Cosmogonie cathare – 2

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Cosmogonie cathare – 2

Prêche publié du 13 mars 2022, par Guilhem de Carcassonne

Tentative d’explication cosmogonique moderne

La seconde ou grande perturbation

Le but de cette approche cosmogonique est d’expliquer comment — sans que Dieu ne soit impliqué —, l’homme est à la fois présent dans un univers clairement malin et imparfait, ce qui inclut également le corps humain et à la fois convaincu d’être étranger au Mal et issu du Bien dans la part intime de son être.

Pour cela, elle s’appuie sur des textes variés qu’elle lit et interprète à la lumière des connaissances de son époque. C’est pourquoi la présentation médiévale doit être amendée en accord avec les connaissances modernes, sans que cela ne nécessite la moindre atténuation de la vision cathare ni même des visions pagano-chrétiennes antérieures.

Après que le démiurge — émanation du principe du Mal —, se soit vu confier la charge d’établir une création à la gloire de son principe, il va devoir agir contre la nature de ce néant d’Être qui s’oppose à la stabilisation de tout ce qui découle du Mal. Pour éviter à cette création basée sur le « rien », il va utiliser le subterfuge d’intégration de force d’une part de l’émanation divine dotée, elle, de l’Être.

Pour rendre plus intelligible cette méthode, j’utilise habituellement une forme de parabole : imaginons qu’un individu veuille construire un château de sable, mais qu’il ne dispose que de sable parfaitement sec. Avant même d’avoir dépassé la base de l’édifice, celui-ci se désagrègera, car les grains de sable, parfaitement dissociés les uns des autres, ne resteront pas en place. Si le constructeur prend de l’eau dans la mer voisine, il pourra donner au sable la cohésion indispensable à la réussite de son projet.

Il existe plusieurs présentations cosmogoniques pour expliquer à la fois la chute des âmes spirituelles dans les corps mondains, et pour comprendre l’apparente apathie divine.

Dans l’esprit des auteurs et des cathares médiévaux, la seconde perturbation fut imaginée, selon les cas, comme antérieure concomitante ou postérieure à la première. En se référant à la Genèse, ils furent aussi amenés à imaginer que les deux créations qui y sont relatées de façon très différente se sont déroulées dans l’espace spirituel divin pour la première (Gen. 1, 26), et dans l’espace mondain pour la seconde (Gen. 2, 7).

L’argument le plus courant est que Lucifer-Satan attira les esprits-saints par la ruse en leur faisant croire qu’il pourrait leur donner ce que Dieu ne pouvait pas leur promettre.

On trouve cela dans le texte qui contient en première partie la prière des croyants (Père saint), suivi d’un anathème envers les Juifs, lié au rejet des chrétiens juifs hors des synagogues après la chute de Jérusalem en 70. Voici la partie du texte qui nous intéresse :

[…] « quand Lucifer les en a tirés sous le prétexte trompeur que Dieu ne leur a permis que le bien, et que le diable, parce qu’il était très faux, leur permettrait le bien et le mal, et dit qu’il leur donnerait des femmes qu’ils aimeraient beaucoup, qui leur donnerait le commandement des uns sur les autres, et qu’il y en aurait qui seraient Rois, Comtes ou Empereurs, et qu’avec un oiseau ils pourraient en prendre un autre et avec une bête et une autre bête. Tous ceux qui lui seraient soumis descendraient en bas et auraient le pouvoir de faire le mal et le bien comme Dieu en haut ; il leur valait beaucoup mieux (disait le diable) être en bas où ils pourraient faire le mal et le bien, qu’en haut où Dieu ne leur permettait que le bien. Et alors ils montèrent sur un ciel de verre et autant s’y élevèrent, autant tombèrent et périrent ; et Dieu descendit du ciel avec 12 apôtres, et il s’adombra en Sainte-Marie. »

On le voit, ce qui ressort c’est la capacité du choix et l’octroi d’un pouvoir sur les hommes et les animaux. Dans un monde où le croit disposer du libre arbitre et où le pouvoir mène le monde, il n’y a rien d’étonnant que les auteurs aient choisi ces thèmes à même d’attirer l’intérêt des auditeurs.

Moneta de Crémone, polémiste catholique, rapporte que certains cathares disaient que le diable s’était transfiguré en ange de lumière pour mieux tromper les anges du bon principe.

Dans un des interrogatoires devant Jacques Fournier et l’inquisiteur de Pamiers, il est précisé que le diable resta bloqué trente-deux ans à la porte du paradis avant que le portier attendri le laisse entrer. De même, il précise que Dieu voyant l’« hémorragie » d’anges déchus posa son pied sur le trou du plafond de verre. À ceux qui étaient déjà tombés, il dit : « Allez maintenant, pour le moment ! ». Le gendre de Peire Autier précisa que c’est Dieu lui-même qui fit tomber les anges corrompus dans le trou.

Que dire de cette présentation cosmogonique ? Bien entendu, il faut dépasser le caractère puéril de certaines narrations, mais elles nous donnent cependant des éléments d’appréciation.

Les cathares considèrent que les esprits-saints — émanations divines —, ont été arrachés contre leur gré de leur séjour spirituel pour être intégrés de force dans la matière créée (ou manipulée pour les monarchiens) par le démiurge malin. Qu’il s’agisse de ruse ou de violence, cette chute est donc une agression. Alors, pourquoi Dieu ne fait-il rien pour la contrer ? La réponse tient à la nature du principe du Bien. Il n’a pas de Mal à opposer au Mal, mais surtout il maîtrise l’Être et sait donc que l’éternité ramènera la situation chaotique actuelle à son état antérieur. Cela est rappelé dans la citation : « Si le Mal est vainqueur dans le temps, le Bien est vainqueur dans l’éternité. » L’idée phare est que l’univers est une création du démiurge malin, appelé satan[1] ou diable, mais qu’elle ne peut se maintenir sans intégrer une part de l’Être qui est l’apanage du Bien. L’enfermement des esprits-saints permet donc d’assurer une relative pérennité de cette création imparfaite, même si la nature du Mal le pousse à néantiser cette création en ne pouvant pas s’opposer à la fuite régulière des esprits-saints qui retournent au Père quand les conditions de leur salut sont réunies.

Cela suppose que les êtres humains existaient déjà avant l’infusion des esprits-saints, ce qui ne s’oppose pas aux connaissances scientifiques sur l’origine de l’homme. Par contre, ce moment où l’animal humain se voit doté d’un esprit-saint spirituel pourrait correspondre à l’instant où les Homo sapiens et Homo neanderthalensis ont découvert la spiritualité, comme je l’explique dans un document que j’ai publié voici quelque temps[2].

Le mélange entre corps humain d’origine maligne et esprit-saint spirituel ne peut créer d’osmose ou de fusion, mais un mélange instable qui se dissocie dès que la part spirituelle s’éveille à la connaissance de son état en entame son cheminement vers le salut.

Il y a une question majeure que n’ont pas résolue les cathares médiévaux que nous ne pouvons pas éviter : comment est organisé l’équilibre entre le nombre d’esprits-saints tombés dans la matière et le nombre de corps humains disponibles ?

En effet, il existe trois théories religieuses à ce sujet. La théorie traducianiste considère que l’âme se reproduit comme le corps humain et que l’enfant hérite ainsi d’une âme transmise par ses parents ou plutôt par son père, car selon l’Ancient Testament, Dieu n’a insufflé l’esprit que dans Adam. La théorie créationniste qui s’est développée dans le judéo-christianisme considère que Dieu dote chaque enfant conçu d’une âme qu’il crée pour lui. C’est la raison de l’opposition à l’avortement puisque l’âme apparaît avec les deux premières cellules qui fusionnent. La théorie cathare est celle que j’appelle de l’incarnation globale. Chaque part spirituelle tombée fut introduite dans une prison charnelle et ce nombre ne peut varier que par la fuite de certains esprits-saints qui finissent par retourner au Père, comme cela sera le cas de tous.

Le défaut de la cuirasse de cette théorie est que le nombre d’humains sur terre évolue sans cesse, globalement par augmentation, mais ponctuellement par diminution. De là nous ne pouvons envisager que deux cas : soit tous les humains ne renferment pas un esprit-saint, ce qui pourrait expliquer la méchanceté viscérale de certains, soit la terre n’est pas la seule planète habitée d’une vie intelligente constituée d’un mélange entre part mondaine et part spirituelle. Personnellement, c’est cette dernière hypothèse qui me convient le mieux.

Les esprits saints particuliers

Les cathares médiévaux avaient développé dans leur cosmogonie une attention particulière pour trois cas particuliers : Jésus, Marie et Jean le disciple. Je vais vous les présenter succinctement et y ajouterai un quatrième cas plus personnel. En effet, ils considéraient que l’Esprit unique était la seule émanation divine, ils voyaient cependant que pouvait s’en dégager ponctuellement une parcelle qui assurait une fonction spécifique. De façon surprenante ils n’avaient pas développé l’étude du Saint-Esprit paraclet qui est pourtant essentiel dans le soutien aux esprits saints tombés dans la matière dans l’objectif de leur salut.

Jésus

Le point fondamental qui est commun à toutes les approches cathares et bogomiles au Moyen Âge est que Jésus ne s’est pas incarné, mais qu’il est passé à travers Marie sans rien lui prendre de sa nature humaine. C’est ce que les cathares nommaient l’adombrement.

Les interrogatoires de l’Inquisition de Pamiers, dirigés par l’évêque catholique Jacques Fournier — futur pape en Avignon sous le nom de Benoît XII —, mettent en avant une version très riche et imagée de la façon dont Jésus fut choisi pour porter la parole divine aux humains. Permettez-moi de vous en donner un résumé.

Arnaud Sicre d’Ax explique que, voyant son royaume se vider des parts spirituelles qui étaient tombées par le « trou » fait dans le dernier ciel par le diable, Dieu décida d’envoyer un messager. À cette fin, il écrivit pendant quarante ans un livre qui contenait tout ce que cet envoyé devrait subir pour accomplir sa mission. Il y précisait que la récompense de celui qui accepterait la mission serait d’être appelé Fils de Dieu.

Les esprits-saints, demeurés auprès de lui, lurent le livre dans l’espoir de pouvoir accomplir la mission. Ils furent tellement effrayés qu’aucun d’entre eux ne se proposa pour la mission. Sur l’insistance du Père, un des esprits, nommé Jean se proposa et alla lire le livre. À peine eut-il lu quatre ou cinq pages qu’il s’évanouit pendant trois jours et trois nuits. À son réveil il pleura abondamment, mais pour respecter sa parole, il accepta la mission. Il descendit du ciel et apparut dans la crèche à Bethléem aux côtés de Marie dont la grossesse fut un artifice et qui n’a jamais accouché de lui. (Déposition d’Arnaud Sicre d’Ax, Registre d’Inquisition de Jacques Fournier, tome 3, pp. 770-771).

Au-delà de la naïveté de ce récit, il faut en tirer quelques informations.

Jésus n’est pas le véritable nom de celui qui est l’envoyé de Dieu. Cela permet de comprendre que les chrétiens, depuis les origines, changent de patronyme lors de leur baptême (Consolation pour les cathares).

Une partie des esprits-saints demeurés fermes auprès de Dieu peut se voir assigner une mission sans remettre en cause le caractère uniforme de l’Esprit unique.

Le terme Fils de Dieu ne désigne pas une filiation, comme nous l’imaginons sur terre, mais une récompense pour une importante mission.

Celui qui accepte la mission est d’abord victime d’un « coma » de trois jours et trois nuits que les cathares ont peut-être voulu mettre en parallèle du jeûne cathare absolu, l’endura[3], que suit le nouveau consolé pendant la même durée dès la fin de sa Consolation.

Enfin, Jésus n’est pas né de la vierge Marie, dont la grossesse fut feinte à son insu, mais il est apparu sous la forme d’un enfant à ses côtés lui donnant à croire qu’elle l’avait enfanté. Il n’a donc jamais revêtu un corps humain et est resté un pur esprit.

Pour ma part, ce récit est à mon avis une façon de tenter de donner du sens à la légende de Jésus dont nous savons qu’elle fut construite tardivement et dont plusieurs éléments furent forgés afin de remplacer le culte de Mithra qui restait très ancré dans la population romaine des premiers siècles. L’absence de preuve de l’existence d’un homme nommé Jésus en dehors du cercle chrétien, la naïve interpolation d’un texte de Flavius Josèphe pour faire croire à son existence, le refus de Paul de se rendre auprès des disciples du premier siècle après son baptême et les nombreuses incohérences retrouvées dans les textes néotestamentaires, me conduisent à considérer que Jésus est soit une personne qui s’est présentée ou qui fut présentée comme l’envoyé de Dieu (à la façon de Muhammad, Moïse, etc.), soit un mythe construit a posteriori pour donner du corps à la prédication chrétienne. Mais je vous en parlerai sans doute une autre fois.

Marie, mère de Jésus

Selon certains cathares, la vierge Marie aurait été en fait un esprit-saint envoyé avec Jésus et chargé de lui donner le moyen de sa mission. Cela permettrait de justifier l’épisode de la grossesse et de la naissance, mais cela est difficile à faire coïncider avec l’épisode des noces de Cana où elle est rudoyée par Jésus quand elle lui demande d’agir et de risquer de se révéler.

Jean le disciple

Jean le disciple préféré aurait été lui aussi envoyé pour soutenir Jésus. Cette lecture cathare peut s’expliquer à mon avis par le contenu de l’évangile attribué à ce disciple, mais dont certains chercheurs pensent qu’il est en fait d’Apollos d’Alexandrie, qui est clairement opposé à la tradition juive.

Les anges gardiens

Permettez-moi de conclure en proposant une hypothèse que les cathares n’ont jamais émise.

Quand je pense à ceux qui ont quitté ce monde et dont nous sommes fondés à croire qu’ils ont été en mesure de bénéficier du salut par la grâce divine, j’imagine que leur expérience en ce monde pourrait justifier qu’ils soient envoyés auprès de ceux d’entre nous qui cheminent à leur tour sur la voie de justice et de vérité. Leur rôle serait alors de nous inspirer pour nous aider dans ce dur cheminement qui est de plus en plus difficile au fur et à mesure que nous avançons.

[1] On distingue le principe du Mal appelé Satan de son émanation maline appelée diable ou satan. Il est aussi désigné sous le nom de Lucifer lorsqu’il agit dans l’empyrée divin.

[2] https://www.catharisme.eu/cath-auj/2-2-cm-cm/cosmologie-du-melange/

[3] L’endura est un jeûne absolu de tout aliment et de tout liquide, d’une durée de trois jours et trois nuits (soit 72 heures minimum).

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