Le catharisme et le monde
J’ai déjà abordé ce sujet à deux reprises dans mes prêches précédents, en avril 2023 et en novembre 2024, mais ce fut en le présentant sous l’angle politique et sous son approche philosophique.
Aujourd’hui, je voudrais essayer d’être plus simple sans être simpliste, afin que ceux qui commencent à s’interroger sur la spiritualité cathare puissent y trouver matière à organiser leur vie quotidienne.
Les quatre états d’avancement dans le catharisme
Permettez-moi de vous rappeler rapidement ce que j’estime être les quatre états dans l’avancement au sein du catharisme. L’état de celui qui découvre le catharisme dont il n’avait jamais entendu parler auparavant est celui du curieux, c’est-à-dire une personne intriguée par ses lectures concernant, notamment, l’histoire médiévale, qui se demande quelle est cette drôle de religion qui se dit chrétienne et qui pourtant s’est trouvé en opposition frontale avec le christianisme officiel. Quand il avance dans son savoir concernant cette religion, ce curieux peut devenir sympathisant, c’est-à-dire qu’il considère que le catharisme propose une vision spirituelle de bonne qualité et souvent plus cohérente et logique que les christianismes les plus connus, à savoir les judéo-christianismes : le catholicisme, le protestantisme, et l’orthodoxie. Malgré ce sentiment de plus grande cohérence et de meilleure qualité, le sympathisant ne se sent pas pour autant contraint à embrasser de façon absolue cette religion à titre personnel. C’est pourquoi je distingue deux autres états qui viennent ensuite, à savoir celui du croyant et celui du spirituel. Le croyant est celui qui a entrouvert la porte du cheminement cathare en recevant l’éveil. Il fait sienne la religion cathare et veut la suivre à tout prix dans l’espoir, soit d’entrer en noviciat, soit d’être suffisamment avancé pour espérer la grâce divine au moment de sa mort mondaine. Le spirituel est celui qui s’engage en noviciat, afin de devenir consolé, c’est-à-dire baptisé dans la religion cathare.
Je m’adresse régulièrement aux deux dernières catégories, mais en fait c’est la catégorie des sympathisants qui convient d’apporter les meilleures informations si l’on veut espérer que ces dernières, associées à son évolution spirituelle personnelle, puisse permettre que se déclenche un jour chez lui, l’éveil qui en fera un croyant. C’est ce que je veux faire aujourd’hui en vous présentant les choses de façon légèrement différente et en vous donnant des outils ou des astuces vous permettant d’avancer dans ce monde malin, tout en vous laissant le moins possible imprégner par lui.
Ce qui empêche le sympathisant d’avancer
Le sympathisant est de loin, celui qui, dans le catharisme est, à mes yeux, le plus mal situé et le plus mal loti. En effet, sa foi cathare est loin d’être suffisamment affermie pour l’aider à résister aux tentations du monde, mais en plus il est pleinement intégré dans le monde en raison de ses obligations personnelles. Il doit donc renforcer sa foi, qui n’est encore qu’un projet, tout en trouvant des moyens pour réduire, dans le temps ou dans l’intensité, son imprégnation mondaine.
Mais pour lutter, il faut connaître son ennemi. Il est trop tôt pour lui d’essayer d’atteindre l’état d’avancement dans la foi que j’appelle l’éveil, car cela viendra naturellement, sans qu’il ait besoin d’agir de façon concrète, quand sa spiritualité sera suffisamment développée pour permettre à l’éveil de l’atteindre.
Comme je viens de le dire, il est encore trop tôt pour lui d’essayer d’améliorer son avancement spirituel, car celui-ci dépend d’éléments qui ne relèvent pas de ses compétences. C’est donc sur le second versant qu’il va devoir faire porter ses efforts. Le monde cherche à nous maintenir prisonnier par un très grand nombre de moyens, très diversifiés et très pernicieux.
Comme je l’ai déjà expliqué dans des textes précédents, l’outil principal du monde s’appuie sur notre part mondaine, c’est-à-dire sur la conjonction de notre âme mondaine — que l’on pourrait d’une certaine façon assimiler à un super-ordinateur —, et sur notre égo, qui à la fois nous donne à croire que nous sommes capables de résister aux tentations, et qui également justifie nos écarts aux motifs que nous nous considérons comme différent et supérieur aux autres. L’âme mondaine utilise un grand nombre de moyens pour nous empêcher de voir la prison dans laquelle nous sommes enfermés et bien entendu de nous en échapper. Au premier rang figure un système physiologique que j’appelle la sensualité dans le sens où il s’agit de l’ensemble des cinq sens physiologiques que nous connaissons tous, à savoir : le goût, le toucher, l’odorat, la vue et l’ouïe. C’est par l’utilisation de ces cinq sens, individuellement ou en conjonction les uns avec les autres que l’âme mondaine va nous attirer vers les choses futiles de ce monde et ainsi nous détourner de choses plus importantes. Je sais que le terme sensualité peut surprendre car il est habituellement utilisé pour désigner le ressenti d’une relation intime. Mais quand on y réfléchit bien, cette relation intime stimule les cinq sens, ce qui explique qu’elle porte le même nom que l’ensemble des sens concernés. L’âme mondaine va également stimuler notre intellect et faire jouer en nous, notamment l’égo. Comme je viens de le dire, il s’agit d’un sentiment très puissant qui nous anime, dans le but de nous permettre de nous maintenir au plus haut possible dans la masse humaine, en usant d’artifice visant à faire croire que nous sommes supérieurs aux autres, tout en étant dans le groupe afin d’éviter tout conflit mimétique, susceptible de faire de nous des victimes émissaires. Je vous renvoie sur ce point à l’excellent ouvrage dirigé par René Girard : « Des choses cachées depuis la fondation du monde ».
L’égo va donc agir sur notre ressenti vis-à-vis du monde dans le but de nous prouver que nous devons exiger une meilleure place que les autres, au motif d’arguments le plus souvent fallacieux, voire faux. Cela va nous pousser par exemple à vouloir ce qu’il y a de plus beau et de plus rare, partant du principe que nous sommes dignes d’en disposer en raison de notre supériorité intellectuelle. Cela va aussi nous pousser à vouloir appartenir à la classe dirigeante, soit par le biais des pouvoirs politiques, soit par celui du pouvoir financier. Toute tentation visant à être reconnu par la masse comme différent et meilleur est une tentation visant à flatter notre égo. C’est pour ça que j’emploie le terme politique au pluriel, car cela concerne tout autant la politique d’un pays que des pouvoirs qui sont aussi politiques dans le domaine associatif, syndical et autre. Si l’on est amené à devoir assumer des charges sans pouvoir s’en détacher, il faut accepter d’indiquer systématiquement qu’il s’agit d’un pouvoir horizontal, c’est-à-dire visant à aider les autres qui, pour l’instant, ne peuvent pas nous remplacer et que nous sommes à la recherche d’un moyen de nous en détacher. Et bien entendu dès que cela est possible, nous devons laisser ses charges aux autres, afin de nous libérer de cette emprise mondaine.
Il est un point un peu particulier que je veux évoquer pour terminer, qui est l’empêchement d’avancement lié à nos obligations mondaines. C’est le cas, notamment des personnes qui vivent en couple mariées ou non, ou qui ont des enfants, c’est-à-dire de celles qui ont pris un engagement antérieur à leur désir d’avancement spirituel et qui ne peuvent s’en dégager unilatéralement qu’au détriment des personnes qui leur ont fait confiance à l’occasion de l’engagement qu’elles ont pris. Dans ce cas, nous verrons qu’il peut y avoir une possibilité d’arrangement satisfaisant pour tous, mais qui demande un accord unanime indiscutable.
Comment avancer quand on est sympathisant ?
Maintenant que nous avons cerné de façon à peu près exhaustive les problèmes qui viennent s’opposer à notre avancement de sympathisants, il convient de voir si nous avons des solutions pour éloigner de nous cette emprise mondaine.
Concernant la sensualité, c’est de loin l’élément le plus difficile à combattre car il ne dépend pas de notre volonté, mais enlève davantage de notre sensibilité individuelle. Nous pouvons cependant agir en essayant, chaque fois que nous y pensons de façon intellectuelle, de rejeter le superflu, notamment en matière alimentaire ou vestimentaire, ce qui permet de calmer un peu les ardeurs des sens concernés. Il n’est pas interdit d’apprécier ce que l’on mange et il serait idiot de chercher la punition dans ce domaine en mangeant des choses qui ne sont désagréables. Pour autant il faut savoir limiter les produits satisfaisants qui ne sont pas utiles à l’entretien de notre corps. De la même façon, un habillement sobre et fonctionnel suffit largement à protéger notre corps des rigueurs du climat ; il n’est donc pas nécessaire d’y ajouter quoi que ce soit qui vise à satisfaire notre vue, voire à réveiller notre égo. Concernant les relations intimes, nous sommes devant un cas un peu plus compliqué, car il n’implique en général pas que nous. Il ne s’agit pas bien entendu d’essayer de pratiquer la sexualité sans y prendre aucun plaisir. Ce qui serait vain, sauf si le partenaire nous y contraint involontairement. La solution est donc dans une réduction, conjointement acceptée, de la pratique sexuelle comme le conseille d’ailleurs l’apôtre Paul à ses communautés.
La grosse partie des actions que nous pouvons mener concerne l’égo. Comme son champ d’action est de loin le plus vaste, il est logique qu’il soit également la source des restrictions les plus importantes à mettre en œuvre. La première chose évidente est de réduire notre désir d’accumulation de biens, qu’il s’agisse d’argent, de propriétés ou de collections. Comme le dit si bien le proverbe : « Nous ne possédons pas les choses, ce sont les choses qui nous possèdent ». Une fois détaché, autant que faire se peut, des biens de ce monde, il est logique de se détacher aussi du désir d’acquérir des honneurs, des pouvoirs ou une reconnaissance excessive. C’est pour cela qu’il faut, chaque fois que cela est possible, ne pas hésiter à laisser la place à d’autres, si nous pensons qu’ils peuvent faire le travail aussi bien que nous. L’emplacement idéal du cathare est au sein du groupe, tourné vers l’aide et la bienveillance pour autrui, sans chercher à en tirer un quelconque profit. Concernant notre vie personnelle au sein d’un groupe social restreint comme la famille par exemple, il va falloir trouver des arrangements qui permettent à la fois de favoriser notre avancement et de ne pas léser ceux envers qui nous avons pris des engagements. Le plus simple et le plus acceptable de tous est de réserver un temps quotidien, que nous mettrons à profit pour nous retirer de l’agitation familiale, afin d’étudier et de méditer pour améliorer notre avancement spirituel. Cette période de retrait, qui sera sans doute brève dans un premier temps, pourra ensuite s’allonger de façon plus importante quand nous en ressentirons le besoin et que la famille s’apercevra que cela ne nuit en rien à son bon fonctionnement. Il est assez courant d’observer qu’au sein d’un couple le temps conduit naturellement à développer une relation amoureuse qui s’appuie davantage sur le respect et l’amitié que sur la passion. Il est donc possible de proposer à son partenaire d’accentuer ce glissement de façon à transformer cette vie de couple en partenariat fraternel comme l’indique apôtre Paul dans sa lettre aux Corinthiens (chapitre. 7 notamment).
J’espère vous avoir proposé des éléments accessibles qui vous permettront, petit à petit, de vous détacher de ce monde et d’en voir le caractère malin, ce qui vous poussera encore davantage dans la voie de l’avancement spirituel. Ne cherchez pas à tout faire d’un coup dès le début, mais au contraire, avancez prudemment, car l’impatience est aussi un outil de l’égo destiné à nous faire chuter dans notre cheminement.
© le 18 octobre 2026 par Guilhem de Carcassonne