Le paysan Leutard, l’hérétique de Vertus en Champagne

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Rares sont les ouvrages traitant de l’histoire du catharisme qui ne mentionnent pas quelques exemples précis, parmi lesquels se trouve celui du paysan Leutard de Vertus en Champagne.

En fait, cette histoire est toujours relatée en quelques lignes et c’est Jean Duvernoy qui nous en offre le récit le plus complet dans son ouvrage Le catharisme, tome 2 : L’histoire des cathares, page 94. Il s’agit de la traduction du récit que Raoul Glaber relate dans ses chroniques couvrant la période de 900 à 1044 :

« Il y eut vers la fin de l’an mille un homme du peuple (plebeius) en Gaule, à Vertus dans le pays de Châlons,  nommé Leutard. Comme le montra la fin de l’affaire, on put penser qu’il était messager du diable… Il était seul un jour dans un champ, occupé à des travaux agricoles. Endormi par la fatigue, il voit un grand essaim d’abeilles lui entrer dans le corps par une voie naturelle qu’on cache (per sécréta nature) ; ressortant par la bouche en grand tapage, elles l’excitaient par des piqûres répétées, et après l’avoir longtemps excité, paraissaient parler et lui ordonner de faire beaucoup de choses impossibles aux hommes.
Il se réveille fatigué, vient chez lui, se sépare de sa femme en la répudiant, comme par un précepte de l’Evangile. Il sort, comme pour aller prier, entre dans l’église, et se saisissant de la croix et de l’image du Sauveur, il les brise. Les spectateurs, terrifiés, le croient fou, ce qui était le cas. Mais il les persuade, les paysans étant de mentalité fragile, qu’il accomplit tout cela par une révélation miraculeuse de Dieu. Il se répandait donc dans un excès de discours vides de portée et de vérité, et dans son désir d’avoir l’air d’un docteur, il contredisait (dedocebat) le Maître de la connaissance.
Il disait en effet qu’il était absolument vain et superflu de donner les dîmes. Et de même que les autres hérésies, pour mieux tromper, se couvrent de l’Ecriture sainte, à laquelle elles s’opposent, lui aussi disait que les prophètes avaient raconté en partie des choses utiles, et en partie des choses auxquelles il ne fallait pas croire. Sa réputation, comme celle d’un homme sain d’esprit et religieux, lui attira rapidement une partie non négligeable de la population.
Apprenant cela, le vieil et très savant évêque Jébuin, dans le diocèse duquel il était, ordonna qu’on le lui amenât. Comme il l’interrogeait sur tout ce qu’il avait appris de ses propos et de ses actes, celui-ci commença par cacher le venin de sa malignité, cherchant à se prévaloir d’autorités de l’Ecriture, ce qu’il n’avait pas étudié. Le très sage évêque, constatant à l’entendre que ces autorités n’étaient pas pertinentes et qu’elles n’étaient pas moins (texte : magis) inconvenantes que dangereuses, montra que le fou était devenu hérétique, et, faisant revenir de sa folie le peuple en partie abusé, il le ramena entièrement à la foi catholique.
Lui, se voyant battu et privé des suffrages de la foule, se jeta dans un puits et y périt. »

Que faut-il déduire de ce récit ? Leutard est-il un cathare, un proto-cathare ou un prédicateur illuminé agissant de sa propre initiative ou sur incitation d’un anonyme ?

Quels indices pourraient éventuellement faire pencher en faveur d’une doctrine cathare ?
Franchement j’en vois peu. Le « songe » eschatologique ne peut en aucune façon être rapproché du conte de la tête d’âne bien connu que j’avais présenté dans cet article. Certes il s’appuie sur l’Évangile pour répudier sa  femme, mais la pratique elle-même est contraire à tous les préceptes cathares.  Il détruit la croix de l’église, une icône, refuse de payer les dîmes et rejette partiellement les écritures.
Mais rien de tout cela n’est particulièrement cathare et la façon de procéder fait la part belle à une certaine violence peu compatible avec le catharisme.

Enfin, il s’avère être un piètre prédicateur et il finit par se suicider, ce qui confirme à mes yeux que ce pauvre paysan était davantage un malade mental qu’un cathare propageant sa foi.

Non, décidément l’épisode de Leutard est plus révélateur de la montée des oppositions internes au catholicisme et des critiques des mœurs du clergé que prétendait régler la réforme grégorienne que de l’apparition du catharisme, probablement en provenance de Bulgarie.

Pour autant, l’extinction de cette voie de propagation signe-t-elle la fin de l’hypothèse d’une propagation par le nord de l’Europe ?
Pas forcément car cette hypothèse semble confortée par plusieurs épisodes, dont le célèbre courrier d’Eckbert de Schönau à Bernard de Clairvaux à propos des hérétiques de Cologne.
De même, la première moitié du XIe siècle met en évidence des foyers hérétiques en Aquitaine et à Toulouse dont les caractères doctrinaux pourraient faire penser à du catharisme. Ont-ils été alimentés par une prédication venant du nord ou bien par une imprégnation qui aurait touché les seigneurs occitans croisés qui l’auraient reçue en Orient ? Bien fort qui peut le dire sur la base des informations disponibles.

L’affaire d’Orléans relatée par Adémar de Chabannes, que j’ai traité dans cet article, semble bien montrer des caractères de doctrine cathare, même si l’on peut s’interroger sur la façon dont ces braves chanoines ont pu être « contaminés ». Il reste à savoir si le récit bref proposé par les sources médiévales nous parle du même épisode car le récit provenant de Raoul Glaber diffère notamment de celui d’Adémar de Chabannes.

Pour autant le catharisme n’est pas la seule opposition que connaît l’église catholique et cette contestation est même très forte en son sein, comme en témoignent les affaires de Henri de Lausanne, Éon de l’étoile, Pierre de Bruis…

 On le voit, distinguer les débuts du catharisme en Europe occidentale est plus difficile que d’attester la naissance du bogomilisme en Bulgarie, d’autant que de nombreuses contestations sont apparues de façon concomitante et que les récits sont parfois avares en détails permettant de qualifier l’hérésie qui y est présentée.
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