L’éveil et les sens

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L’éveil et les sens

Quand on étudie l’histoire de l’humanité on se rend compte qu’à toutes les époques et sous toutes les latitudes, les choix de vie et les comportements furent souvent dictés par l’impérieuse nécessité de la satisfaction sensuelle.
Marat meurt poignardé dans son bain parce qu’une maladie de peau le faisant horriblement souffrir le contraignait à ces bains calmants. L’homme paléolithique choisit l’accouplement face à face car il permet de lire dans le regard du partenaire le reflet de ses propres sensations. Le commerce des épices fut à l’origine de bien des fortunes et de guerres encore plus nombreuses car elles étaient considérées comme indispensables à la valorisation d’un acte qui pour être indispensable n’en était pas pour autant dénué d’une recherche sensuelle.

La sensualité est-elle le propre de l’homme ?

La sensualité est considérée comme l’état supérieur de l’être humain.
L’être sensuel est celui qui embrasse toute la création. La maîtrise des sens est d’ailleurs magnifiée à l’envi.
Ce constat évident me revient à l’esprit en regardant une émission de musique classique où l’on voit un pianiste dirigeant une petite formation et dont on peut dire à l’évidence qu’il est « habité » par la musique qu’il joue.

Les sens sont l’expression du prolongement de notre propre matière, l’interface avec le monde sensible, visible ou non. Les sensations sont la nourriture de l’âme, dit-on.
Pour autant il serait ridicule de prétendre que les sens sont un particularisme de l’être humain. Les animaux, et vraisemblablement les végétaux, ressentent une grande partie des stimuli qui nous assaillent quotidiennement. La plupart des animaux disposent de nos cinq sens et certains les ont même développé bien au-delà de ce que nous pouvons faire. D’aucuns disent même que certains animaux auraient des sens supplémentaires mais cela reste à analyser.

Cependant les sensations relatives aux cinq sens ne sont pas les seuls éléments sensuels que les animaux notamment partagent avec nous. Leur sensualité instinctive les porte également à agir comme nous dans bien des domaines. Le choix des partenaires peut révéler chez certaines espèces des caractéristiques sensuelles qui dépassent l’impérieuse nécessité imposée par les périodes de chaleur. Le soin apporté à l’éducation des petits est parfois à la limite de l’anthropomorphisme. On découvre même parfois des animaux capables de surmonter leur instinct au point de développer une relation sensuelle avec une autre espèces a priori ennemie.

La différence est que l’homme est capable d’explorer tous les domaines de la sensualité et de la mettre en œuvre en tous temps et tous lieux, voire si nécessaire à la créer là où elle n’existe pas.

Les contours de la sensualité humaine

Mais le mot sensualité recouvre-t-il correctement le champ des possibles que j’essaie de vous présenter ?
Vous l’avez compris elle couvre le domaine des sensations qui sont la traduction directe des stimuli perçus par nos cinq sens.
Cependant cette traduction va avoir sur notre intellect un effet qui peut dans certains cas produire une amplification significative du stimulus original au point de créer d’autres réactions.
D’ailleurs quand nous parlons habituellement de sensualité nous faisons référence à un ensemble de stimuli, qui peuvent concerner les cinq sens et qui développent le désir sexuel. Or pourquoi un tel emballement sensoriel dans ce cas précis et pourquoi tant de stimuli divers et variés, intervenant dans des champs d’application extrêmement divers, nous ramènent-ils si souvent au domaine de la sexualité ?
La réponse est toute simple. Il s’agit, ni plus, ni moins d’un conditionnement primordial destiné à assurer la création de nouvelles entités charnelles.

Le sexe : summum de la sensualité et de l’emprisonnement de l’esprit

Certes ma façon de dire les choses pourrait vous sembler froide et méprisante pour les choses du sexe. En réalité j’essaie d’être simplement lucide et cohérent. Nous ne sommes pas des fleurs qui assurent leur reproduction sexuée grâce au concours de gentilles abeilles qui viendraient butiner les organes sexuels masculins pour ensemencer les organes sexuels féminins. Je sais, rien que de l’imaginer certains d’entre-vous sont parcourus de frissons. Par contre personne ne s’interroge vraiment sur ce qui nous pousse véritablement vers une zone qu’en d’autres temps nous considérons avec beaucoup de mépris et qui côtoie de si près d’autres zones qui nous révulsent.
Donc, la sensualité et le plaisir sont les outils d’attirance et de récompense que le maître de ce monde a mis en place pour nous amener — je dirais presque de gré ou de force — à accepter d’effectuer les actes indispensables à la fabrication de corps de chair où il pourra enfermer les esprits disponibles.

Maintenant que les choses semblent un peu plus claires, que la sensualité a retrouvé une place dans la longue liste des fonctions vitales de notre organisme mondain, il faut se demander si elle dispose ou non de limites.

Les limites de la sensualité

Il me semble qu’en fait la sensualité inter-pénètre les fonctions supérieures de l’intellect sous la coordination de notre âme mondaine. Ce que je veux dire c’est que les limites entre sensualité et réflexion coordonnée sont floues et variable selon les capacités intellectuelles des uns et des autres. C’est pour cela que l’attrait que nous avons pour telle forme de sensualité est variable selon les individus et que si certains jouissent devant un bon repas, d’autres atteignent le septième ciel à la lecture d’un roman bien conçu. Inversement certains mangent pour vivre et ne vivent pas pour manger comme le conseille Harpagon1 et d’autres ne lisent que l’annuaire du téléphone quand cela leur est indispensable. Il est vrai que pour la sensualité suprême, le sexe, ils sont plus rares ceux qui ne lui trouvent aucun attrait sans en faire une obligation ascétique.

Comment un croyant cathare peut-il comprendre la sensualité ?

Tout d’abord rappelons-le, un croyant cathare se différencie fort peu de n’importe lequel de ses concitoyens. Tout au plus est-il habitué à une lecture du monde un peu particulière mais rien ne le pousse à en tenir compte dans ses actes quotidiens.
C’est en soi une forme de réponse à l’angoisse de ceux qui voient chez les cathares des sectaires apocalyptiques susceptibles d’éradiquer la race humaine en deux coups de cuillère à pot. Il me semble que l’humanité « normale » devrait y parvenir sans notre aide.

La sensualité, obstacle à la spiritualité

Par contre, moi, qui ambitionne de retrouver mon Moi profond — non pas mon âme mondaine mais mon esprit profondément tenu prisonnier dans mon corps de matière — comment dois-je appréhender les sens et les sensations.
D’une certaine façon, je les vois comme les ancres ou les boulets qui maintiennent mon esprit prisonnier en cela qu’ils flattent ma matérialité en cherchant à imiter ce qu’il y a de moins matériel en moi, mon esprit.
En effet, nous transcendons ce qui touche aux émotions, persuadés que nous sommes que les émotions sont l’expression de notre moi profond.
Or comment croire que le parfum d’une fleur, la vue d’une œuvre d’art ou l’écoute d’une musique soient autre chose qu’une valorisation de la matérialité ?
Comme la sensualité suprême — celle qui touche au sexe — ces ressentis sensuels sont uniquement destinés à tuer dans l’œuf toute tentation d’introspection et de réflexion profonde.
En réalité, cela obéit à un dessein subtil et maléfique, maintenir notre esprit dans sa gangue et l’empêcher de s’exprimer par une saturation d’émotions, un peu comme ces enfants qui se mettent à crier en se bouchant les oreilles pour ne pas entendre ce que leur mère essaie de leur dire.

Voilà où me mènent mes réflexions que je vous livre tout de go.
L’éveil de l’esprit est antinomique à celui des sens.
Les sens sont la base de l’humain dès sa conception et le mène par le bout du nez jusqu’à ce qu’il soit capable de conceptualiser ce qu’il ressent. Et, à ce moment, on lui apprend à placer la sensualité en haut de l’échelle de ses valeurs intellectuelles.

La sensualité mène notre monde

Notre siècle occidental est à l’apogée de ce mouvement qui fait de la sensualité le nouveau dieu d’un monde revenu de tout. Les publicités ne parlent que de sensualité. Telle voiture nous est proposée non pas par sa capacité d’emport en bagages et passagers, non pas en raison d’une consommation économe, mais par ce qu’elle va nous faire toucher les étoiles et nous faire atteindre un Graal dont nous ignorions jusqu’à l’existence. Certes les slogans se sont un peu affinés depuis le fameux : « Il a l’auto, il aura la fille », mais la finalité reste la même.

L’éveil de l’esprit est, lui, sans cesse contrecarré afin d’empêcher le « roseau pensant » de comprendre la différence entre ces deux concepts, le ressenti et le pensé.

L’ataraxie, l’anti-sensualité

L’esprit s’éloigne des sens comme il se retire du monde tout en leur restant partiellement soumis.
Il s’en éloigne en nommant les choses au lieu de se laisser guider par elles. Il sait ce qui lui arrive quand la sensualité tente de s’emparer de son corps et il peut alors l’analyser, ce qui la ramène à son état basal, une simple excitation de capteurs sensoriels analysés par un complexe neuronal, c’est-à-dire un tout charnel.
Un peu comme Hermès prenant les traits de Sosie pour protéger les coupables activités de Zeus, nos sens aident notre âme à se faire passer pour notre esprit afin de protéger le créateur de ce monde de l’effondrement de sa création, qui ne manquerait pas de survenir si nous pouvions tous comprendre la supercherie dont nous sommes victimes.

Aussi, la suprême ruse est celle d’un Peyre Authier qui se régale d’un pain de poisson sans être dupe des tenants et aboutissants de cette sensation agréable.
Comme lui, je veux ne laisser à mes sens que la part congrue de mes sentiments, eux-mêmes guidés par mon esprit — certes prisonnier — mais conscient de son état et prêt à jaillir quand l’occasion se présentera.

Être bon-chrétiens est-ce être dénué de sentiments et de sensations ?

Je ne le crois pas. Pour moi le bon-chrétien n’est en rien différent du croyant ou de n’importe qui d’autre.
Le bon-chrétien ressent la morsure du froid, la chaleur de la soupe et la douleur.
Par contre le bon-chrétien dispose de deux atouts.
Par l’ascèse il a appris à maîtriser les élans de son corps. À la manière d’un Épictète2 il sait reconnaître la survenue d’une sensation et en maîtrise à la fois la raison d’être et les limites à lui concéder. Ainsi préparé à ne pas laisser son incarnation l’entraîner dans une sensualité qui condamne l’esprit à subir les volontés de l’âme mondaine, le bon-chrétien peut maintenir son corps dans une position de retrait afin de laisser à son intellect la possibilité d’intervenir.
Par la formation et la connaissance il a appris à sérier les informations qui lui viennent de son corps et que son intellect va pouvoir considérer pour ce qu’elles sont, de simples indicateur d’un état corporel qu’il convient ou non de considérer.

Demeurant donc l’ordonnateur réfléchi et responsable d’un corps discipliné il peut laisser libre cours à l’expression de sa spiritualité.

Le bon-chrétien n’est donc pas différent des autres dans sa nature mondaine mais il est préparé à contenir ses débordements et à donner ainsi la priorité à ce qui doit toujours être premier : l’Esprit.

Cela nous montre à la fois que le bon-chrétien n’a nul besoin de recourir à des compétences extra-sensorielles pour maintenir ses sens à leur juste place et que tout un chacun peut atteindre un jour le niveau d’éveil nécessaire à la maîtrise des sens pour atteindre cet état d’équilibre sensoriel que l’on appelle ataraxie.


Note 1. L’avare de Molière.

Note 2. Philosophe phrygien auteur du Manuel. Maître stoïcien dont s’est fortement recommandé Marc Aurèle empereur romain.

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