La foi
Ce point est sans aucun doute le maillon le plus important de toute démarche spirituelle.
Pour autant, il n’est pas si simple à définir et donne l’occasion régulièrement à des discussions enflammées pour savoir si la foi est quelque chose de constructible ou si c’est quelque chose de spontané. En outre, de grands penseurs ou de grands spirituels ont marqué vis-à-vis de la foi une position qui peut surprendre par rapport à l’idée que l’on se fait de leur avancement spirituel.
Qu’est-ce que la foi ?
Comme souvent, il convient d’abord d’essayer de se mettre d’accord sur la définition de la foi. Pour cela, il n’est pas inutile de regarder l’étymologie du terme : Fidès, que l’on peut traduire par croire, avoir confiance. En français on peut utiliser l’expression dérivée : se fier à.
Ce qui vient à l’esprit immédiatement, suite à cette définition, c’est la nuance, pour ne pas dire la grande différence, qu’il y a entre la foi et la conviction.
Quand une chose, que vous ne connaissez pas ou que vous ne connaissez mal, vous est expliquée avec des arguments et des sources démontrées, des preuves physiques, vous pouvez très facilement accepter la conviction de la réalité de ce que l’on vous propose.
Mais quand une chose ne peut pas être démontrée, car se situant au-delà des capacités humaines à l’étudier, à la cerner, à en établir une démonstration physique, l’accepter ou la refuser ne relève pas d’un raisonnement humain, mais d’un sentiment spirituel auquel nous serons le seul à accorder de la valeur et que les autres pourront très bien rejeter au motif que nous ne pouvons pas leur en apporter la démonstration.
La foi est donc ce passage du domaine du démontrable au domaine du spirituel, que l’on accepte ou pas de franchir au nom de ce en quoi nous croyons. Pour illustrer mon propos, je vous propose à l’occasion de regarder la fin du film « Indiana Jones la dernière croisade » quand le héros se retrouve au bord d’un précipice et doit choisir de mettre en œuvre l’indication qui figure dans son carnet de notes : « le croyant avance dans la foi ». Il prend alors le risque de mettre un pied dans le vide et d’avancer dans ce vide. Il se rend compte qu’il ne tombe pas, car par une illusion d’optique un pont de pierre le soutient alors qu’il n’est pas visible du point de départ en raison de sa structure et de sa forme qui le font confondre avec la paroi de la montagne en face. Il fait donc un acte de foi en mettant un pied dans le vide, ce qui normalement serait rejeté par tout le monde, mais sa foi est validée par le fait que son corps est soutenu, sans que pour autant rien ne lui ait permis d’en être certain avant d’en prendre le risque.
La foi éclairée ou la foi du charbonnier ?
Pour autant, la foi doit-elle se contenter d’accepter sans discussion une proposition faite par d’autres il y a longtemps ou doit-elle résulter d’une étude approfondie personnelle, appuyée sur des critères qui nous sont propres et devenir ainsi, non pas une foi aveugle, que l’on appelle la foi du charbonnier, mais une foi éclairée par notre avancement culturel et spirituel ? Bien évidemment le catharisme prône la seconde option ; le croyant doit croire par conviction personnelle et non par adhésion aveugle.
Mais il y a un autre point important concernant la foi que je ne peux éviter d’évoquer. Il s’agit de savoir si la foi relève de la libre volonté de celui qui va la développer ou s’il s’agit d’un impératif que lui impose sa religion.
Dans la religion catholique par exemple, le monde, incluant le ciel et la terre, a été créé par Dieu. Le fils de Dieu est descendu sur terre et a pris chair pour vivre une existence humaine exemplaire et se sacrifier aux impies, dans le but de révéler sa nature divine.
Chez les musulmans, Muhammad a reçu sa révélation de l’ange Gabriel dans une grotte et l’a retranscrite dans le document appelé le Coran.
Chez les cathares, la révélation se fait directement sans intermédiaire divin manifesté comme c’est le cas pour Paul, alors qu’il était en route vers Damas.
Aucune de ces trois hypothèses ne peut être prouvée ni invalidée par qui que ce soit. En soi, elles sont donc parfaitement acceptables par quiconque les trouve adaptées à sa spiritualité personnelle. Ce qui pose problème, ce n’est pas une apparente incohérence d’une de ces hypothèses, mais le fait que certaines religions transforment ces hypothèses en certitudes indiscutables que l’on appelle des dogmes.
En ne proposant pas d’intermédiaire divin pour la transmission de l’information, le catharisme se met à l’abri de ce genre de problématique.
En effet, le dogme est le support idéal d’une foi imposée, non réfléchie et non acceptée intimement, car émanant d’un envoyé divin. Mais les religions qui se sont données comme mission de diriger les hommes dans ce monde se trouvent en quelque sorte obligées d’imposer une foi unique, indiscutable et indissociable sous peine de voir apparaître des courants qui vont automatiquement remettre en question tout ou partie du dogme initial. Or, le dogme étant la base de la loi sociale que ces religions veulent imposer, il ne saurait être question d’accepter qu’il soit même partiellement remis en question.
On comprend aisément que le catharisme, de par son choix d’une doctrine librement acceptée, ait présenté, vis-à-vis des pouvoirs temporels et spirituels du monde, dans lequel il s’était développé, un danger évident de sédition des populations par rapport aux obligations qui leurs étaient imposées. Comme il était impossible pour ces pouvoirs, qui étaient eux-mêmes en délicatesse avec leur support spirituel religieux, de démontrer l’erreur du catharisme et la vérité de leur dogme, il ne leur restait plus que la coercition, la menace et l’extermination pour résister à un mouvement qui aurait pu les renverser.
La foi éclairée donne la capacité de remettre en question les arguments incohérents ou illogiques de ceux qui veulent imposer une fois aveugle et une obéissance totale.
Comment le sympathisant cathare accède à la foi ?
Cette question est épineuse, car elle demande une évaluation basée sur des éléments dont on ne dispose pas. C’est pourquoi le plus souvent, le sympathisant cathare va être tenté, soit d’hésiter à reconnaître la foi qui l’anime, au motif d’un excès de prudence et de modestie, soit au contraire à se penser déjà arrivé, plus par désir sincère que par excès d’ego ou de vanité.
Comme je vous l’ai expliqué auparavant, la foi est le moment où l’on accepte une hypothèse qui n’est pas démontrable. On peut donc dire que le cheminement logique de la spiritualité cathare se fait selon le principe de la découverte par le biais, notamment de l’histoire, suivi par l’intérêt philosophique, des éléments doctrinaux de la religion, qui petit à petit susciteront un intérêt spirituel personnel et qui finira par provoquer une adhésion inconditionnelle qui est la marque de la foi.
C’est ce dernier point qui provoque le passage du statut de sympathisant à celui de croyant.
Le plus souvent, ce nouveau statut fait l’objet d’une découverte a posteriori ou d’une information donnée par un tiers qui est déjà passé par ce cheminement et qui découvre chez l’autre la marque de ce passage.
Cette reconnaissance par l’individu concerné du fait qu’il n’est plus un simple sympathisant, mais qu’il partage désormais la foi cathare, peut-être entravée par l’inquiétude légitime qu’il peut ressentir à l’idée de l’engagement dans lequel il vient, involontairement d’une certaine façon, de mettre le pied. En effet, s’il se base sur les documents des historiens et des philosophes, concernant le catharisme, il s’imaginera que le passage du statut de croyant à celui de bon-chrétien consolé doit être rapide et total.
Sauf qu’en matière de religion, comme c’est également le cas dans l’espace, la notion de temps est variable. La seule chose qu’il doit conserver à l’esprit est que le salut peut être obtenu à l’instant ultime de la séparation du corps et de l’esprit-saint qu’il contraint. En effet, pour les cathares, le salut dépend de l’état d’avancement spirituel que nous aurons atteint à cet instant ultime, sans avoir brûlé les étapes, mais sans être non plus revenu en arrière. En outre, le passage par le catharisme n’est en rien une obligation pour atteindre le salut. Nous ne sommes pas de ces religions exclusives qui prétendent qu’en dehors d’elles le salut est impossible, bien au contraire nous sommes persuadés que le catharisme n’est qu’une des voies possibles, même si nous la croyons plus adaptée à la réussite d’un cheminement spirituel efficace.
La foi est-elle acquise ou innée, permanente ou fragile ?
La question est rarement posée, mais elle me semble néanmoins intéressante. En effet, que se passe-t-il vraiment quand nous accédons à la foi ? Est-ce que nous accédons à un statut particulier ou bien ne pourrait-on pas penser que nous ne faisons que réveiller en nous une situation préexistante, mais ignorée ? En effet, comme nous considérons que la part spirituelle, prisonnière de l’enveloppe charnelle qui nous contraint est et demeure indubitablement d’origine divine et est donc inaltérable, il est également logique de considérer que son attachement à Dieu est lui aussi éternel. Or, l’Esprit émanant de Dieu est consubstantiel à ce dernier et lui est donc totalement attaché, ce qui est ce qui se produit quand nous avons la foi. En fait, la foi n’est rien d’autre qu’une manière mondaine de valider un statut spirituel divin qui nous est intime. Par contre, si nous l’avons ignorée jusqu’au moment où elle s’est manifestée à notre intellect mondain, c’est qu’elle est éclipsée de façon temporaire par l’âme mondaine et l’égo qui agissent de façon à nous empêcher de la manifester et ainsi d’aller vers le salut. Par conséquent, si nous sommes amenés, pour des raisons diverses et variées, à laisser l’âme mondaine et l’égo prendre le dessus sur la foi, celle-ci peut très bien, de nouveau, se retrouver éclipsée et nous éloigner du salut. C’est ce qui se produit quand, pour des raisons diverses, nous faisons le choix de faire taire en nous l’appel spirituel comme l’ont fait avant nous bien d’autres comme Rainier Sacconi[1], par exemple, qui sont d’une certaine façon : « mort à la fois ». On en retrouve un exemple typique dans les évangiles avec l’épisode de la mort et de la résurrection de Lazare[2].
Donc, même si elle est permanente en nous, la foi est fragile et nous devons l’entretenir en luttant de notre mieux contre les agissements de l’âme mondaine qui, par le moyen de l’égo et de la sensualité, cherche en permanence à nous éloigner de notre cheminement spirituel.
Cette explication peut vous aider à mieux comprendre l’axiome cathare qui dit : « Il faut tuer en nous l’Adam primordial, afin de permettre la résurrection du Christ ». L’Adam primordial est bien entendu la réunion improbable de la part spirituelle emprisonnée dans le corps mondain ce qui a permis à l’animal humain d’accéder à un niveau de conscience de la transcendance. Quant au Christ, il est la part spirituelle de l’Esprit unique qui, en se dégageant de sa prison mondaine, est en mesure de retourner au Père.
Et oui, nous sommes tous des Christ en puissance !
Guilhem de Carcassonne le 20 septembre 2026
[1] Anciennement, Bon Chrétien italien, il est devenu par la suite, après son abjuration du catharisme un inquisiteur zélé.
[2] La mort de Lazare : Jn 11, 1-44.