La vérité historique

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La vérité historique

Assistant hier soir à une conférence, offerte par une historienne médiéviste universitaire, j’ai eu droit à un florilège de ce que l’histoire peut faire de pire quand elle prétend aborder le sujet de la religion sans envisager de remettre en question une certaine “culture judéo-chrétienne laïcisée” qui prétend tout mettre sous sa norme.
Reconnaissons à la décharge de l’intervenante qu’elle s’exprimait sur un sujet qui ne lui est pas familier et dont elle a reconnu, elle-même en préambule, qu’elle ne le maîtrisait pas.
Cependant, dans la droite ligne de ce qu’elle disait concernant les cathares dans sa thèse de doctorat, elle a voulut démontrer que d’éventuels liens entre cathares et bogomiles, du moins avant la seconde moitié du XIIIe siècle, étaient le fait de polémistes catholiques occidentaux qui avaient tout intérêt à stigmatiser une déferlante hérétique cohérente.

Selon ce pré-requis, elle nous a donc asséné des certitudes affolantes, n’hésitant pas à prendre le contre-pied de ses principes d’une phrase à l’autre.
Historienne et savante, elle prétend à juste titre mettre en doute tout ce qui n’est pas démontrable documents à l’appui. C’est donc très logiquement qu’elle critique les affirmations évoquant le bogomilisme puisque ces dernières sont le fait de témoignages de clerc catholiques et non de documents issus des intéressés.
Mais alors, elle tend à expliquer le phénomène bogomile, non pas comme une résurgence chrétienne en provenance de zones géographiques riches en résidus hérétiques divers (marcionites, pauliciens, messaliens, etc.), mais comme un phénomène lié à un changement politique local. Hypothèse intéressante mais ne disposant pas de davantage de preuves scripturaires semble-t-il que la première. Et pourtant là, elle ne voit pas d’inconvénient à la privilégier. Ce qui donne le désagréable sentiment d’un parti pris fort peu scientifique.

Les liens entre cathares et bogomiles avant le seconde moitié du XIIIe siècle seraient donc des supputations sans preuve puisque l’existence même des bogomiles ne serait pas prouvée.
Pour une personne qui a participé activement au colloque de Mazamet où elle présenta un travail personnel, je trouve cette affirmation surprenante puisque ce colloque a permis d’authentifier la Charte de Ninquinta (Nicétas) qui confirmait qu’un dignitaire de l’église bogomile de Constantinople était venu confirmer les églises occitanes cathare à la fin du XIIe siècle. Je n’ai pas souvenir qu’elle ait critiqué cette démonstration à l’époque et je ne comprends pas qu’elle n’ait pas conservé de souvenir de cet événement survenu à deux pas de Toulouse et qui constitue pourtant un point majeur de l’histoire de l’église cathare occitane.
Certes, il me semble que cette historienne fut un temps favorable aux thèse déconstructionnistes de Monique Zenner et René Biget, actuellement encore maintenus en vie artificielle par Uwe Brunn bien que ses promoteurs aient décidé de ne plus se battre sur un terrain où il semble qu’ils aient perdu bataille historienne sur bataille historienne.
Par contre, son rapprochement avec les tenants de l’autre thèse qui ont eu remporté la bataille de l’authenticité de la Charte (Anne Brenon et David Zbiral entre autre), m’avait laissé croire qu’elle en avait accepté la validité.
Je ne sais plus que penser. Car soit la Charte est valable et donc l’existence d’une église bogomile est attestée de fait et son existence ne peut être, au pire, postérieure au XIIe siècle, soit elle fausse et il fallait en défendre les éventuels arguments au moment opportun.
Si elle est vraie, comme je le crois, les bogomiles existaient depuis suffisamment longtemps pour avoir eu le temps d’être très organisés avant 1150 et disposaient d’une telle renommée qu’ils furent sollicités par les églises occitanes en mal de reconnaissance. On imagine mal, le Pape catholique sollicité par une église orthodoxe pour venir authentifier le caractère orthodoxe de cette église.

Autre point qui m’a particulièrement interpelé est le fait qu’elle invalide les témoignages des polémistes catholiques au motif qu’ils utilisent, pour dénoncer les erreurs de ces hérétiques, une forme codifiée correspondant en fait à leur propre religion et aux termes de leur credo.
Mais comment imaginer qu’il eut pu en être autrement ?
Comment un catholique cherchant à mieux connaître la spiritualité d’un cathare ou d’un bogomile pourrait-il s’interdire de partir de ses propres bases spirituelles pour les comparer à celles de l’hérétique ?
De ce point de vue, les registres de l’Inquisition devraient être mis à la poubelle puisqu’ils sont construits sur un modèle typique qui est celui voulut par les inquisiteurs. Il est vrai que les déconstructionnistes l’ont proposé à une époque.
Pour ma part je ne vois rien de surprenant à ce qu’un catholique se dise choqué d’observer qu’un hérétique ne reconnaisse pas l’incarnation du Christ, la mort sur la croix, l’eucharistie, le caractère divin de ce monde. Et, par extension, je suis également surpris de la volonté farouche de cette historienne à nier la réalité de liens entre des personnes qui, ici et là, professent la même foi basée sur les mêmes points doctrinaux. Certes, il n’y pas forcément de document authentifié, estampillé, enregistré au greffe qui vienne dire que ces personnes se considèrent les unes les autres comme membres de la même église, mais quand on trouve deux personnes ou plus qui partagent les mêmes conceptions fondamentales, il est fort probable que, en pleine conscience ou à leur insu, ces personnes partagent la même spiritualité. Et quand les éléments doctrinaux communs sont si nombreux — même s’il existe des divergences — il convient de considérer que cette proximité ne peut pas être entièrement mise au compte du hasard.

Pour tout vous dire, je n’aurai pas assez de place ici pour faire l’étude de tout ce qui fut dit et qui m’a profondément troublé et déplu, mais je ne pouvais monopoliser la parole par égard envers les autres participants, dont certains m’ont semblé sensibles à mes arguments, et j’ai donc fini par partir, ayant une longue route de nuit à couvrir pour rentrer chez moi à moto.

Je vous invite à suivre les travaux de cette personne et à lire sa thèse publiée l’an dernier afin de vérifier si vous trouvez les mêmes points critiquables que ceux que j’ai relevé.

Après tout, peut-être suis-je excessivement critique.

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