Les anti-sociaux vent debout contre les réformes sociales

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Les anti-sociaux vent debout contre les réformes sociales

Introduction

La réunion d’êtres humains en vue d’une entreprise de vie commune, mettant la solidarité au premier plan et permettant à chaque compétence de participer au projet commun sans surévaluer l’un par rapport à l’autre et sans abandonner ceux qui sont momentanément en difficulté, porte un nom : la société !
Elle tire son nom du latin socius qui signifie compagnon allié et la forme juridique qui la représente le mieux est l’association.
La société est la formalisation pratique d’une évidence ; nous ne sommes pas capables, chacun pris individuellement, de survivre dans ce monde dont les exigences sont supérieures à nos simples capacités physiques. C’est notre intelligence qui nous permet de surmonter et, parfois de dominer, ce monde mais cette dernière ne peut agir individuellement que de façon restreinte et le délai d’action est souvent supérieur au délai de survie individuel face aux dangers. La mise en commun des compétences physiques et intellectuelles, de force, d’agilité, de ruse, etc. permet, non pas d’additionner mais de démultiplier ces talents pour en faire une force quasi invincible. C’est ainsi que nos ancêtres ont compris qu’ils pouvaient survivre alors même que leurs capacités intellectuelles étaient fortement limitées. C’est ainsi que de nombreux animaux intellectuellement inférieurs ont organisé leur vie pour surmonter les obstacles qui leur font front.

Le renversement fatal des valeurs

La supériorité humaine tient aussi à sa grande capacité d’adaptation rapide qui lui permet de survivre là et où d’autres espèces disparaissent lors d’une modification profonde et rapide de l’environnement. Nos interventions sur ce monde ont causés de nombreuses modifications de l’écosystème et de nombreuses espèces en ont fait les frais au point aujourd’hui de menacer notre propre survie.
Cette évidence fut néanmoins plusieurs fois mise en question et rejetée, au moins partiellement, tout au long de l’évolution des sociétés humaines.
Quand les groupes humains ont commencé à croître de façon importante, leur mise en contact a provoqué des conflits au lieu de fusions qui auraient dû les rendre encore plus compétents et efficaces. Nous savons que cela est dû à la psychologie humaine qui s’accommode mal de la vie sociétale comme nous l’explique fort bien René Girard dans Des choses cachées depuis la fondation du monde. L’antagonisme est donc nécessaire au maintien de la cohésion d’un groupe social et cet antagonisme nécessite l’existence d’un autre comparable sur le plan mimétique. En fait, l’homme a réussi à surmonter cela en créant la superposition de cellules sociales imbriquées (famille, clan, village, région, pays, etc.) qui assurent la gestion de la croissance démographique en parcellisant les référents sociaux, comme l’a si bien formalisé — dans sa version la plus inhumaine — un chef de parti nationaliste français : « Je préfère mon frère à mon cousin, mon cousin à mon voisin et mon voisin à un étranger. ». Ce système a permis, il faut le reconnaître, l’évolution mondaine de l’homme en tant que groupe social. Aujourd’hui, ce modèle est mis à mal par un renversement des valeurs. La valeur sociale qui fut poussée à son paroxysme dans les système politiques collectivistes (malgré leurs dévoiements) et que l’on observe dans la culture orientale où l’individualisme était relativement absent, est remplacée par une valeur libérale qui prône la réussite individuelle au détriment de l’extérieur compris en son sens le plus restrictif.
En donnant la priorité à la réussite individuelle et en rejetant le moindre échec, le capitalisme libéral pensait favoriser l’effort individuel et créer une nouvelle égalité où tout un chacun avait sa chance de réussite, le fameux rêve américain. En fait, le libéralisme en exacerbant ce principe crée des fossés impossibles à combler qui révèlent des failles toujours croissantes entre une petite minorité qui s’élèvent littéralement en prenant appui sur le reste du groupe social qu’elle renvoie toujours plus bas en supprimant tout espoir de réussite. Or, la réussite prenant le pas sur la nature intrinsèque de l’individu, les moyens de son obtention ont fini par devenir secondaires ce qui amène à des situations où la réussite ne relève plus du mérite mais de la capacité à agir en hors-la-loi ou à manipuler la loi à son seul profit. C’est en quelque sorte la fable Le corbeau et le renard grandeur nature. Tout le monde sait que le corbeau est honnête quoique vaniteux et le renard malhonnête et profiteur, mais tout le monde rêve d’être renard.

Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour deviner le caractère auto-destructeur d’un tel choix de “non société”. Aussi, les gouvernants tentent-ils d’enrayer cette progression individualiste et libérale.

Socialiser le libéralisme

L’emballement du système

Les États-unis viennent d’adopter de justesse une réforme sociale majeure qui va rendre obligatoire la couverture maladie de 32 millions d’américains de la classe moyenne qui ne pouvaient bénéficier de l’aide de l’État en raison de leurs revenus quoique incapable de se payer une assurance privée pour les mêmes raisons.

Cette réforme obtenue dans la douleur — à quelques dizaines de voix d’écart après des semaines de tractations difficiles — et déjà menacée d’un recours devant la Cour Suprême, n’est pourtant pas extraordinaire. Mais elle remet en cause ce qui devient la raison d’être des partisans de l’ultra-libéralisme : l’avidité et l’égoïsme qui justifient de laisser dans le malheur des millions de compatriotes pour ne pas perdre quelques dollars.
Si cette réforme est à la fois si emblématique et si difficile à faire admettre à des gens qui côtoie quotidiennement la misère qui touche plus du tiers de leurs concitoyens, c’est qu’ils sont devenus incapables de comprendre la perversion introduite dans leur système de société par l’escamotage des valeurs sociales réalisé par le système économique dématérialisé.
Cette dématérialisation s’est opérée en plusieurs stades. initialement les rapports sociaux étaient basés sur une interdépendance directe, dont l’exemple commercial typique est le troc. L’échange direct de produits et de service rend évident l’interdépendance. Puis, la société s’est mise à remplacer le produit de l’échange par sa figuration. Cela se voit très clairement dans la naissance de l’écriture à Sumer. Les tablettes d’argiles couvertes d’écriture cunéiforme sont le point final de cette évolution. Les sumériens ont commencé par des échanges directs. Quand ils ont voulu faciliter les échanges en évitant le transport des produits, ils les ont figuré au moyen de jetons d’argile contenus dans une bourse faite de deux feuilles d’argile accolées. Puis, ils ont écrasé les deux feuilles d’argile et ont gravé les symboles des jetons dessus et enfin, ils ont inventé le code cunéiforme qui permettait de réduire le nombre de symboles par rapport au nombre de concepts existant.
En économie, ce fut la même chose. La première dématérialisation fut l’invention de la monnaie (coquillage, pierre, métal plus ou moins précieux validé par l’effigie du maitre du pays) et la deuxième fut l’invention du papier monnaie qui conférait à un article de valeur intrinsèque nulle le pouvoir de représentation de sommes immenses. La capacité de compensation par l’équivalent en or des valeurs fiduciaires fut vite abandonnée au profit d’un système de ratio et la fuite en avant pu enfin commencer avec son résultat inévitable : l’inflation.
Aujourd’hui nous vivons la troisième étape de cette dématérialisation qui s’est objectivé par la création de la valeur virtuelle que l’on s’échange dans un lieu dédié à cette manipulation, la Bourse.
Forcément, quand on manipule du vent on récolte la tempête. Le conte d’Andersen, Les habits neufs de l’empereur, nous rappellent que l’absence de caractère concret d’un produit rend ce dernier vulnérable au plus haut point et que l’information, voire la rumeur, deviennent plus importants que le produit à proprement parler. Si l’on y ajoute la malhonnêteté des participants à leur diffusion, le système devient pervers au plus haut point et incontrôlable. Si l’on s’écrie « Le roi est nu ! », peu importe qu’il le soit véritablement, ce qui compte c’est qu’on puisse le croire sans chercher à le vérifier.
Cette situation crée une instabilité permanente et une angoisse de se retrouver nu, même si l’on possède pourtant un produit tangible. Le fait d’entrer dans ce jeu pervers, entrer en Bourse pour une entreprise par exemple, suffit à détruire la valeur réelle du produit au profit de la valeur que la rumeur lui attribue. Les actionnaires vont faire et défaire des fortunes, à commencer par la leur, en valorisant du vide (comme le furent certains systèmes internet n’ayant aucune valeur concrète) et en dévalorisant de l’existant (le tunnel sous la Manche dont la valeur boursière est inférieure à la valeur matérielle).

Bien entendu, dans tout cela l’individu disparaît au profit de l’individualisme et ce dernier s’alimente de l’égoïsme donc du rejet de tout ce qui n’est pas lui, y compris vis-à-vis de ses proches. On le voit en matière d’écologie où les intérêts financiers détruisent la planète pour un profit immédiat et où la plupart des individus ne s’en soucie que tant que cela ne remet pas en cause ce qu’il considère comme son droit inaliénable à la satisfaction de ses désirs. Que ses enfants aient plus tard à en payer le prix l’indiffère souverainement.

Les conséquences sur les rapports sociaux

À l’époque où les rapports sociaux étaient normaux, celui qui se contentait de peu était riche car il pouvait offrir sans avoir besoin de demander. Aujourd’hui que l’argent est roi, celui qui se l’approprie — le plus souvent en spoliant les autres — n’a pas besoin d’être modeste. Au contraire, son opulence signe sa capacité à produire l’interface d’échange qui devient plus importante que l’objet de l’échange lui-même et que le concept d’échange lui-même.
Dans ce nouveau schéma, celui qui se contente de peu devient un asocial, un anormal, un danger potentiel.
Et le paradoxe de ce système est que plus cette déliquescence avance, plus la société se détruit et moins les hommes n’en ont cure.

Ainsi, aux USA, nombreux sont ceux qui considèrent que la nécessité d’une santé correctement suivie ne doit être accessible qu’à ceux qui peuvent se la payer ou qui sont si utiles à leur entreprise que cette dernière est prête à la leur offrir. Les plus pauvres bénéficient d’une santé au rabais, juste nécessaire à éviter une immense révolution, mais la classe moyenne — pourtant hautement productive — est ignorée. La bipolarisation sociale tend, là-bas aussi, à laminer la classe moyenne au profit essentiel de la classe pauvre afin que la classe riche puisse s’enrichir davantage.
Que cela provoque une augmentation de la violence laisse froid ceux qui croient qu’il leur suffit de se cacher derrière de hauts murs, comme au Brésil, pour continuer à engranger de l’argent au-delà même de leurs besoins les plus fous.
Pourquoi cette société moderne n’est-elle plus capable de s’auto-réguler comme elle l’a fait pendant des millénaires ?
Tout d’abord parce que son évolution est inéluctable comme le veut sa nature. La dépersonnalisation qui a commencé par gommer le lien entre le donneur et le receveur, a gommé la représentation de l’échange en créant la monnaie abstraite et gomme même aujourd’hui la réalité de l’échange par le système boursier et la dépersonnalisation des moyens de paiement.
En gommant totalement le lien social on isole chaque membre de la société et on fait de l’autre un ennemi potentiel par réactivation des processus mimétiques.
Même la religion, pourtant prospère dans ces pays, ne peut plus apaiser ces relations car elle est elle-même inclue dans ce processus et son éparpillement concourt à son affaiblissement.
Cette machine infernale ne peut s’arrêter qu’avec la destruction du système lui-même qui ne peut s’obtenir qu’avec une implosion totale. Mais, dans ce cas, la lenteur d’adaptation de l’homme moderne risque fort de l’empêcher de retomber sur ses pattes et de provoquer sa disparition.
Si l’on veut éviter cette implosion, à supposer qu’il soit encore temps de l’envisager, il ne reste que la solution que propose — entre autre — le christianisme cathare : le retour à une vie simple basée sur des rapports directs.
En réajustant ses besoins à sa juste nécessité on limite le recours au marché à sa plus simple expression, la satisfaction de besoins basiques qui peut être réalisée au sein d’un cadre communautaire réduit. Du coup la relation avec l’autre devient primordiale et les rapports sociaux doivent s’améliorer pour favoriser la survie du groupe. L’on n’est plus concurrent ou ennemi mais partenaire.

Bien entendu, un tel concept étendu à la planète ne peut être qu’utopie. Comme sur l’île de Pâques, les hommes de l’île Terre couperont jusqu’au dernier arbre pour satisfaire leur mégalomanie égoïste, quand bien même ils auraient la certitude de leur perte. Au contraire, comme on le voit dans certaines situations catastrophiques, les individus persuadés de leur mort prochaine se livrent à des saccages et des vols pour un dernier petit bonheur personnel au lieu de se regrouper dans une communion spirituelle pour aborder l’épreuve attendue et imminente.

Conclusion

Cela nous rappelle que l’absence de valeur morale pousse l’homme dans des retranchements instinctifs auto-destructeurs qui montrent à quel point cette créature est inappropriée à la vie dans ce monde. Est-ce dû au mélange dont nous sommes la représentation manifeste ? Est-ce la parcelle de Bien prisonnière en nous qui rend l’ensemble incohérent ? Peut-être… et tant mieux en quelque sorte. L’imperfection du démiurge n’en est que renforcée et démontrée.
Toujours est-il que cela doit nous convaincre de l’importance qu’il y a à tendre vers le détachement que permet la vie évangélique. Il ne faut pas se calfeutrer dans le confort d’une vie mondaine raisonnable où l’on essaie de ne pas trop nuire à autrui et de ne pas trop offrir le flanc à la nuisance extérieure. Ce confort n’est ni un bien, ni un moindre mal.
Certes, le rejet toujours augmenté de la part mondaine va vraisemblablement attirer sur nous la convoitise ou les foudres de ceux qui ne supporteront plus la différence croissante que notre mode de vie et d’être leur donnera à voir. Cela ne doit pas être un argument pour organiser notre vie puisque notre choix n’est pas dans la compromission avec le monde mais dans l’extraction du monde. Que cette extraction se manifeste in fine par telle ou telle voie est sans importance. Ce qui importe est qu’au moment de sa réalisation nous puissions être aussi près que possible de l’état de liberté idéal. En nous mettant hors la société actuelle, nous sommes des anarchistes à notre manière du point de vue général mais nous ne sommes pas des anti-sociaux puisqu’en fait nous nous rapprochons de la seule société qui vaille, celle des esprits saints désireux de réaliser la communion ultime entre ceux qui sont exilés en ce monde et ceux qui les attendent avec patience et bienveillance.

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