La légende de l’herbe bleue ou Le conte du roi des corbeaux

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La légende de l’herbe bleue ou Le conte du roi des corbeaux

Jean-François Bladé, Contes populaires de Gascogne, tome I

Résumé

L’âme chemine dans les épreuves, à la recherche de l’amour mystique qui la soustraira au néant.
La jeune vierge devra chercher l’herbe bleue, l’herbe qui brise le fer, pour libérer le roi des corbeaux, son promis, prisonnier d’un maléfice qui le transforma en volatile monstrueux. Après toute une série d’épreuves et un errement très long dans les ténèbres, elle le libérera de ses fers ; il retrouvera son beau corps d’homme, puis réintégrera son royaume.

Conte Cathare

Le « corbeau » symbolise la fermentation, les « longues épreuves », le travail de préparation effectué « en aveugle », échelonné sur plus d’une année, au terme de laquelle survient la « libération » : la transformation magique de cette matière noirâtre en un beau bleu céleste, le bleu-roi.
Cette couleur, image de l’immortalité de l’âme, est si solide qu’elle se maintient tant que dure la fibre.

Texte complet[1]

Il y avait, une fois, un homme qui était vert comme l’herbe, et qui n’avait qu’un œil, au beau milieu du front. Cet Homme Vert demeurait au bord du bois du Ramier[2], dans une vieille maison. Avec lui, vivaient ses trois filles : l’aînée belle comme le jour, la cadette plus belle que l’aînée ; la dernière, qui n’avait que dix ans, plus belle que les deux autres.
Un soir d’hiver, l’Homme Vert était à sa fenêtre. La nuit venait, et la brume montait de la rivière du Gers. Tout à coup, il se fit un grand bruit d’ailes. Un oiseau, grand comme un taureau, et noir comme l’âtre, vint se jucher au bord de la fenêtre.

— « Couac ! couac ! couac ! Je suis le Roi des Corbeaux.
— Roi des Corbeaux, que me veux-tu ?
— Couac ! couac ! couac ! Homme Vert, je veux une de tes trois filles en mariage.
— Roi des Corbeaux, attends-moi là. »

L’Homme Vert s’en alla dans la chambre de ses trois filles.

— « Mes filles, écoutez. Le Roi des Corbeaux est venu. Il veut une de vous trois en mariage.
— Père, dit l’aînée, je me suis fiancée, il y a bientôt un an, avec le fils du roi d’Espagne, qui était venu acheter des mules, à Lectoure, le jour de la foire de la Saint-Martin[3]. Hier, mon galant m’a fait dire, par un pèlerin de Saint-Jacques[4], qu’il viendrait bientôt me chercher, pour me mener dans son pays. Vous voyez bien, père, que je ne peux pas épouser le Roi des Corbeaux.
— Père, dit la cadette, je me suis fiancée, il y bientôt un an, avec le fils du Roi des Îles de la mer. Hier, mon galant m’a fait dire, par un matelot de Bordeaux, qu’il viendrait bientôt me chercher, pour me mener dans son pays. Vous voyez bien, père, que je ne peux pas épouser le Roi des Corbeaux. »

Alors, l’Homme Vert regarda sa dernière fille. En la voyant toute jeunette, il prit pitié d’elle, et pensa :

— « Si je marie cet enfant au Roi des Corbeaux, je suis damné pour toujours, comme ceux qui meurent sans confession. »

Donc, l’Homme Vert ne demanda rien à sa dernière fille, et revint trouver le Roi des Corbeaux, toujours juché sur le bord de la fenêtre.

— « Roi des Corbeaux, aucune de mes filles ne veut de toi. »

Alors, le Roi des Corbeaux entra dans une terrible colère. D’un grand coup de bec, il creva l’œil que l’Homme Vert avait au beau milieu du front. Puis, il s’envola dans la brume.
L’Homme Vert se mit à crier, comme un possédé du Diable. À ces cris, ses trois filles accoururent.

— « Père, qu’avez-vous ? Qui vous a crevé l’œil ?
— C’est le Roi des Corbeaux. Toutes trois, vous l’avez refusé en mariage.
— Père, dit la dernière fille, je ne suis pas née pour vous démentir. Pourtant, je n’ai pas refusé le Roi des Corbeaux en mariage.
— C’est bien. Mène-moi vers mon lit. Que nul n’entre dans ma chambre, si je n’appelle. »

La troisième fille fit comme son père avait commandé.
Le lendemain soir, l’Homme Vert appela sa troisième fille et lui dit :

— « Mène-moi dans la chambre où j’étais hier, quand le Roi des Corbeaux m’a crevé l’œil. Ouvre la fenêtre, et laisse-moi seul. »

La troisième fille fit comme son père avait commandé. Alors, l’Homme Vert se mit à la fenêtre. La nuit venait, et la brume montait de la rivière du Gers. Tout-à-coup, il se fit un grand bruit d’ailes. Un oiseau, grand comme un taureau, et noir comme l’âtre, vint se jucher au bord de la fenêtre.

— « Couac ! couac ! couac ! Je suis le Roi des Corbeaux.
— Roi des Corbeaux, que me veux-tu ?
— Couac ! couac ! couac ! Homme Vert, je veux une de tes trois filles en mariage.
— Roi des Corbeaux, tu auras ma troisième fille. »

Alors, le Roi des Corbeaux rendit la vue à l’Homme Vert, et cria :

— « Couac ! couac ! couac ! Dis à ma fiancée d’être prête demain matin, au point du jour, avec sa robe blanche et sa couronne nuptiale. »

Le lendemain, au point du jour, le ciel était noir de Corbeaux, qui étaient venus de nuit. Devant la maison de l’Homme Vert, ils préparaient un autel, pour dire la messe du mariage. Au pied de l’autel, se tenait le Roi des Corbeaux, caché sous un grand linceul blanc comme neige. Quand tout fut prêt, et quand les cierges furent allumés, un prêtre, venu on ne sait d’où, arriva tout habillé, avec son clerc, pour dire la messe du mariage. La messe finie, le prêtre et son clerc s’en allèrent comme ils étaient venus. Le Roi des Corbeaux demeurait toujours caché sous le grand linceul blanc comme neige.

— « Couac ! couac ! couac ! Emmenez ma femme chez son père. »

On emmena la femme chez son père. Alors, le Roi des Corbeaux sortit de sous le grand linceul blanc comme neige.

— « Couac ! couac ! couac ! Homme Vert, garde ta fille jusqu’à midi. À cette heure, mes Corbeaux ont ordre de l’emporter dans mon pays. »

Et il s’envola vers le nord.
À midi, la femme était sur le seuil de la maison.

— « Adieu, mon père. Adieu, mes sœurs. Je quitte ma terre et ma maison. Je vais en pays étranger. Je ne reviendrai jamais, jamais. »

Alors, les Corbeaux prirent leur reine, et l’emportèrent, à travers les airs, dans le pays du froid, dans le pays de la glace, où il n’y a ni arbres ni verdure. Avant le coucher du soleil, ils avaient fait trois mille lieues. La reine était rendue devant la porte maîtresse de son château.

— « Merci, Corbeaux. Je n’oublierai pas le service que vous m’avez fait. Maintenant, allez souper et dormir. Certes, vous l’avez bien gagné. »

Les Corbeaux partirent, et la reine rentra dans son château. Il était sept fois plus grand que l’église de Saint-Gervais de Lectoure. Partout brûlaient des lumières. Les cheminées flambaient, comme des fours de tuiliers. Pourtant, la reine ne vit personne.
Tout en se promenant de chambre en chambre, elle arriva dans une grande salle, où il y avait une table, chargée de plats et de vins de toute espèce. Un seul couvert était mis. La reine s’assit. Mais elle n’avait pas le cœur à boire et à manger, car elle pensait toujours aux siens et à son pays. Une heure après, la reine s’alla coucher dans un lit, fermé de rideaux d’or et d’argent, et attendit, sans dormir, en laissant brûler la lumière.
Sur le premier coup de minuit, il se fit un grand bruit d’ailes. C’était le Roi des Corbeaux, qui rentrait pour se coucher. Il s’arrêta derrière la porte de la chambre, où sa femme était couchée.

— « Couac ! couac ! couac ! Femme, souffle la lumière. »

La reine souffla la lumière, et le Roi des Corbeaux entra dans l’obscurité.

— « Couac ! couac ! couac ! Femme, écoute. Ici, nous ne parlons pas pour ne rien dire. Autrefois, j’étais roi sur les hommes. Maintenant, je suis le Roi des Corbeaux. Un méchant gueux, qui a grand pouvoir, nous a changés en bêtes, moi et mon peuple. Mais il est dit que notre épreuve finira. Pour cela, tu peux beaucoup. Je compte que tu feras ton devoir. Toutes les nuits, comme ce soir, je viendrai dormir à ton côté. Mais tu n’as encore que dix ans. Tu ne seras vraiment ma femme qu’après sept ans passés. Jusque-là, garde-toi bien d’essayer de me voir jamais. Sinon, il arriverait de grands malheurs à moi, à toi, et à mon peuple.
— Roi des Corbeaux, vous serez obéi. »

Alors, la reine entendit le Roi des Corbeaux, qui se dépouillait de ses ailes et de son plumage. Cela fait, il vint se coucher dans le lit. La reine eut peur. Elle avança la main, et sentit le froid d’une épée nue, que son mari avait mise entre lui et elle[5].
Le lendemain matin, avant le jour, le Roi des Corbeaux se leva dans l’obscurité, retira l’épée nue du lit, revêtit ses ailes et son plumage, et partit sans dire où il s’en allait.
Dorénavant, il en fut de même matin et soir. Pourtant, la reine craignait et aimait le Roi des Corbeaux, parce qu’elle savait qu’il était fort et hardi.
La pauvrette s’ennuyait à vivre ainsi, sans parler jamais à personne. Pour se divertir un peu, elle partait souvent, de grand matin, avec un panier plein de vivres. Elle courait la campagne, à travers la neige et la glace, jusqu’à l’entrée de la nuit. Jamais elle ne rencontrait âme qui vive.
Un matin, tout en se promenant ainsi, loin du château, la reine aperçut une montagne haute et sans neige.
Voilà la reine partie. Après sept heures de montée, elle arriva devant une pauvre cabane, tout à côté d’un lavoir. Au bord du lavoir, travaillait une lavandière, ridée comme un vieux cuir, et vieille comme un chemin. La lavandière chantait, en tordant un linge noir comme la suie :

— « Fée, fée,
Ta lessive
N’est pas encore achevée.
La vierge
Mariée,
N’est pas encore arrivée.
Fée, fée.[6]
— « Bonjour, lavandière, dit la reine. Je vais vous aider à laver votre linge noir comme la suie.
— Avec plaisir, pauvrette. »

La reine n’eut pas plus tôt plongé le linge dans l’eau, qu’il devint blanc comme lait. Alors, la vieille lavandière se mit à chanter :

— « Fée, fée,
Ta lessive
Est achevée.
La vierge
Mariée,
Est arrivée.Fée, fée[7]. »
Puis, la lavandière dit à la reine :
— « Pauvrette, il y a bien longtemps que je t’attendais. Mes épreuves sont finies, et c’est toi qui en es cause. Toi, pauvrette, tu n’as pas achevé de souffrir. Ton mari t’a donné de bons conseils. Mais les conseils ne servent à rien, et ce qui doit arriver ne manque jamais[8]. Maintenant passe ton chemin, et ne retourne ici que dans un jour de grand besoin. »

La reine revint au château, reprendre sa vie de chaque jour et de chaque nuit. Il y avait tout juste sept ans, moins un jour, que le Roi des Corbeaux l’avait épousée devant la maison de l’Homme Vert, au bord du bois du Ramier. Alors, la reine pensa :

— « Le temps de mon épreuve va finir. Un jour de plus, un jour de moins, ce n’est rien. Cette nuit, je saurai comment est fait le Roi des Corbeaux. » Le soir venu, la reine alluma une lumière dans sa chambre, et la cacha si bien, qu’il y faisait noir comme dans un four. Cela fait, elle se coucha et attendit. Sur le premier coup de minuit, il se fit un grand bruit d’ailes. C’était le Roi des Corbeaux qui rentrait pour se coucher. La reine l’entendit qui se dépouillait, comme de coutume, de ses ailes et de son plumage. Cela fait, il se mit au lit, plaça l’épée nue entre lui et sa femme, et s’endormit.

Alors, la reine alla chercher la lumière qu’elle avait cachée, et regarda son mari. C’était un homme beau comme le jour.

— « Mon Dieu, comme mon mari est beau ! » La reine se rapprocha du lit, avec sa lumière, pour mieux voir, et laissa tomber un peu de cire bouillante sur son mari. Le Roi des Corbeaux se réveilla[9].
— « Femme, dit-il, tu es cause de grands malheurs, pour moi, pour toi, et pour mon peuple. Demain, notre épreuve était finie. J’allais être véritablement ton mari, sous la forme où tu me vois. Maintenant, je vais être séparé du monde. Le méchant gueux qui me tient en son pouvoir fera de moi ce qu’il voudra. Mais ce qui est fait est fait, et le regret ne sert de rien. Je te pardonne le mal que tu m’as fait. Sors de ce château, où il va se passer des choses que tu ne dois pas voir. Pars, et que le Bon Dieu t’accompagne partout où tu t’en iras. »

La reine sortit en pleurant. Alors, le méchant gueux qui tenait le Roi des Corbeaux en son pouvoir entra dans la chambre, enchaîna son ennemi avec une chaîne de fer du poids de sept quintaux, et l’emporta, à travers les nuages, sur la cime d’une haute montagne, dans une île de la mer. Là, il enfonça le bout de la chaîne dans le roc, et le consolida, avec du plomb et du soufre, mieux que n’eût fait le meilleur maître serrurier. Cela fait, il siffla. Aussitôt, accoururent deux loups, grands comme des taureaux, l’un noir comme suie, l’autre blanc comme neige. Le loup blanc veillait le jour, et dormait la nuit. Le loup noir veillait la nuit, et dormait le jour[10].

— « Loups, gardez bien le Roi des Corbeaux.
— Maître, vous serez obéi. »

Le méchant gueux partit, et le Roi des Corbeaux demeura seul, avec les deux loups, enchaîné, sur la cime d’une haute montagne, dans une île de la mer.
Pendant que cela se passait, la reine était sortie du château. Elle marchait, marchait, toujours tout droit devant elle, et pleurait toutes les larmes de ses yeux. À force de marcher, elle arriva, toujours pleurant, à la cime de la montagne haute et sans neige, où étaient le lavoir et la pauvre cabane de la vieille lavandière.

— « Pauvrette, dit la vieille lavandière, te voilà malheureuse, comme je te l’avais dit. Mais les conseils ne servent de rien, et ce qui doit arriver ne manque jamais. Tu m’as fait service autrefois, et bien t’en prend aujourd’hui. Tiens. Voici une paire de souliers de fer, pour aller à la recherche de ton mari, prisonnier, à la cime d’une haute montagne, dans une île de la mer. Voici une besace, où le pain ne manquera pas, pour tant que tu manges. Voici une gourde, où le vin ne manquera pas, pour tant que tu boives. Voici un couteau, pour te défendre, pour couper l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. Quand tes souliers seront rompus, tu seras près de délivrer le Roi des Corbeaux.
— Merci, lavandière. »

La reine partit.
Trois jours après, elle arriva dans le pays où il ne fait ni nuit ni lune, et où le soleil rayonne toujours. Là, elle marcha tout un an. Quand elle avait faim et soif, le pain et le vin ne manquaient pas dans la besace et dans la gourde. Quand elle avait envie de dormir, elle se couchait par terre, et sommeillait. Au bout d’un an, elle trouva l’herbe bleue de la tête à la racine, l’herbe bleue comme la fleur du lin.
Aussitôt, la reine tira son couteau d’or.

— « Reine, dit l’herbe bleue, ne me coupe pas, avec ton couteau d’or. Je suis l’herbe bleue. Mais je ne suis pas l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. »

La reine ferma son couteau d’or, et repartit. Trois jours après, elle arriva dans le pays où il ne fait ni jour ni nuit, et où la lune éclaire toujours. Là, elle marcha tout un an. Quand elle avait faim et soif, le pain et le vin ne manquaient pas dans la besace et dans la gourde. Quand elle avait envie de dormir, elle se couchait par terre, et sommeillait. Au bout d’un an, elle trouva l’herbe bleue de la tête à la racine, l’herbe bleue comme la fleur du lin.
L’herbe bleue chantait :

— « Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour. »

Aussitôt, la reine tira son couteau d’or.

— « Reine, dit l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, ne me coupe pas, avec ton couteau d’or. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour. Mais je ne suis pas l’herbe qui brise le fer. »

La reine referma son couteau d’or, et repartit.
Trois jours après, elle arriva dans le pays où il n’y a ni soleil ni lune, et où il fait nuit toujours. Là, elle marcha tout un an. Quand elle avait faim et soif, le pain et le vin ne manquaient pas dans la besace et dans la gourde. Quand elle avait envie de dormir, elle se couchait par terre, et sommeillait. Au bout d’un an, elle entendit chanter dans la nuit :

— « Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. »

Aussitôt, la reine tira son couteau d’or, et marcha, dans la nuit, vers l’endroit d’où venait la chanson. Tout-à coup, ses souliers de fer se rompirent. Elle avait marché sur l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer.
Avec son couteau d’or, la reine coupa l’herbe, qui chantait toujours :

— « Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. »

La reine referma son couteau d’or.
Elle repartit, dans la nuit, marchant pieds nus parmi les épines. Elle marcha longtemps, longtemps. Enfin, la nuit finit, et le soleil se leva.
La reine était au bord de la mer grande, tout proche d’un petit bateau.
La reine monta dans le petit bateau, et partit sur la mer grande. Pendant sept jours et sept nuits, elle ne vit que ciel et eau. Le matin du huitième jour, elle arriva dans une île, et vit le Roi des Corbeaux, enchaîné sur la cime d’une haute montagne.
Dès qu’il aperçut la reine, le grand loup blanc s’élança, la gueule ouverte.
Aussitôt, la reine tira son couteau d’or, et brandit l’herbe qui chantait toujours :

— « Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. »

À cette chanson, le grand loup blanc se coucha, et s’endormit.
Alors, la reine saigna, avec son couteau d’or, le grand loup blanc et le grand loup noir. Cela fait, elle toucha la chaîne du poids de sept quintaux, qui attachait le Roi des Corbeaux, avec l’herbe qui chantait toujours :

— « Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. Je suis l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer. »

Alors, l’herbe se flétrit en un moment, et ne chanta plus. Mais le Roi des Corbeaux se leva, droit et hardi comme un César.

— « Couac ! couac ! couac ! Merci, femme. »

Cela fait, il cria vers les quatre vents du ciel :

— « Couac ! couac ! couac ! »

Et, tandis qu’il criait ainsi, des volées de Corbeaux arrivaient des quatre vents du ciel. Aussitôt, ils reprenaient la forme de l’homme. Quand tous furent là, le Roi dit :

— « Braves gens, mes peines et les vôtres sont finies. Regardez là-bas, là-bas. C’est un roi de mes amis qui vient nous chercher, avec sept mille navires. Dans un mois, nous serons tous au pays[11]. »


[1] Issu du site Wikisource : https://fr.m.wikisource.org/wiki/Contes_populaires_de_la_Gascogne/Le_Roi_des_Corbeaux
[2] Forêt entre Lectoure et Fleurance (Gers), aujourd’hui défrichée dans sa majeure partie.
[3] Le 11 novembre. Il se tient, ce jour-là, à Lectoure, une grande foire de mules, fréquentée par les Espagnols de la Navarre, de l’Aragon, et de la Catalogne. C’était approximativement le premier jour du carême cathare de la régénération.
[4] En gascon Sent-Jacaire, pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle. On nomme ainsi les marchands, chaque jour plus rares, vêtus d’une houppelande semée de coquilles, et porteurs d’un bourdon, qui courent les foires, en vendant des objets de piété. Ils disent venir de Saint-Jacques-de-Compostelle ; mais ils sont généralement Béarnais.
[5] La particularité de l’épée nue, n’est signalée que par deux conteurs, Bernarde Dubarry et Cazaux. Un autre, Pauline Lacaze, remplace l’épée par une planche. D’autres narrateurs se bornent à dire que le Roi des Corbeaux respecta sa femme.
[6] Ces lignes riment uniformément en gascon :
Hado, hado,
Ta bugado
Es pas encoèro acabado.
La mainado
Maridado,
Es pas encoèro arribado.
Hado, hado.
[7] En gascon :
Hado, hado,
Ta bugado
Es acabado.
La mainado
Maridado,
Es arribado.
Hado, hado.
[8] Pauline Lacaze et Cazaux, m’ont seuls fourni ce proverbe, qui revient plus bas.
[9] Pauline Lacaze fait réveiller le Roi des Corbeaux par l’éclat de la lumière, trop rapprochée de ses yeux.
[10] Un de mes conteurs, Briscadieu, parle seul d’un grand loup, blanc le jour, noir la nuit, et qui veillait constamment.

[11] Raconté par cinq personnes, dont deux actuellement mortes et trois encore vivantes. Les deux premières sont Cazaux, de Lectoure (Gers), mort à plus de quatre-vingts ans, et Bernarde Dubarry, de Bajonnette, canton de Fleurance (Gers), décédée à soixante ans passés. Les trois survivantes sont, un charpentier nommé Briscadieu, natif d’Estang (Gers) ; un jardinier de Lectoure surnommé Petiton, et Pauline Lacaze, de Panassac (Gers). Durant mon enfance, ce conte m’était également récité par ma grand’mère paternelle, Marie de Lacaze, de Sainte-Radegonde (Gers). Mais je n’ai pas usé de mes propres souvenirs, qui pourraient être trop vagues. Cazaux était le seul à signaler l’Homme Vert comme n’ayant qu’un œil au milieu du front. Tous les autres conteurs lui en donnent deux, et s’accordent à les faire crever, puis guérir, par le Roi des Corbeaux. Tous mes conteurs sont illettrés, sauf Briscadieu, qui sait lire ; il a cinquante ans environ. Petiton et Pauline Lacaze approchent de la soixantaine.

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