La procrastination spirituelle

La procrastination spirituelle

Au fur et à mesure que nous voyons se développer des technologies, dites intelligentes, nous remarquons dans le même temps un retrait de plus en plus important de la volonté de l’homme vis-à-vis des activités concernées.
L’irruption récente de l’intelligence artificielle (IA) aggrave encore ce phénomène et nous conduit de plus en plus à choisir la procrastination dans notre vie mondaine, ce qui a pour conséquence, pour l’instant encore peu visible, de faire à terme, de nous de véritables légumes qui se contenteront de donner un ordre à leur ordinateur en attendant que celui-ci commande les outils connectés qui réaliseront la tâche demandée.
Cela nous prépare une génération d’individus, quasiment anencéphales, qui ne seront plus que des consommateurs de produits finis qu’ils sont incapables de réaliser par eux-mêmes. Autant dire qu’au moindre problème technologique c’est une civilisation entière qui pourra disparaître du jour au lendemain.
Mais qu’en est-il sur le plan spirituel ? La procrastination spirituelle n’a pas attendu l’IA pour se développer au profit d’un intérêt bassement matériel et considéré comme toujours plus prégnant et urgent qu’un devenir spirituel, considéré comme secondaire et dont la réalité s’éloigne au fur et à mesure que la société s’« athéise ».

Qu’est-ce que la procrastination ?

Si la définition de ce terme est simple, son emprise est si large qu’il est difficile d’en faire le tour rapidement.
La procrastination est l’habitude de remettre à plus tard, ce que l’on aurait pu faire immédiatement. Mais cela ne suffit pas à la décrire, car il peut y avoir de très bonnes raisons, tout à fait justifiées, de remettre quelque chose à plus tard, soit pour disposer de plus de temps pour finir ce que l’on est en train de faire, soit pour mieux faire ce qui est prévu dans des conditions plus adéquates.

Sur le plan spirituel, la situation qui peut conduire à remettre à plus tard, peut relever notamment du fait que l’on n’est pas encore dans les dispositions adaptées à une activité spirituelle de qualité. Cela par exemple, peut-être le cas d’une entrée en noviciat qui sera retardée, afin que les activités mondaines du moment ne viennent pas en perturber la qualité.
Il faut donc bien préciser que la procrastination n’est pas seulement un report d’activité, mais un report injustifié d’activité, c’est-à-dire un choix que rien ne permet de valider si ce n’est un état d’esprit particulier qui va donner à la personne une prétendue justification à son comportement. Ce ne sont pas les arguments qui manquent quand il s’agit de procrastiner. Combien de fois avons-nous utilisé ces derniers pour reporter un travail, souvent déjà tardif, tout en sachant que nous ne faisions que reculer pour mieux sauter. Parmi les plus courants, je peux vous citer les arguments suivants : trop de fatigue, trop de travail, manque d’énergie, manque de temps, manque d’envie, et bien d’autres encore que je vous laisse découvrir par vous-même.

La procrastination est très fortement ancrée dans notre nature humaine, car elle figure en bonne place parmi les outils utilisés par notre « âme mondaine », afin de nous empêcher d’entamer le cheminement de retour vers le Père qui signerait pour notre prison charnelle la perte d’un élément fondamental dans cette construction maligne que le diable a mis en place il y a bien longtemps. C’est cet ancrage que nous parvenons difficilement à défaire, car il présente le plus souvent à nos yeux, un avant-goût du paradis terrestre, tel que nous l’envisageons, et que les artistes ont si souvent représentés au fil des siècles sous le terme de Pays de Cocagne. On le retrouve dans l’Antiquité, sous la plume du poète Ovide, au Moyen-Âge dans le Sud de la France, en Provence et en Italie et même sous le pinceau de l’artiste flamand Pieter Brueguel[1]. Ce pays imaginaire représente l’utopie selon laquelle la vie peut être douce et calme, sans effort ni guerre.
Bien entendu, je passe sur les nombreuses autres évocations qui ont émaillées les siècles suivants, de Fénelon à Baudelaire. Le Lauragais a même pris le nom de Cocagne en référence aux pains de pastels dont est tirée la couleur qui fit la renommée de la région. Vous en trouverez une évocation très claire et fouillée dans l’article d’Élyzabeth Vonarb Bazerque, présenté à Peyrens lors de la dernière Rencontre cathare qui s’y est tenue en 2023. Il est facile à trouver sur notre site en cliquant ICI.
Bien entendu, chacun peut comprendre que comme l’utopie du pays de Cocagne, la procrastination porte en elle sa propre incohérence. En effet, si je reporte à demain ce que je devrais faire aujourd’hui, demain sera un autre aujourd’hui qui justifiera forcément de reporter encore, et ainsi de suite. Cette situation ridicule a donné lieu à des parodies ou des chansons humoristiques, comme par exemple, celle de Fernand Sardou : « Aujourd’hui peut-être, ou alors demain ».

Les dangers de la procrastination

Si nous voyons, sans problème, les dangers de la procrastination dans le domaine mondain, il peut sembler plus difficile de les déterminer dans le domaine spirituel.
En effet, la tendance générale est de considérer que les activités spirituelles peuvent bien être repoussées dans la mesure où ne nous ne ressentons pas l’imminence de la mort et par la même la nécessité de s’y préparer. Pourtant, comme nous le rappelle Mathieu (24, 36) dans son évangile : « Mais le jour et l’heure, personne ne les connaît, ni jes anges des cieux, ni le Fils, mais seulement le Père. », il nous faut rester vigilant, afin d’être prêt quelque soit l’heure pour ce qui nous concerne.
C’est là que l’on peut comprendre plus facilement ce qui provoque en nous cette procrastination. En effet, si le fait de procrastiner dans notre cheminement spirituel peut nous conduire à l’échec dans notre recherche du salut, il ne peut y avoir qu’un motif et qu’un responsable, à savoir notre part mondaine, dominée par notre égo. Cela doit donc éveiller notre inquiétude et nous faire dire que repousser à demain notre salut c’est peut-être malheureusement le repousser encore pour de nombreuses années et de nombreuses vies futures. D’un point de vue cathare cela se comprend très bien, puisque nous considérons que la part spirituelle qui a été détournée par le Mal depuis l’empyrée divin, est tombée en une seule fois ce qui a provoqué l’élévation spirituelle de l’animal humain, créé par le démiurge. Et cette part spirituelle emprisonnée dans ce corps humain, quand ce dernier vient à mourir est transmigrée dans un autre corps naissant si l’esprit prisonnier du corps précédent n’a pas réussi son cheminement vers le Père et donc restée emprisonnée.

L’autre danger de la procrastination est le fait qu’elle crée un cercle vicieux qui s’auto-entretient en poussant à justifier le comportement d’hier et à le reporter indéfiniment. Si ce que j’aurais dû faire hier n’a pas été fait, sans que j’en ressente des conséquences graves, pourquoi ne pas le repousser à demain puisque de toute façon je suis convaincu qu’il y a peu de chance que les conséquences auxquelles j’ai échappé hier s’abattent sur moi aujourd’hui. Cela conduit naturellement à vouloir rendre les obligations spirituelles plus faciles à supporter, puisque si l’on peut reporter, on peut aussi finalement adapter à notre envie, ou plutôt à notre flemme, les activités que d’aucuns considèrent qu’il faut pratiquer avec rigueur. Et c’est ainsi que l’on a vu des groupes religieux prendre de plus en plus de liberté avec les règles et les pratiques initiales de façon à les rendre plus faciles à supporter pour leurs ouailles et à maintenir sur ces dernières, le pouvoir qu’ils n’étaient pas prêt à lâcher. Ne reste plus alors qu’à dénigrer ceux qui sont restés fidèles aux enseignements initiaux, qui d’ailleurs leur valent le détachement des adeptes qu’ils avaient au départ. C’est bien connu dans notre monde, ce n’est pas la qualité qui fait la validité, c’est le nombre, même si Galilée est un contre-exemple patent.
Et nous voyons là apparaître le troisième danger majeur de la procrastination, qui est de favoriser la division au sein des croyants et de leurs responsables. Risque de perdre le salut personnel, risque de s’éloigner des pratiques et des doctrines susceptibles de nous aider à atteindre le salut personnel et risque de diviser la communauté. Nous voyons à quel point la procrastination est un danger majeur dont il faut être conscient et qui doit nous mettre en nous la volonté de lutter contre elle, au premier rang de nos priorités.

Agir contre la procrastination

Les pompiers ont l’habitude d’enseigner que pour lutter contre le feu, il y a trois étapes essentielles : à la première minute un verre d’eau suffit, à la deuxième minute un seau d’eau est nécessaire, à la troisième minute c’est d’une tonne d’eau que l’on a besoin et au-delà, on fait ce qu’on peut.
Je serais tenté d’appliquer cette règle à l’action que l’on doit mener contre la procrastination. En effet, plus on en prend conscience tôt, plus il est facile de ne pas y céder. Mais la vie mondaine est là pour nous empêcher de nous concentrer sur notre avancement spirituel. Il me semble donc que le plus simple, quand on n’est pas protégé de cette vie mondaine par une vie monastique, consiste à organiser son temps en incluant, outre ceux consacrés à nos nombreuses activités mondaines, des temps pour l’activité spirituelle. Ce système d’agenda a le mérite de nous maintenir en éveil permanent et ainsi de se dire qu’il ne faut pas oublier ce temps spirituel dans notre journée quotidienne. Cela est d’autant plus facile, que lorsque l’on est croyant, il n’est pas nécessaire de consacrer des heures à l’activité spirituelle. Suivons en cela le conseil que donnait Pierre Authié au jeune croyant Pierre Maury, que l’on retrouve dans la déposition de ce dernier devant l’Inquisition de Pamiers : « Il me répondit de dire, quand j’aurai à me lever du lit, à m’habiller, à manger, ou à faire quelque ouvrage : “Benedicite, Seigneur Dieu, Père des bons esprits, aide-nous dans tout ce que nous voudrons faire”, mais de ne dire en aucun cas le Pater noster, car nul ne doit le dire, s’il n’est dans la vérité et la justice, car ce sont des paroles de vérité et de justice. Si quelqu’un disait cette prière sans être dans la vérité et la justice, elle ne lui servirait de rien. »
Mais un croyant éveillé ne peut se contenter de répéter, voire d’ânonner, des prières ou des litanies ; il doit aussi être capable de s’instruire par lui-même. C’est pourquoi, même si ces textes peuvent faire l’objet de critiques justifiées, il faut s’imposer la lecture du Nouveau Testament, car ce dernier nous prépare à l’étude et à la compréhension d’éléments qui relèvent de la spiritualité.
Le troisième chose qui me semble importante pour éviter de tomber dans la procrastination est de se rappeler la règle fondamentale que les cathares pratiquaient, du moins tant que la situation sociale et environnementale le leur permettait, à savoir l’échange et le compagnonnage. Pour cela, il faut s’habituer à régulièrement participer aux discussions, aux échanges, aux commentaires de travaux réalisés par des gens que l’on pense plus avancés que soi et ainsi s’entraîner à approfondir son cheminement personnel, sans jamais laisser la moindre question de côté, au motif qu’elle serait peut-être inopportune ou idiote. Comme on dit dans l’enseignement, une question n’est jamais idiote, seule la réponse peut l’être parfois.

Comme vous le voyez, il n’est pas si compliqué que cela d’éviter la procrastination, même si notre égo ne cessera jamais de nous y pousser. L’Église cathare de France vous propose tous les outils pour pratiquer ce que je viens de vous conseiller et que je pratique moi-même, à savoir un site Internet où vous trouverez tous les documents, textes et travaux susceptibles de vous aider dans votre cheminement, un Rendez-vous cathare, mensuel en vidéo-conférence, accessible à tous et capable de traiter toutes les questions que vous souhaiteriez y voir abordées, et bien entendu la chaîne YouTube® que vous regardez en ce moment, où j’essaye chaque mois d’aborder un sujet de façon plus approfondie pour que vous puissiez vous en servir d’appui dans votre propre travail spirituel.

La balle est désormais dans votre camp.

Publié le 19 juillet 2026, par Guilhem de Carcassonne


[1] Le Pays de Cocagne, 1567 Pieter Brueguel. Ce tableau représente trois personnages, image des trois ordres (religieux, noblesse d’arme et paysannerie) calmes et repus dans un environnement de désordre absolu lié à la « guerre des gueux » mené contre les bruxellois par le roi d’Espagne. La nourriture tombe du ciel ou arrive sur patte déjà prête à consommer.

Guilhem de Carcassonne

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