Catharisme d'aujourd'hui Informations et échanges sur le christianisme cathare de ses origines à nos jours

Le miroir aux alouettes

« À une vérité toute plate, je préfère un mensonge exaltant. » Aleksandr Sergueievitch Pouchkine

« Chacun tourne en réalités,
Autant qu’il peut, ses propres songes.
L’homme est de glace aux vérités ;
Il est de feu pour les mensonges. » Jean de la Fontaine (Le statuaire et la statue de Jupiter)

Comme le rappellent ces citations, face à une vérité terne ou démotivante nous sommes naturellement poussés à lui préférer un mensonge rassurant ou motivant.
C’est notre nature humaine qui le veut afin de nous éviter les affres de l’angoisse à la découverte des réalités qui nous entourent.
Aussi, quand le monde nous semble terrible, quand nous pensons n’être que des insectes dans une fourmilière diabolique, notre déraison nous pousse à nous imaginer un destin glorieux, une origine magique, un avenir prometteur.

Alors que dire à ceux qui veulent croire en une origine extra-terrestre, qui s’imaginent être d’une constitution différente de la nôtre ou qui croient en une destinée magique réservée à quelques initiés dont ils font partie bien entendu ?
Surtout quand nous proposons le concept d’une origine divine dérobée et prisonnière d’un monde maléfique et un espoir de salut collectif.
En fait il n’y a rien à proposer car, quel que soit le choix qui sera mis en avant, quels que seront les arguments qui viendront en justifier l’hypothèse, quelque évidente soit l’analyse aboutissant à ce résultat, celui qui est décidé à ne pas être rationnel ne le sera sous aucun prétexte.

Le miroir aux alouettes ne se contente pas d’attirer notre regard, il nous aveugle et supprime la vision des autres possibles et des dangers environnants que recèle le choix qu’il nous offre.

Le refus de la souffrance

Un des moteurs de cette anesthésie intellectuelle est le refus de la souffrance.
Nous avons beau savoir que l’on n’accouche pas de quelque chose d’important sans effort et sans souffrance, l’idée même de cette possible souffrance, quelque soit son intensité et sa durée, nous est insupportable et nous pousse vers des solutions apparemment simples, faciles et indolores.

Pourtant, le commun des mortels ne peut imaginer atteindre des vérités profondes sans devoir ahaner sur des routes pentues et mal commodes. Les grandes conversions spirituelles nécessitent de grands chamboulements dans nos confortables certitudes et nous renvoient à des moments d’incertitude où l’on se sent nu comme un ver dans un froid hiver boréal et où l’on ne sait plus comment faire pour retrouver le douillet confort de nos erreurs passées.
Si la souffrance physique, quand elle dépasse un certain seuil ou une durée raisonnable cesse d’être un avertisseur pour devenir un destructeur de l’humain qu’elle rend pantelant et animal, la douleur spirituelle est un élément indispensable de l’élévation de l’esprit.

La douleur psychologique déshumanise quand la douleur spirituelle force à rebattre les cartes de ses certitudes pour arriver à faire des choix cohérents afin de construire un avenir à ses espérances.

Mais si l’on peut comprendre l’intérêt de cette souffrance, bien peu acceptent ce qu’elle implique, c’est-à-dire le retour à l’incertitude du quotidien, la révélation que rien n’est jamais joué jusqu’à l’instant ultime où, devenus à notre tour l’ouvrier de la onzième heure, nous devront mériter notre salaire.
Or, tout dans notre vie mondaine s’oppose à cette forme de devenir. Nous naissons nus et fragiles, nous croissons sous la bienveillante protection de nos parents qui nous « arment » pour une vie que l’on sait dure et âpre. Une fois parvenu au bout de cette première sélection — si peu naturelle en fait — nous devons entamer un nouveau combat. Cette fois c’est seul que nous luttons pour nous faire une place dans un monde où l’homme est un loup pour l’homme. Nous souffrons pour gravir les échelons d’une réussite sociale qui constitue le Graal de toute vie humaine. Une fois parvenu au faîte de notre groupe social nous devons lutter contre ceux qui veulent prendre notre place si durement gagnée et affermir notre position pour lui assurer la pérennité indispensable à notre confort.
Et c’est là qu’il faudrait tout abandonner pour re-dégringoler l’édifice et revenir plus bas que d’où nous sommes partis ?
Si encore on nous promettait une félicité garantie sur facture, gravée dans le marbre comme le font si bien ces religions qui garantissent l’inversement des structures sociales dans l’au-delà pour faire patienter les pauvres et les démunis et limiter la rapacité des nantis. Mais que nenni, rien n’est sûr ; ce n’est qu’une fois au bout de la route que nous saurons si nos choix furent les bons ou si nous prîmes des vessies pour des lanternes.

Alors effectivement, dans ces conditions, la souffrance paraît difficilement acceptable. Sauf bien entendu pour ceux qui se sentent poussés par une force irrépressible ; mais combien sont-ils en fait ? Bien peu et il suffit de voir notre monde pour s’en convaincre.

L’attrait de la facilité

Je viens de le dire, quand deux voies semblent s’ouvrir à nous, pourquoi choisirions-nous celle qui promet des cris et des pleurs, sauf à sentir que seule celle-là est la bonne.
Sinon, comme nous le faisons toujours et dans tous les domaines, c’est la voie facile, droite et en pente douce qui nous attire. L’effort ne nous est pas naturel et notre incarnation nous pousse volontiers dans le sens du vent.
Aussi envisager de tirer des bords contre la bourrasque nous semble ridicule et ceux qui le font sont regardés comme ces personnes s’évertuant d’avancer sur un tapis roulant circulant à contre-sens.

Notre nature profonde est ainsi faite pour nous empêcher d’aller vers ce qui pourrait nous permettre de comprendre l’incroyable montage dont nous sommes prisonniers, et quand nous le comprenons, tout nous pousse à le nier ou à le combattre.
À l’instar de l’homme de la caverne de Platon nous préférons rester enchaîné à notre mur que de gravir la pente vers le feu qui fait souffrir et qui oblige à renoncer à nos chimères pour affronter une réalité bien moins fantasmagorique que les illusions qui dansaient en ombres chinoises sur le mur de la caverne.
Pire si l’un d’entre-nous moins couard et plus motivé reviens vers nous fort de ses découvertes, nous serons de ceux qui le molesteront, jusqu’à la mort si nécessaire, pour l’empêcher de détruire notre illusion si confortable.

Qui pourrait penser que cette conformation de notre incarnation obéit en fait à un plan machiavélique ourdi par celui qui veut nous empêcher à tout prix de comprendre ce que nous et où nous sommes. Il faut dire qu’il avait échoué lamentablement avec sa création débutante, car si l’on en croit la Genèse il s’était avéré incapable d’empêcher le serpent de conduire l’homme et la femme à l’arbre de la connaissance et de la vie.
Depuis il a compris la leçon et s’est avec plus de ruse encore qu’il nous éloigne de la connaissance en créant les conditions du refus de s’instruire et d’agir. La souffrance et l’attrait de la facilité sont des armes faciles et efficaces.

La voie du pire

Même si nous comprenons bien ce qui pousse à envisager des choix erratiques plutôt qu’à accepter des options plus cohérentes, il faut casser ce cercle vicieux qui ne fait qu’aggraver les choses.

C’est assez comparable à la situation des personnes très pauvres qui jouent à des jeux d’argent basés sur le pur hasard dans l’espoir de devenir riche. Cela signe deux problématiques, d’abord celle du désespoir qui ne permet plus de chercher et d’entrevoir d’issue à une situation et celle de l’aveuglement qui ne permet plus de comprendre que les statistiques garantissent une aggravation de l’appauvrissement sans la moindre chance d’en sortir.
Il en est de même en matière de foi. En fait les gens sont pris aussi entre deux situations apparemment inconciliables : la compréhension que les options proposées par les grandes religions sont fallacieuses et l’incapacité à en rejeter certains dogmes rassurants.

À notre époque il est de plus en plus difficile d’accepter un Dieu vengeur, acariâtre, menteur, inconstant et violent — y compris envers ses propres créatures — comme nous le montrent les textes de l’Ancien Testament. Ce constat valide donc le rejet du caractère divin de ce monde dont le développement valide au contraire le caractère maléfique. En effet, ceux qui essaient d’être bons, honnêtes, raisonnables, compatissants sont le plus souvent dévalorisés, spoliés, moqués, voire agressés quand ceux qui sont rapaces, avides, brutaux, menteurs et malhonnêtes s’avèrent souvent en tirer profit et atteindre les plus hauts niveaux de la reconnaissance associés à une vie heureuse et luxueuse.
Comment dans ces conditions valoriser les valeurs saines par rapport aux conceptions les plus viles ? Ce désespoir spirituel fait écho au désespoir social que traverse notre monde où les valeurs traditionnelles : études, travail, respect, constance, effort, sont bafouées au quotidien.

Or, contrairement à un cataclysme dont on entrevoit l’issue comme une guerre, une catastrophe naturelle ou un accident industriel, l’effondrement des valeurs et l’inversion des règles sociales et économiques semblent ne devoir qu’empirer et durer.
C’est pourquoi l’on remarque que l’ensemble des indicateurs sociaux et psychologiques sont orientés vers le pire. Les théories apocalyptiques font florès, les escroqueries basées sur des promesses d’argent faciles pullulent, les agressions aux motifs futiles, voire sans motifs envahissent nos bulletins d’information et la météo laisse entrevoir les conséquences de notre comportement imbécile des dernières décennies.

Comme un malade qui voit sa mort venir préfère s’en remettre à des charlatans qui lui promettent une guérison miraculeuse au lieu de se recentrer sur ses fondamentaux, celui dont l’espoir social et spirituel est mort ne demande pas que de croire à des hypothèses stupéfiantes censées lui garantir un avenir personnel merveilleux sans avoir à faire le moindre effort ou à souffrir la moindre gêne.
Là aussi des indicateurs existent comme le montre le milieu artistique où certains se découvrent une compétence magique qui leur donne accès à un monde et à un statut personnel bien au-delà de la condition humaine basique moquée et caricaturée. D’autres auteurs nous montrent des êtres venus d’ailleurs possédant tous les atouts que nous aimerions voir au point que certains pourraient souhaiter leur ressembler même si cela nécessitait d’acquérir leur particularités physiques normalement peu ragoutantes.

Mais cela mène dans un mur. Comme le malade l’issue n’est pas dans l’évasion intellectuelle mais dans la prise en mains de son quotidien et dans le développement de sa compréhension du monde pour en tirer les seules conclusions qui sont acceptables.

La voie saine

Que l’on ait la foi ou pas, peu importe. Ce qui compte c’est d’être logique et cohérent dans son analyse et dans ses choix. La foi ne vient que proposer une orientation un peu différente en fonction d’objectifs dépassant le strict cadre mondain.

Ce qui est important c’est de ne pas se laisser aveugler par le miroir aux alouettes et regarder le monde en face. Il est dur, violent, injuste et il se serait idiot d’en espérer une amélioration alors que depuis des millénaires et selon notre degré d’optimisme, il ne fait que se maintenir ainsi, voire il s’aggrave.
Ce n’est donc pas en s’épuisant à croire que tout va s’arranger que l’on peu avancer. Ce qui compte c’est de se situer dans ce monde sans s’illusionner, ni sur lui, ni sur nous. Car nous non plus nous ne sommes pas parfaits. Nous ne sommes pas des magiciens, nous ne sommes pas des super-héros venus d’une planète détruite, nous ne sommes pas des lézards en quête de conquêtes planétaires. Nous sommes des mortels à l’espérance de vie assez courte comparée à d’autres espèces et nous allons tous mourir un jour.
Certes nous pouvons croire que notre destinée n’est pas écrite, que notre vie terrestre n’est qu’une vie parmi d’autres, qu’un monde meilleur existe. Mais au total il faut quand même organiser et mener ici et maintenant une vie en accord avec nos principes. C’est-à-dire qu’il faut accepter d’être des perdants dans ce monde puisque ses valeurs sont opposées aux nôtres. Ce n’est pas une résignation que de refuser d’obéir à des règles iniques fusse au risque d’en subir les conséquences. Au contraire c’est le plus grand courage que de refuser d’abuser de ses atouts pour écraser les autres et d’accepter de subir la violence de ceux qui en abusent largement.

Certes le croyant est un peu avantagé dans cette situation. Lui il considère que ce temps de souffrance ne durera pas et qu’après la mort il sera récompensé par une nouvelle vie. Encore faut-il que sur son lit de mort il ne se dise pas qu’il a cru à des chimères. Or, pour cela, il convient que sa foi soit affermie dans une doctrine logique et saine. Sinon il aurait l’impression d’avoir été dupe deux fois. Dupe dans sa vie et dupe dans sa mort.
L’athée lui n’espère rien pour l’au-delà. Il souffre d’autant plus de ne pouvoir atteindre le bonheur dans cette vie. Cependant, n’est-il pas plus important d’être en accord avec sa morale que de vivre bien pour se dire, sur son lit de mort, que l’on a complètement raté sa vie ?

Le croyant cathare lui est dans une sorte de voie médiane. Il est moins dans l’espérance immédiate que le croyant classique car il ne sait pas si cette vie sera la dernière pour lui aux mains du Principe du Mal. Par contre il a l’avantage sur le croyant classique et sur l’athée de savoir qu’un terme positif viendra clore cette période difficile et cette foi il la base sur une doctrine saine, débarrassée de scories fantasmagoriques, d’espérances miraculeuses et de dogmes incohérents. Il espère car il considère que sa capacité d’introspection fait de lui un être à part dans ce monde et donc un être dont une part au moins dépasse les limites ridicules de ce monde.

Mais ce qui importe pour tous c’est de se donner une capacité de dépasser l’aveuglement du miroir dont le but est de nous faire chuter pour tracer une route qui dépasse ce piège quand bien même elle risque d’être difficile et porteuse de souffrances.

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