Le colosse aux pieds d’argile

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Le colosse aux pieds d’argile

Comme tout un chacun c’est en suivant l’actualité que me viennent des réflexions qui révèlent à mes yeux la réalité des choses que nous avons souvent tendance à méconnaître.
Aujourd’hui mon sujet de réflexion m’est inspiré par l’information selon laquelle un site internet s’est donné la mission de révéler les petits et grands secrets de l’administration nord-américaine en diffusant des documents secrets obtenus par des fuites. Ce site, Wikileaks, veut jouer au chevalier blanc alors qu’en fait il ne fait que participer au système que je vais essayer de détailler tel que je le comprends.

Les bases du monde

Ce monde fonctionne grâce à des fondamentaux dont la mise en œuvre, plus ou moins efficace, détermine l’accès au pouvoir de celui qui le sert. Ces fondamentaux peuvent être réduit au nombre de trois qui sont : le mensonge, la violence et la spoliation. Celui qui maîtrise ces trois piliers mieux que les autres détient le pouvoir et se place en haut de la chaîne de l’évolution.

Le mensonge

Le mensonge est vraiment fondateur de notre monde. Depuis que l’homme doit lutter pour sa survie, le mensonge est son allié car il permet de compenser les faiblesses qui l’ont toujours handicapé face aux autres prédateurs qui le menaçaient.
Après avoir menti pour survivre face à la nature, en se cachant, en piégeant les animaux, il va mentir pour dominer ses semblables, pour paraître plus important que ce qu’il est véritablement.
En effet, le mensonge est pratique car il est une arme non physique, donc indépendante de la force brute mais aussi de l’habileté manuelle et permet donc à des individus apparemment inutiles au groupe de devenir indispensables et dominants.
D’un usage défensif, le mensonge devient donc très vite offensif et va constituer la base des relations humaines. De ce fait, il perd son caractère pervers pour être considéré, au mieux comme un mal nécessaire, au pire comme un outil naturel de celui qui est bien dans le monde et, à l’opposé, celui qui ne sait pas mentir efficacement apparaît comme un handicapé profond.
Pour atténuer la culpabilité que l’usage du mensonge peut créer chez son utilisateur on va progressivement lui attribuer une échelle de valeurs. Le mensonge bénéfique, ou jugé comme tel, va même être considéré comme une vertu cardinale disposant de l’onction divine : c’est le pieux mensonge. Ensuite on trouvera le mensonge bénin, donc considéré comme sans importance, puis le mensonge nécessaire, le mensonge pervers et le mensonge criminel. Bien entendu, cette échelle est à géométrie variable selon qui la manie et qui en apprécie les effets. Le malade privé de son agonie par un pieux mensonge de son entourage risque de juger pervers, voire criminel ce qui est vécu comme valorisant par ceux qui l’ont commis.
Comme je le présente, le mensonge apparaît comme fondateur mais aussi comme essentiel au maintient de la stabilité de notre monde. L’idéal pour la conscience amoindrie qui nous titille parfois étant qu’un mensonge puisse devenir une vérité. Mais, si le mensonge est éventé et si ses motivations se présentent aux yeux de ses victimes dans leur nudité crue, l’édifice vacille et menace ruine. La cordiale entente entre les états ne repose que sur des mensonges, comme l’igloo ne repose que sur de la glace. Que le froid cesse et tout s’écroule révélant ainsi la vanité de ce que l’on pensait indéfectible.
Le mensonge est aussi le pilier le plus pervers de ce monde. En effet, il s’exerce contre l’autre mais aussi contre soi. D’abord, le mensonge dispose d’une vitalité exceptionnelle puisqu’il doit survivre à tout prix sous peine d’effondrement de l’édifice de glace qu’il soutient, mais il doit aussi croître et embellir au fur et à mesure que ses limites tendent à en laisser apparaître la structure cachée. Et donc, il faut d’autres mensonges pour maintenir le fragile équilibre du premier, les autres étant toujours plus important donc plus fragile que ne l’était le premier jusqu’à ce que l’impossibilité de maintenir la fausse harmonie et la supériorité temporaire qu’il assurait oblige à recourir à un deuxième pilier, la violence.

La violence

Finalement, la violence est une forme de vérité ; la vérité de notre nature profonde et réelle. La violence est le fondement du monde car elle permet à cet ensemble hétéroclite de perdurer selon le fond intime de celui qui l’a créé : le Mal.
La violence est à l’opposé de notre être ontologique, l’esprit, l’expression crue des règles qui organisent ce monde qui nous retient captifs.
Le recours à la violence est donc la voie naturelle du monde et s’y adonner revient à admettre que l’on n’est rien d’autre qu’une particule identique à la voisine et sans aucun particularisme. C’est pour cela qu’elle a mauvaise presse chez ceux qui sont capables d’en analyser les fondements. Pour autant, nous ne sommes pas toujours disposés à suivre la voie logique de la non violence. C’est pourquoi, la violence est utilisée en dernier recours quand le mensonge, sous toutes ses formes, s’avère insuffisant à permettre la réalisation de nos objectifs.
Quand le recours à la violence s’avère nécessaire, il est lui aussi habillé de milles atours destinés à en cacher la brutalité foncière. La violence nécessaire prétend rendre service : c’est le fameux “ mal pour un bien ” que l’on nous sert tout au long de notre vie, depuis l’antiseptique qui pique, jusqu’à la guerre du bien contre le mal qui oppose en fait deux conceptions du pouvoir dont les bénéficiaires respectifs ne peuvent envisager un point médian susceptible d’éviter la violence.
La violence est donc justifiée par le mensonge, à la fois celui destiné à convaincre ses propres troupes et qui va des informations mensongères sur les intentions de l’ennemi jusqu’au soutien prétendu de Dieu qui se manifeste par la bénédiction officielle de l’église dominante appliquée aux armes les plus destructrices. C’est d’ailleurs amusant de constater que l’on a souvent béni les canons mais jamais les bombes, comme si l’inflation des outils de destruction commençait enfin à insinuer le doute dans l’esprit des autorités pontificales chargées de valider les mensonges d’État.
Mais la violence la plus grave est celle qui se pratique au niveau de chaque individu car elle produit finalement plus de drames que la violence institutionnalisée. Notre violence quotidienne est de deux ordres : il y a la violence active que nous essayons de juguler tant bien que mal ou que nous laissons s’exprimer quand ses conséquences nous semblent modestes et qu’elle nous permet d’évacuer l’excès d’angoisse et de frustration que génère ce monde pervers. Vous aurez reconnu ces milles violences que nous pratiquons au quotidien dans notre véhicule, dans notre vie familiale et sociale et qui nous laissent croire que nous sommes meilleurs que l’autre, donc autorisé à lui faire violence. Il y a surtout la violence passive, d’autant plus terrible que sa passivité nous permet de nous mentir à nous-même en prétendant ne pas l’avoir commise. Cette violence c’est celle que nous faisons dans notre vie quotidienne en abusant des ressources de la planète au détriment d’une immense majorité des hommes qui la peuplent mais aussi de celui des autres espèces animales, végétales et minérales avec, au final, des destructions qui finissent par se retourner contre nous. C’est aussi celle que nous dicte notre indifférence, comme si aider l’autre en souffrance pouvait nous priver de l’essentiel quand nous sommes incapables de partager le superflu.
Décidément la violence est bel et bien la seconde jambe de ce colosse aux pieds d’argile qui fait le titre de mon sujet. En effet, elle est fragile cette violence. Tout autant que le mensonge d’ailleurs, car si le premier est la merci de son inflation, c’est bien le même mal qui guette cette dernière. En effet, la violence appelle la violence. Dès que notre violence devient insupportable et qu’elle est vécue comme dangereuse par l’autre, le réflexe d’évitement laisse place à la contre-offensive. Dès lors, de prédateur nous pouvons devenir proie. C’est pour cela que nous avons édicté des règles permettant de réguler la violence et d’en réprimer les excès. Mais on le voit bien aujourd’hui, ces règles ont leurs limites et l’intérêt individuel dépasse toujours l’intérêt général.
Car l’intérêt individuel qui justifie le recours au mensonge et à la violence, c’est la capacité d’appropriation d’un bien possédé ou convoité par l’autre. Cette appropriation constitue le troisième élément fondamental de notre monde : la spoliation.

La spoliation

La spoliation est la finalité même d’un monde où l’individu se voit en éternel déséquilibre vis-à-vis de son entourage et vis-à-vis de lui-même.
Elle permet d’assouvir cet instinct élémentaire de tout être doué d’un cerveau développé, disposer de l’inutile considéré comme nécessaire à l’établissement d’un positionnement hiérarchique favorable.
Car, comme le mensonge et la violence, qu’elle utilise souvent pour atteindre son objectif, la spoliation permet à l’homme désireux de persister dans ce monde de faire la différence entre lui et ses congénères considérés, non comme des égaux mais, comme des rivaux. Elle va s’organiser de façon efficace dans tous les domaines possibles et sous toutes les formes, se moulant efficacement dans les deux précédents piliers que je viens de vous présenter.
En effet, dans sa forme policée, la spoliation va utiliser le mensonge pour se développer. Ainsi la spoliation va apparaître comme supportable, tel l’opportunisme qui nous fait saisir l’objet désiré avant l’autre et en devenir le légitime propriétaire même s’il eut été plus correct de le laisser à celui à qui il aurait fait meilleur profit, ou comme le commerce qui en utilisant le médiateur rassurant de l’argent ou via le système plus primitif du troc vise à obtenir plus que ce que l’on cède.
Dire que nos sociétés sont basées sur la spoliation organisée est un euphémisme. Les pays qui se croient développés ont même atteint le stade ultime qui s’est débarrassé de tous les intermédiaires justifiant la spoliation pour ne conserver que le concept même de spoliation comme bien ultime. Car nos économies dématérialisées, via le système bancaire mais surtout boursier, n’est rien d’autre que l’expression ultime de cette spoliation basée sur le mensonge qui vise à faire croire à l’autre que le bien possédé à plus de valeur que celle initialement consentie pour le posséder virtuellement et que celui que l’on désire en a moins que ce qu’en espère celui qui prétend le détenir. C’est le plus menteur, ou celui dont le mensonge n’apparaîtra que plus tard, qui va l’emporter et pourra ainsi supplanter l’autre. Ce dernier, et bien d’autres comme les consommateurs spoliés ou les producteurs mis au chômage sans parler de la multitude exclue de ce jeu de dupe qui appauvri son environnement et pille ses rares richesses locales tout en exploitant ses forces vives et en aliénant son avenir, vont être victime d’une spoliation violente que les voleurs trouveront légitime et que les volés utiliseront pour agir à l’encontre de leurs agresseurs pansus et sereins.
Et là nous accédons à la spoliation qui utilise la violence. Soit en s’appropriant violemment le bien convoité, soit en le détruisant pour faire régresser l’autre dans l’échelle hiérarchique qui sert de référence. Du coup l’on s’aperçoit que, comme pour le mensonge et la violence, la spoliation censée créer du pouvoir crée surtout du déséquilibre et de l’incertitude. Tel qui vole l’autre aujourd’hui risque d’être volé demain et se retrouvera en bas de cette échelle futile créée sans aucune justification.

Le monde ainsi construit montre ses faiblesses et porte en germe les éléments de sa destruction. Les plus optimistes y voient les bases d’un système circulaire permettant à tous d’espérer un avenir meilleur et la juste punition de ceux qui occupent — forcément de leur pointe de vue — les plus hautes marches du podium.
Malheureusement aujourd’hui on commence à envisager une autre suite pour ce processus que l’on a laissé s’emballer. Nos excès ont tellement appauvri et abîmé notre environnement que l’on peut craindre sa destruction irrémédiable avant que nous ayons les moyens d’en inverser le cours ou de fuir vers un monde moins inhospitalier. Du coup l’on reproduit les seuls schémas que nous pensons maîtriser. Nous commençons par mentir sur la gravité des faits et sur la bonne volonté et l’efficacité des mesures prises pour enrayer l’inexorable dégringolade et ensuite, viendra la violence pour s’approprier les maigres ressources subsistantes avant que les perdants ne provoquent une destruction massive à seule fin de hâter une fin qui les guette à cours terme et de priver les vainqueurs du sursis qu’ils pensaient avoir acquis.
Comme les statues de l’île de Pâques, le colosse aux pieds d’argile sera le dernier vestige de notre folie et risque bien de nous survivre. Pourtant, comme dans le cas de cette peuplade du Pacifique, il suffirait de le détruire pour régler le problème. Mais il faut savoir que ce serait contraire à notre nature mondaine et que seuls les esprits éveillés désireux de progresser sur un chemin pavé d’autres valeurs peuvent le faire.

Les bases du monde pour le chrétien cathare

Il ne suffit pas de poser le bon diagnostic mais il faut aussi chercher le bon remède.
Si ce monde et sa dynamique sont perçus comme inadapté à un développement durable et sain, il faut se demander si ce triangle malin peut être contrebalancé par un triangle sain.
Effectivement, il me semble que cela est possible. À chaque élément que j’ai détaillé peut venir s’opposer pacifiquement un élément contraire et bénéfique. La vérité contrairement au mensonge n’est pas sujette à inflation et ne conduit pas à la chute mais maintient des relations stables. La bienveillance contrairement à la violence ne peut provoquer d’inflation délétère mais rapproche les hommes. Enfin, le détachement contrairement à la spoliation permet de recentrer l’homme sur la juste nécessité qui laisse à l’autre de quoi satisfaire ses besoins réels et favorise un développement durable et stable. Au final, l’application de ces mesures conduit à la liberté réciproque de ceux qui les pratiquent alors que le mensonge, la violence et la spoliation qui visent au pouvoir ne conduisent qu’à la destruction.
Mais cela est bel et bien sur le papier ; pour autant est-ce si évident à mettre en œuvre ?

La vérité

Vivre en vérité est apparemment impossible. Cela est vrai si l’on considère la vérité de façon isolée. Imaginons-la dans l’ensemble que je viens d’évoquer au paragraphe précédent.
Finalement la vérité est chose simple. elle consiste à n’avancer dans la vie que sur la base de ce que l’on est vraiment et de limiter ses affirmation qu’à ce que nous pouvons garantir absolument. Nos anciens médiévaux usaient de tournures de phrases quasi automatiques destinées à rappeler que leurs affirmations et leurs intentions n’étaient pas à considérer de façon absolue vu qu’ils n’avaient pas la maîtrise de tout ce qui pouvait influencer ces dernières. Chaque affirmation était ponctuée d’un “ Pour autant que je le crois ” et chaque intention l’était d’un  » Si Dieu le veut ” qui permettait d’avancer sans mentir, ni aux autres, ni à soi-même.
Se rappeler que l’on est bien peu de chose et que l’on ne maîtrise rien est donc la base nécessaire à toute démarche de vérité. Elle est l’exact opposé de l’attitude arrogante de celui qui prétend justement disposer de la vérité quand il n’énonce, consciemment ou non, que des mensonges.

La bienveillance

Indissociable de la démarche de vérité, la démarche de bienveillance permet d’assainir les rapports humains de façon définitive.
En effet, la vérité ne suffit pas à assainir l’homme s’il n’est pas conscient qu’il doit fixer des limites à ses désirs afin de ne pas nuire à son entourage. La bienveillance est donc le moyen de traiter ce qui nous entoure aussi bien que nous voudrions être traité nous-même.
Ainsi, cet équilibre serein crée une situation d’une extraordinaire stabilité contrairement à la violence car elle obéit au même phénomène fondamental, la réciprocité. La bienveillance incite à la bienveillance tous ceux qui avancent en vérité et la bienveillance renforce le désir de vérité.
Il ne manque plus à cet édifice que sa clé de voûte, le détachement.

Le détachement

Ce qui permet l’exercice de la vérité et de la bienveillance c’est l’absence d’objectif personnel.
Quand on ne cherche plus à s’approprier ce qui ne nous revient pas de droit, on n’a plus de raison de voir dans l’autre un ennemi à abattre. Le détachement permet de connaître sa juste nécessité et d’appréhender la vanité de tout ce qui ne peut conduire qu’au désir d’appropriation, premier pas du cercle vicieux largement détaillé dans ce texte. Et c’est vrai que même pratiqué de façon très limitée, ce détachement pousse naturellement vers la vérité et la bienveillance.
En outre il permet de ressentir cette liberté que j’évoquais en préambule de cette seconde partie de mon propos.

Finalement comme je viens de l’expliquer, il n’existe pas d’obstacle majeur à la mise en œuvre du cercle vertueux qui conduirait les hommes vers cette voie de justice et de vérité. En fait si !
L’obstacle majeur est constitué par notre nature incarnée. Si spirituellement nous sentons bien l’intérêt de ce choix, notre matérialité reprend bien vite le dessus.
C’est pour cela que le monde suit sa route et s’enfonce dans la gangue de sa propre perversion.
Pour sortir de ce cercle vicieux il faut donc procéder par ordre et c’est à mes yeux la grande qualité du christianisme cathare.
On ne peut éviter un obstacle qu’on ne voit pas. Il faut donc apprendre à voir en quoi notre nature nous pousse vers le précipice. On ne fait pas avancer un âne qui recule. Ce dicton populaire est frappé au coin du bon sens. Il faut donc être éveillé à la réalité du monde et à la nécessité de ne plus en suivre le cours. C’est bien le plus difficile de tout le processus. On ne peut se tromper soi-même en prétendant vouloir ce que notre moi profond refuse. La vérité doit d’abord s’exercer envers nous.
La seule philosophie qui vaille est celle que l’on met en pratique. Il faut donc agir et non pas faire de la scolastique sur ce qui conviendrait comme le font si bien les uns et les autres, que ce soit dans les hémicycles parlementaires ou le balcon du Vatican.
Mais la prégnance du monde est forte et l’avancement de chacun sera lent et difficile. Je pense que l’aggravation des choses poussera petit à petit chacun dans cette voie. Ceux qui l’ont emprunté en premier étaient sans aucun doute ceux qui ont touché au plus près la vérité de l’analyse que je fais si tardivement.
Comment ne pas penser à Guillaume Bélibaste qui fut à la fois si conscient de cela et qui eut tant de mal à le pratiquer, lui qui n’eut qu’une formation imparfaite sur une base bien mal préparée et qui réussit malgré tout à finir sa route ici-bas de façon si conforme à ce que je viens de dire.

Comme lui, sachons que contrairement aux craintes habituelles, c’est en abattant le colosse aux pieds d’argile que nous supprimerons l’ombre qu’il projette sur nous et qui assombrit notre horizon.

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