Comme on peut le voir dans les écrits issus, tant des écrits cathares que des témoignages devant l’Inquisition, la chute des esprits (âmes) fait l’objet de mythes assez variés qui vont considérer le tentateur soit comme un bon esprit dépravé, soit comme une créature maléfique et qui vont classer les bons esprits en plusieurs catégories directement liées à leur capacité d’accéder à une sotériologie positive.
Dans les mythes que j’ai rapidement présenté dans la partie 1 de la mythologie cathare, nous avons trois hypothèses :
- Le principe du Mal séduit les bons esprits qui vont le suivre de leur propre volonté (le libre arbitre) avant de s’apercevoir de leur erreur et d’être emprisonnés pour ne pas chercher à retourner auprès du bon principe.
- Le principe du Mal séduit le bon esprit le plus proche du bon principe (Lucifer ou Lucibel) et le charge d’aller séduire à son tour les autres bons esprits et de les emprisonner. Ces derniers sont l’objet d’une tromperie ou d’un rapt et donc exempt de tout libre arbitre.
- Le principe du Mal dispose d’un fils (Lucifer ou Satan) et d’anges avec lesquels il attaque la création divine et y dérobe une partie des bons esprits.
Ce que nous voyons dans ces trois exemples c’est la progression d’une doctrine qui, partant de celle du christianisme catholique, va petit-à-petit s’affiner et se radicaliser parallèlement à l’évolution de la réflexion logique des penseurs cathares.
Dans le même temps, la responsabilité de la chute va glisser de l’esprit tombé au principe du Mal.
En effet, la première hypothèse met l’esprit tombé — c’est-à-dire nous les hommes — en totale responsabilité de sa situation. Indirectement, Dieu est aussi responsable d’une faute créatrice puisqu’un esprit capable de fauter n’est pas aussi parfait que son créateur.
La deuxième, si elle libère la plupart des bons esprits de toute responsabilité, maintient celle de l’un d’entre-eux et celle de Dieu.
Enfin, la troisième va jusqu’au bout de la logique et de la cohérence en séparant ce qui relève du Bien de ce qui relève du Mal et en disculpant donc Dieu de toute trace de responsabilité et, surtout, d’incompétence.
Cette évolution montre la force de la recherche cathare qui lui permet d’affiner un scénario qui passe du statut de vague proposition théorique à celui d’explication cohérente, donc possible.
C’est un point majeur qui différencie catholicisme et catharisme.
La fiabilité des mythes catholiques ne semble pas être considéré comme majeure dans la dogmatique et ne fait l’objet d’aucun ajustement, même quand la connaissance humaine invalide certains mythes, comme celui de la création mis à mal au XVIIIe siècle par la science de l’évolution. C’est un peu comme si les mythes n’étaient qu’un support accessoire à une doctrine qui ne souffre aucune remise en cause. C’est un comportement classique des religions de domination et on le retrouve chez les juifs (mythe de Moïse et de la fuite d’Égypte) et chez les musulmans.
Le catharisme au contraire adosse ses mythes à une doctrine qui ne souffre d’aucune faille logique. Par conséquent, ces derniers évoluent comme la doctrine afin de rendre une image cohérente de cette dernière.
La radicalisation de l’image de la chute va séparer les cathares dits mitigés de ceux dits absolus.
Elle va aussi aboutir à une recherche concernant la sotériologie.
En effet, si les bons esprits qui chutent le font pour des motifs différents, leur sort ne doit-il pas être différent lui aussi ?
Comme je le disais dans mon premier texte :
La lecture des textes et des dépositions montre qu’il y a trois sortes d’esprits. Ceux qui ne sont pas tombés, ceux qui ont suivi Lucifer convaincus par ses arguments et ceux qui furent entraînés contre leur gré au moment où Dieu intervient pour faire cesser l’hémorragie d’esprits.
Cette approche mythique est intéressante car elle semble vouloir préserver partiellement la compréhension judéo-chrétienne de cet événement. En effet, quoique niant le libre arbitre, ces esprits qui suivent volontairement Lucifer sont considérés comme les démons agissant ici-bas et tellement acquis au Mal qu’il ne fut pas nécessaire de les emprisonner dans des corps d’oubli. Et dans la mythologie cathare, ces esprits ne doivent pas être sauvés.
Cela va aussi un peu à l’encontre de l’Apocalypse qui nous montre Satan combattant avec ses anges. Cela voudrait donc dire qu’il y avait déjà des “démons” auprès de Satan avant la chute des esprits.
Comment comprendre cette approche ?
Tout d’abord, il faut se mettre à la place de ces chrétiens qui, imbibés de culture catholique, ont du mal à la rejeter totalement. Ils cherchent donc à trouver une mythologie qui soit logique envers des éléments doctrinaux qui ne le sont pas.
En effet, comment des esprits parfaits créés par Dieu peuvent-ils comporter un défaut d’essence comme la concupiscence ? Ce problème se pose tant que l’on demeure dans une des deux hypothèses de la chute évoquées ci-dessus. Tant que Dieu est considéré comme potentiellement incompétent, tout est possible, y compris le plus incohérent.
Par contre, si la troisième hypothèse est reconnue, il faut chercher ailleurs l’explication de la chute et construire une autre sotériologie.
L’Apocalypse de Jean constitue un premier pas vers cette radicalisation puisque Satan y est montré accompagné de ses anges (les démons), ce qui suppose que ces derniers sont antérieurs à la chute.
C’est dans le nouveau Testament que l’on va trouver une mythologie de la chute et de la sotériologie nettement plus simple et du coup plus logique.
En effet, les évangiles ont une particularité intéressante. Ils ne parlent que très peu du Mal et de sa création mais montrent combien Jésus qui manœuvre contre eux les connaît et est connu d’eux.
Dans Marc (1-34) il est précisé qu’il ne laissait pas parler les démons car eux le connaissaient, ce qui apparaît dans Marc (1-24) où l’homme impur et son (ses) démon(s) dit : « Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. »
De même la parabole de l’ivraie (Matthieu XII 24-30) fait dire à Jésus que celui qui sème l’ivraie est « l’ennemi », sans autre précision.
C’est intéressant car cela donne à penser que Jésus ne souhaite pas s’étendre sur la définition des forces du Mal et de leur maître.
La parabole de la brebis ou de la drachme perdue et celle du fils prodigue qui suit (Luc XV 3-32), ressassent ce thème de la chute et de la sotériologie.
La chute y est traitée sous la forme d’une perte (animal, objet) ou de désir d’émancipation. Ce qui importe le plus est la méthode visant à la méthode de salut. Dans les deux premiers cas, c’est le propriétaire qui laisse tout pour partir à la recherche de ce qu’il a perdu. Dans le dernier, c’est l’élément perdu qui constate le caractère misérable de sa situation et qui aspire à retrouver l’état antérieur.
Dans tous ces exemples il ressort que les forces du Mal y sont peu ou pas décrites, contrairement aux récits du Moyen Âge. Mais cela peut se comprendre. En effet, à une époque où l’analphabétisme est la règle, l’image est importante et une description imagée des forces du Mal et de la chute des bons esprits à pu sembler nécessaire.
Le catholicisme s’est servi de l’imagerie appuyée pour renforcer la peur irrationnelle et favoriser ses desseins de provoquer des adhésions sans condition.
Le salut y est présenté comme une action à double détente. D’une part, une prise de conscience individuelle (fils prodigue) qui est la voie royale du salut puisque l’esprit y participe directement. D’autre part, une intervention d’un envoyé de Dieu (berger ou femme) qui confirme l’appellation employée : sotériologie.
Tout semble fait pour que l’homme se concentre sur les voies de son salut et ne s’égare pas dans des considérations qui, non seulement dépassent ses capacités intellectuelles à comprendre une cosmogonie complexe, mais aussi ne lui sont d’aucune utilité pour retourner à son état antérieur.
Il s’agit de sauver son esprit et non de lutter contre le Mal. Connaître l’ennemi est sans intérêt, savoir où mener ses pas est essentiel.
Je crois donc qu’il convient de prendre les textes médiévaux avec une infinie prudence. Que les bons chrétiens se soient interrogés pour savoir si tel ou tel esprit était apte au salut est sans intérêt. Ce qui importe c’est de les suivre quand ils nous montrent le chemin qui, à partir du consolament, mène sur la voie étroite en direction du salut.
