La vie, la mort et le cathare

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La vie, la mort et le cathare

Quand on souhaite parcourir le chemin difficile et brumeux qu’est l’engagement de non violence absolue, il ne manque pas de sujets qui réservent des situations apparemment inextricables. Peut-on les résoudre ou doit-on les fuir ? Sont-elles solubles ou ne génèrent-elles pas plus de problèmes qu’elles n’en résolvent ?
La vie, la mort. Ces termes sont d’une complexité inouïe. Car en fait, ils recouvrent des acceptions très différentes selon la façon dont on les examine et selon l’esprit qui les examine. À partir de ce constat, comment faire pour adapter ses choix de vie à une situation si mouvante ?

La vie ou les vies ?

Déterminer ce qu’est la vie pourrait aider à comprendre quand elle commence et, par là, ce que l’on peut faire ou ne pas faire.
Dans un projet de non violence, la violence extrême consiste à empêcher la vie ou à la supprimer.
Mais, elle est aussi de la rendre invivable en raison des souffrances qu’on provoque par action ou inaction.
Aujourd’hui, bien malin qui pourrait nous dire ce qu’est la vie, comment elle se manifeste, ce qu’elle sous entend pour l’être vivant et quand elle commence.
Il faut lui adjoindre des adjectifs si l’on veut la qualifier. La vie consciente, la vie intelligente, la vie végétative, etc. sont compréhensibles éventuellement mais, pas la vie.
Nous connaissons les règnes de la nature : animal, végétal et minéral. Puisque cela nous concerne au premier chef, nous divisons le premier en humanité et autres animaux. Dans l’absolu, tous ces règnes sont susceptibles d’accueillir la vie, même si le règne minéral ne nous laisse pas vraiment en apprécier des critères objectifs selon notre échelle de valeur.
Ce qui nous marque c’est la façon dont cette vie s’organise et les buts qu’elle poursuit. Dans le règne minéral, les forces qui semblent régir les réactions des éléments paraissent extérieures, comme c’est le cas des mouvements des roches lors de l’érection des montagnes ou lors d’éruptions volcaniques. Dans le règne végétal, si les actions peuvent être parfois ordonnées par le sujet lui-même, l’élément princeps semble toujours être d’ordre automatique. Chez les animaux, tout au moins chez certaines familles animales, une forme d’autonomie peut paraître guider les décisions prises. On hésite à parler d’intelligence au sens intellectuel du terme mais il est clair qu’une forme d’analyse assez simple peut être mise en évidence et permet à certains animaux de faire des choix. Une certaine capacité d’abstraction a également été mise en évidence même si les animaux qui répondent le mieux aux tests semblent actuellement ne pas dépasser le stade d’un enfant de cinq ans.
Selon ce critère qui nous place de fait au sommet de la pyramide de la vie, se dégage une certaine graduation du vivant qui peut ensuite servir lorsqu’il faudra bien faire des choix visant à favoriser telle ou telle forme de vie.
C’est pour cela que la non violence alimentaire propose de ne pas recourir aux animaux et à leur préférer les végétaux, les minéraux étant pour la plupart non comestibles.

Où et quand commence la vie ?

Définir quand commence la vie permet de déterminer ce qui la précède et ce qui la suit.
Un œuf fécondé est-il une vie et un coma végétatif irréversible est-il encore de la vie ?
Nous constatons que, même les plus acharnés défenseurs de la vie sont incapables de cohérence en ce domaine. En effet, les mêmes qui luttent bec et ongles contre l’avortement tolèrent, acceptent, voire encouragent le prélèvement d’organes sur donneur cliniquement mort.
Pour moi, ce qui doit dominer est la préférence donnée à la certitude sur la supputation et à la souffrance avérée sur la souffrance putative.
En clair, je veux bien courir le risque de pêcher par erreur ou méconnaissance mais, certainement pas par excès de lâcheté, surtout s’il est motivé par une prudence excessive destinée à me protéger moi plus que l’autre.

Interruption de grossesse

Comme je suis incapable de définir la vie humaine avant qu’elle ne se soit accomplie par une naissance, je considère donc qu’avant la naissance, il n’y a pas d’autonomie de l’individu qui n’est ainsi qu’une sorte d'”excroissance” maternelle à laquelle je ne peux donner la capacité de nuire à celle qui la porte.
C’est pourquoi, dans l’attente de certitudes concernant la vie humaine avant la naissance, je laisserai toujours la priorité à la vie de la mère, car elle me semble autonome et accomplie, plutôt qu’à celle d’un être vivant putatif car, ni autonome, ni accompli.
Donc, quel que soit le terme de la grossesse, l’interruption me semble légitime en cas de risque vital ou sanitaire grave pour la mère et — dans un cadre juridique qui me semble actuellement raisonnable —, je soutiens également l’interruption de grossesse pour raisons personnelles de la mère quand le terme n’est pas trop avancé.
Je ne cherche ni à donner des justifications scientifiques à mon choix, car il n’y en a pas qui ne soit pas accessible à la critique, ni à fuir mes responsabilités de citoyen et de soignant.
Si l’on veut réduire les interruptions volontaires de grossesse (IVG), que l’on se donne les moyens d’en combattre les causes objectives et d’en assumer les conséquences prévisibles.
En effet, il me semble évident qu’en donnant aux personnes concernées une information correcte et complète, assortie de moyens réels d’éviter les grossesses non désirées, et si l’on permettaient, à celles qui le veulent, d’être réellement aidées pour mener à bien leur grossesse, sans risque pour leur vie quotidienne et professionnelle, ainsi que de pouvoir donner la vie et assurer un avenir à son enfant, même sans disposer des moyens financiers nécessaires, on serait à même de réduire fortement la demande d’interruption de grossesse.
Dans l’attente de ce “paradis terrestre” je fais au mieux avec ce qui m’est accessible en connaissances et en moyens.

La fin de vie

De la même façon, la fin de vie pose problème. Que faut-il privilégier ? La durée ou le confort ? Faut-il abréger une vie ou la laisser durer ce qu’elle doit durer ?
Là encore, ni la science, ni la philosophie ne nous aident vraiment. J’ai vécu des périodes professionnelles moins faciles à gérer qu’aujourd’hui sur le plan éthique. Cela m’a donné une certaine expérience dont je me sers pour agir au mieux de ma conscience.
La fin de vie fait intervenir plusieurs problématiques : la souffrance physique et la souffrance morale, le désir de rester acteur de son agonie et de réaliser, dans la mesure du possible, ce qui est resté en suspens jusque là, le besoin de comprendre ce qui arrive et d’en finir avec ses peurs et son angoisse pour être mieux à même de réfléchir au présent, et qui sait à l’avenir aussi.
Nous disposons de très bons moyens d’enrayer la souffrance physique de façon suffisamment efficace pour la rendre tolérable tout en permettant le maintien d’une activité relationnelle compatible avec l’agonie et ses valeurs, tant pour celui qui part que pour ceux qui restent.
Concernant la souffrance morale, elle est liée pour une part à la souffrance physique qui renvoie à un sentiment de déchéance et de déshumanisation. En traitant cette dernière on améliore la première.
Pour le reste, elle dépend du relationnel du mourant, des nécessités qu’il ressent avant de se laisser aller, de possibles troubles psychologiques, de la qualité de la communication avec ses proches et les soignants et de facteurs psychologiques personnels.
Autant dire qu’une approche psychologique bien gérée peut fortement aider au bon déroulement de l’agonie et peut même procurer un véritable bien-être aux personnes concernées qui ne savent pas comment aborder cette période dans un monde où la mort n’est plus vécue en famille mais à l’hôpital.
Ce tableau ne peut se réaliser qu’avec le soutien de structures et de personnes compétentes et motivées, ce qui renvoie aux problèmes des moyens de la santé et des structures sociales.
Néanmoins, le manque de moyens n’est pas un argument justifiant le recours à des méthodes plus expéditives car moins contraignantes. L’agonie est aussi essentielle à la famille qu’au mourant lui-même. Les en priver serait terrible.
Le recours aux moyens techniques et psychologique doit donc être sous-tendu par cette volonté de favoriser une bonne agonie.
À l’approche immédiate de la mort, rien ne justifie de la brusquer et, à distance, les choix exprimés sont loin d’être univoques.
C’est pourquoi je rejette toute idée d’euthanasie mais je ne regarde pas aux effets secondaires de thérapeutiques efficaces et justifiées par l’état du patient.

La mort

Pas plus que la vie nous ne pouvons définir précisément l’instant de la mort.
La loi a souvent varié sur le sujet et devrait continuer à s’adapter dans le futur. Aujourd’hui, le cerveau est l’organe central car, la perte de conscience est vécu comme une perte notable d’humanité et l’impossibilité de la reprise d’une vie consciente et communicante (corticale donc), est considérée comme l’antichambre de la mort.
C’est pourquoi la mort des fonctions “supérieures” du cerveau est considérée comme un état compatible avec le prélèvement d’organes.
Là aussi, je vis cela comme un pis-aller. Faute de savoir réparer ce qui ne fonctionne pas correctement sur un individu, nous ne savons que prendre des éléments sains d’un autre qui vient de mourir en pleine santé pour l’en doter tout en sachant que cela ne lui rendra pas la santé mais lui donnera un sursis plus ou moins long et des conditions de vie parfois difficiles.
C’est frustrant, désespéré et d’un rendement minable mais, nous n’avons pas d’autre choix à l’heure actuelle.
Je ne vois donc rien de problématique à accepter ces pratiques et à participer à un acte qui va se solder par un arrêt cardiaque que je provoquerait au moment du prélèvement. Pour moi, l’être humain est déjà mort bien avant cela.

Voilà mon approche de ces moments charnières et ma façon de les traiter selon ce fameux principe de la moindre violence faute de pouvoir être absolument non violent.

Mais je ne suis pas cathare aujourd’hui. Il me semble que si, un jour, j’envisage d’essayer de vivre une vie évangélique réelle, je serai suffisamment détaché des aléas de ce monde pour ne plus me préoccuper de ces points qui finalement relèvent totalement de la mondanité.

Le cathare n’est pas non-violent dans l’idée de préserver la vie mais simplement parce qu’il n’y a pas de violence en lui puisqu’il n’y a plus — ou presque plus — de mal en lui. De même il ne se fait plus d’illusion sur ce monde depuis longtemps. Il ne croit donc pas que qui que ce soit puisse durablement endiguer la violence du monde et encore moins la faire régresser. Sa lente progression est pour lui une évidence et la confirmation de sa foi selon laquelle le mal ne fait que se renforcer jusqu’à atteindre son paroxysme quand toute parcelle de bien aura été expulsée de monde et que, redevenu mal pur et sans mélange, il retournera au néant.
Enfin le cathare sait que la vie et la mort sont des non-sens ontologiques puisqu’ils ne définissent que des limites temporelles qui n’ont aucun sens pour ceux qui relèvent de l’éternité. Par conséquent, la vie, la mort et le cathare ne sont pas opposés les uns à l’autre, ils sont étrangers les uns aux autres, comme Dieu est étranger à ce monde et le bien au mal.

Éric Delmas, 21 juillet 2008.

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