Lettre de Paul aux Romains – 1

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Ce texte est tiré du Nouveau Testament publié dans la collection La Bibliothèque de la Pléiade des éditions NRF Gallimard.
Introduction de Jean Grosjean, textes traduits, présentés et annotés par Jean Grosjean et Michel Léturmy avec la collaboration de Paul Gros.
Afin de respecter le droit d’auteur, l’introduction, les présentations et les annotations ne sont pas reproduites. Je vous invite donc à vous procurer ce livre pour bénéficier pleinement de la grande qualité de cet ouvrage.

Lettre aux Romains

Chapitre premier

bi-14-rom-131 – Paul, esclave du christ Jésus, apôtre appelé et mis à part pour annoncer l’évangile que Dieu
2 – avait promis par ses prophètes dans les saintes écritures
3 – au sujet de son fils, né de la semence de David selon la chair
4 – et établi fils de Dieu avec puissance selon l’esprit de sainteté par sa résurrection d’entre les morts, Jésus Christ notre seigneur,
5 – par qui nous avons reçu grâce et mission afin que la foi soit obéie pour son nom dans toutes les nations,
6 – dont vous faites partie, vous, les appelés de Jésus Christ,
7 – à tous les aimés de Dieu qui sont à Rome, appelés à la sainteté. À vous, grâce et paix de Dieu notre père et du seigneur Jésus Christ.

Mon analyse :
Dans son introduction et salutation Paul se présente comme apôtre reconnu mais séparé des autres pour une mission spécifique. N’oublions pas que le terme évangile désigne une bonne nouvelle. Or, Paul semble avoir pris ce terme en son sens premier et ne s’est pas lancé comme d’autres dans une biographie de Jésus.
Le verset 3 comporte un ajout « selon la chair » destiné à contrecarrer Marcion, comme l’explique Paul-Louis Couchoud[1]. D’ailleurs le terme Jésus Christ semble être une construction intervenue lors de la récupération de ses écrits par les Catholiques désireux de lui retirer ce qui en faisait un hérétique aux yeux de beaucoup car, en effet, Paul n’a pas connu Jésus et ne connaît que la révélation de Christ qu’il reçut sur le chemin de Damas.
Il s’adresse à une communauté romaine dont il sait qu’elle est composite. Il est même probable qu’il y ait plusieurs communautés. le verset 7 montre que certains membres ne sont pas encore considérés comme chrétiens (appelés à la sainteté) et Paul ne parle pas de membres d’un plus haut niveau (les teleios) ni d’apôtres.

8 – Et d’abord, je rends grâces à mon Dieu, par Jésus Christ, au sujet de vous tous, parce qu’on publie votre foi dans le monde entier.
9 – Car ce Dieu que je sers en mon esprit dans l’évangile de son fils m’en est témoin, je fais sans cesse mémoire de vous,
10 – je demande continuellement dans mes prières s’il y aurait maintenant moyen que j’aie enfin bon voyage, par la volonté de Dieu, pour venir chez vous,
11 – car je désire vous voir pour vous communiquer quelque don spirituel qui vous affermisse,
12 – je veux dire : qui me réconforte en vous par notre foi commune.
13 – Je ne veux pas, frères, que vous l’ignoriez, maintes fois je me suis proposé de venir chez vous recueillir parmi vous du fruit comme parmi les autres nations, mais j’en ai été empêché jusqu’ici.
14 – Je me dois aux Grecs et aux Barbares, aux sages et aux insensés.
15 – Ainsi je me sens prêt à vous évangéliser aussi, vous qui êtes à Rome,
16 – car je n’ai pas honte de l’évangile ; il est la puissance de Dieu pour sauver quiconque a foi, le Juif d’abord et aussi le Grec.

Mon analyse :
Il est intéressant de noter la façon dont Paul parle de Dieu ; il dit mon Dieu ou ce Dieu, comme s’il pouvait y en avoir d’autres ou si le sien différait de celui des autres. Cela peut être dû au fait qu’il côtoie des païens qui ont d’autres dieux mais aussi qu’il ne reconnaît pas comme sien celui de Moïse. Manifestement, considérant sa mission auprès des non croyants, il semble dire que Rome est un terrain adapté pour lui car c’est la ville du pouvoir impérial, centre du paganisme à l’époque.
Paul signale qu’il n’a pu se rendre à Rome pour évangéliser les habitants païens comme lui en confère le droit sa mission auprès des gentils. Est-ce par opposition des païens, ce dont on peut douter, ou des Juifs, comme ce sera le cas dans d’autres régions ?
Comme Harnack[2] (p. 70), je pense que la suppression du mot « d’abord » au v. 16 par Marcion se justifie car, si Paul ne tient pas compte du statut lié à la judéité, il ne rejette pas les Juifs pour autant même s’il ne les traite pas de façon prioritaire.

17 – Car s’y dévoile une justice de Dieu par la foi et pour la foi, comme il est écrit : Le juste vivra par la foi.
18 – La colère de Dieu en effet se dévoile du ciel contre toute impiété et injustice des hommes qui séquestrent la vérité dans l’injustice ;
19 – car ce qu’on peut connaître de Dieu est pour eux manifeste, puisque Dieu le leur a manifesté.
20 – Dans ses œuvres, en effet, depuis la création du monde, on voit par l’intelligence ce qu’il a d’invisible : sa puissance éternelle et sa divinité. Ils sont ainsi sans excuse
21 – puisque ayant connu ce Dieu ils ne l’ont pas glorifié
 comme Dieu, ils ne lui ont pas rendu grâces, mais ils se
sont leurrés dans leurs raisonnements et leur cœur inintelligent s’est enténébré.

Mon analyse :
Paul commence par ce qui sera le fond de sa prédication : c’est la foi qui nous relie à Dieu. Il s’oppose à deux qui attendent des signes et interprètent des événements visibles, des œuvres de Dieu. Mais, ce faisant, il critique aussi les Juifs dont le Dieu s’est manifesté. Lui considère que le rapport à Dieu se fait de façon spirituelle, par l’intelligence, car il ne se manifeste pas à nos yeux. Il prêche la vérité de Dieu qui n’est autre que l’évangile qu’il a reçu de Christ, évangile qui est à la fois le porteur de la nouvelle qui permettra à l’Adam de mourir en nous au profit de Christ et à la fois le message, c’est-à-dire le commandement d’Amour.

22 – Se disant sages, ils sont devenus stupides
23 – et ont quitte la gloire du Dieu indestructible pour
une image à effigie d’homme destructible, d’oiseaux, de
quadrupèdes et de reptiles.
24 – C’est pourquoi Dieu les a livrés, selon les convoitises de leur cœur, à cette impureté de déshonorer eux-mêmes leurs corps,
25 – eux qui ont changé la vérité de Dieu en mensonge, et révéré et servi la créature plutôt que le créateur, qui est béni dans les âges, amen.
26 – C’est pourquoi Dieu les a livrés à des passions sordides, car leurs femelles ont changé l’usage naturel en celui contre nature,
27 – de même aussi les mâles ont laissé l’usage naturel de la femelle, ils ont brûlé dans leur appétit les uns pour les autres, commis la turpitude mâles avec mâles et reçu en eux-mêmes le salaire dû à leur égarement.
28 – Comme ils ne se sont pas souciés de connaître Dieu, ce Dieu les a livrés à une intelligence réprouvée, pour faire ce qui ne convient pas,
29 – remplis de toute injustice, de lâcheté, d’avidité, de méchanceté, pleins d’envie, de meurtre, de querelle, de ruse, de malignité, délateurs,
30 – calomniateurs, odieux à Dieu, outranciers, outrecuidants, vantards, ingénieux au mal, indociles aux parents,
31 – inintelligents, indisciplinés, insensibles, impitoyables ;
32 – eux qui savent que Dieu juge digne de mort quiconque fait ces choses, non seulement ils les font mais ils se complaisent en ceux qui les font.

Mon analyse :
Enfin, peut-être pour adoucir sa critique envers les Juifs, Paul termine par une diatribe apparemment dirigée contre les païens et les idolâtres, bien que l’on puisse aussi considérer qu’elle lui sert de paravent. En fait, il est vraisemblable que cette litanie est un rajout de l’éditeur catholique qui détourne ainsi la critique de Paul envers les Juifs et les Judéo-chrétiens sur les païens.
À titre d’exemple, voici le commentaire de Paul-Louis Couchoud, chercheur moderne, concernant la comparaison entre l’Apostolicon de Marcion et la Lettre aux Romains catholique :

« 1° Rom. I, 17. Voici ce qu’on lit dans l’Apostolicon (il est question de l’homme, quel qu’il soit, qui a la foi) :

[v. 11] Une justice de Dieu en lui se révèle, de foi en foi (à mesure que sa foi augmente),
car se révèle une colère (venant) du ciel contre l’impiété injuste d’hommes qui par injustice tiennent captive la Vérité,
mais nous savons que le jugement de Dieu est d’après la Vérité.

Ce morceau, qui correspond aux versets 17, 18 et 19 [NDLR], est bien lié. On y reconnait les jeux de mots si caractéristiques du style paulinien : ὰποκαλύτεται deux fois ; έκ πίστεως εἰς πίοτιν ; δικαιοσύνη, άδικίαν, άδικία, αλήθειαν deux fois. Le sens est plein. Celui qui a la foi est acquitté par Dieu car (γάρ) la colère céleste frappe ceux qui tiennent captive la Vérité, mais (δέ) le jugement divin est conforme à la Vérité. La répétition du mot αλήθειαν est le pivot du raisonnement. A ceux qui entravent la Vérité, la colère céleste. A ceux qui croient à la Vérité (c’est-à-dire au mystère prêché par Paul) l’acquittement, puisque Dieu juge d’après cette Vérité.
L’édition longue ajoute à la seconde ligne une citation d’Habacuc (H, 4) : selon qu’il est écrit : Or le juste par la foi vivra ; à la troisième ligne elle met « de Dieu » après colère ; à la quatrième « toute impiété » au lieu de « l’impiété ». Ces différences ne permettent pas de déceler l’original. Mais entre la cinquième ligne et la sixième ligne elle intercale tout un demi-chapitre (I, 18-II,I ) précédé de « parce que » (διότι).
C’est un développement de rhétorique sur l’idolâtrie. (Les païens connaissent Dieu, mais ils ont honoré la créature à la place du Créateur. Aussi Dieu les a livrés à la pédérastie, au saphisme, à tous les vices. Ce hors-d’œuvre assez plat n’a pas d’accent spécialement paulinien. C’est un lieu commun de diatribe stoïcienne accommodée à la juive. Il traîne dans la Sagesse, Philon, Josèphe, les Oracles sibyllins et les apologistes chrétiens comme Athénagore et le pseudo-Méliton. Intermède de banalités dans une strophe de haut vol.
Il est invraisemblable que Marcion, s’il a eu sous les yeux les deux pages bigarrées que nous lisons ait pu, avec son éponge et son grattoir, en tirer sept lignes fortes et nues, bien liées et bien sonnantes. Il est clair que c’est l’éditeur catholique, au contraire, qui a mis un béquet au texte pour y faire entrer un morceau passe-partout, Il a fait, semble-t-il, un contre-sens sur κατεχόντων. A ce mot qui signifie ici « tenir captive », il a attribué le sens plus usuel de « posséder ». Il a voulu expliquer comment on peut dire que les hommes injustes possèdent la Vérité. C’est qu’ils connaissent Dieu, mais lui refusent leurs hommages. Tout le pieux cliché a suivi.
Il faut donc laisser (Paul n’y perdra rien) la seconde moitié du chapitre I de Romains à l’éditeur catholique. Il s’ensuit que le même éditeur a fourni la citation d’Habacuc ajouté « de Dieu » à colère (précision anti-marcionite) et substitué à l’impiété qui est un état, « toute impiété » qui est une succession de fautes. »

[1] Paul-Louis Couchoud : La première édition de Saint Paul in www.Radikalkritik.de – Berlin 2002
[2] Adolf von Harnack : Marcion, l’évangile du Dieu étranger.

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