Les racines du catharisme

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Les racines du Catharisme

Quelques définitions

Comme il convient dans toute discussion, nous devons commencer par nous mettre d’accord sur quelques référentiels qui nous permettront de nous comprendre mutuellement. Vu que je suis le narrateur, vous allez devoir accepter mes référentiels, faute de pouvoir me proposer les vôtres.

La spiritualité

Ainsi que nous le dit le dictionnaire, la spiritualité désigne ce qui relève de l’esprit par opposition au corps. Je complèterais cette définition basique en ajoutant que la spiritualité est ce qui parle à notre esprit et nous conduit à émettre des opinions relatives à notre compréhension de ce qui n’est pas appréhendable avec nos cinq sens.

La question que je pose est de savoir quand la spiritualité s’est-elle manifestée chez l’homme d’une manière suffisamment significative pour être repérable ?
Il est une réalité intangible dans l’évolution de notre espèce, qui est que ses progrès ont toujours une finalité pratique, permettant d’augmenter la sécurité vitale de cet animal fragile et de lui faciliter la vie, en libérant des moyens et du temps.
Pourtant il existe une exception à cette règle à ma connaissance. En effet, il y a très longtemps, la branche homo, qui vivait désormais son évolution seule, a connu de nombreux succès techniques lui rendant la vie plus facile : taille de silex, feu, etc.
Sa vie s’organisait en petits groupes, que l’on appelle nucléaires car fonctionnant autour d’un point central constitué du mâle dominant. Quand l’un des membres du groupe décédait, il était jeté au fond d’une grotte, parfois dans un trou qui servait souvent de décharge et, plus rarement, était partiellement dévoré.
Si les dates sont encore incertaines, Homo néanderthalensis et Homo sapiens auraient inhumé leurs morts depuis 400 000 à 300 000 ans, mais les premières tombes avérées pour cet usage sont datées de 100 000 ans et appartiennent à ce dernier groupe.

Que nous apprennent ces pratiques ? Cette évolution est-elle positive et profitable ? Si non, pourquoi les hommes ont-ils néanmoins choisi d’en faire la norme ?
Le fait d’ensevelir ses morts, et plus encore de les décorer ou de doter les tombes d’objets divers, signe une compétence intellectuelle nouvelle : l’acceptation de l’idée d’un devenir au-delà de la mort. Certes, d’aucuns objecteront que cette idée est un moyen de lutte contre la peur de la finitude et le désir de dépasser son propre destin. Mais, comparé au règne animal, il semble bien que l’homme soit le seul à avoir acquis cette compétence à vouloir se projeter au-delà de sa propre mort.
Une fois ce pas franchi, il restait à l’homme à peupler cet au-delà. C’est encore la spiritualité qui va lui donner la capacité d’imaginer des possibles invérifiables. Et c’est à partir de là, comme le montre bien René Girard[1], qu’il va utiliser ces compétences pour gérer les problèmes de conflits mimétiques générés par les regroupement de cellules nucléaires en groupes plus importants, indispensables pour assurer une plus grande sécurité et une meilleure efficacité de la chasse.

La religion

Comme l’explique très bien René Girard, les obligations de gestion des conflits mimétiques ont amené les premiers hommes à construire un modèle spirituel précis faisant appel à la notion de transcendance. En effet, face à des mâles dominants en conflit — maintenant qu’ils devaient vivre dans le même territoire —, il n’y avait que deux solutions : laisser le conflit dégénérer pour se retrouver avec un seul mâle dominant — ce qui revenait à recréer la situation dont on avait cherché à sortir —, ou forcer ces mâles dominants à se soumettre à plus fort qu’eux. La transcendance est donc le concept selon lequel, grâce à la spiritualité, un individu servant d’intermédiaire (le chamane), pouvait expliquer qu’il existait une force supérieure susceptible de faire du bien ou du mal en fonction des comportements des hommes, y compris ceux qui étaient au sommet de l’échelle sociale.
Pour conforter ce rapport de force, la transcendance énonçait des règles de vie commune à ne pas transgresser, comportant des interdits — les tabous — et des obligations — les rites — basés sur une loi positive qui sera formalisée. Ce système visant à relier tous les hommes par les mêmes liens spirituels s’appelle la religion.

Religion positive ou spirituelle ?

Jusqu’ici, on pourrait croire que je soutiens l’idée des athées selon laquelle les religions sont des inventions humaines et n’ont par conséquent aucun fondement spirituel. C’est vrai et… c’est faux !
En effet, si comme le décrit Girard, les religions positives — c’est-à-dire disposant d’un système normatif structuré par une loi —, sont clairement des inventions humaines, il convient de s’interroger sur les religions que je qualifierai de spirituelles qui n’ont pas de loi aussi normative.
Autre façon de procéder, on pourrait différencier les religions mondaines des religions spirituelles en faisant remarquer que les premières se donnent pour objet de permettre un fonctionnement harmonieux des sociétés dans lesquelles elles se trouvent, alors que les religions spirituelles ne parle qu’à l’individu au risque de le mettre en mauvaise posture dans la société.
En effet, les religions positives sont utiles à la vie dans ce monde dont elles acceptent souvent les règles de fonctionnement, y compris les plus sévères et les plus injustes, qu’elles tentent de justifier de façon plus ou moins élégante. Ainsi, le riche et le puissant sont justifiés par l’onction du Dieu de référence et le pauvre se voit annoncer que dans l’autre vie il deviendra à son tour riche et puissant, pourvu qu’il accepte son sort actuel sans broncher.

La religion spirituelle s’adresse à l’individu en lui faisant entrevoir son particularisme. En groupe il fonctionne comme un rouage d’une machine bien huilée, mais dès qu’il s’arrête sur son moi profond, il tend à devenir anarchiste et à gripper la machine. Si cette conception spirituelle s’accorde avec d’autres individus, elle devient une religion sans imposer à ses membres les obligations de la religion positive. Mais la spiritualité peut très bien fonctionner individuellement et l’on constate également qu’il peut y avoir des branches spirituelles à des religions dont l’approche positive s’est imposé ; c’est le cas du Christianisme qui dispose de branches positives comme le Catholicisme et l’Orthodoxie, mais également d’une branche spirituelle : le Catharisme.
En fait, la spiritualité, qui fut sans doute la première forme, s’est ensuite fondue dans la religion positive avant de s’en séparer secondairement.

Qu’est-ce que le Christianisme ?

Contrairement à ce que voudraient nous faire croire les tenants de certains branches positives, le Christianisme est le regroupement d’hommes autour de l’idée spirituelle que Dieu a envoyé aux hommes un messager, le Christ, chargé de leur faire comprendre comment ils devaient se comporter dans l’espoir du salut. Je dis bien le Christ et non Jésus. En effet, si c’était jésus la référence, cette religion se serait sans doute appelée le « Jésuisme », ou quelque chose d’approchant.

L’origine du mot Chrétien est incertaine. Les Actes des apôtres la situe à Antioche au premier siècle. Walter Bauer[2] le repère à Édesse dans la première moitié du deuxième. Il note qu’en fait, sont appelés Chrétiens — issu de Khristos, c’est-à-dire l’équivalent de l’hébreu « messie » (oint du Seigneur) —, les premiers à s’installer dans un lieu et à diffuser cette religion. C’est ainsi qu’à Édesse, et probablement à Antioche ce furent des marcionites qui héritèrent de cette appellation moqueuse, imposée par les païens, au milieu du deuxième siècle.

Au départ, la tradition orale chrétienne s’organise autour de ce qui fait l’originalité de cette religion, à savoir la passion et la résurrection de Christ. Le reste sera l’occasion de débats qui seront ensuite fixés par écrit, donnant lieu à une profusion de documents souvent contradictoires. Du tri de ces documents émergera au IIIe siècle, le Nouveau Testament.

Le problème du Christianisme est qu’il n’était pas du tout adapté à une diffusion mondaine. En effet, son leader supposé n’était pas un roi, n’avait aucune richesse et aucun pouvoir. Il serait mort de façon ignominieuse et n’aurait rien fait qui ait laissé des traces visibles dans l’histoire de l’humanité. Pour un usage purement spirituel ce n’est pas un problème, mais pour constituer un groupe religieux indépendant, dans un monde violent où la concurrence est rude, cela nécessitait quelques adaptations.
C’est pour cela que les Chrétiens, qui voulaient exister dans le monde, ont cherché à rattacher le Christianisme au Judaïsme, créant de fait le Judéo-christianisme qui parvint à s’attirer les grâces de l’empereur Constantin 1er, persuadé de pouvoir contrôler cette religion à son avantage, avant de devenir religion officielle sous l’empereur Théodose 1er qui lui donna même le droit de justice religieuse. Ce Christianisme, qui se fit appeler catholique (c’est-à-dire universel), ne se priva pas d’en user dès la fin du IVe siècle.

Pourtant, ce n’est pas le Catholicisme qui fut le plus répandu initialement. Au premier siècle, ce courant de pensée sans nom précis se diffusa grâce à un apôtre extrêmement efficace, Paul de Tarse, unanimement renié par les Catholiques jusqu’au IIIe siècle. L’efficacité de sa prédication et surtout les nombreux documents qu’il diffusa avant 62 — ce qui en fait les premiers écrits chrétiens de l’Histoire —, lui valurent de nombreux succès et une diffusion totale dans le monde connu d’alors (c’est-à-dire autour de la Méditerranée). Un homme nommé Marcion de Sinope, prit son relais bien après sa mort et diffusa si bien sa pensée que de l’avis même des Catholiques du IIe siècle, son Église était répandue dans les mêmes proportions que celle de Paul.

Difficile donc de définir de façon univoque le Christianisme. Si la religion positive, taillée sur mesure pour se rapprocher du pouvoir, s’est finalement imposée, la religion plus spirituelle de Paul et de Marcion a perdurée de façon visible pendant quatre siècles, avant d’entrer en semi-clandestinité ensuite.

Le Christianisme spirituel

Comme je viens de l’expliquer, la foi en Christ s’est répandue dès le tout début, mais elle n’est devenue visiblement diverse qu’à partir de l’épisode de la mort du diacre Étienne. En effet, à partir de ce moment, ceux qui pensaient à juste titre que les propos d’Étienne, comparables à ceux prêtés à Jésus dans l’Évangile selon Jean[3], étaient de nature à mettre leur vie en danger, firent le choix de l’exil. Et cet exil fut parfois plus lointain que ce qu’en disent les Actes. En effet, c’est à Damas de Syrie que Paul ira pourchasser ces dissidents. Dissidents qui l’accueillirent ensuite et le baptisèrent par imposition des mains, signe distinctif du baptême d’eau cher aux Judéo-chrétiens. Cette rupture fut officialisée en 39, après la dispute d’Antioche entre Paul et Pierre, forçant les tenants du Judéo-christianisme à réunir un concile à Jérusalem qui décréta la séparation entre les groupes opposés. Ce premier schisme d’une Église encore embryonnaire allait décider du destin du courant chrétien catholique et du courant chrétien paulinien.
Ce dernier, loin des volontés de pouvoir du premier, mit en avant la démarche spirituelle, ce qui est clairement exprimé dans les écrits de Paul, même s’il faut décortiquer les Épitres du Nouveau Testament, tant les scribes judéo-chrétiens les ont traficotées quand il fut décider de réintégrer Paul dans le giron catholique, faute de pouvoir effacer son influence.
Comme je l’explique en détail dans mon livre[4], ce courant perdura à travers des groupes précis, intégrés de force par le pouvoir catholique dans une appellation fourre-tout : les gnostiques, jusqu’à arriver à Marcion de Sinope, qui au milieu de IIe siècle se fit exclure de l’Église de Rome en raison de ses propositions trop pauliniennes. Il fonda alors une Église chrétienne, conforme à ses idées spirituelles, qui prit le nom de marcioniste en hommage à son œuvre. Plusieurs siècle plus tard, un nouveau courant paulinien, vraisemblablement initié par un marcionite en errance en Asie Mineure, se mit en place à proximité de Samosate et prit le nom de Paulicianisme. Ses dirigeants religieux se firent tous baptiser d’un nom de disciples de Paul de Tarse et une longue lutte les opposa plusieurs siècles durant à l’Église catholique de Constantinople et au pouvoir militaire des empereurs d’orient, jusqu’à leur dernière défaite, survenue au IXe siècle dans l’ancienne Arménie, dans la ville de Téphriké.
Pour partie, exilés à la frontière nord de l’empire, à Philippopolis (actuelle Plovdiv), ils évangélisèrent des populations slaves et bulgares peu réceptives au Catholicisme d’un empereur contre lequel ils luttaient. C’est vraisemblablement ainsi qu’apparu une nouvelle Église pratiquant ce Christianisme spirituel : les Bogomiles. Lors de la première croisade, l’empereur Alexis Comnène offrit des troupes aux armées croisées venues récupérer les territoires que les musulmans lui avaient pris et qu’il espérait récupérer ainsi. Dans ces troupes se trouvaient bon nombre de Pauliciens, enrôlés de force en raison de leurs qualités guerrières, auxquelles plusieurs empereurs s’étaient frottés avec des fortunes diverses. L’armée de Raimond IV de Saint-Gilles, comte de Toulouse rentra précipitamment après sa mort en terre sainte. L’hypothèse d’un retour de Pauliciens dans ses rang est plausible et permettrait d’expliquer la diffusion de cette foi dans le Languedoc à la même période où elle apparut — diffusée par les Bogomiles —, en Rhénanie et dans les Flandres.

Voilà un rapide tour historique que je vous propose afin de mieux connaître le Catharisme qui n’est pas apparu spontanément au Xe siècle en Bulgarie comme le répètent à l’envi les historiens. D’ailleurs, il faut noter dans les sources la mention d’un pèlerinage bogomile effectué au XIe siècle de la Bulgarie vers Téphriké, ce qui représente environ 1 500 km, distance que ne peut justifier que le sentiment d’appartenance forte des Bogomiles à une racine paulicienne.

 


[1] Des choses cachées depuis la fondation du monde – René Girard (recherches avec Jean-Michel Oughourlian et Guy Lefort) – Éditions Grasset & Fasquelle 1978
[2] Orthodoxie et hérésie aux débuts du christianisme – Walter Bauer. Éditions J. B. Mohr, Tübingen (1934), édition français, le Cerf (2009).
[3] Évangile selon Jean (chap. 8, 44) : « Vous avez pour père le diable et vous voulez ce que désire votre père. » Cette diatribe est adressée par Jésus aux Pharisiens demeurés après l’épisode de la femme adultère. Il est clair que c’est un blasphème qui va d’ailleurs pousser ces derniers à tenter de le lapider (v. 59).
[4] Catharisme d’aujourd’hui – Éric Delmas, éditions Catharisme d’aujourd’hui (2015).

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