Testis unus, testis nullus


Cette locution latine est utilisée dans le domaine du droit, mais aussi de l’historiographie et se traduit par : un seul témoin, pas de témoin.
Elle serait tirée de la Bible hébraïque, plus précisément du Deutéronome : « Un seul témoin ne pourra se dresser contre un homme pour quelque faute ou quelque péché que ce soit, de quelque péché qu’il ait péché, mais sur le dire de deux témoins ou sur le dire de trois témoins l’affaire sera réglée. » (Dt XIX, 15).
Elle démontra autant la fragilité du témoignage que celle de sa réception, c’est-à-dire la facilité avec laquelle nous sommes susceptibles de nous laisser influencer.
Je voudrais vous faire partager ma compréhension de l’importance que j’attache à la prudence, surtout quand il s’agit d’écrire l’Histoire ou de conforter sa foi.

La fragilité du témoignage

Comment les sens nous trompent

J’ai gardé comme une blessure un événement de ma vie, déjà très ancien, qui m’a fait toucher du doigt la vanité de l’image que l’on peut avoir de son honnêteté personnelle et du danger qu’elle présente pour les autres.
Ce jour-là, je déambulais sur l’avenue Denfert-Rochereau, dans le 14e arrondissement de Paris, quand, derrière moi, j’entendis le bruit d’une voiture heurtant un piéton. Me retournant quasi instantanément je vis le piéton au sol et la voiture deux mètres plus loin arrêtée, feux stop allumés. Je me précipitais au secours du piéton, étant alors déjà actif dans les premiers secours, afin de faire le bilan de son état. Comme la voiture ne menaçait pas de partir, vu que son conducteur en descendait, je me concentrais sur la victime, heureusement peu touchée. La police arriva en premier et les pompiers ensuite qui prirent mon relais. Un policier m’interrogea alors afin de recueillir mon témoignage puisque j’étais une des personnes les plus proches de l’accident. Je lui racontais ce que j’avais vu, le piéton au sol et la voiture qui l’avait renversé quelques mètres plus loin. C’est alors que je reçus un choc. Le policier m’indiqua que les autres témoins avaient une version différente de la mienne. Ce n’était pas ce véhicule qui avait renversé le piéton, mais autre garé juste devant. Le véhicule que j’avais vu avait simplement dépassé la zone du choc pendant que je me retournais et s’était ainsi intercalé entre la victime et celui qui l’avait percuté.
Lorsque nous vivons un événement traumatisant le temps se contracte et se dilate dans notre psyché. Quand vous êtes au cœur de l’événement il vous semble durer plus longtemps et quand vous en êtes témoin il semble se contracter et les événements se bousculent devant vos yeux. En fait, comme beaucoup de témoins, et cela je l’ai souvent vécu lors de mes interventions en secourisme routier ou avec le SAMU, mes sens avaient réalisé des associations d’idées à partir des images que j’avais captées et avaient construit un scénario crédible qui s’était imposé à moi comme la vérité. Si j’avais été le seul témoin, si l’autre automobiliste s’était enfui et si la victime avait été inconsciente, le second automobiliste se serait vu imputer la responsabilité de l’accident sur mon témoignage. Et peu importe que les constatations l’aient ensuite lavé de tout soupçon, cette personne aurait souffert d’une injustice par ma faute.

L’objectivité du témoin

La bonne foi et l’honnêteté intellectuelle ne font rien à l’affaire. Contrairement à ce que pensent beaucoup l’objectivité est un mensonge plus grand que l’existence de Nessie, le monstre du Loch Ness.
L’objectivité serait la capacité d’un individu à faire abstraction de sa culture, de son éducation, de sa personnalité et de ses opinions à chaque fois qu’il exprime une idée. Les journalistes qui présentent le journal télévisé se réunissent en conférence de rédaction pour mettre en commun leur lecture d’un événement afin d’en faire une synthèse qu’il pensent être objective. Calembredaine que cela ! Ce qui sort de cette conférence, c’est la subjectivité majoritaire ou bien celle du journaliste le plus charismatique, voire simplement la décision du rédacteur en chef. Et quand il s’agit de l’expression d’un seul individu, c’est encore pire puisqu’il n’y a aucun filtre qui puisse tempérer son opinion. Mais, la plupart du temps celui qui s’exprime est persuadé d’être objectif, tout comme l’est celui qui, recevant son opinion la fait sienne sans la comparer à d’autres et sans y faire porter un esprit critique.
Quand nous lisons un texte, il peut nous parler profondément ou, au contraire, nous heurter. Dans le premier cas nous serions tentés de considérer qu’il s’agit de la vérité et dans l’autre que c’est un bricolage ou un ramassis de mensonges. Explorons cette analyse.
Je suis un croyant cathare absolu. Quand je lis Le livre des deux principes de Jean de Lugio de Bergame je ne trouve rien à y redire. Cela me parle au plus profond de moi et cela coule de source selon mon intelligence et mes convictions religieuses. Par contre, quand je lis Le Rituel de Dublin, attribué par Anne Brenon à Didier de Concorezzo, cela me heurte et me semble incohérent et mal ficelé. Est-ce une opinion objective ? Non, bien entendu, c’est simplement mon analyse, comme je l’indique à chaque fois que je veux commenter les textes que je publie. Quoi que je pense de ces auteurs et de leurs opinions, je sais que je le fais à l’appui des mes propres préjugés et qu’un autre en aura une lecture différente. Alors, comment vais-je faire pour savoir si tel ou tel texte est fiable ou pas ? La solution est dans le titre de cet article. Je ne peux pas me fier à un seul témoignage, donc je dois accumuler les informations diverses et variées afin de créer un entrelacs d’où je tirerai une information plus crédible, ce qui ne voudra pas dire qu’elle sera objective pour autant. Mais au moins aurai-je des arguments et des sources pour appuyer ma théorie.

La « vérité » des textes

L’authenticité des auteurs

Après sa condamnation à mort, qui nous est relatée par son disciple Platon dans L’apologie de Socrate, le grand philosophe retrouve ses proches amis, venus le convaincre de fuir — ce qui le sauverait et arrangerait bien ses juges, bien embêtés d’en être arrivés à une telle extrémité. Ceux qui ont lu Phédon le savent, Socrate refusera et boira la cigüe afin de rester en cohérence avec sa pensée et son enseignement. Ce dernier texte de Platon est un morceau d’anthologie. Il nous décrit les paroles du maître, ses états d’âme et les remarques de ses amis avec la précision d’un orfèvre façonnant la pierre précieuse qu’il tient en main.
Il y a juste un tout petit problème : Platon n’a jamais assisté à cette scène qu’il raconte selon les témoignages des personnes présentes et sur la base de sa connaissance de Socrate.
Et pourtant, non seulement un lecteur non averti pourrait considérer qu’il s’agit d’un témoignage de première main, mais c’est tout juste si l’on ne pourrait pas dire que l’on assiste nous aussi à cette scène tant elle est rendue avec précision et intensité.
Ce problème se rencontre dans bien d’autres situations. Le seul point commun entre Bouddha, Socrate et Jésus est l’incertitude qui les entoure, comme le dit si bien Frédéric Lenoir dès le premier chapitre de son livre[1]. En effet, nous n’avons aucune trace ni aucune preuve que ces grands hommes, qui ont façonné trois grandes philosophies, aient simplement existé. Ils n’ont rien écrit personnellement et les témoignages que nous avons d’eux furent écrits quelques années pour Socrate, quelques décennies pour Jésus et quelques millénaires pour Bouddha après leur mort putative.
Pour autant nous sommes nombreux à considérer que l’un ou l’autre, voire les trois, ont vécu et parlé comme nous le disent les textes qui leur sont attribués.

La fiabilité des textes

Quoi de plus fragile qu’un texte ? En effet, derrière chaque texte nous trouvons un homme avec sa subjectivité qui nous donne la version qu’il veut nous faire partager. Qu’il soit honnête, comme je veux le croire de Platon et de Jean de Lugio, ou qu’il mente pour des raisons qui lui sont propres, comme Jules César et Flavius Josèphe, peu importe en fait. Leurs textes sont à la fois intéressants et dangereux. Intéressants car ils décrivent un contexte et des pensées et laissent filtrer des informations malgré leur auteur qui nous permettent de reconstruire une vraisemblance. Dangereux car, en fonction du talent de l’auteur, nous pouvons nous laisser prendre à son histoire et confondre récit et vérité. La guerre des Gaules de César fut longtemps considérée comme un récit historique indiscutable et fut utilisé pour brosser les portraits des chefs gaulois. Or, il n’y a aucun autre témoignage sur ce sujet. Testis unus…
Quand nous pouvons comparer il devient plus facile de comprendre que ces textes sont discutables. C’est le cas des évangiles. Même les canoniques (Matthieu, Marc, Luc et Jean) ne sont pas d’accord entre eux ! Alors si vous y rajoutez les apocryphes, parfois appelés aussi les gnostiques, vous n’avez aucun mal à comprendre qu’il faut s’en méfier.
Mais ce qui fait la fiabilité d’un texte n’est pas sa cohérence avec d’autres ou son unicité. C’est aussi, et je devrais dire, c’est surtout la façon dont nous le recevons. Or, cette réception dépend de bien de choses. Notamment et nous l’avons dit, de notre propre subjectivité, mais aussi du talent de l’auteur. Un romancier comme James Hadley Chase, maître du thriller, avait compris qu’un récit à la première personne touche plus le lecteur qu’un récit mené de l’extérieur. Il alla même jusqu’à faire raconter son histoire à un personnage qui meurt avant la fin du livre !
Avec ma modeste expérience de lecteur assidu, qui a épuisé plus d’un millier de livres, je peux dire qu’il me semble que la meilleure façon d’éviter ces pièges est de comparer, de confronter ce qui nous semble bon ou mauvais à d’autres sources comparables afin de voir si la première impression est la bonne. Et, bien entendu, veiller à ne pas se circonscrire à des documents de même obédience ou de proximité avec celui que l’on veut apprécier. Cela n’interdit pas ensuite d’en revenir à la même opinion que celle que l’on avait auparavant, mais au moins cette fois, il nous sera permis de penser qu’elle est construite et défendable avec de bons arguments.

Les choix essentiels

Il y a lecture et lecture

Si ce que je préconise peut sembler un peu lourd comme procédure, il faut savoir qu’il y a lecture et lecture. Certes, un roman étant par définition romanesque n’oblige pas à une démarche critique. Mais, le journal d’information est un exemple type de ce que je dis. Autrefois, quand la presse écrite foisonnait, il était courant d’acheter deux ou trois journaux le matin en fonction des courants politiques qu’ils incarnaient : L’Humanité pour les communistes, le Figaro pour la droite gaulliste, l’Unité pour les socialistes, etc. Cela permettait de connaître l’approche des mêmes événements et situations selon le point de vue de chacun et ainsi, de se construire sa propre opinion.
Concernant les sujets profonds, comme la philosophie, l’histoire, la politique, la religion, etc. il est essentiel de faire de même car si on se laisse envouter par une première lecture, c’est-à-dire par un auteur, on sera manipulé sans le savoir et sans forcément que l’auteur en question l’ait voulu. Il faut donc étudier le même sujet sous les différents angles que proposent ceux qui l’ont étudié avant nous. Comme disait un ami récemment, il faut se poster sur les sept collines de Rome si l’on veut voir la ville comme il convient. C’est un peu la morale de la fable jaïn des aveugles et de l’éléphant dont je parlais dans ce site il y a peu de temps.

Un choix mûri

Une fois acquis une connaissance élargie du sujet, il sera temps de se faire sa propre analyse et d’en tirer les conclusions qui conviendront à notre approche personnelle.
Ce qui importe est de dégager le sujet de l’enveloppe que constitue la forme écrite qui l’aborde afin de l’appréhender dans sa profondeur. Pour en revenir aux exemples cités en début de mon texte, lire Socrate revient à comprendre que l’on lit l’opinion de Platon sur Socrate, comme lire un évangile revient à lire l’opinion de telle ou telle école chrétienne sur Jésus.
Il faut considérer ces textes pour ce qu’ils sont et essayer d’en tirer le moyen de se construire sa propre opinion. Une fois cela fait, on sera en mesure d’en tirer des moyens de progresser dans connaissance ou dans sa foi.

[1] Frédéric Lenoir. Socrate, Jésus, Bouddha. Trois maîtres de vie. 2009 – Librairie Arthème Fayard (Paris)