Prendre le train
La procrastination
Aujourd’hui, on appelle procrastination, ce comportement que nous connaissons bien qui consiste à toujours remettre à plus tard, ce que l’on pourrait faire tout de suite, mais que par paresse ou par peur de la difficulté, on préfère différer, pensant que l’on aura bien le temps de s’en occuper à un autre moment.
Pourtant, les évangiles et nos ancêtres cathares ont toujours été clairs sur ce point : ne jamais perdre de temps dans ce monde sous peine de ne pouvoir s’en libérer :
Les références
« Mais le jour et l’heure, personne ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais seulement le Père. » (Matthieu 24–36).
« Mais le jour ou l’heure, personne ne les sait, ni les anges au ciel, ni le Fils, si ce n’est le Père. » (Marc, 13-32.)
N’oublions pas non plus la parabole des vierges :
« Alors, le règne des cieux sera pareil à dix vierges qui ont pris leur lampe et sont sorties au devant du marié. Cinq d’entre elles étaient stupides et cinq, sensées. Les stupides avaient pris leur lampe, mais elles n’avaient pas pris d’huile ; les sensées avaient pris de l’huile dans des récipients en même temps que les lampes. Comme le marié tardait, elles se sont toutes assoupies et se sont endormies.
Au milieu de la nuit, il y eu un cri : Voilà le marié ! Sortez au devant de lui ! Alors toutes ces vierges se sont levées pour garnir leurs lampes. Et les stupides ont dit aux sensées : donnez-nous de votre huile, parce que nos lampes s’éteignent. Les sensées ont répondu : cela ne suffirait pas pour nous et pour vous ; allez plutôt en acheter chez les marchands. Pendant qu’elles y allaient, le marié est venu et celles qui étaient prêtes sont entrées avec lui aux noces, et on a fermé la porte. Enfin viennent aussi les autres vierges, qui disent : Seigneur, seigneur, ouvre-nous. Mais il leur répond : oui, je vous le dis, je ne vous connais pas. Réveillez-vous donc car vous ne savez ni le jour ni l’heure. » (Matthieu 25, 1–13).
L’analyse
Ce que ces textes nous révèlent, c’est que tout chrétien se doit d’être prêt à tout moment s’il veut espérer en la grâce divine. En effet, nous ne sommes pas en mesure de deviner à l’avance quand viendra l’heure de terminer la route en ce monde et de pouvoir libérer notre part spirituelle de sa prison mondaine.
Matthieu et Marc nous révèlent la même chose à savoir que, hormis le Père, personne ne connaît le moment précis où nous devons être en état de bénéficier de la grâce. Ce n’est donc pas en raison de notre état d’emprisonnement dans ce monde que ce point nous est inaccessible, puisque même Christ ne le sait pas. On pourrait d’ailleurs faire remarquer à ce sujet, que contrairement à ce que prétend le judéochristianisme, le Père et le Fils n’ont pas accès au même niveau de connaissance, ce qui bat en brèche le concept d’unicité de la Trinité. En effet, si le Père le Fils et le Saint Esprit ne sont qu’un, comment une quelconque part des trois pourrait savoir ce que les autres ignorent ?
Mais ce n’est pas mon sujet. La parabole des vierges vient préciser la nécessité d’être toujours prêt pour le moment ultime. En effet, on peut faire remarquer que les dix vierges sont bel et bien prêtes à être accueillies par le marié, puisqu’elles sont toutes là, disposant de leur lampe pour accéder au lieu espéré. Mais l’état d’impréparation de la moitié d’entre elles, rend la dernière étape impossible et seules les cinq premières vont donc pouvoir être acceptées.
De prime abord, ce texte peut sembler un peu abscons. En effet, comment et pourquoi dix vierges pourraient avoir le désir de rejoindre le marié à la noce ? Il n’y a guère que sa fiancée qu’il doit souhaiter avoir avec lui, dans ce moment particulier. Ou alors les dix vierges ont un rôle particulier à tenir dans les noces, mais certainement pas celui de l’épousée.
La façon dont le marié rejette les cinq vierges qui ne disposaient pas d’huile pour leur lampe au moment opportun, peut sembler un peu violente. En effet, elles ont tenté de compenser leur erreur en allant acheter de l’huile chez les marchands et se sont présentées, dûment nanties de tout leur attributs à la porte de la salle du mariage. En fait, ce que Matthieu veut nous dire à ce moment, c’est que nous n’avons pas droit à plusieurs essais au moment opportun. Nous aussi, soit nous serons fin prêts pour recevoir la grâce divine, soit nous devrons passer notre tour.
Comme on dit plus communément : « Il ne faut pas laisser passer le train sans monter dedans. »
Application au catharisme
Qui est concerné ?
J’ai déjà expliqué à plusieurs reprises que dans les catégories de personnes que le catharisme reconnaît, il y a deux catégories particulières : ceux qui sont convaincus que le catharisme est une voie pouvant mener au salut, et ceux qui ont reçu l’éveil et ont compris l’urgence qu’il y avait pour eux de se mettre en situation de pouvoir recevoir la grâce.
Les premiers sont des sympathisants qui sont intellectuellement avancés dans le domaine du catharisme, mais qui n’ayant pu accéder à l’éveil par manque de foi, n’ont pu entrouvrir ce que j’appelle la porte au-delà de laquelle on devine le monde de la lumière auquel on aspire. Les seconds ont réussi cette alchimie du savoir intellectuel et de la foi spirituelle pour acquérir la connaissance qui aboutira à l’éveil spirituel.
Ce n’est pas parce que je distingue ces deux catégories que je crois que seule la seconde est en mesure d’atteindre le niveau d’avancement spirituel suffisant pour pouvoir espérer la grâce divine. Le cheminement spirituel cathare est suffisamment difficile et imprévisible pour croire qu’une fois passée une étape on ne peut pas revenir en arrière ou que le franchissement de cette dernière étape demande un temps si long qu’il rend impossible l’accès au salut.
Pour autant, il ne faut pas croire qu’atteindre ces niveaux, offre la garantie du salut. Comme il est dit dans les évangiles : « Il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. »
Les dangers de la procrastination
Le monde moderne est plein de pièges. Sans cesse, des stimulations diverses, tendent à nous détacher de nos obligations spirituelles. L’âme mondaine et l’égo sont puissants et remplissent leur mission maligne avec obstination.
Aussi, ne manquons-nous pas d’excuses et de bonnes raisons pour remettre à demain notre perfectionnement spirituel au profit d’activités mondaines qui, non seulement nous retardent, mais qui parfois aussi nous font reculer sur le chemin qui mène au salut.
Ce phénomène, qui n’est sans doute pas spécifique à notre époque, est néanmoins particulièrement présent de nos jours, y compris chez des personnes de bonne foi qui semblent ne pas prendre conscience du grave danger que fait peser sur elle, cette tendance à repousser l’effort au profit du plaisir.
J’ai même l’occasion, lors de mes discussions avec les uns et les autres, de m’entendre dire : « Ce n’est pas grave, si je n’y arrive pas dans cette vie ; je pourrais toujours le faire dans la prochaine. » Or, de la même façon que nous n’avons pas choisi de transmigrer dans le corps où nous sommes aujourd’hui, rien de nous permet de croire que nous pourrons choisir celui qui accueillera notre esprit endormi à la mort de ce corps-ci.
Je rappelle que dans la religion cathare, l’esprit saint tombé dans la matière à l’origine de l’humanisation de l’animal Homme, transmigre sans limite jusqu’au moment où il parvient à s’échapper et à retourner au Père. Cela fait donc des milliers d’années que nous échouons dans cet espoir et passons de corps en corps sans jamais parvenir à trouver la combinaison idéale entre un corps mondain peu exigeant et un esprit saint capable de s’extraire de sa gangue pour découvrir la possibilité d’une évasion. Remettre à plus tard notre espérance de salut, c’est à tout le moins prendre le risque de milliers d’échecs futurs, car je rappelle que dans catharisme, la mémoire des vies antérieures n’existe pas et que nous repartons à chaque fois à zéro.
Conclusion
Ne croyez pas que le chemin me semble moins difficile à moi, à mon niveau d’avancement actuel, que vous avez souvent tendance à surestimer, qu’il ne le semble pour vous qui êtes encore contraints par plein d’obligations mondaines que vous devez assumer au quotidien.
Tout comme vous, je suis tenté régulièrement de me dire que, finalement j’en fais peut-être trop, et que je pourrais me reposer sur mes lauriers, car vu tous les efforts réalisés dans les années passées, Dieu serait bien méchant de me refuser la grâce que mon égo me pousse à considérer comme un dû.
Cela est d’autant plus vrai aujourd’hui, à la fin de cette deuxième semaine de carême. Mais je sais que ce serait une grave erreur.
Pour autant, n’oublions pas que ce retour au Père est une nécessité et que tout retard ne fait que renforcer le mal dans son œuvre d’imitation ratée et le fortifie dans la certitude qu’il a de pouvoir égaler Dieu. Nous ne travaillons pas que pour notre salut, mais nous travaillons aussi pour le rétablissement de l’Esprit unique et le retour au néant originel de cette monstruosité qu’est la création maligne.
Et puisque nous sommes encore en début d’année, donnons-nous comme seul et unique objectif d’être prêts chaque jour pour ne pas manquer d’huile quand surviendra l’heure de notre retour au Père et de l’abandon du bagne qu’est ce monde pour des esprits divins.
© Guilhem de Carcassonne, le 15 mars 2026