Les généraux meurent dans leur lit

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Les généraux meurent dans leur lit

La violence institutionnalisée obéit toujours aux mêmes principes quels qu’en soient les motifs.
Les “généraux” envoient à la mort les “soldats” fanatisés, chargés de massacrer des foules innocentes stigmatisées pour leur non appartenance à la communauté considérée comme supérieure et seule détentrice de la vérité absolue.
On pourrait montrer le fonctionnement de ce mécanisme de façon quasi quotidienne. Aujourd’hui, c’est dans une église chrétienne syriaque qu’il a déployé son fonctionnement imbécile et écœurant.
Quelques pseudo-combattants de Dieu mis en échec devant leur intention criminelle qui visait le “Dieu” moderne de l’argent, la bourse de Baghdad, ont choisi comme pis-aller une église chrétienne où des fidèles s’étaient réunis à l’occasion de la Toussaint. Et là, le processus classique s’est développé : exigences que l’on sait impossibles à satisfaire, attaque des forces de l’ordre décidées à montrer leur fermeté et pour finir exécution des otages, et meurtres réciproques des combattants des deux bords.

Comment peut-on analyser ces comportements mortifères ?

La fascination de la mort semble passer par plusieurs étapes selon le degré d’implication et d’aveuglement de ceux qui se laissent séduire par l’ombre à la grande faux.
Les plus nombreux sont ceux qui, à l’instar de Georges Brassens, sont d’accord pour y envoyer les autres tout en s’en préservant. Ce sont les “généraux” qui font l’objet du titre de mon billet.
Mais viennent également s’y joindre ceux qui ne veulent plus être de la “chair à canons” et qui forcent ainsi les premiers à économiser des vies humaines qui leur sont nécessaires à l’accomplissement de leurs projets macabres.
Les bombes télécommandées n’obéissent pas à une volonté humaniste mais à un impératif technique : Comment massacrer ses proches si personne ne veut plus mourir en actionnant la machine infernale ?
La technologie vient donc compenser le manque de fanatisme afin de garantir à la camarde son quota de victimes.
Même les terroristes islamistes de la nébuleuse Al Quaïda en viennent à développer des bombes utilisant le réseau de téléphonie cellulaire pour compenser le manque de candidats au suicide médiatique.
Malgré tout les fanatiques prêts à mourir pour leur cause ont largement participé à ces sacrifices humains dans le passé et de nos jours, de leur plein gré ou en se faisant un peu forcer la main criminelle. Les plus connus furent sans nul doute les soldats qui de Massada aux Kamikazes n’ont pas épargné leur sang afin de satisfaire leurs généraux suffisamment éloignés pour échapper à la mort ou bien suffisamment malins pour se mettre hors de portée du mécanisme implacable, comme le fit Joseph ben Mathias à Jotapata, ainsi qu’il le raconta sous le nom de Flavius Josèphe quelques années plus tard en mettant son salut au compte du hasard.
Il est assez intéressant d’observer que, la plupart du temps, ces “suicides” sont nettement encadrés par leurs promoteurs qui n’ont qu’un inquiétude, que l’impétrant change d’avis au dernier moment. Les astuces sont alors infinies pour empêcher tout revirement qui serait surtout fatal à l’idéologie que le massacre est censé valider. Du boulonnage des cockpits des avions japonais au tirage au sort croisé des morts juifs de la guerre contre Rome, l’imagination sans limites est parfois déjouée au dernier moment par un moins motivé et surtout plus malin que les autres.
Dans ce groupe assez restreint des sacrifiés volontaires il faut ajouter plus tard, les bonzes qui, en désespoir de cause s’immolaient par le feu pour protester contre les violences durant la guerre du Vietnam et, aujourd’hui les nouveaux kamikazes qui, avec ou sans raison se font exploser au milieu de la foule.
Mais là nous mettons le doigt sur la troisième forme de comportement, celui qui montre des volontaires pour le sacrifice qui ne supportent pas l’idée de partir seuls à la mort.
Ceux-là sont assez particuliers. Ils portent la mort vers les autres et se sacrifient pour garantir le succès de leur mission. Afin de pallier aux incidents techniques, ils sont le détonateur — supposé fiable — de la bombe qu’ils portent. Si certains sont volontaires, la plupart sont fanatisés, comme hypnotisés, quand ils ne sont pas forcés à agir en échange de promesses fallacieuses de félicité post-motem ou de soutien à une famille nécessiteuse.
Ce qui marque c’est que la mort est rarement portée chez un ennemi patent, mais qu’elle est souvent orientée vers des victimes dont le seul tort est d’appartenir à un groupe globalement considéré comme ennemi ou de simplement se trouver là et où il aurait mieux valu ne pas être.
Les victimes des tours jumelles de New York, celles de Beslan, de Paris et d’ailleurs ont surtout le grand avantage de ne pas être des combattants mais des personnes innocentes de tout vice et de tout moyen de défense. Il ne suffit pas de se sacrifier pour faire preuve de courage ; on peut mourir en lâche comme on peut vivre courageusement.

Quelles sont les idéologies qui mènent à la mort ?

Car pour qu’il y ait massacre il faut qu’il y ait motif à massacre. Tous les assassins n’ont pas l’excuse d’être des malades mentaux.
D’une façon globale on peut considérer que la quasi totalité des comportements meurtriers de ce type sont guidés par la volonté de favoriser un groupe au détriment des autres jugés comme objectivement ou potentiellement menaçants.
Le nationalisme menait les juifs de Massada, l’idéalisme politique guidait la bombe des anarchistes russes ou l’arme des assassins des politiques de tout temps — de César à Rabbin (en passant par Lincoln, Sadi Carnot et bien d’autres) — et le fanatisme religieux s’est chargé, à titre individuel ou en s’associant aux deux autres, de massacrer ceux qui avaient échappé jusque là.
N’oublions pas que l’Ancien Testament pose la première pierre du peuple juif sur un massacre de ce genre. Quand Moïse redescend avec la “Loi” de Dieu, le premier acte qu’il va commettre à la demande de celui qui a gravé en premier commandement « Tu ne tueras point. », est de massacrer tous les juifs qui ne se sont pas ralliés à lui, encore troublés par le veau d’or. Ces trois milles morts sont le ciment de cette nation naissante et leurs assassins, les Lévites, seront récompensés par l’attribution exclusive du culte divin.
Mais en fait, ces massacres obéissent avant tout à la nécessité humaine de résoudre les crises mimétiques qui agitent nos sociétés. En tuant hors du groupe, on protège le groupe. La compréhension pleine et entière de ce phénomène passe par la lecture de l’ouvrage de René Girard* que je conseille régulièrement sur ce site.
Les idéologies ne sont que des habillages de la pulsion violente qui agite les hommes dès qu’il vit en groupe. Grégaire par nécessité, il vit cette situation comme une agression permanente et, si les idéologies parviennent à maîtriser partiellement ces pulsions, la violence cathartique permet d’éviter l’explosion de ce conflit mimétique qui détruirait la société.
Alors, faut-il s’interroger sur la validité des idéologies ou se demander comment gérer différemment ce conflit mimétique ?
En fait, je crois que l’un et l’autre ne sont que les deux faces du même problème.
Si ces idéologies sont le support de la violence mimétique, c’est qu’elles sont en fait participantes de cette même violence.
À l’exception notable du bonze qui se fait brûler vif — admettant par là l’échec de sa quête spirituelle — et qui révèle en fait que sa mondanité surpasse sa spiritualité, ce sont les idéologies à visée mondaine qui supportent cette violence.
Qu’elles soient athées ou religieuses, les idéologies qui se sont données pour vocation de courber le monde à leur volonté sont au premier plan de ces violences. Car, en ne traitant pas la cause du mal, en l’exacerbant au contraire puisqu’elles excluent la part de l’humanité qui ne se rallient pas à elles, les idéologies mondaines ne font que canaliser la violence mimétique et tendent plus à la renforcer qu’à l’atténuer.

Quelle réflexion ces violences éveillent-elles en moi ?

Comme je l’ai proposé, ces violences, quelles qu’en soient les formes et les modus operandi, ne sont que des facettes variées de la même problématique. L’homme mondain ne peut vivre en groupe sereinement s’il laisse sa mondanité dominer son esprit.
L’autre leçon est qu’il n’y a pas de système efficace permettant à l’homme de dompter ses instincts anthropologiques.
Le fait qu’il ait conscience du caractère monstrueux de cette situation alors qu’il est également en position de se comporter en prédateur, montre qu’il est composite. Car la mondanité ne connaît que deux états, celui de proie et celui de prédateur. La proie, malgré ses efforts pour échapper à la mort, la sait inéluctable et finit par l’accepter et le prédateur ne s’interroge pas sur sa violence.
Si l’homme est capable de s’interroger et de comprendre le caractère abominable de cet état, c’est qu’il porte en lui une parcelle étrangère à ce monde. Cette parcelle que j’appelle l’esprit est étrangère au monde et ne le comprend pas.
Mais elle est soumise à un ensemble mondain, le corps et tout ce qui l’anime, qui tend à la maintenir en état de léthargie quand notre mondanité veut justifier sa violence mimétique.
Tous les hommes ne sont pas égaux dans cette prise de conscience. Il y a les trop rares qui ayant compris le problème, développent des moyens pour redonner à leur esprit plus d’autonomie et tiennent en respect cette mondanité violente. D’autres, quoique ayant conscience de la situation, ne parviennent pas encore à la maîtriser. Je pense en être à ce stade. La plupart n’en ont pas vraiment conscience et se laissent vivre, seulement limités par une conscience de modération et d’honnêteté. Enfin, un petit nombre s’est totalement abandonné à la mondanité violente. C’est sans doute parmi eux qu’il faut rechercher ces “généraux” qui je cite dans mon titre.
Comment dois-je agir face à cette violence ? Cette question est récurrente dans les discussions qui animent celles et ceux qui, ayant compris cette situation terrible, cherchent à fixer des bornes acceptables à la violence tant il apparaît que parfois elle semble incontournable.
En fait, cette approche est erronée car la violence est intimement liée à l’idéologie que j’expliquais plus haut. Tant que nous gardons en nous l’idée que l’humanité entière ne peut pas être réduite à un seul groupe dont tous les membres méritent la même attention, nous ne pouvons pas purger le syndrome mimétique et la violence qu’il génère obligatoirement.
Or, pour nous purger de cette idéologie qui est à la base de l’humanité, il nous faut dissocier notre esprit de ce qui le rattache à ce monde. Comme il est impossible de n’avoir jamais la moindre pensée mondaine il faut développer la capacité à la reconnaître dès sa formation et à l’annuler sans délai. C’est la rançon de notre emprisonnement en ce corps de matière. Mais si nous parvenons à ce stade de détachement, nous saurons aussi comprendre qu’aucune violence n’est nécessaire puisque le processus mimétique est stoppé avant d’avoir pu se mettre en marche.
Nous saurons alors que nulle violence ne se justifie car celui qui la subit est un autre nous-même au même titre que celui qui l’administre. Or, comme nous sommes incapables d’être à leur place et d’être au-dessus d’eux, tout ce que nous pouvons proposer c’est l’Amour qui aide à supporter la souffrance de l’on reçoit et à comprendre l’inanité de celle que l’on donne.
À ce moment il ne peut plus y avoir de violence et de mimétisme puisqu’il n’y a plus ni généraux ni soldats mais uniquement des frères de bienveillance.

* Des choses cachées depuis la fondation du monde – René Girard, éditions Le Livre de Poche.

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