donne, au contraire, sa grâce aux humbles. »

Év. Selon Matthieu (5, 3) Sermon sur la montagne : « Magnifiques les pauvres par esprit car le règne des cieux est à eux. »

(6, 3) : « Toi, quand tu fais l’aumône, que ta gauche ignore ce que fait ta droite. »

Év. Selon Jean (10, 15) : « Oui je vous le dis, quiconque n’accueille pas le règne de Dieu comme un enfant n’y entrera pas. »

Ces quelques citations doivent nous faire toucher à l’universalité de ce fondamental doctrinal qu’est l’humilité.
Je vous invite à reprendre une lecture attentive de votre propre Nouveau Testament et à y annoter (ou surligner) les passages qui vous montrent cet enseignement.

L’humilité est le marchepied du salut

L’humilité est donc l’outil qui permet de comprendre le monde, mais aussi de voir la route à suivre et celui qui permet de la suivre en sécurité.
Pour autant elle est fragile et la vanité, bien plus puissante, tend régulièrement ses pièges devant nos pas. Il faut donc associer à l’humilité la constance et la conviction pour que nous puissions cheminer vers le Bien.
Mais sans humilité il n’y aucun espoir de pouvoir trouver le début du chemin, ce qui la rend indispensable à mettre en œuvre en premier. Donc, le croyant cathare doit commencer par cela s’il veut avoir une chance d’avancer et celui qui est plus avancé dans sa foi doit la maintenir vive, car la perdre revient à tirer une carte « prison » au Monopoly™ qui nous maintiendra hors du chemin jusqu’à ce que nous l’ayons retrouvée.
C’est pour cela que j’ai classé l’humilité comme un des fondamentaux du catharisme. La négliger reviendrait à construire sa maison sans fondation, comme sur du sable, et plus elle s’élèverait, plus elle glisserait vers le gouffre qui l’anéantirait.

N’hésitez pas à venir poursuivre vos réflexions sur les forums du site Catharisme d’aujourd’hui afin de trouver l’altérité nécessaire à un cheminement efficace.

Avec toute ma Bienveillance.

Contenu soumis aux droits d'auteur.

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