Le catharisme et les choix historiques

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Comme le reconnaît honnêtement un, parmi les plus grands historiens de notre temps, la recherche historique n’est pas une science quoique s’appuyant souvent sur des éléments scientifiques dans son expression.
L’historien récolte des données, plus ou moins éparses, plus ou moins diffuses, plus ou moins vérifiables, plus ou moins disponibles et il les trie selon des critères qui lui appartiennent en fonction de sa conception de l’histoire et de sa personnalité.
Il ne peut exister d’objectivité dans un domaine aussi peu structuré mais par contre il existe une qualité essentielle chez l’historien, c’est l’honnêteté intellectuelle.

La problématique des sources

C’est un élément récurrent de la critique historique que de vérifier des hypothèses à la lumière de sources historiques.
Cependant, selon le domaine étudié, les sources seront plus ou moins faciles à trouver, à croiser et à analyser. Dans le meilleur des cas, les documents refléteront le point de vue de ceux qui les auront écrits et leur analyse, dans le pire, le point de vue de ceux qui les auront déchiffrés.
Seuls certains faits basiques seront incontestables comme une bataille, un déplacement de population, une prise de pouvoir, etc. mais rien ne nous dira clairement ce qui sous-tend ces événements.

La problématique des sources tient à plusieurs éléments :
– leur abondance ou leur rareté ;
– leur étalement dans le temps plus ou moins régulier ;
– leur émetteur qui va dépendre de tel ou tel courant de pensée ;
– la volonté des pouvoirs ayant dirigés les régions concernées de laisser subsister telle ou telle documentation que l’on pourra utiliser par la suite.

La problématique des historiens

L’historien n’est qu’un homme ou une femme comme les autres. En endossant son habit professionnel il ne devient pas une sorte d’être détaché de toutes choses et invulnérable à quelque influence que ce soit.

Plusieurs éléments vont venir perturber son travail, et le plus souvent sans que sa bonne foi puisse être mise en doute :
– sa motivation à produire des documents qui assureront son activité professionnelle ou sa réputation d’amateur éclairé ;
– ses pré-requis intellectuels qui le pousseront plus facilement à retenir les hypothèses allant dans le sens de sa pensée ;
– sa personnalité et sa culture personnelle qui lui feront apparaître comme plus valables les sources dont il partage l’opinion ;
– la position historique de son temps qu’il souhaitera, soit soutenir pour être reconnu de ses pairs, soit combattre pour soutenir une position novatrice.

La problématique environnementale

Nous sommes influencés par le monde dans lequel nous vivons. Notre culture judéo-chrétienne — que nous soyons croyants ou athées — nous fait voir comme a priori évidentes des choses qu’un historien d’une autre culture jugerait douteuses, comme cela se voit en matière de goût culinaire qui fait qu’un français salive de bonheur devant un plat d’escargot et se sent prêt à vomir devant une fricassée de criquets qui provoqueraient la réaction inverse chez un africain. Cela fausse notre capacité à accepter des hypothèses qui, tout bien réfléchi, ne sont pas plus surprenantes par ailleurs.

De même l’esprit communautaire nous pousse à craindre de nous mettre à dos ceux dont nous souhaitons obtenir la reconnaissance et nous pousse à accepter certains pré-requis qui ne sont le plus souvent que des diktats. Dans un monde qui se veut athée, en se prétendant laïque, épouser une thèse religieuse est facteur d’éviction des cercles scientifiques, quand bien même cette approche aurait l’honnêteté de situer le chercheur par rapport à l’objet de sa recherche. Ainsi aujourd’hui remet-on en cause, quand on ne les rejette pas purement et simplement pour ce motif, les sources historiques médiévales émanant des milieux religieux de l’époque.

La nécessité de publier pour vivre ou pour obtenir un poste rémunérateur peut aussi influer sur des choix ou, tout du moins, amener certains chercheurs à ne pas pousser trop loin certaines hypothèses mal vues des milieux influents.

La recherche historique peut-elle être objective ?

Au vu de ce que je viens de dire, la seule réponse honnête est non. Non, car l’histoire n’est pas une science au sens empirique que l’on donne à ce terme mais une approche humaine de phénomènes humains, comme la philosophie. C’est davantage un outil politique qu’un outil scientifique.
Il est d’ailleurs logique dans cet esprit qu’une dictature s’empresse de supprimer l’étude de l’histoire et de la philosophie quand elle ne leur substitue pas des ersatz de son cru pour valider ses propres thèses.

Mais la question de l’objectivité est un faux problème. Car le lecteur ou l’étudiant n’est pas plus objectif que l’écrivain ou le professeur et il passera au crible de ses propres convictions le contenu historique qu’on lui servira.
Par contre l’honnêteté gagnerait beaucoup à ce que les historiens affichent clairement leurs choix personnels au lieu de prétendre à l’objectivité, comme ce devrait être le cas de bien d’autres professions liées à l’opinion (journalistes, enseignants, etc.). Après tout le fait qu’un politique soit reconnu comme appartenant à un camp ou qu’un clerc affiche sa foi n’empêche pas d’écouter son point de vue et de le comprendre à l’aune des convictions ainsi affichées.

La recherche sur le catharisme peut-elle être athée ?

L’étude des religions ne peut pas faire l’impasse sur le fait religieux et le contenu doctrinal, pas plus que l’étude des sciences physiques ne peut faire l’impasse sur telle théorie largement diffusée. On voit bien d’ailleurs que l’impasse volontairement faite sur les mathématiques par Alfred Nobel lors de la mise en place de ses prix, fut si peu tenable qu’il fut nécessaire de créer la médaille Fields pour y remédier.

La recherche sur le catharisme, religion pourchassée, détruite et expurgée des mémoires, ne peut faire l’impasse sur l’histoire de tous les christianismes dans leur dimension doctrinale et théologique sous peine de céder à l’élément dominant qui est responsable de leur apparente disparition : le judéo-christianisme catholique et orthodoxe. En outre, en supprimant artificiellement les bases de cette religion, on fait le lit de ceux qui cherchent à s’en approprier la dépouille pour valoriser des thèses souvent sans rapport avec le sujet.

Certains historiens se trompent — volontairement ou non — en cherchant à étudier le catharisme de façon segmentaire et avec le prisme du judéo-christianisme dominant.
Comment peut-on étudier un fait en s’interdisant de le voir dans sa globalité et en adaptant son observation de façon à en tirer des conclusions conformes au pré-requis annoncé avant même le début du travail de recherche ?
C’est un peu comme si un observateur voyait un aigle voler pendant une heure et, ne l’ayant vu ni décoller, ni se poser, en concluait que l’aigle naît, vit et meurt dans les airs sans jamais toucher terre.
Reconnaître au catharisme un caractère d’identité chrétien, comme le font tous les auteurs actuels depuis Jean Duvernoy qui l’a établi de façon brillante, impose logiquement de rechercher dans l’histoire du christianisme des éléments qui pourraient montrer que le catharisme est rattaché à un courant chrétien qui porterait — au moins en germe — les mêmes concepts théologiques.
Mais cela nos historiens se le sont interdit au motif que la théologie et l’histoire ne sont pas miscibles. Jean Duvernoy n’est pas remonté plus loin qu’Origène chez qui il a cru voir des éléments repris par les cathares, Anne Brenon, Pilar Jiménez, Monique Zerner, Jean-Louis Biget et bien d’autres sont restés bloqués sur le Moyen Âge et les trois derniers ont appliqué au catharisme la grille de lecture judéo-chrétienne du catholicisme et de l’orthodoxie.
Effectivement, dans ces conditions comment ne pas tirer des déduction erronées ? Finalement, ils n’ont fait que reproduire les erreurs des clercs médiévaux qui cherchaient à exclure le catharisme de leur compréhension du christianisme  en lui trouvant des caractéristiques jugées hérétiques (dualisme manichéen, docétisme arien,  exigence puriste donatiste, etc.) et qui, à chaque fois, ont classé le catharisme dans une de ces catégories sur la base d’un seul élément et sans même s’apercevoir que ces hérésies étaient elles-mêmes des christianismes.
Aujourd’hui, ces clercs médiévaux sont disqualifiés par les chercheurs modernes au motif que leur état de clerc, voir que l’intrication du religieux dans le politique au Moyen Âge, les rendaient incapables de poser une analyse historique valable, mais ce faisant,  nos historiens modernes reproduisent exactement les mêmes erreurs faute d’avoir eu la cohérence de mener une étude exhaustive sur une religion qui ne peut être limitée au seul Moyen Âge.

Je relisais récemment les propos de Anne Brenon dans son ouvrage Les Archipels cathares1 :

Dans les années cinquante, la thèse des tenants d’une origine extérieure et savante de l’hérésie s’appuyait sur ce qu’on savait alors du catharisme, qui était fondé essentiellement sur la polémique catholique médiévale[…]
[…]En conséquence l’historiographie traditionnelle situait généralement l’apparition du catharisme occidental dans le courant du XIIe siècle, par intervention extérieure de prédicateurs-endoctrineurs d’origine bogomile voire paulicienne, et lui refusait tout lien direct avec les hérésies évangéliques du XIe siècle[…]
[…]Depuis, l’apport de nouvelles sources documentaires, […]a permis de nuancer et même de réorienter cette analyse. À la suite des travaux de Jean Duvernoy, on peut aujourd’hui reconnaître le catharisme comme une forme relativement ordinaire de christianisme médiéval[…] ; une contre-Église chrétienne[…].

L’auteure oppose deux conceptions de l’origine du catharisme qui en fait sont très proches puisque le situant au Moyen Âge, c’est-à-dire à l’époque où il fut visible et donc l’objet de polémiques et de controverses de la part des catholiques, comme le bogomilisme le fut de la part des orthodoxes.
Elle met l’accent sur une différence d’approche d’un seul élément doctrinal, le dualisme, mis en exergue selon elle par les auteurs médiévaux et les historiens des années cinquante pour classer le catharisme dans la filiation du manichéisme et secondaire à ses yeux par rapport à un ensemble de mouvements de critique du christianisme officiel dont la radicalisation, sous l’influence de Clairvaux, provoqua effectivement une vague de critiques internes bien connues (valdéisme, pétrobrussianisme, etc.).

Malheureusement, ce faisant, elle passe à la trappe bien d’autres éléments hautement intéressants.
Tout d’abord le christianisme n’est pas une religion apparue au Moyen Âge, mais au premier siècle de notre ère. À l’époque et jusqu’au cinquième siècle il s’est manifesté sous des formes diverses et variées, plus ou moins dépendantes du judaïsme ou, au contraire, en total rejet de ce dernier.
La répression mise en place par le courant qui s’était allié à l’empire romain provoqua le repli, voire l’apparente disparition, de bon nombre de courants qui s’opposaient entre-eux et au courant dominant sur des points de doctrine variés.

La première erreur bien compréhensible de Anne Brenon est de considérer tous ces courants chrétiens — dont certains formaient déjà de véritables schismes, les uns par rapport aux autres — comme dépendant des mêmes conditions de survie que le courant dominant. En fait elle applique à des phénomènes religieux des critères relatifs à des phénomènes physiques. Quand tous les membres d’un groupe donné sont éliminés le groupe ne peut plus réapparaître. C’est logique pour un esprit athée qui, en outre, n’a comme exemple patent que des courants religieux (catholiques et orthodoxes) particulièrement impliqués dans le fonctionnement matériel de ce monde. C’est un comme si le bouddhisme avait été dépendant de la survie ou de la mort de Siddharta Bouddha.
Bien des courants chrétiens dépendaient de leur contenu doctrinal et théologique plus que du nombre de communautés ou de leur implantation dans les sphères du pouvoir qu’ils fuyaient pour la plupart.

La deuxième erreur est de s’être involontairement laissée influencer par la « normalité » qu’impose une société dominée encore aujourd’hui par les critères judéo-chrétiens catholiques et orthodoxes. Croire que le catharisme a besoin d’un contexte comparable à celui du judéo-christianisme pour se maintenir est une erreur. Sa plasticité est bien plus grande puisque sa dépendance au monde est bien plus faible. C’est aussi pour cela que les auteurs athées ont du mal à identifier, dans les courants religieux qui se sont succédés au fil des siècles, les éléments qui réapparaîtront au Moyen Âge sous la forme bogomile et cathare que nous retrouvons dans les sources.

La troisième erreur est très largement commise par les témoins et les historiens car elle dénote la méconnaissance des fondements doctrinaux du catharisme.
En regardant le catharisme comme une sorte de « catholicisme light » on a tendance à oublier que son fondement doctrinal est aussi simple qu’imparable et qu’il interdit toute dérive qui signe un comportement non cathare. En fixant des critère de « catharicité » Anne Brenon oublie de rappeler que la plupart ne sont que la suite logique du seul critère évident : l’Amour absolu et universel.
De ce fait, il devient aisé de détecter le caractère cathare ou non de tel ou tel personnage apparaissant dans les sources. Leutard ne peut-être cathare car il est violent, pour ne citer que ce point. Les chanoines d’Orléans sont certainement cathares pour ce que nous savons d’eux car tout dans leur comportement correspond aux critères cathares, etc.
De même les bogomiles, les pauliciens, les marcionites portent le même contenu doctrinal qu’on retrouvera chez les cathares et souvent la même organisation ecclésiale et sociale.

Mais surtout, le catharisme et la totalité de ces mouvements chrétiens se sont heurtés à l’église de Rome pour des raisons analogues et ont réagi de façon comparable, comme le firent avant eux les tenant de la ligne chrétienne d’Étienne qui préférèrent fuir Jérusalem laissant sur place les tenants de Jacques, Pierre et Jean. Or c’est de ces deux derniers qu’émergera l’église romaine et, par la suite, les églises catholiques et orthodoxes.

À l’aune de cette analyse, la réforme grégorienne apparaît comme de peu de poids dans l’émergence du catharisme. Tout au plus, les tenants de ce christianisme et ceux qui en ont re-découvert les fondements spirituels, ont-ils pu penser qu’il était temps de profiter des critiques portées à juste titre contre l’Église de Rome pour pousser plus loin qu’une simple réforme superficielle et pour remettre en piste un christianisme bien plus respectueux des fondamentaux christiques, largement oubliés par les communautés chrétiennes depuis dix siècles.

Le catharisme n’est donc en fait, ni une hérésie, ni une dissidence du christianisme officiel de l’époque mais le surgeon médiéval du schisme opéré entre tenant de Jacques, Pierre et Jean d’un côté — soucieux de réserver le christianisme aux seuls Juifs — et ceux de Paul de l’autre côté — désireux d’y associer les païens et de séparer le judaïsme du christianisme.

Mais pour approcher les sources, toutes les sources, et comprendre ce christianisme il faut avoir une approche plus globale au lieu de se focaliser sur un fait historique temporel (le Moyen Âge), religieux (la volonté de réformer le judéo-christianisme) ou socio-politique (la lutte de pouvoir entre la papauté et les rois et empereurs) et chercher à comprendre les fondements d’une religion si particulière sans se laisser conduire dans ses conclusions par le mouvement religieux dominant dont l’influence est toujours très prégnante aujourd’hui.

Rien de ce que je viens de dire n’ôte quoi que ce soit à la qualité des travaux des uns et des autres et ne préjuge de la bonne foi de leurs auteurs. Il y a une grande différence entre tomber dans des pièges bien dissimulés et manipuler sciemment l’opinion dans un but pervers.


1. Anne Brenon : Les Archipels cathares, volume 1 Dissidence chrétienne dans l’Europe médiévale. Éditions de l’Hydre – 2003, pp. 32-33.

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