Épisode inédit de la croisade

Localisation inédite d’un épisode de la guerre contre les Albigeois.

Restitution topographique d’un fait militaire oublié.

Vue générale de la zone

Dans son Histoire albigeoise[1], Pierre des Vaux-de-Cernay relate le déroulement d’une embuscade survenue en 1211, entre Pamiers et Fanjeaux, qui coûta la vie à plusieurs croisés parmi lesquels le seigneur Geoffroi de Neauphle[2]. Si son récit fournit des détails significatifs sur les circonstances de l’affaire, il ne précise toutefois pas le lieu où celle-ci se produisit. C’est ce que cette étude se propose de déterminer.

Le récit de Pierre des Vaux-de-Cernay

« Notre comte voyant qu’il avait fait tant et de si grandes pertes, vint à Pamiers pour en munir le château, et, tandis qu’il y était, le comte de Foix lui manda que, s’il voulait attendre seulement quatre jours, il arriverait lui-même et se battrait contre lui à quoi Montfort répondit qu’il resterait à Pamiers non seulement quatre jours, mais plus de dix toutefois le comte de Foix n’osa se présenter. En outre, nos chevaliers pénétrèrent dans son territoire même sans leur chef, et détruisirent un fort qui appartenait audit comte. Le nôtre vint ensuite à Fanjaux, d’où il envoya, le châtelain de Melfe et Godefroi son frère, tous deux gens intrépides avec un très petit nombre d’autres, vers un certain château, pour en faire apporter du blé dans celui de Fanjaux et l’approvisionner suffisamment. Or comme ils revenaient de ce lieu, le fils du comte de Foix, égal à son père en malice, se mit en embuscade le long de la route que lesdits chevaliers devaient suivre, ayant avec lui an grand nombre de gens armés ; et, quand les nôtres passèrent, les ennemis se levant tout à coup, les attaquèrent et entourèrent ledit Godefroi, le pressant de toutes parts; mais lui, vaillant et sans peur, se défendit bravement, bien qu’il n’eût que très peu de soldats. Ayant donc perdu son cheval et étant réduit à la dernière extrémité les ennemis lui criaient de se rendre ; sur quoi cet homme de merveilleuse prouesse leur répondit, selon qu’on l’a raconté « Je me suis rendu au Christ, et n’advienne que je me rende « à ses ennemis » ; et par ainsi, au milieu des coups et des glaives, il tomba mort, pour aller, comme nous le croyons se reposer dans la gloire éternelle. Avec lui succombèrent un jouvencel non moins courageux, cousin dudit Godefroi et quelques autres de nos gens un chevalier, nommé Drogon, se rendit, et fut mis aux fers par le comte de Foix. Quant au châtelain de Melfe, s’échappant la vie sauve, il revint au château d’où ils étaient partis, tout gémissant de la perte de son frère et de son parent. Ensuite les nôtres vinrent sur le lieu du combat, et, enlevant les cadavres de ceux qui avaient été tués ils les ensevelirent dans une abbaye de l’ordre de Cîteaux, nommée Bolbonne. »

Gravure de l’embuscade telle que décrite

Avant de poursuivre, il est conseillé au lecteur de prendre connaissance des lieux et de suivre les mouvements des troupes à l’aide de la carte SCAN 25 Touristique, consultable sur internet.

Analyse du texte

« En outre, nos chevaliers pénétrèrent dans son territoire même sans leur chef, et détruisirent un fort qui appartenait au dit comte. »

Il semblerait que le fort en question puisse être identifié au château de Labarre (09)[3], en voici les raisons :
Après quelques jours d’attente, les croisés, ne voyant pas leur adversaire se présenter au rendez-vous, mirent à exécution une provocation imaginée par leur commandant afin de faire sortir le loup du bois. Sans leur chef resté à Pamiers, ces lieutenants, dans l’espoir d’une réaction, allèrent s’emparer puis détruire le fort de Labarre, situé à moins de quatre kilomètres à vol d’oiseau de la ville de Foix.

« Le nôtre vint ensuite à Fanjaux, d’où il envoya, le châtelain de Melfe[4] et Godefroi son frère, tous deux gens intrépides avec un très petit nombre d’autres, vers un certain château, pour en faire apporter du blé dans celui de Fanjaux et l’approvisionner suffisamment. »

Toutefois, au bout de quelques jours, Simon de Montfort, dépité que Raymond-Roger de Foix ne se soit pas laissé piéger par son stratagème, ordonna de regagner Fanjeaux. Aussitôt arrivé dans son quartier d’hiver, le chef croisé dépêcha un convoi « vers un certain château » — probablement du côté de Pamiers —[5] afin d’y chercher de quoi constituer des réserves pour sa retraite.

« Or comme ils revenaient de ce lieu, le fils du comte de Foix, égal à son père en malice, se mit en embuscade le long de la route que lesdits chevaliers devaient suivre […]. »

Par le plus pur des hasards, le fils du comte de Foix rodant alors dans les environs de Mazères, vit — ou apprit — l’arrivée du charroi français. Il décida opportunément de lui tendre une embuscade. Tandis que les croisés poursuivaient leur marche, il alla discrètement se poster dans la garrigue de la Boulbonne[6]. Une fois les chariots chargés, la colonne reprit le chemin de Fanjeaux ; elle fut alors attaquée, l’assaut causant la mort de plusieurs membres de son escorte.

« Quant au châtelain de Melfe, s’échappant la vie sauve, il revint au château d’où ils étaient partis, tout gémissant de la perte de son frère et de son parent. Ensuite les nôtres vinrent sur le lieu du combat, et, enlevant les cadavres de ceux qui avaient été tués ils les ensevelirent dans une abbaye de l’ordre de Cîteaux, nommée Bolbonne.[7] »

Cependant, quelques croisés parvinrent à échapper à la tuerie et à regagner Fanjeaux. Le lendemain, ou dans les jours qui suivirent, un fort détachement — avec certainement à sa tête Simon de Neauphle, qui connaissait le lieu de l’embuscade et venait assister à l’inhumation de son frère et de son cousin — fut envoyé pour relever les corps et les ensevelir dans le cimetière de l’abbaye de Boulbonne, sans doute le plus proche du lieu de l’attaque.[8]

Conclusion

Les éléments factuels dont nous disposons — à savoir les quelques jours passés par Simon de Montfort et sa troupe à Pamiers, ainsi que l’inhumation des croisés victimes du guet-apens tendu par le fils du comte de Foix à l’abbaye de Boulbonne — nous conduisent à penser que l’attaque s’est déroulée à l’ouest de Belpech, dans la garrigue de la Boulbonne (ou de la boulbène), près de l’établissement monastique cistercien éponyme, vraisemblablement dans le secteur des actuels domaines agricoles du Freyche ou du Saltré, situés au sud-sud-est du site de la société Etienne Lacroix Artifices.

© Bruno Joulia 2026


[1] Histoire Albigeoise  ou  Histoire de l’hérésie des Albigeois et de la sainte guerre entreprise contre eux (de l’an 1203 à l’an 1218), par Pierre de Vaulx-Cernay, traduit par M. Guizot, Paris, chez J.-L.-J. Brière Libraire, 1824, p. 178 et 179.

[2] Geoffroi de Neauphle (p. 4) + fin été 1211 (embuscade entre Pamiers et Fanjeaux) […], en Albigeois avec Simon IV de Montfort. De nos jours, la distance de Pamiers à Fanjeaux est de 43,1 km par les D11 et D102, via La Bastide-de-Lordat (09) et Belpech (11), (Google Maps Itinéraire).

[3] En 1210, durant la Guerre des Albigeois, le Pas de la Barre est attaqué par les troupes de Simon de Montfort. L’année suivante, le château est rasé lors du retour de Montfort.

[4] Simon et son frère Geoffroi de Neauphle, in l’Epopée Cathare, 1198-1212, l’Invasion  par Michel Roquebert, éditions Privat, Toulouse, p.451.

[5] D’où, on l’a vu, venaient les croisés.

[6] « Nous allâmes tous à la garrigue de Mazères de Boulbonne, […] » Imbert de Salles, dans l’article Chronographie d’un massacre. « […] l’abbaye a été fondée à moins de trois kilomètres au sud-est de l’actuelle ville de Mazères dans une vaste plaine dont le nom a servi pendant longtemps à désigner une forêt avant de s’attacher à la maison religieuse elle-même. » dans  Boulbonne, le Saint-Denis des comtes de Foix  par Roger Armengaud, édité par l’association pour le développement du tourisme de Mazères, 1993, p.13. Boulbène ou (la) Boulbonne (Belpech et Roullens, Aude ; Mazères, Le Cartaret, Les Pujols, Ariège etc.), définition et toponymes.

[7] L’abbaye de Boulbonne est d’abord fondée en 11291 […] au sud de Mazères, département de l’Ariége, au bord du Raunier à environ 14 km de son emplacement actuel à Cintegabelle.

[8] Le lieu de l’ensevelissement permet d’estimer la proximité de celui de l’attaque, dans la mesure où il est difficile d’imaginer que le détachement ait pu transporter les corps sur une longue distance.

Guilhem de Carcassonne

Créateur de ce site.