Le ver dans le fruit

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L’homme vit dans un monde qu’il façonne à sa guise afin d’en faire le lieu de vie le plus adapté à ses désirs.
Telle est l’idée assez communément répandue qui amène donc logiquement à penser que si le résultat n’atteint pas l’objectif c’est l’homme qui en est responsable. Si cette façon de voir est aussi répandue c’est qu’elle domine les religions du Livre, qui sous nos latitudes sont celles que j’appelle judéo-chrétiennes.
Le fruit est donc bon et c’est le ver qu’il contient (nous les hommes) qui corrompt le fruit et le détruit. Il suffirait donc que le ver change de façon de faire pour que la qualité du fruit prenne le dessus et que ce monde devienne une sorte de paradis terrestre ; c’est d’ailleurs ce que promettent certaines de ces religions qui voient ce monde devenir, au moins temporairement, un paradis après la fin du monde actuel ou après la seconde parousie du Christ.
Pourtant si l’on observe ce monde, on ne peut s’empêcher de lui trouver une certaine constance dans sa décrépitude qui amène à s’interroger sur la validité du postulat précédent.

Les différents types de société

Nos sociétés sont grossièrement de deux ordres.
Initialement, et aujourd’hui extrêmement minoritaires, la société humaine est de type primitif, c’est-à-dire qu’elle est constituée en noyau dont l’objectif est d’assurer la subsistance et la sécurité de l’ensemble du groupe. C’est à peu près la transposition du système de société animale observée chez les grands singes.
Dans cette société sont généralement mis en avant la protection de ce qui assure la survie globale, pour autant que ces éléments soient correctement identifiés, comme les jeunes, voire les femmes enceintes, le respect de ce qui assure la survie et la protection du groupe, comme les chasseurs et un moindre intérêt pour ce qui perd sa capacité à justifier sa subsistance, comme les vieux.
C’est une société pragmatique, très liée à son environnement, adaptable dans les limites habituelles de l’adaptabilité des hommes.
Les moyens de cette société sont essentiellement liés à l’échange de biens et de services et au partage des tâches et des fonctions. Elle ne nécessite pas de médiateurs de valeurs car les produits recherchés sont directement échangés en fonction de la valeur qui leur est communément attribuée. D’ailleurs, l’irruption d’un objet non connu provoque un trouble qui voit le groupe le surévaluer jusqu’à ce qu’il se rendre compte de sa valeur pratique réelle qui le fera rentrer dans l’échelle de valeur générale.
C’est en augmentant le nombre de personnes vivant en son sein que la société primitive s’est mise à se modifier et à se diversifier dans ses productions au point de ressentir la nécessité de créer des médiateurs de valeur.
Sumer a créé l’écriture en essayant de rationaliser son système d’échange. Celui qui voulait échanger du blé contre du vin a compris qu’il était plus simple d’aller au marché sans charger son blé sur un chariot pour l’échanger. Il eut alors l’idée de graver des jetons d’argile qui représentaient chacun une part de son blé et qui portait la figuration du blé afin de les différencier. Ainsi en échangeant des jetons de blé contre des jetons de vin, il pouvait réaliser ses affaires et aller chercher la marchandise ensuite en contrepartie de ses jetons.
Il eut l’idée de ranger ses jetons entre deux feuilles d’argiles ouvertes sur un côté — l’ancêtre de notre porte-monnaie — puis il lui vint l’idée d’écraser ces feuilles en un coussin d’argile sur lequel il grava les symboles de blé et de vin avant de les modifier en éléments syllabiques symbolisés par des agencement de traits auxquels la forme de son calame donna l’aspect de nos clous modernes, d’où le nom donné à cette écriture : cunéiforme.
Nous ne sommes rien d’autre qu’une évolution de cette forme de société. Mais là où Sumer liait fortement la monnaie au produit qu’elle permettait d’acquérir, nous avons détaché la monnaie de ce lien et nous avons transformé l’outil argent en produit que l’on acquiert pour lui-même. Nous avons même poussé plus loin en dématérialisant l’argent lui-même de façon à ce que les plus avides puissent créer de l’argent à partir de rien et en faire perdre à d’autres qui disposent pourtant des contre-valeurs matérielles ainsi dévalorisées sans autre raison que la spéculation.

Les systèmes politiques

Vous vous en doutez, mon propos n’est pas de vous faire un cours de « sciences-po », mais d’analyser succinctement les systèmes politiques existant.
En fait, si l’on regarde bien, les différences entre les systèmes politiques ne sont pas si importantes et produisent finalement des résultats assez comparables.
Leur seul vrai point de concordance est l’éloignement, d’autant plus grand que le système se radicalise, entre l’objectif avoué et l’objectif atteint. En effet, que l’on prenne le système capitaliste — qui se donne pour objet de permettre à chacun d’atteindre la richesse, le confort et le bonheur via son travail individuel et ses compétences — ou le système collectiviste — qui propose pour sa part de re-créer en quelque sorte la société primitive où le travail commun profite à tous — on observe en fait que l’on atteint le même objectif : une forme d’asservissement du plus grand nombre au profit d’une infime minorité. Ensuite, le « vernis » politique dont on habille ces deux systèmes n’est là que pour en cacher la vérité profonde.
Ces deux systèmes sont en fait liés par le médiateur qu’ils mettent en avant, c’est-à-dire l’argent. Monté au pinacle par les uns comme un nouveau Dieu attestant de la qualité de ses meilleurs serviteurs, à l’instar du bon serviteur de la parabole des talents (Matthieu XXV 14, 30) ou des mines (Luc XIX 12, 27), il est valorisé indirectement par les autres sous la forme de la puissance de travail planifiée annuellement au profit d’une minorité dirigeante. Mais le travail n’est rien d’autre qu’un masque car il s’évalue sous sa forme d’échange, l’argent.
Au total chacun de ces systèmes s’organise de façon comparable. Il exploite le plus grand nombre, de façon à peine moins voilée et cynique dans un système que dans l’autre, il valorise la minorité dirigeante — qu’elle s’identifie par le pouvoir de l’argent ou par celui de la puissance répressive — et il exclut les opposants soit en les paupérisant, soit en les emprisonnant.

Le monde est-il amendable ?

La question majeure est effectivement de se demander si le système social est le résultat ou la cause de la décrépitude générale du monde.
Pour y répondre je vous invite à regarder comment fonctionne le reste de la création visible. Est-ce l’Amour qui conditionne les relations entre les autres êtres vivants, animaux et végétaux, ou est-ce là aussi des rapports de force, des violences physiques ou chimiques selon les moyens disponibles ?
L’objectif des animaux est-il lié à une harmonie dont ces êtres n’ont aucune pré-science ou bien est-il lié au confort personnel, certes souvent étendu au groupe ? En fait les animaux et les plantes sont moins destructeurs que nous le sommes car ils sont moins aptes à le devenir.
En outre, ce monde est lui-même un prédateur sans foi ni loi. Il est dur aux faibles et souvent doux aux forts. Ses violences ne s’exercent pas de façon différenciée sur les êtres, mais les mieux lotis sont plus à même de s’en préserver.
Finalement ce monde est par lui-même cause du dérèglement des sociétés vivantes qui l’habitent et ces dernières ne font que l’imiter en essayant de se mettre dans la meilleure position possible pour résister à ses agressions.
Comment pourrait-on, dans ces conditions, reprocher quoi que ce soit aux végétaux, aux animaux et aux hommes ?
Ils ne font que s’adapter à un environnement maléfique contre lequel ils n’ont que leurs ressources naturelles pour se défendre. Du haut de sa position dominante, l’homme ne fait que reproduire un schéma de fonctionnement qu’il observe autour de lui et qui est donc sa logique comportementale.

Que nous donne à comprendre l’Esprit ?

Dès que l’Esprit anime l’homme il se met en situation de pouvoir analyser ce monde et il acquiert alors une forme de compassion pour ses frères vivants et pour les humains dont il comprend qu’ils sont des marionnettes manipulées par un pervers dont la lâcheté le pousse à reporter sa faute sur les créatures qu’il contraint.
Mais l’Éveil nous montre que si le système est corrompu nous ne pouvons nous limiter à le constater. Que nous fassions le choix d’avancer dans le détachement du monde ou que nous restions ancrés dans ce monde, nous ne pouvons demeurer totalement passifs face à ce constat.
C’est pourquoi tous les éveillés doivent œuvrer à titre individuel pour se mettre, autant que faire se peut, en retrait de ce monde et pour laisser la part spirituelle qui agit en nous guider nos actes.
C’est la responsabilité qui nous incombe à partir du moment où nous prenons conscience de notre particularisme au sein du monde des vivants prisonniers de cette création maléfique.
En fait, le postulat initial est inversé. Nous ne sommes pas des vers qui corrompent un fruit sain, mais nous sommes intoxiqués par un fruit pourri qui nous entoure et nous contraint et qu’il est vain d’espérer amender.
La seule compréhension du monde que nous devons avoir est celle qui nous est donnée dans le sermon sur la montagne (Matth. VII 18 – Luc VI 43) : « Ainsi tout bon arbre fait de beaux fruits, et l’arbre pourri fait de mauvais fruits. »

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