La glose du Pater – 1

Info. promotionnelle

Annonce sortie revue Catharisme


La glose du Pater – 1

La glose

Le terme de glose désigne les commentaires annexes à un texte en vue de l’expliquer plus clairement, peut aussi être considéré de façon péjorative comme un discours oiseux. Il me revient donc de veiller à demeurer dans le premier sens sans tomber dans le second.
Proposer des interprétations d’un texte est à la portée du premier venu. Cependant, si on veut s’y risquer avec un texte philosophique ou religieux, il convient de faire preuve d’une grande prudence. Et si l’on veut le faire avec le texte essentiel du Christianisme, la prudence ne suffit plus ; il faut y adjoindre une grande humilité et une foi à toute épreuve.
Autant dire que je suis très conscient de la difficulté de mon entreprise, ce qui explique je veuille avancer sous le contrôle de tous pour limiter les risques de dérive.

Principes

Pour chacun des termes que je vais proposer je vous énoncerai ceux qui ont prévalu auparavant et j’expliquerai — avec si nécessaire des références — pourquoi j’ai choisi celui-là. Cela va donc demander du temps, mais il faut toujours avancer prudemment dans ces sujets et veiller à disposer d’appuis solides et bien repérés.
Pour me servir de base de réflexion, j’utiliserai le texte des Cathares médiévaux tel que l’indique Jean Duvernoy1, c’est-à-dire celui de Matthieu :

Notre père qui es dans les cieux,
Que soit sanctifié ton nom,
Que vienne ton règne,
Que soit faite ta volonté sur terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain au-dessus de toutes choses ;
Remets-nous nos dettes comme nous remettons aussi à nos débiteurs ;
Et ne nous fais pas entrer en épreuve mais délivre-nous du mauvais.2

« Notre père qui es dans les cieux, que soit sanctifié ton nom
Que vienne ton règne, que soit faite ta volonté sur terre comme au ciel. »

Sources

Matthieu : Notre père qui es dans les cieux, que soit sanctifié ton nom, que vienne ton règne, que soit faite ta volonté sur terre comme au ciel.
Luc3 : Père, que soit sanctifié ton nom ; que vienne ton règne ;
Marcion4 : Père, que ton esprit saint soit sur nous et nous purifie ; que vienne ton règne ;
Didachè5 : Notre Père qui es au ciel, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Rituel latin de Dublin6 : Pater noster qui es in caelis Sanctificetur nomen tuum Adveniat Regnum tuum Fiat voluntas tua sicut in caelo et in terra
Rituel occitan de Lyon7 : Le nostre Paire que es els cels, sanctificatz sia lo teus nom, Avenga lo Teus Regnes E sia faita la Tua voluntatz sico el Cel e la terra.
Simone Weil8 : Notre Père celui qui est dans les cieux, soit sanctifié ton nom, vienne ton règne,soit accomplie ta volonté, pareillement au ciel et sur terre.
Yves Maris9 : Principe parfait qui es au-delà des cieux, sois glorifié, que vienne ton règne, que soit faite ta volonté dans cet univers comme au-delà des cieux.
André Chouraqui10 : Notre père des ciels, ton nom se consacre, ton royaume vient, ton vouloir se fait, comme aux ciels sur la terre aussi.
Jean-Yves Leloup11Abba, Notre père dans les cieux, que ton nom soit sanctifié. Que ton règne vienne. Que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel

Nous avons déjà vu que ce texte se retrouve dans le Kaddish dont il est vraisemblablement inspiré.

Préambule

Selon le principe philologique dit de la lectio brevior, la version la plus courte d’un texte est certainement la plus fiable, car les copistes ont tendance à ajouter et non à retrancher.
Donc, la version de Luc serait sans doute la plus proche de la version initiale.
En outre, ce texte est très ancien et n’émane pas de Marc dont l’évangile est considéré comme le premier des canoniques. Cela permet à certains penseurs de considérer qu’il pourrait émaner de la source Q, l’hypothétique premier recueil des paroles de Jésus.
Bien entendu, ces supputations, pour intéressantes qu’elles soient, doivent cependant être regardées avec circonspection.
Ce qui doit nous importer est donc de respecter au plus près la version la plus ancienne et probablement la plus proche de l’original, notamment au niveau des concept qu’elle propose.

Critique

Notre père

Comme on le voit très bien, les sources — à une exception près — utilisent le terme « Père » qui crée une relation directe mais qui introduit une vision anthropomorphique. Ce terme constitue une expression unique attribuée à Jésus (Abba), qui ne se retrouve pas ailleurs dans l’Ancien Testament mais qui émaille le Nouveau Testament, comme le montre bien Jean-Yves Leloup.
Dans la compréhension cathare, ce terme est inexact. Dieu n’est pas le père des hommes ; il est le point d’origine dont nous émanons, sans relation filiale, mais de cause à effet. Cette conception trouve sa source dans la philosophie d’Aristote12 et dans celle de Platon13. Cela transparaît dans les Évangiles avec la notion de bon et de mauvais arbre14. Le cadre qui supporterait à la rigueur la figure paternelle, est celui de la philosophie. On peut effectivement parler de la paternité d’une idée pour illustrer sa production sans la moindre relation à une création matérielle. De ce point de vue, effectivement, nous émanons de notre principe comme une idée émane du cerveau d’un penseur, mais les émanations divines sont éternelles, ce qui n’est pas le cas des productions intellectuelles, car leur origine n’est pas éternelle.
Cependant, le terme Père porte aussi une connotation spirituelle qui ne peut pas être niée et qui transparaît dans le titre de cette oraison. Donc, à condition de bien préciser que d’une part il s’agit d’une expression strictement spirituelle et en lui adjoignant le qualificatif le plus adéquat — afin d’éviter toute confusion — le mot Père me semble utilisable et justifié.

Qui es dans les cieux

Cette terminologie, également très utilisée dans les sources, me semble poser plus de problèmes qu’elle n’en résout.
D’abord, elle tend à positionner Dieu dans l’espace mondain, excepté peut-être pour Yves Maris qui précise bien « qui es au-delà des cieux ». Cependant, cette formulation est à la fois inappropriée et ridicule. Inappropriée puisque Dieu est étranger au monde qui inclut tout l’univers, comme ne le savaient pas forcément les Cathares et ceux qui les ont précédés. Ridicule car, après avoir chassé l’anthropomorphisme, il convient d’éviter les clichés de positionnement du Bien en altitude et du Mal en sous-sol, ce qui n’est qu’une vision humaine qui qualifie positivement ce qui est haut et négativement ce qui se rapproche du sol, voire qui y est enterré. On remarque qu’elle est absente de Luc, ce qui pourrait porter à croire qu’il s’agit d’un ajout dans Matthieu destiné à rendre plus magique l’état de Dieu. Cela est également un point susceptible d’intéresser les gnostiques qui ont adopté l’idée de sept cieux inférieurs (hebdomade) surmontés du ciel où siège Dieu et les puissances (ogdoade). Il semble donc plus correct et logique d’oublier cette proposition.

Que soit sanctifié ton nom

La seconde partie de la phrase est très intéressante. Là où la majorité des sources souhaitent la sanctification du nom de Dieu, une parle de le glorifier, une précise qu’il se consacre, mais les Marcionites inversent le propos en émettant le vœu que la sainteté divine nous purifie par l’intermédiaire du Saint-Esprit (le Paraclet).
C’est intéressant car en effet, comment ce qui est au principe du Bien pourrait-il se sanctifier et même se consacrer ? À la rigueur la notion de glorification pourrait s’admettre dans l’idée que nous sommes glorifiés par ce que nous sommes et ce que nous produisons comme conséquence.
Il me semble que les Marcionites sont les seuls à avoir compris ce qui était en jeu. Si nous sommes issus d’un bon principe, celui-ci est par nature déjà saint — pour autant qu’il nous semble que l’être et le bien sont des éléments dignes de cette considération. Donc, Dieu est déjà saint par nature. Ce qui peut le glorifier et lui valoir une reconnaissance de gloire, ce serait qu’il agisse et qu’il produise une conséquence aussi proche que possible de sa propre nature. Or, nous sommes dans le monde du mélange où nous subissons les influences contraires des deux principes opposés.
Pour autant, même en tant qu’émanations divines, nous ne pouvons accéder à la sanctification tant que nous resterons dans ce mélange dont la part mauvaise masque la part divine. Il faut donc purifier notre nature bonne du mal qui l’assaille afin de nous rapprocher de notre cause, le bon principe ! Mais nous en sommes incapables de nous mêmes, sinon ce serait fait depuis longtemps.
Il faut aussi tenir compte d’un point issu de la tradition judaïque, dont le Pater, s’inspire fortement, qui veut que l’on ne nomme pas Dieu. La sanctification apparaît donc alors comme une interdiction d’accès au nom de Dieu. C’est comme dans le temple où le saint des saints est sanctifié, donc inaccessible aux hommes — y compris le roi — et réservé à l’élite des prêtres.

Que vienne ton règne, que soit faite ta volonté

La toute puissance que nous attribuons à Dieu implique qu’il peut tout ce qu’il veut et qu’il veut tout ce qu’il peut15.

La venue du règne
Toutes les sources évoquent ce point, même si la meilleure traduction est royaume — c’est-à-dire espace de pouvoir — et non règne qui est ambivalent puisque désignant de façon identique, le pouvoir et son espace d’action.
Cependant, il nous faut définir quel est ce royaume — ce règne — où peut s’exercer le pouvoir divin. Bien entendu, la plupart des auteurs sont conditionnés par les anciennes écritures et notamment l’Apocalypse de Jean qui nous explique de Christ viendra établir le royaume de Dieu sur terre par le biais de la Jérusalem terrestre.
Peut-on croire à cette idée que ce monde créé par le démiurge au service du Mal puisse devenir le lieu d’élection du bon principe ? Bien évidemment non. Et surtout où serait la logique divine de venir s’établir dans la création maléfique alors qu’elle s’exerce absolument partout où il y a une once de son émanation ? L’Esprit est unique et il émane de Dieu. Il faut abandonner les images anthropomorphiques qui ont bercé notre enfance  où l’on nous présentait le paradis comme un lieu clos. Le « royaume » de Dieu n’est pas un lieu mais un état. Quand nous éveillons notre part divine et que nous progressons dans notre cheminement, nous voyons apparaître un état particulier qui croît au fur et à mesure que disparaissent les prégnances mondaines que nos sens projettent à notre égo. Cet état que l’on appelle l’ataraxie ne reconnaît plus qu’une seule valeur : la Bienveillance, cet Amour absolu qui ne fixe aucune limite et dont l’universalité ne demande rien.
S’il nous faut proposer une sphère de puissance où s’exerce le pouvoir divin — ce fameux règne — c’est la Bienveillance, qui répond à tous les critères exigés, qui s’impose à notre analyse. Donc, le règne de Dieu, son royaume, n’est bien entendu pas matériel ; il n’est pas non plus un pouvoir qui s’impose, car Dieu ne nous domine pas en écrasant une volonté contraire à la nôtre. Il s’agit de la Bienveillance qui gagne à sa cause par la persuasion et la conviction et qui règne par l’harmonie et l’ataraxie. Mais, pour que la Bienveillance soit la seule référence il faut que nous soyons aptes à atteindre cet état d’ataraxie.

La volonté divine
Comme je l’ai dit précédemment, dans mon texte initial, si nous étions capable de nous sauver nous mêmes il y a bien longtemps que la Mal aurait échoué. Mais notre enfermement dans les corps de matière éteint en nous la capacité au Salut. Pour y parvenir il faut deux choses : l’éveil et la progression personnelle avec l’aide de l’exemple de Christ et le soutien du paraclet et, l’assistance divine sous le couvert de la grâce.
La volonté que nous appelons de nos vœux c’est d’offrir la grâce par laquelle Dieu choisira de nous appeler à lui, considérant que nous avons fait la plus grande part de l’effort nécessaire au recouvrement de notre état initial d’esprit saint ferme. Attention, cette grâce n’est pas dispensée au cas par cas par une divinité qui porterait un jugement sur ceux qui relèvent de son émanation. Non, la grâce est offerte sans partage et sans limite à tous mais nous ne sommes pas tous capables de nous en saisir à tout instant.
Il est possible d’illustrer cela avec l’épisode du fils prodigue16. Le fils prodigue fait le choix de quitter sa famille car il est trompé par l’attrait de ce que son héritage lui offrira de voluptés. Pour autant, la Bienveillance de son père n’a rien perdu de sa valeur. C’est son éloignement qui lui fait perdre conscience de sa réalité et qui l’amène même à croire qu’elle lui sera désormais refusée. Seulement, pour pouvoir la redécouvrir il lui faut parcourir le chemin intellectuel et physique qui est responsable de son isolement. Intellectuel, en comprenant son erreur et en découvrant qu’elle l’a réduit à un état inférieur à celui des serviteurs qui officient au service de son père. Intellectuel, en comprenant qu’il est seul responsable de sa situation, en raison de sa folie, qui l’a poussé à quitter l’environnement protecteur de sa famille, pour l’illusion qu’une vie basée sur d’autres valeurs pouvait être meilleure. Physique, en acceptant de redevenir petit, lui qui s’était cru plus grand que tous, et en retournant auprès des siens pour quémander le statut inférieur qu’il en est venu à espérer.

Proposition

« Père tout puissant »

Père comme référence philosophique
Figurant en incipit de presque tous les textes, il paraît compliqué de supprimer ce terme. Mais alors, il faut le rétablir dans son acception philosophique qui en fait la dénomination de ce qui est reconnu comme fondateur de notre essence et commence justification de notre pensée.

Tout puissant
Ce choix est à cheval sur les deux propositions du texte de Matthieu. Tout puissant s’accorde avec l’idée de « qui es dans les cieux ». En effet, cette phrase déplace clairement Dieu de ce monde et le place dans une position dominante. Mais il s’agit aussi de rappeler que Dieu veut et peut tout sur ce qui relève de lui, à savoir le Bien. De ce point de vue, il est donc tout puissant, c’est-à-dire qu’il a tout pouvoir. Il ne s’agit pas d’une approche belliqueuse, mais de la reconnaissance d’une plénitude dans l’état de principe agissant.

« Principe »

Le concept de principe
Je rejoins Yves Maris qui emploie le terme de « principe » pour illustrer cette notion de primauté et d’éternité selon la compréhension qu’en donne Aristote.

Reprenons ses théories :

  1. Les principes sont incorruptibles, car tout ce qui se corrompt se divise et revient aux éléments dont il est formé. Or, un principe ne serait pas un principe mais une cause s’il pouvait se diviser en éléments qui le constitueraient.
  2. Comment des êtres corruptibles peuvent-ils émaner de principes incorruptibles ? En effet, par lui-même l’incorruptible ne peut produire que ce qu’il est. Les êtres corruptibles sont donc des composés dont les parties peuvent provenir de plusieurs sources.
  3. Les principes peuvent être contraires les uns aux autres ou, être de même direction. Le bien et le mal sont des principes contraires ; l’être et le un sont des principes de même direction.
  4. Un principe ne peut pas être à la fois son propre contraire, mais il peut être le contraire d’un autre.

Mais les principes ne sont pas identiques en nature. Le bon principe est la manifestation suprême de l’être en tant qu’être, en cela qu’il est à l’origine la plus haute de tout ce qui relève de sa nature et qui lui est propre : l’Être en tant que ce qui est17. Aristote nous dit aussi que le principe n’est pas divisible et qu’il n’est pas accessible à la contradiction ni à l’opposition. Il faut donc admettre un principe différent pour toutes les choses premières opposables. Dieu, en tant que début de tout ce qui est, est donc principe. Il est principe du bien qui est incorruptible. En tant que principe, Dieu ne peut produire quoi que ce soit qui soit contraire à l’état d’être. Donc, le mal qui est le contraire du bien, ne peut être la conséquence de l’être en soi qu’est le principe du bien. De même si Dieu qui est l’être en soi ne produit pas le mal, ce dernier ne peut avoir d’être en soi, ce qui revient à dire que le mal est un néant d’être.
Il est important de bien comprendre deux choses : ce qui est ne peut pas devenir du non être et ce qui n’est pas ne peut pas devenir de l’être ; de même ce qui est, est dans le sens permanent du terme. Pour simplifier, on ne peut pas dire qu’il était ou qu’il sera, mais uniquement qu’il est. Le bon principe est et ce qui émane de lui est également. Alors que le mauvais principe n’est pas et ce qu’il crée n’est pas non plus, c’est-à-dire que ne disposant pas de l’Être, il ne peut disposer de la permanence. Je voudrais vous citer ici la remarque de Louis Lavelle à propos de l’Être selon Parménide : « Il y a dans la seule énonciation du mot être une sorte d’exigence implacable et d’invincible nécessité. Car ce seul mot suffit à poser l’objet qu’il désigne, à montrer qu’il y a quelque chose, ne serait-ce que le mot lui-même, et à exclure le rien.18 »

La nature du principe divin
Donc, le terme principe s’applique parfaitement à notre compréhension de la divinité. Il convient d’en définir la nature. Yves Maris propose « principe parfait », mais je trouve ce terme un peu redondant. En effet, la notion de perfection va de soi pour ce qui est principiel puisque nous venons d’admettre qu’un principe ne tolère aucune division imaginable ni rien d’opposable à lui même. Par contre, la nature du principe est nécessaire à préciser puisque nous savons que des principes opposés existent. Celui auquel nous voulons nous référer est celui dont relève le Bien absolu et qui ne dispense que du Bien, c’est-à-dire la Bienveillance (Amour absolu).
Sa nature est bonne, ainsi que le rappelle Jésus dans l’épisode de Marc X, 17-18 : « Comme il se mettait en chemin, quelqu’un accourut, tomba à genoux devant lui et lui demanda : Bon maître, que faire pour hériter de la vie éternelle ? Jésus lui dit : Pourquoi me dis-tu bon ? Personne n’est bon, que Dieu seul. » Cette remarque confirme le caractère unique, donc principiel de Dieu et sa nature de bonté absolue. Il me semble donc pertinent de préciser les deux. Mais peut-être pouvons-nous faire coup triple.

« des esprits saints »

Notre relation au bon principe
En effet, il manque une chose, même si elle n’apparaît pas dans toutes les sources. C’est une chose de distinguer Dieu en le qualifiant de bon principe, une autre est de nous situer par rapport à lui. C’est la fonction du pronom personnel « notre » qui apparaît dans la majorité des sources.
Là encore, je vois un risque de mauvaise compréhension. Ce pronom possessif peut induire en erreur en laissant entendre que nous considérons Dieu comme notre propriété. En effet, ce qu’il faut comprendre c’est notre lien de relation en tant qu’émanation consubstantielle. C’est pour cela qu’était utilisé conjointement le mot « Père ».
En l’absence de ce dernier il convient de rétablir ce rapport en complétant la proposition par quelque chose qui précise notre lien relationnel. Je propose de rappeler clairement qu’il s’agit d’une émanation consubstantielle et non d’une création. L’émanation est de même substance mais par de même nature puisqu’elle n’est pas principielle. En tant que conséquence elle dispose néanmoins des mêmes qualifications.
Mais il faut préciser qui émane du Père. Le simple fait de le décrire et de dire que nous émanons de lui est peut-être insuffisant. En fait il faut retenir qu’il est au-dessus de tout, fondateur de notre essence, principiel c’est-à-dire incorruptible et unique et qu’émane de lui ce qui le caractérise : les esprits saints, c’est-à-dire toute la « création » issue du Bien. Cela permet également de mettre en avant l’humilité nécessaire ; en effet, contrairement à d’autres courants religieux, nous considérons que toutes les émanations divines sont égales entre elles face à Dieu.

« Ta volonté agit sur tout le Bien »

Le pouvoir et la volonté
Le règne et le royaume sont, à mon avis, des notions héritées du judéo-christianisme, que l’on retrouve notamment dans l’Apocalypse. Ces mots portent en eux l’idée d’une relation de pouvoir, donc d’un assujettissement de l’un à l’autre. Ce n’est pas ainsi que je vois l’action de Dieu sur ce qui relève de sa substance. De même que des parents ont pour leurs enfants une relation basée sur l’affection et l’amour et non sur la domination, Dieu ne peut vouloir régner et établir un royaume mondain. Comme je l’ai expliqué plus haut, il me semble utile de mettre en avant l’omnipotence divine dans son domaine, le Bien. Comme j’ai évoqué son pouvoir en précisant : tout puissant à la ligne précédente, il convient de préciser sa volonté. En indiquant plus haut qu’il est le principe des esprits saints, c’est-à-dire de l’émanation consubstantielle qu’il représente, je précise maintenant que son action volontaire est totale dans ce domaine.

Le domaine d’action
Même si nous exprimons notre prière de notre exil, nous devons rappeler que dans le Bien, il n’y a aucune limite à l’action divine qui touche tout autant les esprit saints tombés que ceux demeurés fermes à ses côtés.

« Ton Saint-Esprit nous guide comme il te plaît »

L’acteur sur site
Préciser comment Dieu agit de princeps est une chose, mais sachant qu’il est étranger à ce monde, il convient de s’interroger sur la façon dont ce pouvoir et cette volonté s’exercent. Or, les évangiles nous donnent la réponse : … « et je prierai le Père, et il vous donnera un autre paraclet qui soit pour toujours avec vous, l’Esprit de vérité que le monde ne peut recevoir parce qu’il ne le voit ni ne le connaît. » (Jean 14, 16-17).
Cette phrase nous donne toutes les clés. Christ annonce son remplacement par un autre paraclet (consolateur, éducateur). Cela nous dit donc qu’il n’est lui-même qu’un paraclet et non un Dieu comme tente de le faire croire le concept de sainte Trinité. Ce nouveau paraclet sera avec nous de façon définitive lui. Il est l’Esprit de vérité, que nous appelons aussi Saint-Esprit pour le distinguer de nous et de ceux restés dans l’espace spirituel que nous nommons les esprits saints. Enfin, contrairement à Christ que certains prétendent avoir vu sous une forme charnelle, le Saint-Esprit reste à l’écart d’un monde qui ne peut le connaître puisqu’il faut avoir au moins été éveillé pour commencer à l’entrevoir spirituellement. C’est donc lui qui accompagne les croyants, au quotidien, dans leur avancement spirituel et qui les soutient quand ils trébuchent. Mais il ne dispense pas la grâce qui reste du ressort exclusif de Dieu.

Acteur sous contrôle
Il faut garder à l’esprit que ce paraclet n’agit pas en toute indépendance, mais sous le pouvoir et la volonté de Dieu. Son rôle est celui d’un guide chargé de nous conduire à être en harmonie avec notre origine pour être en capacité d’être réceptifs à sa grâce.

« Pour que ta grâce puisse nous être accordée. »

La grâce
Dans une prière adressée à notre origine c’est donc bien cette grâce que nous souhaitons disponible à notre usage. En outre, cette grâce est issue à la fois de la volonté et du pouvoir divin selon le principe déjà évoqué qui veut que Dieu peut tout ce qu’il veut et veut tout ce qu’il peut. Encore une fois, une prière n’a pas pour objet de débiter des lapalissades. Émettre le vœu de voir se réaliser la puissance et la volonté divine revient à les mettre en doute. Or, nous sommes bien placés pour savoir qu’ils sont une évidence liée à la nature même du bon principe. C’est peut-être en ce sens que Luc et Marcion se contentent de la phrase sur le règne sans y adjoindre la volonté. En effet, il est possible que pour eux, le règne soit l’état de grâce permanent et absolu. Mais pour autant ce pouvoir et cette volonté agissent, prouvant ainsi la toute puissance de Dieu sur ce qui relève de sa sphère d’influence : le Bien. J’ai donc choisi de les rappeler, pour mémoire en quelque sorte en montrant qu’ils sont à la base de l’action qui suit.

Choix de formulation

J’ai donc choisi d’adopter la formulation suivante :

« Père tout puissant, principe des esprits saints ;
Ta volonté agit sur tout le Bien ;
Ton Saint-Esprit nous guide comme il te plaît,
Pour que ta grâce puisse nous être accordée. »

Elle a l’avantage d’être la plus succincte possible, respectueuse de toutes les formes de compréhension et permettant d’exprimer simplement et clairement ce qui est par ailleurs assez compliqué à définir, comme vous l’avez peut-être remarqué ci-dessus. En outre, elle contient les termes essentiels : puissance = pouvoir, principe, esprits saints, volonté, Bien, Saint-Esprit, guider, grâce.
La précision « esprits saints » rappelle que si la grâce nous concerne c’est que nous sommes en état de la recevoir, c’est-à-dire purifiés par notre attitude et sous la guidance spirituelle du Saint-Esprit.
Mais, cette grâce n’est pas sans action sur nous qui sommes tombés. En recréant la séparation avec ce qui relève du mondain, elle nous remet dans l’état unitaire antérieur de partie intégrante du bon principe. Nous redevenons cette part émanée de lui.
C’est donc bien la demande ultime qui nous libèrera enfin et définitivement de la prison où nous sommes détenus depuis de si nombreuses vies terrestres.


1 – La religion des cathares – Le catharisme t.1. Collection Domaine cathare – Éd. Privat 1976 (Toulouse)
2 – Évangile selon Matthieu, VI, 9-13. La Bible – Nouveau Testament – Bibliothèque de la Pléiade – Éd. NRF Gallimard 1971 (Paris)
3 – Évangile selon Luc, XI, 2-4. La Bible – Nouveau Testament – Bibliothèque de la Pléiade – Éd. NRF Gallimard 1971 (Paris)
4 – Évangélion, VII, 4. Tentative de restitution par A. Wautier
5 – La doctrine des douze apôtres (Didachè). Éd. du Cerf 1998 (Paris)
6 – Le Rituel de Dublin in Écritures cathares – Éd. du Rocher 1995 (Monaco). Traduction et commentaires de Anne Brenon.
7 – Le Nouveau testament, reproduction photolithographique du Manuscrit de Lyon – Éd. Slatkine reprints 1968 (Genève). Traduction de Jean Duvernoy.
8 – Attente de Dieu – Éd. Fayard 1966 (Paris).
9 – La résurgence cathare – Le manifeste – Éd. Le mercure dauphinois 2007 (Grenoble).
10 – Un pacte neuf – Éd. Brépols 1997 (Paris).
11 – Le « Notre Père » une lecture spirituelle – Éd. Albin Michel 2007 (Paris).
12 – Métaphysique, notamment livre Γ.
13 – Phédon.
14 – Évangile selon Matthieu – VII, 17-18.
15 – Voir Le livre des deux principes de Jean de Lugio (Abrégé pour servir à l’instruction des ignorants § Que Dieu ne peut pas faire le mal) in Écriture cathares op. cit.
16 – Évangile selon Luc XV, 11-32.
17 – Parménide est considéré comme la source de la philosophie et son poème Sur la nature ou sur l’étant constitue la première analyse de l’Être en tant qu’étant. Je m’appuie notamment sur sa traduction par Barbara Cassin au éditions du Seuil en 1998 (Paris).
18 – Introduction à l’ontologie – Éd. Presses universitaires de France 1947 (Paris).

 
Info. promotionnelle

Aide aux chercheurs


3 réflexions au sujet de « La glose du Pater – 1 »

  1. Eric Delmas Auteur de l’article

    Je comprends ton point de vue que je partage. C’est pourquoi dans mes études précédentes j’avais évacué ces termes. Là je mets Père, immédiatement suivi de bon principe dont nous émanons, pour éviter ce piège de l’anthropomorphisme, tout en conservant la justification du titre universellement reconnu (Pater), mais en conservant bien la notion cathare d’une émanation consubstantielle qui écarte toute idée de filiation.

     

Laisser un commentaire