En 1022, la ville d’Orléans était la capitale du royaume de Robert le pieux et de sa femme Constance de Provence. Autant dire que cette ville n’était pas très réceptive aux idées religieuses subversives.
Pourtant l’hérésie fut découverte dans le lieu le plus improbable, le haut clergé de la cathédrale.
Le récit de cette affaire provient des écrits d’un moine de St-Cybard d’Angoulême, Adémar de Chabannes.
Des dix chanoines de Sainte-Croix, nous n’en connaissons que trois. Deux des plus savants, Étienne et Lisoy ainsi que le confesseur personnel de la reine, Héribert. Un autre nom, Foucher, apparaît épisodiquement dans les textes traitant de cette histoire. En outre, il semble qu’il y ait eu dans ce groupe un clerc et une nonne. Peut-être des novices en formation.
Le récit qui nous en est fait et que rapporte Jean Duvernoy1 provient de plusieurs sources et relate les faits et les dires selon plusieurs angles.
La compréhension de cela permet d’attribuer à chaque passage une importance différente, car nous privilégierons plus volontiers les récits fait devant témoins des paroles des accusés par rapport à ceux provenant de personnes dont nous verrons qu’ils peuvent avoir été influencés par des intérêts personnels.
Le récit d’Adémar comporte une version courte, presque un reportage sans trop de détails, et une version longue dont les rajouts semblent plus suspects à l’historien tant ils sont un ramassis des pire abominations dont on couvrait l’hérésie alors.
D’après un récit détaillé dans un document fourni par un chevalier de Coutance, Aréfaste. Ce chevalier découvrit l’hérésie par le récit d’un de ses clercs nommé également Héribert, abusé par les enseignements des deux chanoines Étienne et Lisoy.
Aréfaste rend compte au roi qui le charge d’aller espionner à Orléans afin de faire la lumière sur cette histoire fort inquiétante.
Notre chevalier espion — protégé des menées hérétiques par une messe et une communion quotidienne — rapporte donc comment il s’est acquitté de sa mission.
Le récit qui suit est donc celui d’un témoin unique, fortement opposé à ceux dont il raconte les actes et les paroles et de plus tenu de montrer combien la mission que lui a confié le roi fut bien exécutée par ses soins.
Se faisant passer pour un « écolier ignorant » il suit donc l’enseignement des clercs. Voici la partie du récit telle qu’elle est retranscrite par Jean Duvernoy :
[...]Quand ils le voient l’oreille soumise, engagé comme un parfait disciple, ils lui allèguent entre autre comparaison celle de l’arbre de la forêt : « Nous devons te traiter comme un arbre de la forêt que l’on arrose, quand on l’a transporté dans un verger, jusqu’à ce qu’il ait pris racine dans le sol. Après cela on émonde les épines et les parties inutiles, pour qu’ensuite, taillé jusqu’au sol, et greffé avec un meilleur rameau, il donne un fruit succulent. Toi, de même, transplanté de ce siècle pervers dans notre saint collège, tu es arrosé de science jusqu’à ta formation, tu es débarrassé de tes épines par le glaive de la parole de Dieu, jusqu’à ce que, lorsque la doctrine stupide aura été extraite des profondeurs de ta poitrine, tu puisses recevoir notre enseignement, transmis par le Saint-Esprit, dans la pureté de ton esprit.[...]
L’espion cherche ainsi à démontrer le caractère parfaitement opposé à la norme religieuse des chanoines, ce que l’on appellerait aujourd’hui un « lavage de cerveau ».
Le détail de ce travail est précisé ainsi :
[...]Ils disent que le Christ n’est pas né de la Vierge, qu’il n’a pas souffert pour les hommes, qu’il n’est pas mort, qu’il n’a pas vraiment été mis au tombeau, et qu’il n’est pas ressuscité. Ils ajoutent que le baptême ne lave pas les crimes, qu’il n’y a pas de sacrement du corps et du sang du Christ dans la consécration du prêtre, et qu’on implore pour rien les saints martyrs et confesseurs.[...]
Voilà typiquement, un récit condensant l’information recueillie. En aucune façon il ne peut s’agir de phrases prononcées, telles qu’elles, par les chanoines. L’espion se contente de transmettre l’essence de la prédication qu’il reçoit. Au demeurant, ce récit est très utile car il nous permet d’affirmer sans conteste le caractère cathare de la prédication des chanoines.
Aréfaste tient à montrer au roi qu’il ne reste pas passif et qu’il agit pour obliger les chanoines à aller au bout de leurs théories qui seront autant de pièces à conviction pour les juger. Il précise donc qu’il leur répondit ceci :
[...]« S’il ne peut y avoir de salut pour les hommes dans ce que vous venez d’énumérer, je vous demande instamment de me révéler en quoi on peut mettre son espoir, de peur que mon esprit, pris de doute, ne tombe rapidement dans le désespoir. »[...]
Et bien entendu, l’homme rusé obtient ce qu’il veut, prouvant ainsi au roi combien il est compétent et digne de la confiance qui lui fut accordée.
[...]« Sans aucun doute, frère, disent-ils, tu es resté jusqu’ici dans le gouffre de la fausse doctrine. Mais maintenant, dressé au faîte de toute vérité, tu as commencé à ouvrir les yeux d’un esprit sain à la lumière de la vraie foi. Nous t’ouvrirons la porte du salut ; tu y entreras par l’imposition de nos mains et tu seras lavé de tout péché ; tu seras rempli du don du Saint-Esprit qui t’enseignera sans réserve le sens profond et la vraie dignité de toutes les Écritures. Puis, rassasié de la nourriture divine, fortifié et comblé dans ton intérieur, tu verras souvent avec nous des visions angéliques. Muni de leur consolation, tu pourras aller sans délai ni difficulté où tu voudras. Rien ne te manquera, car le Dieu de toute richesse, en qui reposent les trésors de la sagesse et de la science, ne manquera jamais de t’accompagner en toutes choses. »[...]
Ce texte volontairement intégral et non tronqué présente la promesse faite par les chanoines des bénéfices de la formation qui attend l’espion. Elle est faite sur le modèle habituel du christianisme qui veut débarrasser le postulant des scories de sa formation antérieure pour en remplacer le contenu par celui de la formation présentée comme vérité absolue.
Il révèle un caractère cathare supplémentaire, l’imposition des mains.
Il annonce des bénéfices à suivre cette formation, facilitée par le « don du Saint-Esprit », à savoir des visions angéliques dont la consolation (terme intéressant au combien) procurerait des facilités de déplacement et une satiété de biens.
Si l’on veut prendre cela au pied de la lettre, on peut être émerveillé de cette annonce.
Mais elle n’est pas très crédible pour qui connaît un peu l’enseignement des cathares qui ne promettaient pas d’autre récompense que l’espoir de quitter ce monde.
Faut-il accorder à Aréfaste le crédit absolu de ce qu’il rapporte, quand on connaît ses motivations, ou bien doit-on considérer qu’en parlant ainsi il cherche à accréditer des accusations de magie diabolique et de pouvoirs maléfiques ?
Y voir une annonce empreinte de mysticisme me semble plus que douteux car cela serait prématuré concernant des propos adressés à un postulant à peine reçu en pré-formation, et cela semble trop proche de ce que recherche à démontrer l’accusateur, témoin unique et orienté je le rappelle, pour être crédible.
Maintenant, il est certain qu’en tronquant certaines phrases, en rajoutant un mot ici ou là on peut aisément modifier le sens d’un propos mais, cela ne peut abuser que ceux qui n’ont pas pris la peine de lire à la source des historiens les plus reconnus.
Et à moins d’accuser Jean Duvernoy d’incompétence ou de falsification, il faut reconnaître ce texte pour ce qu’il est, un rapport orienté destiné à garantir la condamnation de personnes qui ne renient en rien leur foi par un espion qui a tout intérêt à ne pas être confondu avec eux, comme la suite du récit nous le montre.
En effet, le roi se rend à Orléans avec la reine et un collège d’évêques.
Immédiatement, tous les suspects sont arrêtés — dont l’espion Aréfaste — et menés devant un tribunal d’évêques et de clercs en l’église Sainte-Croix.
Cette fois, nous sommes donc devant une assemblée comportant de nombreux témoins ce qui donne au récit une meilleure qualité que ce qui précède et ne provient que d’une personne.
Aréfaste cherche immédiatement à se disculper de peur qu’on le confonde avec les autres.
Il va donc se retourner, en public, contre ceux qu’il faisait mine d’approuver et préciser les accusations :
[...]Vous m’avez appris que l’on n’acquiert dans le baptême aucune rémission des péchés, que le Christ n’est pas né de la Vierge, n’a pas souffert pour les hommes, n’a pas été vraiment enseveli ni ressuscité des morts, et que le pain et le vin qui paraît devenir un sacrement sur l’autel aux mains des prêtres par l’opération du Saint-Esprit ne peut pas être changé au corps et au sang du Christ. »[...]
On retrouve là la même déclaration que celle faisant l’objet du rapport précédemment cité. Cela confirme qu’il s’agit bien d’un résumé de la doctrine enseignée.
Les chanoines interrogés par Guarin, évêque de Beauvais ne font aucune difficulté à reconnaître leur enseignement et confirment leur foi.
Quand l’évêque leur dit que, au contraire, le Christ à voulu naître de la Vierge, qu’il a pu et voulu souffrir sous forme humaine, mourir et ressusciter, les chanoines répondent de façon elliptique :
[...]« Nous n’y étions pas, et nous ne pouvons pas le croire vrai. »[...]
Cette réponse est très intéressante car elle rattache la croyance en un fait à sa démonstration. Cette approche matérialiste démontre une volonté d’appuyer le propos sur des éléments tangibles qui est l’exact opposé de l’église de Rome, prête à valider tous les mystères et toutes les incohérences pourvu qu’elles aillent dans son sens.
Comme l’évêque tente de les faire se contredire en le parlant de leur propre naissance à laquelle ils n’ont pas assisté de façon consciente, ils précisent leur approche cohérente en disant :
[...]« Ce qui est contre nature est toujours en désaccord avec la création. »[...]
S’il fallait confirmer le caractère profondément ancré dans la réalité de ces cathares des débuts du catharisme occidental.
Bien entendu, ils ont une foi qui leur donne espoir d’un au-delà de la matière mais ils refusent tout recours au mystère dans ce monde. Ce monde ne peut se comprendre que de façon pragmatique et confirmée par les sens.
Parmi les détails important à noter figure le fait que le récit indique qu’à la sortie de l’église, la reine arracha l’œil d’Étienne, son ancien confesseur, d’un coup de bâton.
Or, le début du texte fait d’Étienne un des deux plus savants érudits du groupe de dix chanoines et d’Héribert le confesseur de la reine.
De même, la source Raoul Glaber, déclare que le bûcher fit périr treize personnes alors qu’un clerc et une nonne avaient finalement échappé à la mort en abjurant.
Donc, les dix chanoines initiaux semblent être devenus treize, à moins que s’y soient ajoutés d’autres clercs et/ou nonnes que les deux annoncés au début et que l’on retrouve à la fin lors de l’abjuration.
Ce bûcher se serait déroulé le 25 décembre 1022. Ce semble valable car, par la suite on constatera que de nombreuses exécutions de cathares se sont déroulées lors de grandes fêtes religieuses de l’église de Rome, notamment à Pâques.
Les auteurs précisent également que de nombreux autres bûchers eurent lieu par la suite, sans plus de précision.
Voilà ce que je souhaitais porter à votre connaissance même si je pense que la lecture des deux tomes de Jean Duvernoy est indispensable à chacun pour mieux appréhender l’étude historique et religieuse du catharisme.
En effet, et vous le constaterez souvent, bien des personnes qui commentent ou citent les textes, le font de façon imparfaite ou partielle, leur donnant ainsi un sens qu’ils n’ont pas forcément.
1Jean Duvernoy : L’histoire des cathares, Le catharisme tome 2, pages 84 à 90, éditions Privat, collection Domaine cathare 1979.
