La volonté d’affirmation
Dans un texte que j’avais publié en décembre 2020[1], j’évoquais l’Antéchrist et une de ses manifestations que j’appelais Mammon, c’est-à-dire le pouvoir de l’argent. Aujourd’hui je voudrais évoquer avec vous une autre facette de cet Antéchrist, à savoir la volonté d’affirmation que nous appelons communément l’égo.
Certes, ce terme est facilement employé au quotidien, souvent dans un désir de dénigrement de l’autre et de validation de sa propre théorie. Pour autant, il semble nécessaire aujourd’hui de lui redonner son sens et surtout de l’étudier dans l’étendue de ses acceptions qui est très vaste.
Le philosophe allemand, Schopenhauer, l’a étudié de façon approfondie dans son ouvrage : Le monde comme volonté et comme représentation[2].
Qu’est-ce que l’égo ?
Il est très difficile de répondre à cette question de façon exhaustive, car l’ego se manifeste de manière très variée et très différente selon les individus. Citons quelques situations de manifestation de l’égo :
La vanité
Se sentir meilleur ou mieux considéré que les autres vis-à-vis de Dieu est la première manifestation de l’égo. Or, c’est l’espoir que tout un chacun est tenté de nourrir. On voit d’ailleurs de nombreuses religions qui en font l’alpha et l’oméga de leur propre Vérité. Et cela crée en nous un sentiment de supériorité qui nous enchaîne dans ce monde. Ce sentiment, que l’on appelle l’égotisme, pousse à mentir et à dénigrer pour ne pas reconnaître que ce que nous disons ou que ce que nous faisons n’est pas l’acmé de ce qui est possible en ce monde.
L’omniscience
Le sentiment d’avoir raison à tout prix est le corolaire de la vanité. En effet, comment admettre une quelconque limitation à ses compétences si l’on est préféré de Dieu ? Cela a même poussé les premiers cadres catholiques (Clément de Rome[3]) à considérer que même si quelqu’un apportait la preuve de l’erreur de la doctrine catholique, il devait être éliminé sans tenir compte de ses arguments. Les cathares, qui en ont beaucoup souffert, étaient à l’opposé de cela puisqu’ils disaient qu’il y a de nombreuses demeures dans la maison du Père, mais qu’aucune n’est La maison du Père (Évangile selon Jean[4]).
La vantardise
Pire encore, vouloir affirmer avoir raison ou être devant les autres alors que l’on sait qu’il n’en est rien. Ce mensonge envers soi, donc envers l’Esprit est ce qui nous empêche le plus d’avancer, car en nous révélant à la fois notre petitesse et notre incapacité à l’assumer, il nous retire de la cohorte des prisonniers du Mal pour faire de nous son assistant. En outre la vantardise s’appuie totalement sur le mensonge qui marque l’éloignement de la Règle de justice et de vérité. Elle sert souvent à masquer l’absence de savoirs que l’on s’est refusé à acquérir au prix d’un effort que nous jugeons démesuré.
La satisfaction des désirs personnels
Fort des points que je viens d’évoquer, il n’est pas étonnant que les individus atteints de ces défauts, manifestent une volonté de voir leurs désirs satisfaits au détriment de ceux des autres si nécessaire.
Cette volonté de satisfaire ses désirs personnels, on l’appelle l’égoïsme. Elle déclenche forcément des comportements anti sociaux poussant l’individu jusqu’à nier la réalité des besoins des autres et la vacuité de ses propres demandes. Quand l’égotique met en avant ses propres valeurs, réelles ou supposées, l’égoïste ne se préoccupe pas de ce détail pour justifier d’obtenir à son avantage exclusif des priorités ou des biens pour lesquels il n’a, en réalité, aucune justification à présenter. Pour ce faire, il n’hésite pas à rejeter les droits légitimes des autres ou à exiger pour lui des avantages indus ou des suppléments de biens purement imaginaires. La France est connue pour le fait que la plupart de ses habitants dispose ou veut disposer de tels avantages, que ce soit des coupes-file ou des bonus dans tous les domaines.
Et franchement qui peut dire que dans toute sa vie, il n’a jamais lui-même commis un abus dans un domaine ou un autre pour en tirer un avantage qui au demeurant s’avère le plus souvent sans intérêt. Au-delà des comportements les plus anti sociaux ou tout au moins les plus inciviques, comme l’abus des stationnements sur des places réservées, le refus de laisser passer une personne prioritaire dans une file d’attente ou de lui permettre d’accéder à une place assise, qui n’a pas cherché à grappiller une place dans une file de circulation en doublant de façon inadaptée ou en se rabattant depuis une file où il n’avait rien à faire pour un bénéfice nul ? Cela nous est arrivé à tous un jour ou l’autre, ne nous racontons pas d’histoire. Mais c’est quand cela devient répétitif, pour ne pas dire systématique, qu’il faut commencer à s’inquiéter sérieusement, car l’égoïsme est le comportement le plus élémentaire de la manifestation de l’égo et sa diffusion rend la vie sociale impossible.
Le rejet de l’équilibre social au profit de la domination individuelle
Quand nous avons passé les caps précédemment cité de l’égotisme et de l’égoïsme, on n’est guère loin du tout dernier, que l’on appelle l’égocentrisme.
L’égocentrique est une personne qui considère être au centre de tout et donc avoir tout pouvoir et toute justification à exiger ce qu’il veut. En effet, son égotisme le convainc qu’il est toujours plus compétent et meilleur que les autres et son égoïsme le pousse à vouloir pour lui tous les avantages que la vie peut offrir au détriment des autres si nécessaire.
En fait, l’égocentrisme c’est le pouvoir de l’égo dans sa dimension la plus absolue. De la part d’une personne qui ne voit dans ce monde rien d’autre que ce qu’il nous offre, à savoir un espace de lutte et de souffrance, l’égocentrisme est le moyen de se prémunir des souffrances et de remporter toutes les luttes par la violence qui est inhérente à ce monde ou par la ruse qui est la violence des lâches et des faibles.
C’est là où je serai tenté de vous inviter à relire l’histoire de la grenouille et du scorpion[5] que j’ai utilisée dans le passé pour illustrer l’erreur que nous commettons quand nous ne voyons pas à quel point l’interaction est essentielle à notre vie.
Les cathares l’avait si bien compris qu’ils ont toujours mis en avant la nécessité d’être deux au minimum pour pouvoir vivre la vie spirituelle en ce monde, car l’isolement est la pire des choses qui puisse nous arriver dans la mesure où il nous amène à appréhender le monde sous un seul point de vue, un peu comme un navigateur qui regarderait des obstacles devant son navire avec un monoculaire, perdant ainsi la vision stéréoscopique qui lui permet d’évaluer la distance des dangers qui menacent son navire.
N’oublions pas que si l’homme, depuis ses origines, a réussi à échapper aux dangers qui le menaçaient au quotidien et a fini par dominer, au moins de façon apparente, le monde dans lequel il vit, c’est en mettant en œuvre cette notion essentielle de collaboration, y compris quand des intérêts personnels pouvaient être en conflit.
Être simplement dans ce monde
Ce qui est absolument important à comprendre quand on s’intéresse au catharisme, c’est qu’il est la meilleure possibilité qui nous est offerte de traverser notre vie dans ce monde en observant les préceptes de Christ, sans tomber dans les pièges qui nous sont tendus en permanence. N’oublions jamais que notre enveloppe charnelle n’a d’autre mission que de nous empêcher de rejoindre le Père. Ce que les cathares appellent l’âme mondaine, par opposition à l’âme spirituelle que j’appelle personnellement l’esprit-saint, n’est rien d’autre qu’une sorte d’intelligence maléfique qui va user de divers outils pour nous distraire de notre recherche et de notre cheminement spirituels et pour nous empêcher d’avancer dans ce chemin quand nous l’avons choisi. Elle use principalement pour cela de l’outil de perception que l’on appelle la sensualité, c’est-à-dire les cinq sens, qui nous permettent d’appréhender le monde et de l’égo qui est l’outil de domination que nous mettons en œuvre au quotidien pour acquérir une place enviable dans ce monde, et de ce fait perdre toute envie de chercher la place modeste qui est la nôtre dans le monde spirituel.
Quand elle ne parvient pas à nous suborner, parce que nous avons commencé un cheminement, spirituel cohérent et efficace, elle tente de nous retenir dans notre avancement dans l’espoir que ce corps vienne à mourir avant que nous ayons réussi à atteindre un niveau suffisant pour espérer la grâce divine. C’est pourquoi je dis toujours qu’il faut être très attentif à la notion de précarité de la vie dans ce monde. Comme il est dit dans les textes chrétiens : « nous ne connaissons ni le jour ni l’heure ».
Le triumvirat de l’Antéchrist
Comme vous devez le supposer, j’imagine, l’égo est un élément fondamental qu’utilise l’âme mondaine et de ce fait, il est en quelque sorte le principal élément de ce que les anciens appelaient l’Antéchrist.
Et pour reprendre l’image que j’avais déjà expliqué des trois 6 (666), destinée à symboliser le Mal, on peut dire que l’égo est le premier des trois 6, le deuxième est sans doute l’argent que nous avons inventé pour soumettre le monde et le troisième dont je parlerai plus tard est la volonté de pouvoir qui nous pousse à ne jamais être satisfait de notre situation et a toujours vouloir plus tout en sachant qu’on n’en fera rien en réalité.
Le sympathisant cathare doit faire cette analyse sans laquelle il ne peut trouver le moindre sens au cheminement spirituel du catharisme qui peut sembler excessif quand d’autres religions offrent des cheminements beaucoup plus simples à première vue et beaucoup moins contraignants. Si le catharisme demande autant d’efforts à ceux qui veulent s’y engager, vous comprenez bien que ce n’est pas par hasard. En effet, face à la puissance immense que l’âme mondaine déploie pour nous empêcher de cheminer vers le Père il est clair qu’il n’y a pas d’autre solution qu’une rigueur, qui peut sembler extrême dans un premier temps, mais qui est tout à fait vivable pour celui qui sera ensuite un croyant éveillé.
Soyons passants
C’est pour cela que nous devons nous dire tous les jours, dans un temps de méditation de durée variable que nous consacrons à nous éloigner momentanément du monde, qu’il faut petit à petit réduire l’empreinte du monde sur nous et nous éveiller lentement, mais sûrement à ce que le catharisme nous enseigne en matière de cheminement spirituel. C’est ce que j’essaye modestement de faire au quotidien, mais je comprends bien que quand on me voit vivre, on peut penser que j’en fais beaucoup. En fait, je ne fais que poursuivre ce que j’ai commencé comme vous un jour, petitement, en donnant de plus en plus d’importance à mon temps spirituel qu’à mon temp mondain. Tout le monde peut y arriver, j’en suis en quelque sorte la preuve vivante, mais toute procrastination en la matière ne peut conduire qu’à l’échec, car nul ne sait dans quel corps il renaîtra s’il n’a pas réussi à passer la porte cette fois-ci. Je nous souhaite à tous bonne chance dans ce choix.
© Guilhem de Carcassonne, le 15 février 2026
[1] Qui est l’antéchrist ?, publié par Guilhem de Carcassonne dans Catharisme d’aujourd’hui (décembre 2020).
[2] Le monde comme volonté et comme représentation – Arthur Schopenhauer.
[3] Roman pseudo-clémentin : Engagement solennel.
[4] Évangile selon Jean, chap. 14-v. 2
[5] La grenouille et le scorpion, publiée le 9 nov. 2016 dans Catharisme d’aujourd’hui.