De la chute au salut

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De la chute au salut

Nous allons étudier ici la parabole du fils prodigue1 qui est essentielle au catharisme, d’autant qu’elle comporte des éléments peu, mal ou pas compris. Elle ne figure dans aucun autre évangile canonique que celui de Luc et est précédée de deux autres textes — la brebis et la drachme perdues —, qui mettent en avant les efforts déployés par celui qui a perdu une part, même infime, de son bien initial pour le retrouver.

Ce troisième texte du chapitre 15 est infiniment plus important, car il ne montre pas le problème que du point de vue de celui (ou celle) qui est présenté comme le « propriétaire » du bien perdu, mais aussi du point de vue de ce qui est perdu et de ce qui n’est pas perdu et qui voit l’importance donnée à la récupération du bien perdu.

En fait, pour peu qu’on la lise attentivement, cette parabole nous rappelle notre situation d’esprit saint prisonnier qui aspire au salut.

La chute

« Un homme avait deux fils ».

Le contexte familial nous rappelle qu’il n’y a que deux états possibles vis-à-vis du Père : être en son sein ou en être tombé.

« Le plus jeune dit à son père : Mon père, donne-moi la part de fortune qui me revient. »

La chute n’est pas évoquée ici sous la forme d’une agression violente du démiurge contre l’Esprit unique comme c’est le cas dans l’Apocalypse de Jean. Certains esprits ont cru être en droit de demander leur liberté pour en faire ce que bon leur en semblerait. Et le Père ne s’y oppose pas, car sa Bienveillance ne saurait frustrer qui que ce soit, même s’il sait qu’il s’agit d’une erreur.

Cela nous renvoie à nos interrogations cosmogoniques sur la façon dont la chute s’est produite. Avons-nous été enlevés contre notre gré ou bien sommes-nous sortis du sein divin de notre plein gré, même s’il faut relativiser le fait que cette présentation des choses, très mondaine, ne peut pas se superposer à ce qui se passe dans l’empyrée divin dont nous ne savons rien.

Pour autant, ce désir d’individualisation, imagé par cette demande de répartition de l’héritage paternel, rend compte du détachement qui va rendre la chute possible. En effet, les principes opposés ne se connaissent pas puisqu’ils ont pour cohérence des états totalement différents l’un de l’autre. C’est un peu comme si on nous demandait de comparer une carotte et une démocratie ; que pourrions-nous répondre ? Si demain, une entité extraterrestre arrivait sur terre et qu’elle n’avait aucune forme discernable que nous puissions comparer à ce que nous connaissons, mais que mis en sa présence nous ressentions une irrésistible attirance que nous ne serions pas capables d’analyser ; pourrions-nous lui résister ? Non, du moins pas avant qu’elle n’ait révélé ses intentions et que nous ayons compris qu’elle nous est hostile. Il est donc normal que le fils soit attiré par cette liberté apparente, comme nous l’avons été lors de notre chute originelle en cet enfer. Que se passe-t-il ?

« […] le plus jeune fils a tout rassemblé et il est parti pour un pays lointain. Là, il a dilapidé sa fortune en vivant comme un perdu. Il avait tout dépensé quand il y a eu une forte famine dans le pays ; et il a commencé à manquer. »

Le départ pour un pays lointain illustre la sortie de la sphère d’influence supposée du principe originel. Comme lui nous sommes passés, en apparence, du domaine d’influence du bon principe à celui du mauvais principe. Dans ce nouvel état, c’est-à-dire sous l’influence de notre prison mondaine, nous gaspillons notre état spirituel sous l’influence de la mondanité qui nous leurre dans tous les domaines, et notamment dans celui de ce qui est le moteur principal de l’empyrée divin : la Bienveillance. Dans un premier temps notre imprégnation mondaine quasi-totale nous laisse imaginer que tout doit nous réussir. Ce n’est qu’en prenant de l’âge que nous découvrons les défauts rédhibitoires de ce monde. Mais, au lieu de nous éveiller à la vérité, nous sommes alors victimes de ceux qui sont inspirés par un enfermement mondain plus important que le nôtre qui nous expliquent que tout cela s’inscrit dans le schéma de Dieu, dénaturant sa parfaite bonté pour en calquer les traits à partir de ceux de notre maligne imperfection. Vient alors le moment où nous avons dépensé la totalité de notre plénitude mondaine et nous aussi nous commençons à manquer.

« […] Alors il est allé s’attacher à un citoyen du pays, qui l’a envoyé dans ses champs faire paître des cochons.
Et il convoitait de se remplir le ventre des caroubes que les cochons mangeaient, et personne ne lui en donnait. »

Quand nous commençons à comprendre la situation où nous sommes, nous sommes d’abord dans un état de tristesse, car nous pensons être victimes d’un coup du sort et nous regardons les autres — y compris ceux qui hier étaient à nos yeux sans intérêt —, comme mieux lotis que nous. Notre première réaction est mondaine et temporellement ancrée dans le présent. Nous agissons ainsi parce que nous n’imaginons pas encore possible de nous extraire de cette temporalité qui est l’espace d’expression de la matière. Or, notre conception du temps est linéaire dans un monde où n’existe à nos yeux que deux paramètres temporels : aujourd’hui et demain. C’est pour cela que nous sommes si mal à l’aise face à la mort qui est un futur obligé dont nous ne voulons pas ; ce que nous voulons c’est un demain, pas une fin. Au-delà de la parabole que j’utilise pour vous expliquer mon propos, je vous invite à voir le film Interstellar® qui nous montre la même chose. Dans un monde où la fin de l’humanité est proche, les hommes réagissent de deux façons : les uns vivent malgré tout dans un nuage de poussière, qui leur masque l’inéluctable réalité qu’ils refusent de voir, cherchant à s’adapter à un monde finissant et quelques autres cherchent une solution dans un demain qui leur permettrait de vivre confortablement et longtemps ailleurs. Cette première étape permet à certains de comprendre l’absurdité du monde qui nous était présenté comme meilleur et plus prometteur que celui que nous avons quitté. Ceux qui ont atteint ce stade sont prêts pour l’éveil :

 « […] Revenant à lui, il s’est dit : Combien de salariés de mon père ont du pain de trop, alors que moi, ici, je péris de famine !
Je vais me lever et m’en aller chez mon père ; je vais lui dire : Père, j’ai péché contre le ciel et devant toi, »

Le stade suivant, que nous révèle ce passage, est celui où l’on remet les choses dans l’ordre. L’absurdité de notre état nous apparaît et la solution devient évidente. En effet, avant de choir en ce monde nous étions dans le confort dans un état où même la plus basse condition est largement pourvue de bienfaits. Le récit nous permet d’autant mieux de le comprendre que, même si cela n’est pas explicitement indiqué, le frère resté auprès du père bénéficie de ces avantages, ce que le fils prodigue sait pertinemment. L’éveil comporte également une seconde face. Non seulement nous prenons conscience de la perte que nous avons subie, mais nous comprenons aussi qu’il nous revient d’en assumer la responsabilité et de faire preuve de contrition envers celui que nous avons trahi. On est loin du système mosaïque où l’homme étant totalement soumis au bon vouloir du démiurge ne peut rien faire d’autre que de pleurer et d’espérer émouvoir celui qui est en réalité son tortionnaire. C’est pour cela qu’en catharisme, l’éveillé que nous appelons croyant, est parfaitement conscient de la nécessité qu’il a de devoir agir pour créer les conditions de son salut, c’est-à-dire de tout mettre en œuvre pour disposer le moment venu d’un lieu où il pourra recevoir sa Consolation. Mais contrairement au catholicisme, la contrition ne suffit pas. Ce n’est pas un prêtre qui dans le secret du confessionnal nous donnera l’absolution. Elle doit se mériter par un effort personnel de changement visant à éloigner, autant que faire se peut, notre prison mondaine pour laisser notre part spirituelle s’exprimer du mieux possible. Cela passe par une reconnaissance honnête et claire de notre responsabilité dans le fait d’être encore et toujours dans notre prison mondaine, et par la mise en œuvre des choix et des actions visant à nous mettre en état de mériter la grâce divine. C’est le temps de la rédemption qui n’est pas passive, mais active. Cela est illustré par le voyage effectué par le fils pour retrouver son père ou par les efforts de l’astronaute Cooper pour communiquer avec sa fille au sein du Tesseract qui est le symbole de l’éveil.

La rédemption

« […] je ne suis plus digne d’être appelé ton fils, fais de moi comme l’un de tes salariés.
Il s’est levé et il est venu chez son père. Il était encore loin quand son père l’a vu, s’est ému et a couru se jeter à son cou et lui donner des baiser.
Le fils lui a dit : Père, j’ai péché contre le ciel et devant toi ; je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. »

La plupart d’entre-nous, même quand ils sont imprégnés d’un sentiment spirituel, pensent que la contrition suffit, car Dieu fera le chemin pour venir nous sortir de notre bourbier, comme il est allé chercher la centième brebis. En fait, c’est une erreur d’interprétation. Le chemin que fait Dieu pour nous sauver est de nous montrer l’issue, pas de nous la faire passer, car il ne peut agir dans un système principiel qui lui est étranger. Dans le cas contraire, il n’aurait pas envoyé de messagers, mais serait venu nous récupérer.

Pour accéder au salut nous devons réaliser nous-même le cheminement qui nous mènera aux limites de ce système principiel afin d’être accessibles à la grâce divine. Mais ce cheminement est difficile, car la mondanité exerce sur nous une emprise qui met en péril chacune de nos actions visant à nous en extraire. Comme dans le roman de Barlaam et Josaphat, que j’ai présenté sur le site Catharisme d’aujourd’hui, malgré les dangers qui nous menacent, nous sommes tentés à les oublier pour mieux profiter de ce qui nous fait envie. Le cheminement est pourtant voué à l’échec, car notre imprégnation mondaine nous rend impossible la réussite de l’effort global que demande ce retour à notre état d’origine, c’est pour cela que Dieu nous accorde sa grâce qui est illustrée dans la parabole par le fait que le père fait la dernière part du chemin pour rejoindre son fils. Pour nous la rédemption durera toute notre vie terrestre dès l’instant de l’éveil. Mais pour beaucoup cela cessera au moindre faux pas. Cela nous enseigne deux choses : peu importe depuis combien de temps nous cheminons, car le résultat sera le même si nous atteignons le but, comme l’ouvrier de la onzième heure reçoit le même salaire que celui de la troisième heure ; peu importe le nombre d’étapes et de retour en arrière que nous aurons dû subir si nous sommes prêts au moment voulu, comme les jeunes filles à la lampe à qui le fiancé ne demande pas si elles sont restées fermes et prêtes depuis le début.

Le salut

« […] Et le père a dit à ses esclaves ; Apportez vite le meilleur habit et revêtez l’en, mettez-lui une bague au doigt et des chaussures aux pieds ; et amenez le veau gras, immolez-le et mangeons, faisons la fête, car mon fils que voilà était mort et il revit, il était perdu et il est retrouvé. Et ils ont commencé à faire la fête. »

L’auteur nous montre ici une vision très mondaine et très idyllique du salut. Pour celui qui a su cheminer valablement au moment de la séparation du corps et de l’esprit saint prisonnier, celui-ci revient au sein de l’Esprit unique dont il fut momentanément séparé et cela constitue en soi le salut. Rien d’apparemment extraordinaire, sauf si l’on réfléchit à ce que représente le fait de retrouver sa raison d’être quand on en a été tenu éloigné par contrainte. Pour autant il ne m’est pas possible de parler du salut autrement puisque nul n’est jamais revenu nous le décrire. Seule une réflexion spirituelle et philosophique peut exprimer le sentiment de ce qu’est le salut et, concernant un état dont la principale caractéristique est d’être éternel. Donc, le salut ne peut que restituer un état stable et permanent, un temps perturbé par une action qui n’a jamais pu atteindre son objectif. Mais comme ce salut n’est pas global et instantané, il n’apparaît dans sa grandeur aux yeux de tous. Chacun à son tour, quand il aura rempli la condition essentielle de son application pourra y accéder et participer ainsi à restauration de la plénitude de l’Esprit unique, émanation consubstantielle du principe parfait.

Le texte de la parabole présente une particularité qui vient la clore. Cela n’est pas anodin, loin de là et je tiens à lui donner toute son importance.

 « […] Son fils aîné était aux champs, mais à son arrivée, quand il a approché de la maison, il a entendu la musique et les danses ; il a appelé un des garçons pour lui demander ce que c’était.
Celui-ci lui a dit : Ton frère est là et ton père a fait immoler le veau
ras parce qu’il l’a retrouvé valide.
Alors il s’est mis en colère, il ne voulait pas entrer. Son père est sorti l’appeler ; mais il a répondu à son père : Voilà tant d’années que je te suis asservi, sans jamais passer outre à ton commandement, et tu ne m’as jamais donné un bouc pour faire la fête avec mes amis ; et quand ton fils que voilà vient de dévorer ton bien avec des prostituées, tu lui immoles le veau gras !
Mais il lui a dit : Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi ; mais il fallait faire la fête et se réjouir, car ton frère que voilà était mort et il revit ; il était perdu et il est retrouvé. »

Ce texte, dont la longueur n’est pas anodine est en fait destiné à toucher les esprits mondains de l’époque, car l’auteur savait parfaitement que les auditeurs étant majoritairement non éveillés, il fallait une morale forte pour leur faire accepter ce qui venait d’être décrit. En effet, aucun des auditeurs n’aurait validé que le retour piteux d’un héritier ayant dilapidé sa part de fortune puisse être fêté et que ce dernier puisse se voir rétabli dans ses droits, forcément au détriment des autres qui eux ont été les conservateurs de ce qui restait du bien familial. On retrouve ici la même problématique que dans la parabole de la brebis perdue. En effet, quel est la clairvoyance de ce berger qui abandonne à leur sort la quasi-totalité de son troupeau pour parti à la recherche d’une infime partie de ce dernier qui s’est égarée ?

En fait c’est là que le texte prend toute sa valeur. En effet, comme en géométrie les schémas qui illustrent une démonstration mathématique sont forcément faux, car il est impossible de représenter physiquement des dimensions comme le point ou le trait que nos outils ne peuvent appréhender, il est également impossible de représenter le comportement de l’Esprit unique demeuré ferme dans l’empyrée divin. Aussi l’auteur est-il obligé d’utiliser une imagerie populaire afin de désamorcer les critiques qui n’auraient pas manquer d’apparaître sans cette précision. Mais nous devons rétablir la vérité : les comportements liés à l’attachement au principe mauvais ne peuvent en aucune manière exister au sein de l’empyrée divin puisque ce dernier est parfait dans le Bien. Donc le salut qui nous attend à l’instant où nous serons capables d’y parvenir ne provoquera aucune remise en cause. Nous retrouverons notre place, un temps laissée vacante, sans remous ni trouble et ainsi c’est l’unicité spirituelle qui grandira par ce retour au bercail.

 Guilhem de Carcassonne le 10 juillet 2022.


[1] Issue de l’Évangile selon Luc (chap. 15, 11-32).

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