Évangile selon Jean – Chapitre 11

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Ce texte est tiré du Nouveau Testament publié dans la collection La Bibliothèque de la Pléiade des éditions NRF Gallimard.
Introduction de Jean Grosjean, textes traduits, présentés et annotés par Jean Grosjean et Michel Léturmy avec la collaboration de Paul Gros.
Afin de respecter le droit d’auteur, l’introduction, les présentations et les annotations ne sont pas reproduites. Je vous invite donc à vous procurer ce livre pour bénéficier pleinement de la grande qualité de cet ouvrage.

ÉVANGILE SELON JEAN

Chapitre XI

1 – Or il y avait un malade, Lazare de Béthanie, le village de Marie et de Marthe sa sœur.
2 – C’est Marie qui oignit de parfum le Seigneur et lui essuya les pieds avec ses cheveux, et dont le frère était malade.
3 – Les deux sœurs lui envoyèrent dire : Seigneur, voici malade celui que tu aimes.
4 – À ces mots, Jésus dit : Cette maladie ne va pas à la mort, mais à la gloire de Dieu, pour que le fils de Dieu en soit glorifié.
5 – Or Jésus aimait Marthe et sa sœur et Lazare.
6 – Quand il entendit que celui-ci était malade, il demeura encore deux jours où il était.
7 – Ensuite il dit aux disciples : Retournons en Judée.
8 – Les disciples lui dirent : Rabbi, tout à l’heure les Juifs cherchaient à te lapider, et tu retournes là-bas ?
9 – Jésus répondit : N’y-a-t-il pas douze heures de jour ? Si quelqu’un marche le jour, il ne se heurte pas, car il voit la lumière de ce monde,
10 – mais s’il marche la nuit, il se heurte, car il n’y a plus de lumière en lui.

Mon analyse :
Voilà un épisode très célèbre mais particulièrement énigmatique. Je vais essayer de partager avec vous les sentiments qu’il m’inspire. Déjà, on voit une apparente incohérence entre les versets 9 et 10 et les huit premiers. Quelle est cette maladie dont Jésus dit qu’elle ne va pas à la mort, et nous savons que c’est faux, pourquoi Jésus retarde-t-il son départ alors que tout nous indique son attachement à Lazare et ses sœurs, et que vient faire cette histoire de marche de jour et de nuit ? J’oserais cette analyse. La maladie de Lazare n’est pas physique et c’est pour cela qu’elle ne mène pas à la mort, elle est spirituelle et va provoquer la manifestation de la gloire de Dieu et de son envoyé. Jésus retarde son départ pour manifester sa sérénité et son assurance. Et les versets 9 et 10 sont un début d’explication de la maladie de Lazare.
C’est parce qu’il a marché dans la nuit que Lazare a chu et c’est en marchant dans la lumière qu’il avance de façon clairvoyante. Or, Jésus est la lumière et la vie, donc Lazare s’est forcément éloigné de Jésus et c’est de cela qu’il est malade.

11 – Après ces paroles, il leur dit encore : Notre ami Lazare s’est endormi, mais je vais aller le réveiller.
12 – Les disciples lui dirent : Seigneur, s’il dort, il sera sauvé.
13 – Jésus avait parlé de sa mort, mais ils pensèrent qu’il parlait du sommeil.
14 – Alors Jésus leur dit franchement : Lazare est mort
15 – et je me réjouis pour vous de n’avoir pas été là, pour que vous ayez foi. Mais allons près de lui.
16 – Alors Thomas, appelé Didyme, dit aux autres disciples : Allons aussi mourir avec lui.

Mon analyse :
L’auteur de l’évangile de Jean ne manque pas, une fois encore, l’occasion de montrer que les disciples sont encore très éloignés de la maîtrise de la parole de Jésus. Ils sont dans le premier degré, ce qui oblige Jésus à dire les choses de façon basique. Seul Thomas fait une remarque surprenante. Au premier degré elle semble renforcer son obstination spirituelle, mais au second degré on peut imaginer qu’il se pénètre du sens de ce que vient de dire Jésus et se propose de suivre la démarche spirituelle de la résurrection.

17 – Jésus vint et le trouva depuis quatre jours au tombeau.
18 – Béthanie n’était qu’à environ quinze stades de Jérusalem,
19 – et beaucoup de Juifs étaient venus chez Marthe et Marie les consoler de leur frère.
20 – Quand Marthe entendit que Jésus venait, elle partit au-devant de lui, et Marie restait assise à la maison.
21 – Marthe dit à Jésus : Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort.
22 – Maintenant encore, je sais que Dieu te donnera ce que tu lui demanderas.
23 – Jésus lui dit : Ton frère ressuscitera.
24 – Marthe lui dit : Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour.
25 – Jésus lui dit : Je suis la résurrection. Qui se fie à moi, fut-il mort, vivra.
26 – Quiconque vit et se fie à moi ne mourra pas pour toujours. Le crois-tu ?
27 – Elle lui dit : Oui, Seigneur, je crois que tu es le christ, le Fils de Dieu qui vient en ce monde.

Mon analyse :
Marthe, qui ne semble pas être aussi proche de Jésus que sa sœur, vient en premier et signifie bien que c’est l’éloignement de Jésus qui est cause du mal de Lazare. Ce dernier la rassure mais elle semble ne pas comprendre complètement ce qu’il dit puisqu’elle replace son propos dans une perspective eschatologique lointaine. Il précise d’ailleurs que la mort n’est pas éternelle (ne mourra pas pour toujours) ce qui peut laisser entendre qu’elle est néanmoins possible de façon transitoire.

28 – Sur ces paroles, elle s’en alla appeler en secret Marie sa sœur et lui dit : Le maître est là, il t’appelle.
29 – Celle-ci, à ces mots, se leva vite et vint à lui.
30 – Jésus n’était pas encore arrivé au village, il était encore au lieu où l’avait rencontré Marthe.
31 – Quand les Juifs qui étaient dans la maison à consoler Marie, la virent se lever vite et sortir, ils la suivirent pendant qu’elle allait pleurer au tombeau.
32 –Marie, quand elle arriva où était Jésus et qu’elle le vit, tomba à ses pieds et lui dit : Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort.
33 – Jésus quand il la vit pleurer et les Juifs qui l’accompagnaient pleurer, frémit en esprit et se troubla.
34 – Il dit : Où l’avez-vous mis ? Ils lui dirent : Seigneur, viens, tu verras.
35 – Jésus pleura.
36 – Les Juifs disaient : Voyez comme il l’aimait.

Mon analyse :
Marie semble provoquer chez Jésus un trouble que Marthe n’avait pas causé. Que pleure Jésus ? Les Juifs pensent que c’est la mort d’un ami, mais n’est-ce pas plutôt le fait que ce proche s’est éloigné, ce qui rappelle que nul n’est à l’abri de la chute. Chute qui intervient quand la Parole s’éloigne de celui qui en vit, comme Marie le rappelle elle aussi à Jésus.

37 – Mais quelques-uns dirent : Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il faire aussi que cet homme ne soit pas mort ?
38 – Jésus, frémissant encore en lui-même, vient au tombeau. C’était un caveau avec une pierre dessus.
39 – Jésus dit : Enlevez la pierre. Marthe lui dit : Seigneur, il sent déjà, c’est le quatrième jour.
40 – Jésus lui dit : Ne t’ai-je pas dit que, si tu as foi, tu verras la gloire de Dieu ?

Mon analyse :
Marthe, malgré la foi qu’elle semblait manifester, se trouble devant l’épreuve et pense la situation inexorable. Notons que Lazare en est au quatrième jour de sa mort, c’est-à-dire un jour de plus que ce que Jésus connaîtra bientôt. Cela veut renforcer le caractère impossible de ce qui va se produire. La mort est apparemment irréversible car elle a déjà marqué celui qu’elle touche et il en porte le sceau reconnaissable, l’odeur.

41 – On enleva la pierre. Alors Jésus leva les yeux en haut et dit : Père, je te rends grâces de m’avoir entendu.
42 – Je savais que tu m’entends toujours, mais je le dis à cause de la foule qui m’entoure, pour qu’ils croient que tu m’as envoyé.

Mon analyse :
On croirait à une sorte de mise en scène visant à impressionner la foule encore incroyante. En fait ce pourrait être aussi une sorte de prêche exhortant la foule à comprendre où est la voie saine.

43 – Sur ces paroles, il cria à grande voix : Lazare, viens dehors !
44 – Le mort sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes et le visage enveloppé d’un suaire. Jésus leur dit : Déliez-le et laissez-le aller.

Mon analyse :
Lazare sort, d’ailleurs ce n’est pas encore Lazare mais « le mort » qui porte les ornements de son état. Il n’est plus mort mais pas encore vivant. C’est pour cela qu’il ne s’exprime pas, ne se jette pas dans les bras de Jésus mais est autorisé à partir. Comme les cathares qui acceptaient le retour de celui qui avait fauté mais qui lui laissaient un temps pour retrouver le bon chemin avant de le recevoir de nouveau dans leur communauté. Jésus ne conditionne pas la « résurrection » de Lazare à son retour auprès de lui, il le laisse libre de son choix et rien ne nous indique ce que va faire Lazare.

45 – Beaucoup de Juifs qui étaient venus près de Marie et avaient vu ce qu’il avait fait se fièrent à lui.
46 – Mais quelques-uns allèrent dire aux pharisiens ce qu’avait fait Jésus.
47 – Alors les grands prêtres et les pharisiens réunirent un conseil. Ils dirent : Que faisons-nous ? Cet homme fait beaucoup de signes.
48 – Si nous le laissons, tous se fieront à lui et les Romains viendront enlever notre lieu et notre nation.

Mon analyse :
Voilà un point intéressant. Si la prédication de Jésus s’avère efficace, pourquoi les Romains devraient-ils s’en prendre aux Juifs ? En fait ce qui est dit c’est qu’ils viendront prendre aux Juifs les symboles de leur foi qui est le ciment de leur nation. En clair, les païens ne reconnaîtront plus le judaïsme comme une vraie religion puisqu’elle aura perdu ses serviteurs au profit de celle que Jésus annonce. Ainsi l’approche politique prend le pas sur une simple analyse spirituelle. Nous reverrons cela bien souvent, plus tard, avec le judéo-christianisme.

49 – L’un d’eux, Caïphe, grand prêtre cette année-là, leur dit : Vous n’y connaissez rien,
50 – vous ne calculez pas. Mieux vaut qu’un homme meure pour le peuple, et que la nation entière ne périsse pas.
51 – Il ne disait pas cela de lui-même mais, grand prêtre, il prophétisait que Jésus allait mourir pour la nation,
52 – et non seulement pour la nation, mais pour réunir les enfants de Dieu qui sont dispersés.
53 – De ce jour-là, ils furent résolus à le tuer.

Mon analyse :
Dans le plus pur style « Girardien[1] », l’auteur nous annonce que Jésus doit devenir la victime émissaire pour sauvegarder la communauté juive, mais l’annonce prédictive de ce sacrifice à venir sacralise la victime, et par conséquent, ceux qui se mettent de son côté. C’est en choisissant le côté de la victime expiatoire d’un monde trop animal que l’on va vers le monde spirituel. Là encore les cathares ont dû frémir, eux qui avaient parfaitement différencié l’église qui pardonne et qui fuit et l’église qui écorche et qui tue. En faisant du grand prêtre Caïphe un froid calculateur, il dénigre la religion juive et annonce sa chute. On peut penser que l’auteur voulait marquer fortement que le judaïsme était totalement hors de la voie divine.

54 – Alors Jésus ne circula plus franchement parmi les Juifs, il s’en alla dans le pays proche du désert, dans une ville appelée Éphraïm, et il s’y attardait avec ses disciples.
55 – Or la Pâque des Juifs était proche et beaucoup montèrent de tout le pays, se purifier à Jérusalem avant la Pâque.
56 – Ils cherchaient Jésus et se disaient entre eux, dans le temple : Que vous en semble ? ne viendra-t-il pas faire la fête ?
57 – Mais les grands prêtres et les pharisiens avaient donné ordre à quiconque saurait où il était, de l’indiquer pour le faire prendre.

Mon analyse :
Faut-il croire que Jésus se cache pour épargner sa vie ? Ce n’est pas la première fois qu’il est menacé et qu’il semble échapper sans difficulté à ceux qui lui veulent du mal. Pourquoi devrions-nous croire que maintenant il aurait peur ? Non, je crois qu’il faut chercher ailleurs les raisons de ce comportement. Certes, en ramenant Lazare à lui il a fait la preuve du danger qu’il représente pour les responsables Juifs qui peuvent y voir une menace directe à leur foi et à leur autorité. Mais, en ne respectant pas les coutumes liées à une des plus importantes fêtes juives, il marque encore plus sa rupture avec le judaïsme.

[1] René Girard : Des choses cachées depuis le commencement du monde

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