Un lieu doublement marquant dans l’histoire albigeoise
La force de Genebrières, une étape sûre et méconnue pour les cathares et les résistants occitans.
Situé au cœur d’une vaste forêt et soigneusement dissimulé, l’endroit offrait un refuge idéal pour abriter temporairement des bons hommes devenus fugitifs et servir de point de repos et de ravitaillement au commando de Montségur lors de sa marche vers Avignonet.
Voici ce que disait à son sujet Michel Roquebert: «un dernier détail au passage: il y a tout lieu de penser que le point de rassemblement de 1232 fut la grande forêt de Gaja-la-Selve, compte tenu de sa position entre le Lauragais et le pays de Mirepoix et de la sécurité qu’elle offrait. Elle jouera par la suite, en tout cas, un rôle considérable dans l’histoire du catharisme clandestin – comme d’ailleurs, en mai 1242, dans le meurtre des inquisiteurs.» [1]
La fuite de Guilhabert de Castres
À l’automne 1232, dans le contexte de la lutte contre le catharisme, un tournant important se produit. Quelques mois plus tôt, à la fin de mars 1232, le Concile de Béziers [2] avait réuni les autorités ecclésiastiques pour renforcer la répression contre les hérétiques cathares. Les décisions prises exigeaient davantage de rigueur et de sévérité dans les enquêtes et les poursuites, marquant un durcissement de la politique de l’Église.
Face aux premiers effets de cette répression accrue, l’évêque cathare Guilhabert de Castres, l’un des principaux chefs spirituels, décide avec une partie de la hiérarchie cathare de se réfugier à Montségur.
Les hérésiarques se trouvant chacun dans leur propre ressort, l’opération destinée à les prévenir puis à les conduire vers un point de ralliement prit naturellement plusieurs jours.
Et comme tous ne pouvaient arriver en même temps au lieu de rassemblement, les premiers arrivés, dont certainement Guilhabert de Castres, attendirent quelque temps dans la forêt de Gaja-la-Selve (11). Pour assurer leur sécurité, leur séjour se déroula probablement sous bonne garde, à la force de Genebrières. C’est vraisemblablement durant ce délai qu’un messager fut envoyé auprès de Raimon de Pereille (seigneur du castrum de Montségur) afin de l’avertir et d’organiser la prise en charge des fugitifs à leur arrivée.[3]
Concernant le trajet de Guilhabert depuis son lieu de résidence de Fanjeaux (11) [4] jusqu’à la Bastida de la forêt de Gaja [5] (11,5 km à vol d’oiseau), il dut s’effectuer, compte tenu du contexte, de nuit et sous escorte — comme se ferait d’ailleurs la suite du voyage vers le refuge pyrénéen.
Pour ce faire, l’évêque et sa garde rapprochée quittèrent Fanjeaux au cours de la nuit — le trajet pouvant être accompli en un peu plus de deux heures — et prirent la direction de l’ouest. Après avoir cheminé par de petits sentiers serpentant entre les localités de La Cassaigne (11), Cazalrenoux (11) et Generville (11), ils atteignirent leur destination bien avant l’aube.
Puis, le messager étant revenu, les fugitifs enfin réunis — une trentaine, d’après le sergent Guillaume de Bouan, parmi lesquels Guilhabert de Castres, Bernard de Lamothe, Hugues de la Bacone, Pons Guilhabert, diacre des hérétiques de Villemur, et Tento, évêque des hérétiques d’Agenais, selon Bérenger de Lavelanet [6] — partirent sous la protection d’une escorte vers le Mont-Sûr.
Ainsi, après avoir cheminé toute une nuit, Guilhabert de Castres et ses compagnons, protégés, entre autres, par les chevaliers Isarn de Fanjeaux, Raymond Sans de Rabat et Pierre de Mazerolles [7] et guidés par Raimon de Pereille et ses cavaliers lors de la traversée du pays d’Olmes, parvinrent sans encombre à destination.
L’attentat d’Avignonet.
En 1242, le comte de Toulouse organisa un complot dans l’espoir de reprendre les territoires que le roi de France Louis IX de France lui avait retirés. Le plan prévoyait qu’un événement au grand retentissement servirait de signal pour déclencher un soulèvement général de ses vassaux, aidés de ses alliés, contre l’autorité royale dans toute la région.[8]
Profitant d’une étape du tribunal de l’Inquisition à Avignonet (31) lors de sa tournée en Lauragais, Raymond VII, espérant à la fois mettre un coup d’arrêt aux enquêtes et donner le signal de la rébellion, fit appel aux hommes du castrum de Montségur afin d’attenter à la vie des inquisiteurs.
En réponse à l’appel de Raymond d’Alfaro [9], Pierre-Roger de Mirepoix, commandant de la citadelle, forma un commando chargé de l’exécution de la mission. Au moment venu, les faidits quittèrent leur asile pyrénéen et, après une longue marche nocturne, atteignirent vers 6 heures, le 28 mai, la force de Genebrières, au nord de Gaja.
Ainsi, au travers de sa déposition lors des interrogatoires de l’inquisition qui ont suivi la capitulation de Montségur, Arnaud-Roger de Mirepoix nous dit : « Arrivés près de la force Saint-Martin qui s’appelle Genebrières [10], près de Gaja [-la-Selve 11], nous y restâmes, moi et les autres. Bernard de Saint-Martin m’apporta alors a manger ainsi qu’à tous les autres. En ce lieu vinrent Jourdain du Villar, fils de Pons du Villar, Pierre Viel, Raimond de Verzeille, Arnaud Izarn, le neveu de Pierre Rais, Raimond Aicart, pierre Laurens, le batârd de Mazerolles, Pons del Capela junior et Astier, tous de Gaja, et d’autres, jusqu’à vingt-cinq de Gaja. » [11]
Puis, aux environs de 13 h 30, le commando, après s’être reposé et restauré, se dirigea avec ses nouveaux renforts, sous le couvert des arbres, vers Antioche, autre étape sur le chemin menant au lieu de l’attentat.
Enfin, après le massacre, les faidits, par prudence, empruntèrent au retour un autre itinéraire, évitant ainsi de repasser par la force de Genebrières pour regagner le Mont-Sûr.
Conclusion
Si l’historien Michel Roquebert avait hésité à affirmer que Guilhabert de Castres séjourna à la force de Genebrières lors de sa fuite vers Montségur, la mention « Bastida de Genebrarias, 1223 » (de Teules, p. 11), dans le Dictionnaire topographique du département de l’Aude de l’abbé Sabarthès, tend au contraire à en apporter une quasi-certitude. Dès lors, le lieu évoqué — aujourd’hui une ferme connue sous le nom de « La Grange » (Saint-Amans 11270) — doit désormais être associé non plus à un seul, mais à deux épisodes distincts de l’histoire de l’affaire albigeoise.
Notes
[1] in L’Épopée cathare, Mourir à Montségur, tome IV, par Michel Roquebert, éditions Privat, 1990, p. 171. On remarque que la force de Genebrières, située dans la forêt évoquée dans ces quelques lignes, n’est pas citée. Peut-être l’auteur doutait-il de son existence en 1232 et s’est-il abstenu de la mentionner. Il en aurait eu confirmation s’il avait consulté le Dictionnaire topographique du département de l’Aude comprenant les noms de lieux anciens et modernes. , s’il avait consulté le Dictionnaire topographique du département de l’Aude comprenant les noms de lieux anciens et modernes. / réd. par l’abbé Sabarthès, Paris, imprimerie nationale, 1912. Pages 170, colonne de gauche, et 171, colonne de droite. Aujourd’hui appelé la Grange : Grange (La), f., cne de Saint-Amans ; anc. propr. du monastère de Prouille depuis 1360. _ Bastida de Genebrarias, 1223 (de Teule, p. 11)._ Forcia de Sancto Martino que vocatur Genebreiras, 1244 (H. L. VIII, pr. 374, 1°). _ De Genebrerio, 1304 (Guiraud, Cartul. De Prouille, I, 95). _ Ad villam de Genebreriis, 1309 (arch. Aude, H 327). _ Bastida a Ginebreras, 1362 (ibid., H 361). _ Quaedam boria vocata de Ginibreras…, Ginibreriae, 1391 (ibid., H 362). _ La grange de Genebrières…, ensemble la Tuilerie, 1635, 1688-1704 (ibid. H 374).
[2] Le concile de Béziers de 1232 (page 228 du document).
[3] Voir l’article: Guilhabert de Castres évêque cathare, au Pas de las Portas.
[4] « A l’automne 1226, Bernard-Othon de Niort est blessé, et Guilhabert vient le consoler à Laurac. Guéri, Bernard-Othon l’envoie dans sa maison-forte de Besplas, où il reste 10 mois, après quoi Isarn Bernard de Fanjeaux le prend chez lui jusqu’en 1232 […] », in Guilhabert de Castres, par Jean Duvernoy, Cahiers d’Etudes Cathares, IIe Série, N°34, Été 1967, pages 37 et 38.
[5] Bastide définition:
B.− Région. (Provence)
Ferme isolée, parfois fortifiée, qui s’oppose au village (George 1970).
[6] in Le dossier de Montségur, interrogatoires d’inquisition 1242-1247, textes traduits annotés et présentés par Jean Duvernoy, Pérégrinateur éditeur, 1998, page 64.
[7] in Mourir à Montségur, tome IV de l’Épopée Cathare, par Michel Roquebert, éditions Privat, Toulouse, 1990, pages 162 et 163.
[8] Voir l’article: Chronographie d’un massacre.
[9] Le bayle du comte de Toulouse à Avignonet. in Mourir à Montségur, tome IV de l’Épopée Cathare, par Michel Roquebert, éditions Privat, Toulouse, 1990, page 335.
[10] «Elle appartenait aux Saint-Martin et Bernard de Saint-Martin lui-même pourvoie au ravitaillement. » Ibid page 334. Les Saint-Martin en étaient-ils déjà possesseurs en 1232 ?
[11] in Le dossier de Montségur, interrogatoires d’Inquisition 1242-1247, textes traduits annotés et présentés par Jean Duvernoy, Pérégrinateur éditeur, 1998, page 85.
©Bruno Joulia – 20/03/2026