Le doigt de Dieu

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Le doigt de Dieu

Le rapport que l’humanité a toujours entretenu avec le divin passe par le merveilleux.
Le merveilleux, ou plus étymologiquement, l’extraordinaire, permet de valider à ses yeux le caractère exceptionnel de la personnalité ou de l’événement.
Ce problème est récurrent et peut même être considéré comme le fil rouge du phénomène religieux.
De la transe du chaman, marqueur de son contact direct avec le divinité, jusqu’à la transfiguration de Jésus, tout est là pour indiquer aux misérables statues de boue que nous sommes : « Voilà un être reconnu par la divinité comme porteur de son message ».
Et le même principe s’impose aux événements, que ce soit le retrait de la mer Rouge devant Moïse, le feu du ciel tombant sur Sodome et Gomorrhe ou le rideau du Temple de Jérusalem se déchirant à l’instant du dernier soupir de Jésus sur sa croix, tout vient dire combien Dieu est présent et comment il veut le faire savoir.
Bien entendu, nous avons aussi le marquage de l’humain, soit par l’effacement du mal sur son corps — et c’est là le cortège des guérisons instantanées, donc miraculeuses — soit par un signe plus ou moins visible (aura, auréole) et bien entendu par le charisme, c’est-à-dire la capacité à toucher le plus grand nombre, comme la glossolalie ou le multilinguisme.

Quel est le fond ethnologique de ce rapport tangible au divin ?

Je le vois comme un argument triple.
Depuis que l’homme sait que son salut mondain, sa survie dans un monde où il est plus démuni qu’un ver de terre, dépend de sa capacité à unir ses maigres compétences à celles de ses semblables, l’instinct grégaire est devenu l’élément fondamental de la société humaine.
C’est donc indispensable de ne jamais être en désaccord avec le groupe, sauf si l’on est capable d’imposer un nouveau rythme aux autres, à devenir un leader donc.
L’énoncé d’un événement massivement attesté est donc un façon de confirmer la validité d’un rapport entre la divinité et le groupe. L’unanimité est requise et les éléments divergents se désignent d’eux-mêmes comme en opposition à la divinité, donc comme victimes expiatoires potentielles.
Quand un individu veut s’extraire de ce comportement grégaire pour prendre une direction différente sans encourir les foudres du groupe, ce rapport au divin peut lui permettre de convaincre le groupe, si tant est que ce dernier accepte de voir en lui un être privilégié de la divinité. Il devient alors une sorte de médiateur entre le groupe et la divinité et sa parole est le relai immédiat de la volonté divine avec comme corollaire que la moindre erreur le condamnera à un traitement extrême dû à la double faute impardonnable d’avoir trahi la volonté divine et conduit le groupe dans une erreur fautive vis-à-vis de cette même divinité.
Mais la raison principale à mes yeux qui conduit les hommes à rechercher des signes, plus ou moins évidents de la manifestation divine dans ce monde, est le caractère insupportable du doute.
La quasi totalité des religions est appuyée sur le caractère vérifiable de l’authenticité et de la validation divine des choix émis par ceux, qui servant la divinité, conduisent les hommes à leur suite.
Cette authentification n’est pas exigée par chaque croyant, mais peut se contenter d’avoir été réalisée une fois et d’être transmise ensuite par la tradition de la religion concernée.
On est loin des juifs ou romains intervenant directement auprès de Jésus et pouvant vérifier immédiatement le résultat positif de leur requête ou de l’épisode où Thomas peut contrôler de visu et de façon tactile le caractère merveilleux de la résurrection.
En réalité, tout concourt au fait qu’un être humain fait plus confiance à ses sens qu’à sa foi.
Ce que l’on croit est d’autant plus croyable qu’on peut l’authentifier au moyens des outils que la nature nous procure.
C’est à la fois juste et légitime et fou.
En effet, nous sommes incapables de différencier, au sein de notre cerveau, ce qui relève de notre mondanité et ce qui relève de notre spiritualité. Cet intolérable incertitude nous conduit à un comportement anachronique, voire même illogique, qui consiste à donner un caractère spirituel au moyen d’une confirmation mondaine attestée.
Ainsi, c’est par une vérification sensuelle que l’on va confirmer le caractère extraordinaire d’un événement que l’on cherche à extraire du domaine sensuel.

Comment placer le catharisme dans cette réalité ethnologique ?

La lecture de l’ouvrage de René Girard : Des choses cachées depuis la fondation du monde, nous donne les clés nécessaires à la compréhension de ce problème.
En effet, cet ouvrage montre comment la religion fut en fait utilisée pour rendre la vie sociale possible. Bien entendu, cette religion n’a rien de spirituel. Elle est un outil ethnologique que les hommes ont inventé pour résoudre des problèmes conflictuels susceptibles de détruire l’organisation sociale, par ailleurs indispensable à la satisfaction de l’instinct grégaire, lui-même garant de la survie de l’humanité.
C’est pourquoi on observe que la quasi totalité des religions est constituée de spiritualités organisées de façon comparable, avec notamment des textes sacrés (donc indiscutables) composés sous la forme d’un code législatif chargé d’organiser la vie sociale et d’en réprimer les excès.
Mais le catharisme fait tâche dans cette organisation spirituelle.
De même que le Nouveau Testament nous montre un Jésus à contre-courant de l’idée de que l’on se fait, de tous temps, d’un meneur d’hommes, il nous donne à suivre une loi qui ne peut conduire un peuple qu’à l’échec en ce monde.
Certes, les hommes vont s’empresser de compenser ce défaut majeur en truffant ce texte d’une symbolique visant à confirmer la volonté divine.
Mais quelle opposition fondamentale entre l’Ancien et le nouveau Testament !
Le premier est clairement dans la ligne exposée ci-dessus et validée par Girard, d’une religion permettant à l’homme de vivre en société et de surmonter les vicissitudes d’un environnement agressif. Le second, au contraire, fait de l’homme un mouton parmi les loups, un hors-la-loi étymologique, un asocial chronique.
Cet apparent anachronisme est en fait la démonstration d’une différence fondamentale entre une fausse religion, véritable outil sociologique et une vraie spiritualité incapable de produire du social.
Il est d’ailleurs intéressant de constater que le caractère éminemment incohérent du Nouveau Testament est une forme de validation de son caractère authentique — dans ses grandes lignes bien entendu — car s’il s’agissait d’un texte inventé (comme l’essentiel de l’Ancien Testament), il serait plus conforme à l’idée que se font les hommes d’une religion.
Le catharisme, par son caractère résolument fidèle au Nouveau Testament et sa volonté évangélique se ferme définitivement la porte du statut de religion sociale pour se situer totalement dans celui de spiritualité asociale.

Quels peuvent être les rapports entre catharisme et symbolisme ?

Vous comprendrez aisément, après m’avoir lu jusque là, que le catharisme ne peut en aucune façon se situer dans le même cadre du rapport au symbole que les autres religions.
Aussi, les miracles et signes qui émanent du Nouveau Testament doivent-ils être considéré avec une extrême circonspection et ne sont là que comme des outils mythiques destinés à valider auprès de l’auditoire, le discours du prédicateur.
Le croyant doit comprendre que, dans un monde totalement opposé à la divinité que nous reconnaissons, il ne peut y avoir, ni signe, ni miracle d’aucune sorte et que les élus ne se reconnaissent pas à leur allure ou à des symboles apparaissant directement ou non.
C’est l’observation d’un comportement conforme à la doctrine qui fait du bon chrétien le symbole vivant de la spiritualité qu’il prétend suivre.
Il faut donc faire la révolution dans nos mentalités. En finir une fois pour toutes avec cette recherche atavique d’une confirmation symbolique de la validité de nos choix spirituels.
Cette rupture est essentielle car elle marque de fait l’inversion de notre système de valeurs. Désormais ce monde ne nous est plus rien et ses manifestations sont considérées à leur juste valeur, celle de leurres destinés à nous faire prendre le doigt de Dieu pour la lune, ou si vous préférez, des vessies pour des lanternes.

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