Le flux et le reflux

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À bien y regarder, le flux et le reflux rythment notre monde, comme pour mieux nous convaincre de son incorrigible instabilité.
Les sociétés se construisent par des soubresauts alternant les extrêmes et finissent — quand ces secousses ne les détruisent pas — par se stabiliser dans un équilibre d’apparence qui est en fait plus proche d’un état de paix armée que de celui d’une harmonie trouvée.

L’observation de l’actualité me donne envie de vous faire partager ma lecture de ce mouvement car, cet équilibre apparent me semble être en fait une phase médiane dans un mouvement d’ensemble visant à retourner à l’état de chaos initial.

Comment l’homme a-t-il acquis son statut actuel ?

Tout un chacun peut constater un accord sur le plan historique pour dire que la création de la société a permis à l’homme préhistorique de trouver un mode d’organisation qui lui a donné la capacité à combler son handicap naturel pour, petit à petit, conquérir la planète et atteindre le sommet de l’échelle d’évolution.

La lecture de René Girard1 permet de comprendre enfin comment s’est effectué ce phénomène et pourquoi il s’est mis en place.

Pour faire simple, disons que l’homme a compris que sa faiblesse individuelle pouvait laisser place à une force s’il s’associait à ses semblables. On est donc passé du groupe nucléaire familial à la tribu, puis au village et à la ville pour finir par la société-nation, fondatrice de la civilisation.

Ce rassemblement, outre les garanties en matière de sécurité qu’il offre, a également permis aux hommes de s’associer pour développer des techniques, expérimenter des choix, adapter l’environnement et finir par dominer un monde qui leur était fondamentalement hostile.

Petit à petit, cette évolution a permis à l’homme de changer les règles fondamentales de la vie. Par exemple, l’évolution naturelle — pour pallier aux nombreuses erreurs qui se glissent régulièrement dans schéma d’application — a prévu une sélection drastique qui permet d’éliminer les éléments inadaptés ou trop faibles afin de privilégier les éléments les plus aboutis et les plus aptes à perpétuer les espèces dans le sens d’une meilleure adaptation à l’environnement. Cette sélection, naturellement impitoyable, a été progressivement remplacée chez l’homme par une préservation sélective au profit de notre espèce. Du coup c’est l’environnement que l’homme a modifié afin de permettre à tous d’y vivre malgré les faiblesses structurelles de chacun.

Ce que l’homme a oublié c’est qu’un tel choix impose le maintien de la cohésion générale qui crée une sorte de cocon protecteur pour les moins adaptés à l’environnement extérieur.

Or c’est là, et sous différentes formes, que semble se manifester la première fissure grave de ce système.

La raison du plus fort est-elle la meilleure ?

S’il prend la peine de s’analyser objectivement, chacun de nous peut aisément se rendre compte qu’il dispose de points forts et de points faibles. En fait chacun de nous est à peu près incapable de se passer des autres, du moins de façon durable.

Malgré tout certains considèrent être mieux en mesure que les autres de survivre dans ce monde et en viennent parfois à considérer qu’il sont en quelque sorte les locomotives d’une société qui les freine dans leur développement.

La situation belge actuelle développe ce point au niveau d’un groupe social plus important, la région. La victoire des extrémistes flamands à Anvers relance la volonté d’une partie des flamands d’acquérir une totale autonomie, voire une indépendance, vis-à-vis de la Belgique.

Cette volonté vient du fait que la Flandre est aujourd’hui le fer de lance économique de la Belgique, situation inversée à celle d’il y a quelques décennies où la Flandre était à la remorque de la Wallonie qui en avait profité pour imposer le français et certains choix politiques à des flamands qui en ont conçu une forte amertume.
Cette situation existe en de nombreux pays, comme la France, le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Italie, etc pour ne parler que de l’Europe.

À chaque fois des revendications régionalistes — au demeurant légitimement mises en avant dans un cadre européen supra-national — viennent servir de support à un désir d’émancipation d’un groupe désireux de se retrouver dans une identité plus réduite que celle que l’histoire lui a attribué.

Or, et l’Europe en témoigne depuis soixante ans, plus les identités se regroupent et moins elles développent la tentation de régler les conflits de voisinage par la violence guerrière. Ce retour en arrière pourrait donc au contraire faire reculer l’humanité dans son développement apparemment harmonieux.
Mais que ce soit les flamands, les catalans, les bretons, les occitans, les écossais ou d’autres encore, les hommes semblent être en fait mus par un atavisme lourd qui veut que l’individu a beaucoup de mal à accepter de se fondre dans le groupe quand il pense être en mesure de dominer une partie de son espèce.
Et c’est bien là que nous retrouvons Girard qui nous prouve que l’élan de regroupement qui poussa l’homme à fonder nos sociétés était contraint par les circonstances de l’époque, largement oubliées depuis.

Il ne faut pas s’y tromper, la raison profonde qui pousse à revenir en arrière n’est pas motivée par le désir d’améliorer la vie de l’humanité mais plus prosaïquement par celui de dominer un groupe plus restreint quand il semble impossible de dominer le groupe élargi.
C’est encore une fois la raison du plus fort qui s’exprime en cherchant à éliminer le plus faible jusqu’à être reconnu comme dominant. Pour atteindre cet objectif les hommes sont prêts à « dé-tricoter » la société jusqu’à son niveau le plus bas, le groupe nucléaire, qui s’exprime déjà en filigrane dans les notions de cocooning où le bine-être individuel devient le centre d’intérêt supérieur de l’individu.

Le leurre mortel de l’individualisme

Ce désir, s’il arrive à lancer sa dynamique, provoquera à terme la fin de la société humaine.

En effet, quand les groupes humains commenceront à se distancier les uns des autres, ils créeront une dynamique mortelle pour tous. Cette dynamique remettra au premier plan les conflits inter-groupes ; ces conflits renforceront d’une part la volonté de séparation et d’autre part le désir d’un morcellement encore plus important au sein de chaque groupe dans l’utopie que plus le morcellement sera important, plus il sera facile à chacun de trouver le groupe correspondant idéalement à ses aspirations.

S’installera alors un cercle vicieux où le morcellement augmentera les inégalités, donc les rancœurs qui favoriseront les conflits, donc l’inconfort qui poussera à trouver d’autres modes d’association plus restreints que les groupes initiaux, et ainsi de suite jusqu’à revenir à un monde où plus personne ne voudra coopérer avec personne et où, une fois que les conflits auront détruit l’existant, il ne sera plus possible de créer quoi que ce soit faute de groupes suffisamment important pour favoriser l’essor intellectuel.
Cela a déjà été expérimenté dans les fictions relatant des « fins du monde » partielles, comme dans les films d’apocalypse. Celui qui étudie le plus finement cette forme d’organisation est Malevil qui décrivait des groupes associés après une catastrophe nucléaire.

La seule différence est que, si ces films mettent en avant un happy end où tout le monde se retrouve réuni autour de valeurs morales et patriotiques, dans le système décadent que je décris les hommes iront au bout de leur folle logique comme le firent en leur temps les habitants de l’île de Pâques, dont les rivalités intestines les poussèrent à détruire totalement leur environnement, les obligeant à fuir leur milieu naturel vers un inconnu.
Notre problème, est que nous n’avons pas d’inconnu à rejoindre.

Contrairement à l’océan dont le flux et le reflux équilibrent en fait une masse totale cohérente, celui de l’humanité pourrait bien se terminer par l’élimination de notre espèce.
Nous oublions trop souvent que notre instinct grégaire a toujours été le garant de notre survie. Le combattre sera la certitude de notre fin.


1. Des choses cachées depuis la fondation du monde. Je propose sur ce site une série de fiches de lecture de cet ouvrage pour celles et ceux qui le trouveraient trop ardu à lire directement.

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