L’égoïsme conduit à l’inversion des valeurs

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L’égoïsme moteur et destructeur du monde

Ce qui a permis à notre espèce d’atteindre sa situation actuelle dans l’environnement qui fut le sien, ce fut de considérer que l’individu était moins important que le groupe. Cela fut l’occasion de nombreuses horreurs mais a globalement rendu possible l’évolution du groupe afin d’éviter à l’homme de disparaître sous la pression de son environnement et notamment de ses prédateurs naturels.

Mais, aujourd’hui que nous sommes apparemment préservés de la plupart des menaces, on observe une tendance inverse liée à l’amnésie, plus ou moins volontaire, que nous développons de ce qui nous permet d’exister en tant qu’individu. Et, fort de cette amnésie, nous avons la tendance que nous croyons naturelle de considérer notre personne plus importante que le groupe. Ainsi, au lieu de considérer que nous sommes un maillon d’une chaîne qui permet à tous de réussir, nous cherchons à mettre en avant notre part personnelle, quitte à nous masquer sa position dans l’activité globale, pour justifier l’exigence d’une meilleure reconnaissance individuelle. Cela est vrai au niveau de l’individu mais aussi au niveau des États.

Loin de moi l’idée de faire un cours de politique ni même de morale, mais il faut reconnaître qu’on ne peut se contenter d’observer une dégradation sans la signaler ; libre alors à ceux à qui l’on s’adresse d’en tenir compte ou non.

Vouloir agir à l’encontre de sa nature est forcément une erreur et un drame. Une erreur car la programmation d’un système en vue d’un objectif ne permet que très peu d’adaptation en réalité. Un drame car le fait de contrecarrer ce système ne peut aboutir qu’à sa destruction. Or, en ce monde, les espèces animales sont toutes programmées pour la survie, et je dirai même la survie à tout prix. Cela peut même conduire à des autodestructions involontaires. Mais, quand l’espèce considérée suit son programme, elle peut atteindre des sommets. Nous avons l’exemple des dinosaures qui ont régné en maître sur ce monde pendant des millions d’années.

L’homme, pour sa part, a suivi ce programme pendant des millénaires et a su s’adapter pour survivre. Mais, ce qui fait la force de l’homme semble être aussi l’outil de son déclin. En fait l’homme est la proie de deux forces opposées : l’une le pousse à adapter son environnement à ses intérêts en matière de survie ; l’autre le pousse à se considérer comme unique et particulier et à vouloir un destin personnel au dépens, s’il le faut, du destin collectif. En fait, ce dernier point peut très être compris comme l’instabilité liée à la coexistence de deux systèmes antagonistes. En effet, l’homme abrite en son sein un système évolué favorisant son développement au mépris de toute considération morale, et un système annexe qui perturbe le premier et favorise une approche modératrice en vertu de sentiments moraux qui peuvent nuire à l’évolution de l’espèce.

Un égoïsme ou des égoïsmes ?

Quand on parle d’égoïsme, la tendance naturelle est de considérer une attitude négative contraire aux intérêts généraux. C’est vrai dans l’absolu, mais cela peut avoir effets exactement opposés l’un à l’autre.

L’égoïsme mondain

L’égoïsme mondain, celui que nous connaissons le mieux car il nous arrive forcément de le pratiquer, consiste à rechercher dans ce monde les situations susceptibles de nous procurer un avantage vis-à-vis des autres humains. Point n’est besoin de longues explications pour que chacun de nous en saisisse la réalité ; il est malheureusement très répandu. Contrairement à ce que nous pourrions penser, dans ce monde, il n’est pas négatif. En effet, il participe de la sélection naturelle et permet à certains de prendre le pas sur les autres. Enfin, il n’est pas négatif s’il s’exerce à petite échelle. Mais notre société, relativement égalitaire, donne à un grand nombre cet espoir de dominer les autres et, quand cela tente de se mettre en place, l’intérêt général disparaît au profit d’une somme d’intérêts particuliers qui rendent le social inopérant et qui en menace l’avenir. C’est ce que nous observons de nos jours. Pour atteindre les objectifs espérés par chacun, et pour en profiter personnellement, les modes de fonctionnement antérieurs sont rejetés au profit d’attitudes délétères pour tous. Là où nos ancêtres acceptaient de n’être qu’un maillon d’une chaîne de générations qui œuvraient toutes pour un objectif commun à un groupe plus ou moins important, comme un pays ou même plus simplement une famille, nous voyons aujourd’hui des individus espérer réussir cet exploit avant même d’atteindre un âge avancé. Cela aboutit à une sorte de cacophonie où la confrontation des ces volontés de réussite et de puissance individuelle conduit à des comportements qui au niveau général sont contraires les uns aux autres et aboutissent finalement à un blocage ou à une destruction du système collectif. On pourrait comparer cela au fonctionnement musculaire du cœur. Quand les fibres musculaires se contractent et se relâchent de façon adaptée et coordonnée, le cœur bat et remplit son office. Mais, que survienne une fibrillation musculaire et chaque fibre va se contracter et se relâcher pour son propre compte, sans respecter aucune logique globale, ce qui va produire des actions contraire entre les fibres et va provoquer leur épuisement énergétique et la mort de l’organe dans son ensemble.

L’égoïsme « spirituel »

Je le dis souvent, le catharisme est une religion égoïste car elle ne permet de ne sauver qu’une personne : soi même !

Cette affirmation a de quoi surprendre, et peut-être même choquer. Pourtant elle révèle un point important. N’étant pas inféodé à ce monde et à ses objectifs, notre part spirituelle agit de deux façons. D’une part, quand l’éveil est insuffisant, elle est utilisée au service de la part mondaine afin d’en atténuer les élans les plus violents. Elle va moraliser nos comportements afin que, tout en cherchant à nous faire atteindre un objectif de puissance personnelle, elle rend cette lutte pour la survie égoïste relativement morale et acceptable. En cela elle sert l’intérêt du groupe en évitant les soubresauts et en lissant les progressions individuelles. C’est en cela qu’un individu va œuvrer pour servir les intérêts de son groupe, même s’il a conscience qu’il n’en tirera pas forcément un profit personnel utilisable. D’autre part, quand l’éveil se manifeste, la part spirituelle prend conscience de la manipulation dont elle est victime. Cette prise de conscience l’amène alors à orienter différemment ses choix et ses actions. Elle se trouve tiraillée entre deux problématiques. La première est d’agir en un monde violent et égoïste sans nuire à personne, soi y compris, tout en réalisant ses objectifs qui sont alors supra humains. La seconde est de produire une séparation aussi complète que possible entre elle et la part mondaine qui la retient prisonnière, ce qui ne peut que nuire à la part mondaine. Ces problématiques apparemment opposées sont néanmoins possibles à conjuguer. Pour satisfaire la première, la part mondaine va apprendre à adapter son comportement aux réalités de ce monde. Il va lui falloir développer des aptitudes à la modestie et à une intervention mondaine minimale. En effet, l’adage « Pour vivre heureux vivons caché » nous fait comprendre que, si l’on n’est pas disposé à combattre les autres, il faut demeurer hors de la zone de combat, sinon l’on devient la proie systématique et vouée à la destruction puisque non violente. Mais il est impossible de ne pas se trouver confronté à des souffrances qui nous côtoient et qui nous interpellent. La question sera alors de savoir comment réagir. Pour satisfaire la seconde, il nous faut réaliser la même approche, mais cette fois non pas dans le monde mais dans notre propre intimité. Notre corps, notre psyché, tout ce qui vise à nous permettre la survie la plus longue en ce monde, va réagir à notre désir de séparation et va nous pousser à la rejeter. Il va donc falloir développer des stratégies patientes et rigoureuses qui atténueront la prégnance de notre part mondaine et permettront l’émergence de notre part spirituelle.

Quelles solutions nous propose le catharisme ?

Ce que nous apprend le catharisme est que nous ne sommes pas mondains, au sens que nous n’appartenons pas à ce monde et qu’il n’a rien de nous, comme le rappelle la prière que les Bons-Chrétiens avaient composée pour les croyants qui n’avaient pas le droit de dire le Notre Père avant d’avoir effectué leur noviciat et d’être reçu dans la Tradition de l’Oraison dominicale.

Éteindre l’égoïsme mondain

L’égoïsme mondain est donc une attitude qui doit nous devenir étrangère. Petit à petit, nous allons apprendre et comprendre que la lutte pour la domination en ce monde est vaine et ridicule. Elle ne sert que le maître de ce monde, le démiurge, qui use de nombreux artifices pour conserver la part d’Être nécessaire à la « survie » de sa création maléfique. Il est donc important, si l’on est éveillé — c’est-à-dire conscient de ce que je viens de dire —, de nous départir de tout ce qui tend à la volonté de puissance, qui est volonté de vivre ici-bas. Ne plus être obsédé de la place que nous occupons dans cette société, ne plus accumuler des possessions mondaines, ne plus regarder ce que le voisin pourrait avoir de plus que nous et ne plus voir les autres comme des ennemis potentiels. Cette attitude, fondamentalement opposée aux objectifs de l’égoïsme mondain, va demander de gros efforts car elle lutte contre tout ce qui fait notre nature mondaine. Et cela va même encore plus loin, car ce désir de puissance est aussi celui qui guide la volonté de prolonger la vie terrestre au moyen de la procréation. Nous sommes en pleine inversion des valeurs, comme je titrais dans cet article.

Développer l’égoïsme « spirituel »

Cela peut surprendre de lire que je propose de développer une forme d’égoïsme ! Mais si vous avez lu ce que j’ai écris précédemment, vous savez de quoi je parle. Il ne s’agit pas de développer la première part de l’égoïsme « spirituel », mais la seconde. Il s’agit de servir les intérêts de notre part spirituelle par une attitude qui favorisera le détachement de notre part mondaine, détachement certes partiel et modeste, mais détachement néanmoins bien réel. C’est là qu’intervient l’ascèse. En effet, elle permet de réduire la prégnance des exigences mondaine de notre chair et de l’âme qui le pousse à agir pour favoriser l’émergence de l’esprit saint qu’elle retient prisonnier. Je ne développerai pas ici les détails de l’ascèse car je l’ai déjà fait dans d’autres articles et dans mon livre. Mais nous sommes confrontés à la violence du monde. Alors, doit-on oublier totalement et nous retirer dans une tour d’ivoire sans rien dire et sans rien faire ? Non, bien entendu. C’est là que la première part de l’égoïsme « spirituel » peut trouver matière à exercice. En effet, face aux détresses qu’engendre ce monde et face à ses violences, comment rester inactif ? Pour autant il faut appliquer deux points très importants. D’abord se rappeler que « Le Bien n’a pas de mal à opposer au Mal », comme nous l’ont enseigné les Bons-Chrétiens. Ensuite, faire notre cette citation de l’Évangile selon Matthieu (VI, 1-4). En effet, il ne faut pas qu’une action que l’on voudrait bénéfique aboutisse à usez d’un moyen violent, fut-il simplement verbal. L’humilité et la modestie sont donc essentielles à guider notre démarche. Nous pouvons noter le caractère injuste, violent, incohérent de certains choix ou de certaines remarques, mais cela doit rester au niveau des idées et ne pas être l’occasion d’une critique d’un individu ou d’un groupe. En effet, s’en prendre aux personnes revient, non seulement à porter un jugement, mais aussi à se considérer compétent pour le faire. Nous devons donc seulement indiquer ce que la Bienveillance préconise et mettre en exergue la différence entre ce que nous constatons et ce que proposerait la Bienveillance. Concernant nos actions bienveillantes pour soulager les souffrances d’autrui, Matthieu est clair. Nos actions doivent demeurer humbles et ne rechercher aucune publicité. Il ne saurait pas y avoir d’organisme caritatif cathare, ni même d’action caritative cathare usant de publicité. La charité doit être individuelle, ou à peu près, et discrète, voire secrète. C’est la meilleure façon de ne pas « réveiller » notre égoïsme mondain.

Cet égoïsme spirituel conduit donc bien, lui aussi, à cette inversion des valeurs que je prône… et que j’essaie, souvent difficilement, de m’appliquer à moi même !

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