L’aiguille et le chameau
© Guilhem de Carcassonne le 18 janvier 2026
Beaucoup de gens ont une opinion du catharisme qui dépend de ce qui les a conduit à le découvrir. En cela on peut dire que l’idée que l’on se fait du catharisme ressemble à ce que le conte jaïn de l’éléphant tente d’expliquer. Pour celles et ceux qui ne le connaissent pas, en voici le contenu :
Un jour, six aveugles instruits et curieux, désiraient, pour la première fois, rencontrer un éléphant afin de compléter leur savoir.
Le premier s’approcha de l’éléphant et, alors qu’il glissait contre son flanc vaste et robuste, il s’exclama : « Dieu me bénisse, un éléphant est comme un mur ! ».
Le deuxième, tâtant une défense s’écria : « Oh ! rond, lisse et pointu, selon moi, cet éléphant ressemble à une lance »
Le troisième se dirigea vers l’animal, pris la trompe ondulante dans ses mains et dit : « Pour moi, l’éléphant est comme un serpent ».
Le quatrième tendit une main impatiente, palpa le genou et fut convaincu qu’un éléphant ressemblait à un arbre.
Le cinquième s’étant saisi par hasard de l’oreille, dit : « Même pour le plus aveugle des aveugles, cette merveille d’éléphant est semblable à un éventail »
Le sixième chercha à tâtons l’animal et, s’emparant de la queue qui balayait l’air, perçut quelque chose de familier. « Je vois, dit-il, l’éléphant est comme une corde. »
Alors, les six aveugles discutèrent longtemps et passionnément, tombant chacun dans un excès ou un autre, insistant sur ce qu’ils croyaient exact.
Un sage qui passait par-là, les entendit argumenter. Avec son petit sourire, il leur expliqua : « Vous avez tous dit vrai !
Si chacun de vous décrit l’éléphant si différemment, c’est parce que chacun a touché une partie de l’animal très différente.
L’éléphant à réellement les traits que vous avez tous décrits. »
La discussion s’arrêta net, et ils furent tous heureux d’avoir dit la réalité, car chacun détenait une part de vérité.
La spiritualité
Peut-on penser qu’en matière de spiritualité il en va de même ?
Certes, comme les aveugles jaïns, nous découvrons la spiritualité par des approches différentes, mais c’est le sage qui rétablit la réalité, à savoir qu’il n’y a qu’une spiritualité, c’est-à-dire qu’une voie qui peut mener au salut. Peu importe comment on la suit, peu importe comment on la décrit, mais ce qui importe c’est qu’elle soit cohérente avec les principes que nous lui assignons.
Qu’est-ce que la spiritualité ?
Comme en toute chose, il convient pour parler efficacement d’un sujet d’être en accord sur les termes utilisés.
L’être humain, depuis une période qui varie entre 40 000 et 100 000 ans, selon les paléontologues, est passé d’un état strictement animal, c’est-à-dire préoccupé par sa vie quotidienne, à un état qui supposait l’existence d’un au-delà dominé par une forme de transcendance supérieure simple ou multiple. Forcément, cette approche a imposé une réflexion individuelle sur cet au-delà et sur la façon dont on pouvait s’y préparer ici-bas.
La spiritualité est donc la démarche qui vise à réfléchir et à agir en vue de ce passage dans un au-delà imaginaire espéré. Elle est essentiellement intellectuelle, même si certains individus tentent dès maintenant de la vivre au quotidien. Cette spiritualité est forcément très imprégnée de notre culture acquise dès le plus jeune âge par notre éducation et formée de nos savoirs et de nos études. La plupart d’entre-nous a un rapport à sa propre spiritualité assez lâche en raison des préoccupations quotidiennes qui tendent à ne laisser à la réflexion intime que très peu de temps.
Quand cette spiritualité trouve des points communs entre divers individus qui décident de la codifier et de la vivre ensemble, cela s’appelle une religion.
La spiritualité des athées
Si la spiritualité se base sur l’existence supposée d’une transcendance dont la forme et le nom varient, l’absence de cette notion de transcendance n’interdit pas des choix comportementaux visant à atteindre un état d’humanité désiré afin de se sentir en harmonie avec le monde qui nous entoure.
Pour cela, l’homme va construire des référentiels intellectuels qui constitueront la base d’un bon comportement personnel et social que chacun voudra suivre pour être en accord avec l’image que l’on a de soi. Ainsi, la morale constitue un rapport de l’homme à l’homme quand la spiritualité constitue un rapport de l’homme à Dieu. Au quotidien il n’y a pas forcément de différence.
La spiritualité en lutte avec notre mondanité
Tout le monde peux le vérifier en début d’année, il y a un monde entre les bonnes résolutions et leur mise en œuvre. Il en va de même avec la spiritualité. Vouloir se comporter de façon adaptée à notre conception spirituelle est une chose, y parvenir en est une autre.
Cette problématique déjà difficile à régler au niveau de la spiritualité individuelle, peut vite devenir insupportable au niveau de la religion, puisqu’il s’agit dès lors d’une spiritualité collective qui se fixe des règles à ne pas transgresser. Cela est bien entendu le principe, la réalité est tout autre. L’immense majorité des personnes qui se réclament d’une religion s’autorisent à en transgresser les principes selon leur conception spirituelle individuelle parfois, mais surtout selon sa volonté, c’est-à-dire selon la puissance de l’égo. Prenons l’exemple le plus simple sous nos latitudes : le catholicisme. Le dogme catholique est clair ; il interdit fermement la contraception et l’interruption volontaire de grossesse. Maintenant, demandez à des personnes qui se disent catholiques autour de vous ce qu’elles pensent de ces pratiques et vous verrez qu’une bonne partie d’entre elles n’est pas d’accord avec le dogme catholique. Il en va de même des principes de jugement, de modestie, d’obéissance et de respect des autres.
Le catharisme n’est pas à l’abri de ce genre de problème, et l’on observe souvent des personnes qui se sentent et qui se disent cathares, voire qui sont persuadées d’être croyantes et qui, pour autant, mettent de côté les principes de la Règle de justice et de vérité. Doit-on s’en offusquer et rejeter ces personnes au motif qu’elle ne respecte pas cette règle fondamentale de notre religion ou se dire que, finalement, suivre une voix spirituelle organisée d’un point de vue religieux est tellement difficile que quasiment personne ne peut y arriver ?
C’est là que je vais essayer avec vous de mettre en évidence ce qui constitue en fait la différence entre les religions et notamment entre les religions chrétiennes.
Les christianismes
Si l’on remonte au premier siècle, nous constatons deux différences majeures au sein du christianisme : l’attribution ou non, à Dieu, de la création de ce monde dans son imperfection. Cela permet donc de différencier le judéo-christianisme qui considère que ce monde est créé par Dieu mais qu’il est perverti par l’homme et le pagano-christianisme qui considère que Dieu n’est pas responsable de la création du monde, mais que c’est le diable.
À première vue, s’agissant d’une étude cosmogonique, rien ni personne ne peut prétendre détenir la vérité en ce domaine, puisque rien ne peut être démontré ou rejeté de façon absolue.
C’est alors qu’intervient, à mes yeux, un point très important qui veut que toute construction cosmogonique se doit d’être cohérente pour être crédible.
Comment pouvons-nous évaluer la cohérence de ces deux courants initiaux du christianisme ?
Cela demande de prime abord de préciser ce que nous entendons par Dieu et les qualités et défauts que nous lui attribuons. Il semble qu’il y ait de ce point de vue, un accord parfait entre les deux courants, à savoir que nous considérons Dieu comme parfait dans le bien, omniscient et omnipotent.
Dès lors, si nous considérons qu’il n’y a pas une once de mal en Dieu, en raison de son statut divin, comment imaginer qu’il puisse être créateur d’un monde qui lui est largement dominé par le mal ? Comment imaginer que l’homme puisse être responsable du mal s’il est une créature divine, c’est-à-dire elle aussi émanant d’un bien parfait ? Enfin, comment pouvons-nous imaginer que Dieu ait donné à l’homme le libre arbitre, tout en étant à la fois omniscient et omnipotent, c’est-à-dire obligatoirement avisé du fait que l’homme en ferait un mauvais usage et deviendrait mauvais ? Cela ne peut paraître que totalement incohérent, sauf à supposer que Dieu puisse être à l’occasion pervers, incompétent et ignorant. Certes, le Dieu de l’Ancien Testament que reconnaissent les judéo-chrétiens montre à diverses reprises des défauts majeurs qui permettraient de le rapprocher davantage des dieux grecs et romains que de l’idée que les chrétiens se font de Dieu.
Pour les pagano-chrétiens, Dieu est parfait dans le Bien et de lui ne peut émaner qu’un Bien parfait. Il a donc fallu trouver une explication à l’origine du mal et au fait que l’homme y soit soumis. Les cathares ont résolu le problème en reprenant à leur compte la conception des principes, énoncée par Aristote, faisant de Dieu et du mal deux entités éternelles, l’une divine car disposant de l’Être et l’autre maligne, car n’en disposant pas et ne proposant que le néant d’Être comme option.
On le voit, ce ne sont pas les éléments de la règle spirituelle qui font la différence entre les deux courant chrétiens, mais bien leur conception de la divinité et de l’origine du monde dans lequel nous sommes actuellement. Chacun est libre de choisir l’une ou l’autre option et de la trouver cohérente. Même s’il me semble assez difficile de pouvoir argumenter la première, qui semble manquer de cette cohérence évidente où Dieu ne peut être à la fois bien et mal. C’est pour cela que j’ai choisi personnellement le catharisme, car je le trouve infiniment plus cohérent que le judéo-christianisme dont je suis originaire.
Être cathare
Sur le plan intellectuel, les personnes qui s’intéressent au catharisme ne semblent pas avoir de difficulté à comprendre cela. Par contre, pour aller plus loin, elles doivent forcément agir en cohérence avec le concept de base du catharisme, à savoir que ce monde appartient au Mal et que jamais il ne pourra devenir du Bien. Je ne reviens pas sur le concept de bien et de mal dans le monde, que j’ai déjà largement expliqué dans d’autres textes en montrant que le bien dans ce monde est souvent une apparence de bien, car ce qui est bon d’un côté peut être mauvais de l’autre. Dans certains cas déterminés, faire du bien dans ce monde est possible, car l’homme est composé d’une part divine et d’une part mondaine et c’est alors la part divine qui est en mesure d’agir pour autant qu’elle n’ait pas besoin de passer par le filtre de la part mondaine.
Or c’est là que se situe la césure entre un sympathisant cathare et un croyant cathare. Le premier, n’est pas encore capable d’accepter le caractère malin du monde et la nécessité de le rejeter tout entier, car son ego largement façonné par des années de culture judéo-chrétienne le pousse plutôt à essayer d’améliorer le monde ou d’en dénoncer les défauts, plutôt que de se mettre à distance sans cherche à le modifier dans sa globalité, ce qui n’interdit pas ponctuellement d’en atténuer les effets nocifs, sans pour autant se mettre en valeur. C’est ce lâcher prise qui est la barrière principale au passage entre un statut de sympathisant et celui de croyant. C’est bien pour cela que je dis que cette barrière est une des plus difficile que devra passer la personne qui envisage à terme de faire dans le catharisme sa bonne fin.
La mise en application partielle de la Règle de justice et de vérité interviendra plus tard chez le croyant, et elle demandera des années pour y parvenir le plus complètement possible. Or, c’est souvent chez le sympathisant que l’on voit le désir de mettre en œuvre cette Règle, car cela lui semble plus simple que de devoir passer l’obstacles du lâcher prise.
C’est pour cela que, régulièrement, je rencontre des problèmes en discutant avec des personnes qui se pensent sincèrement croyantes cathares, alors que je leur explique que ce n’est pas le cas et qu’elle sont simplement sympathisantes. En effet, et c’est bien là le handicap majeur des intellectuels : passer par cette porte étroite du lâcher prise est encore plus difficile quand on pense être capable de raisonner sérieusement et de façon qualitative, et quand on a passé sa vie à défendre de grandes causes qui ont demandé souvent des actions revendicatives puissantes. J’ai moi-même eu un passé d’engagement, notamment dans le domaine syndical et politique, et j’ai compris à quel point cela pouvait être perturbant d’admettre, par humilité, que je ne pouvais rien faire dans ce domaine qui soit valable pour mon cheminement spirituel ni pour améliorer un monde qui, de toute façon, ne pouvait aller que vers son destin de néant d’Être. C’est cela que la parabole de l’homme riche, qui figure dans les évangiles, nous relate. Quand Jésus lui demande d’abandonner sa richesse au plus pauvre que lui et de le suivre, une fois libéré de ce fardeau, ce dernier refuse et abandonne son projet d’aller vers la sainteté. Mais l’argent n’est pas le seul handicap à ce projet. Le pouvoir, la possession de biens matériels et/ou intellectuels sont également des obstacles majeurs et constituent le fameux chas de l’aiguille dans lequel le chameau ne peut espérer passer un jour. Ce n’est donc que par l’abandon de tout cela que l’on peut aller plus loin si l’on est intéressé par la spiritualité cathare et que l’on souhaite y faire son cheminement spirituel personnel.
Aussi, permettez-moi d’insister auprès de vous et de vous dire que vous devez mettre tous vos efforts dans cette volonté de lâcher prise par rapport à ce que ce monde vous a apporté jusque-là, plutôt que de perdre du temps à vouloir renforcer vos savoirs et vos pratiques mondaines qui ne peuvent en aucune façon être efficaces avant d’avoir passé ce cap. Pour suivre Christ, il faut redevenir des enfants, vierges de toute possession et accepter en toute humilité de ne plus être le point de mire, mais le dernier de la file.