Le siècle des extrêmes

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Le siècle des extrêmes

« Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. »
Cette citation approximative attribuée à André Malraux semble en passe, non seulement de se réaliser, mais d’être dépassée.
En fait, j’ai le sentiment que ce siècle est en train de devenir le siècle des extrémismes religieux et de l’extrémisme “athée”.
Cette entrée en matière peut étonner. Elle me vient de l’observation du monde qui m’entoure et dont je trouve que l’évolution des rapports humains tend à se radicaliser au point de ne tolérer aucune position médiane sur le plan de l’expression spirituelle. Et ce qui est le plus surprenant est que même l’affirmation d’une absence de spiritualité tend à prendre le même aspect que son affirmation.

Le maître-mot de cette radicalisation est l’abus qui est fait de la laïcité. Ce concept qui définit à l’origine la séparation du civil et du religieux est de plus en plus transformé par certains comme antagoniste à la religion. Manon Roland, égérie des girondins en une autre époque troublée s’est écriée aux pieds de l’échafaud : « Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! » Aujourd’hui on pourrait se demander quels excès on s’apprête à commettre au nom de la laïcité.
Le prétexte de la laïcité sert à nombre de personnes, qui se disent par ailleurs démocrates et tolérantes, à exclure le maximum de celles et ceux qu’elles ne parviennent pas à comprendre. À les en croire, afficher raisonnablement un choix spirituel transformerait obligatoirement la personne concernée en un extrémiste ardent et fondamentalement dangereux. Même dans un contexte on l’on ne représente que soi, l’affirmation tranquille de ses choix serait honteuses et suspecte.
Comment comprendre cet extrémisme athée ?
Tout d’abord l’on comprend aisément qu’il ne semble pas applicable à tout autre situation de la vie sociale sans risquer d’apparaître pour ce qu’il est, hautement ridicule.
Imaginons en effet que les féministes veuillent interdire le port de la jupe aux femmes au nom de l’égalité des sexes, voire qu’elles veuillent l’imposer aux hommes au nom de la juste contrepartie de siècles d’esclavage misogyne. Que n’entendrions-nous pas à propos d’une telle exigence ? Imaginons maintenant qu’il soit interdit à toute personne dont le tour de taille dépasse les fatidiques 102 cm de sortir en public au nom de la prévention des risques cardio-vasculaires et de la nécessaire mise à l’écart de ceux qui minent les fondements de notre système de protection sociale. Quelle levée de boucliers ne verrions-nous pas au nom de la lutte contre les discriminations ? Et tout cela ne serait que justice.
Mais concernant ce qu’il y a de plus intime dans l’être humain, sa spiritualité, l’on voit se lever des censeurs sans vergogne qui prétendent imposer une dictature du non-religieux au motif qu’eux-mêmes prétendent n’avoir aucune religion.
Encore que la croyance qui nécessite de tels moyens pour s’imposer ait toutes les caractéristiques des pires religions que nous ayons eu à connaître.
Alors, dans quel champ la laïcité peut-elle et doit-elle s’appliquer ?
La séparation entre le religieux et le civil relève de la nécessaire prise en compte de la liberté individuelle. Elle est donc d’abord le fait de l’État. Le représentant public doit s’imposer une stricte neutralité de façon à éviter d’induire un doute, chez celui qu’il sert, quant à la qualité du service qu’il va offrir au citoyen. Car, si le fonctionnaire est logiquement neutre, le bénéficiaire de son action n’est en aucune façon tenu de l’être également. Il peut donc craindre que son apparence ou son comportement puisse induire un traitement partial s’il détecte dans le fonctionnaire qui le sert une personne porteuse de valeurs différentes, voire opposées aux siennes.
Elle est aussi le fait de la nécessaire adaptation des services aux moyens disponibles et de la priorité fixée par le pays où l’on se trouve.
Si une spiritualité impose habituellement un comportement spécifique, elle doit s’effacer quand une situation met en danger des valeurs supérieures du pays où l’on se trouve. Néanmoins, il faut toujours essayer de respecter au mieux les choix spirituels et éthiques des individus en adaptant la règle générale quand cela est possible.
Les exemples sont variés. Lorsque les citoyens sont appelés à prendre les armes pour une guerre, ceux qui s’opposent à toute violence doivent servir leur pays mais ce dernier doit leur trouver un emploi accessoire qui ne leur impose pas d’exercer la violence. Lorsqu’une religion impose un jeûne fatigant, la société doit chercher à adapter l’activité des personnes concernées à cette baisse de productivité mais les cadres de la religion doivent prévoir des exemptions en cas de nécessité (maladie, grossesse, etc.). Quand la pudeur demande à être respectée, elle doit l’être dans la mesure où il existe une alternative mais elle doit être mise au second plan face à une urgence de sécurité. On peut aussi, pour des raisons de reconnaissance d’un droit ou de sécurité publique, exiger des citoyens qu’ils soient facilement reconnaissables mais à condition que cela se limite à des situations précises et non en tous lieux et tous temps. On pourrait développer à l’envie les exemples de ce genre.
Par contre, prétendre exiger un aménagement personnalisé quand cela est manifestement impossible, sauf à déstructurer gravement une activité, est inacceptable tout comme l’est aussi la volonté d’interdire une pratique au motif qu’elle heurte la sensibilité des autres.
La règle acceptable est : “ La liberté des uns s’arrête là où débute celle des autres. ” et non “ Ma liberté ou celle de mon groupe prévaut sur celle des autres. ”.
Selon ce principe il est à mon avis insupportable d’exiger d’un citoyen qu’il renie son identité en des lieux et dans des situations où il ne représente que lui.

À l’énoncé de ces quelques cas de figure, j’imagine aisément que vous aurez reconnu des situations qui ont fait l’actualité. En outre, il est tout à fait intolérable que l’exigence laïque soit invoquée pour masquer un ostracisme précis alors que s’il prétendait s’appliquer à une autre spiritualité, il serait immédiatement passible des foudres de la loi. Enfin, les restrictions ne doivent en aucun cas concerner uniquement le phénomène spirituel si la société se prétend laïque. Une capuche ou une casquette enfoncées sur le visage sont tout aussi problématiques qu’un voile plus ou moins important.
Ayant fait le choix d’une spiritualité non-violente, je regrette tout autant la violence de l’État que celle des individus.
Je crois que le rôle des personnes qui partagent notre spiritualité est de servir d’éléments apaisants dans ces rivalités hautement mimétiques qui agitent nos concitoyens en rappelant le caractère excessif de certaines volontés et la juste proportion entre intérêt général et respect individuel.
Si le fait spirituel provoque de tels excès, de part et d’autre, je ne peux croire qu’il puisse être regardé comme un élément de la particularité humaine. C’est bien son caractère transcendant qui lui procure une telle valeur, y compris de la part de ceux qui prétendent en être exempts.

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