Les cathares, éternels incompris
Si les hommes ont tant de mal à se projeter hors de l’espace mondain pour appréhender la divinité et s’ils en reviennent toujours à des conceptions anthropomorphiques, ce n’est pas par hasard.
Ce problème se retrouve également chez les historiens quand ils essayent de proposer une compréhension de la religion cathare. Ils s’attardent sur des notions qui, d’un point de vue religieux, sont secondaires et laissent de côté ce qui est essentiel. Même quand ils essayent d’aborder la question d’un point de vue philosophique, ils se retrouvent bloqués au niveau des concepts, mais peinent où n’arrivent pas à aborder le concret, c’est-à-dire la religion intime.
C’est pourquoi aujourd’hui je vais essayer de vous transmettre ce que je retiens du catharisme dans les domaines aussi compliqués à aborder que : la cosmogonie, la spiritualité, la religion, l’organisation ecclésiale et le monde scientifique et philosophique.
La cosmogonie
La cosmogonie est l’étude de l’organisation du monde extra-humain d’un point de vue religieux. La nature humaine fait que nous sommes amenés systématiquement à concevoir ce qui nous dépasse et qui est inimaginable par référence à ce que nous connaissons et maîtrisons.
Au tout début de l’humanité, la référence était l’environnement terrestre. C’est pour cela que les premiers hommes ont pris comme élément de divinités les éléments de la nature, les arbres, les orages, les rochers, etc.
Ensuite, les hommes ont voulu construire un monde divin, conforme au monde terrestre et ont imaginé les dieux avec les qualités et les défauts des hommes. La meilleure référence que nous ayons en ce domaine est le panthéon grec dont le moins que l’on puisse dire et que ces dieux accumulent plus de défauts que de qualités.
Les religions monothéistes ont changé le principe en imaginant un système hiérarchique au sommet duquel se trouvait un Dieu unique, responsable de tout, c’est-à-dire de l’univers donc bien sûr, de la terre et des hommes qui la peuplent. Mais à bien y regarder, on constate néanmoins que la comparaison entre la divinité et les êtres humains est encore très forte. C’est ce que l’on appelle l’anthropomorphisme.
Même si nous sommes tous clairement convaincus que ces modèles sont dépassés et ne peuvent pas correspondre à la réalité de la divinité, il nous est néanmoins difficile de réfléchir en dehors de ce modèle, à la fois parce qu’il constitue notre seule référence, mais aussi parce que notre imagination ne peut pas s’en extraire.
Par conséquent, vous devez toujours garder à l’esprit que le modèle cosmogonique ne doit être considéré que comme une illustration de la réflexion spirituelle ou religieuse. C’est un peu comme en géométrie où le schéma qui vient appuyer visuellement la réflexion mathématique ne peut en aucune façon être juste, d’un point de vue mathématique, car les dimensions qu’il affiche sont forcément différentes de ce qu’elles devraient être dans l’hypothèse mathématique. En effet, un point n’a aucune dimension, ce qui est impossible à reproduire sur une feuille ou un tableau.
Je n’en dirai pas plus concernant la cosmogonie, car en réalité cela n’a pas grand intérêt. En effet, notre objectif aujourd’hui n’est pas de chercher ses défauts mais de nous en extraire pour essayer d’aller un peu plus loin.
La spiritualité
La spiritualité ne s’appuie sur aucun modèle et est intrinsèquement intime à chacun de nous. Par conséquent, personne ne peut nier votre droit à disposer de votre spiritualité personnelle et vous ne pouvez l’imposer à personne.
En effet, il s’agit de la façon dont vous concevez votre rapport à une transcendance que vous ressentez en votre for intérieur, en dehors de tout référence et de toute imagerie qui vous permettrait éventuellement de la diffuser.
En clair, vous pensez ce que vous voulez sur le plan spirituel, cela ne regarde que vous, et cela ne saurait s’imposer à personne, de la même façon que personne ne peut prétendre vous imposer sa spiritualité.
La spiritualité cathare est construite, de façon logique et cohérente, à partir du seul commandement reçu de Christ : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. »
La religion
La religion est le fait que des personnes, ayant des spiritualités proches ou identiques, décident de se réunir pour les étudier, les développer, les approfondir, les faire converger et éventuellement les diffuser.
Comme vous vous en doutez, cela pose comme premier problème, le fait de trouver des personnes ayant la même spiritualité que vous, ce qui est à peu près impossible.
Par contre, il est possible de trouver des convergences fortes entre spiritualités dont les divergences ne portent que sur des points annexes, notamment la cosmogonie, ce qui permet à ces personnes de mettre en commun l’essentiel de leur conception spirituelle et de garder les éventuelles divergences pour leur usage personnel. C’est typiquement le cas des religions, dites adogmatiques c’est-à-dire ne cherchant pas à imposer tout ou partie de leur doctrine, de façon uniforme et indiscutable à tous leurs membres.
Le catharisme peut être rangé dans cette catégorie, puisqu’il propose une doctrine fondée sur un commandement unique, l’Amour absolu dont la déclinaison, en forme de Règle de justice et de vérité, constitue une doctrine sans cesse adaptable à l’époque où elle se développe sans se renier en aucune façon. Concernant la cosmogonie, on notait déjà au Moyen Âge, une grande variabilité dans les témoignages et aujourd’hui cela est tout aussi vrai et ne pose aucun problème.
Pour beaucoup d’autres religions l’imposition d’un dogme initial pose un problème récurrent qui est celui d’avoir des membres qui ont tendance à ne pas accepter la totalité de la doctrine, faisant ainsi un mélange souvent déséquilibré entre des éléments qu’ils acceptent et des éléments qu’ils vont mettre à la place de ceux qu’ils refusent. J’avais abordé ce problème dans un de mes articles qui s’appelait : « Le croyant, ne mange pas à la carte ».
L’organisation ecclésiale
Dès lors qu’une religion se met en place avec plusieurs personnes désirant la partager au quotidien, une organisation ecclésiale devient nécessaire. Même les premiers gnostiques ont créé des communautés ecclésiales, même si elles étaient très nombreuses en raison de l’extrême variété des courants spirituels gnostiques.
Nous connaissons assez bien, sous nos latitudes, l’organisation ecclésiale catholique par exemple. Cette dernière fonctionne selon un principe hiérarchique vertical où chaque étage a plus de pouvoir que l’étage d’en dessous et moins que l’étage du dessus.
Concernant le catharisme les choses sont différentes, car si l’organisation ecclésiale dont il a choisi de se doter, utilise un vocabulaire comparable à celui du système catholique, elle n’est pas verticale, mais horizontale et elle n’est pas segmentée en termes de pouvoir, mais de façon fonctionnelle. En effet, les postes sont répartis par décision unanime en fonction de l’état d’avancement estimé des personnes à qui l’on aura confié des missions complémentaires à leur travail spirituel personnel. Ceci a pour objectif d’éviter qu’une mission puisse entraver l’évolution spirituelle de la personne.
Le monde scientifique et philosophique.
Toute cette entrée en matière a pour but de vous permettre de réfléchir avec moi sur des bases communes et en faisant abstraction de la tendance naturelle que nous avons à vouloir réfléchir le religieux avec des références qui ne sont pas.
En effet, et particulièrement concernant le catharisme, nous constatons de la part de ceux qui l’ont étudié et à qui nous devons beaucoup en raison des savoirs qu’ils nous ont apportées, que leur façon de l’aborder ne tient quasiment aucun compte d’éléments qui relèvent de la religion elle-même. En réalité, les chercheurs qu’ils soient historiens, philosophes, ou même simplement amateurs, transposent dans le catharisme leur propre vision des choses qui est influencée par leur culture, qu’elle soit religieuse, politique, ou athée.
Or le catharisme présente des particularités qui ne permettent pas ce genre de comportement, sous peine de le dénaturer ou de le concevoir d’une façon complètement extérieure à sa réalité spirituelle.
Je peux citer sans difficulté plusieurs exemples de gens que, par ailleurs j’apprécie beaucoup pour les travaux historiographiques qu’ils ont fourni, mais qui n’ont pas su saisir les particularités du catharisme dans certains domaines. Jean Duvernoy a vu dans le catharisme une forme d’origénisme, c’est-à-dire un christianisme catholique rejeté par le tronc commun en raison d’idées jugées hérétiques, mais qui conservait néanmoins les dogmes catholiques dans sa vision spirituelle. Il est évident que les dogmes catholiques sont complètement étrangers au catharisme et que cette analyse est donc faussée par une vision chrétienne protestante certes plus ouverte à la diversité que le catholicisme, mais néanmoins limitée au strict judéochristianisme. De même, Anne Brenon dans son analyse de la charte de Niquinta, propose d’accepter l’idée que les rédacteurs, deux chrétiens cathares consolés, aient pu falsifier la date de publication pour la faire correspondre à une période qui pouvait sembler plus propice. Cette analyse s’oppose à un point essentiel de la doctrine cathare qui est l’interdiction absolue de mentir. Anne, qui est athée, n’a pas saisi cette impossibilité car le mensonge dans le monde actuel n’est pas côté de façon aussi négative qu’il l’est dans la doctrine cathare.
N’oublions pas non plus que notamment en France, mais cela est aussi vrai dans beaucoup d’autres pays, la recherche historique tient l’approche religieuse pour irrecevable, tant il est vrai que la référence catholique montre dans ses textes des éléments clairement falsifiés, ce qui permet de douter de la qualité du reste. Cela conduit parfois à des situations cocasses. Par exemple, les historiens s’accordent à situer l’origine du catharisme dans le bogomilisme bulgare du Xe siècle, en utilisant comme référence la lettre du prêtre Cosmas, adressée à son évêque, qui évoque un hérétique du nom de Bogomil. C’est donc bien sur un texte religieux que ces historiens s’appuient, tout en rejetant d’autres textes également d’origine religieuse (notamment catholiques) comme celui-ci, qui permettent d’envisager une origine plus ancienne. C’est en soutenant un ami qui avait fait un travail de recherche historique à partir des textes religieux disponibles, et en développant ce travail moi-même, que j’ai pu publier dans mon livre une sorte de « généalogie » du catharisme depuis le 1er siècle.
En outre, le monde scientifique, notamment universitaire, n’est pas à l’abri de luttes intestines qui le pousse, à voir émerger des courants qui se critiquent les uns les autres, voire qui tentent de discréditer des travaux, antérieurs au profit d’une absence de travaux présentables. En matière de catharisme nous avons depuis quelques décennies des universitaires qui, sans doute déçus de n’avoir pas fait partie de la vague qui depuis 1975 a révolutionné la recherche dans ce domaine, ont décidé de la dénigrer par le biais d’une argumentation qui si elle a son intérêt en philosophie, ne tient pas la route en matière d’histoire. D’ailleurs, et c’est assez révélateur, très peu de ces « chercheurs » ont accepté de participer à des colloques ou à des congrès avec les personnes qu’ils dénigraient, préférant se contenter de publier dans des revues de vulgarisation ou d’organiser des évènements grand public où il pouvait émettre leurs opinions, très facilement critiquables, sans trop de risque de tomber sur un chercheur compétent capable de leur répondre. Pourtant des réponses ils en ont obtenu qui ont systématiquement mis en défaut leurs affirmations, ce qui les conduisait alors à se taire pendant quelques temps ou à attendre que leurs critiques aient le bon goût de mourir de leur belle mort, leur laissant ainsi le champ libre. Heureusement, nous continuons ce travail, comme vous le verrez sur notre site Internet.
Pour finir, je voudrais que vous compreniez que le catharisme, de par sa nature et sa fonction, est totalement inadapté à ce monde, ce qui explique que ceux qui essaient de l’étudier tombent souvent dans le piège de la comparaison ou de l’assimilation à d’autres cultures et religions, et que son étude demande un travail colossal de comparaison entre les textes disponibles de façon à retenir les éléments indiscutables et à ne pas tomber dans une analyse superficielle qui conduira systématiquement vers une voie, certes plus générale, mais totalement différente de la réalité profonde du catharisme.
Cette façon de faire est peu attirante et produit peu d’effets valorisants. C’est sans doute pour cela que la recherche sur le catharisme a beaucoup baissé en qualité et en intensité et que vous trouverez, notamment sur Internet, des centaines de publications qui sont, au mieux très vagues, au pire totalement erronées et que je vous conseille donc d’éviter.
La plupart de ces références remonte d’ailleurs à avant 1975 et conservent comme critère principal, le manichéisme qui était un repoussoir utilisé à mauvais escient par les catholiques au Moyen Âge. Donc si vous voulez faire de la recherche, faites-le avec rigueur et constance et sans chercher à en tirer le moindre bénéfice dans ce monde, car c’est le contraire que vous obtiendrez le plus souvent.
Si vous voulez comprendre le catharisme dans sa dimension spirituelle, le plus simple est de vous référer au commandement de Christ que j’évoquais plus haut et de le comparer à tout ce que vous pourriez avoir envie de prendre en compte, vérifiant ainsi si cela est en accord avec ce commandement. Dans le cas contraire, laissez tomber, c’est une impasse !
© 14 juin 2026, Guilhem de Carcassonne