«L’invention du Catharisme» – Chantal Benne

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France Culture: «L’invention du catharisme»

Il y a des attitudes intellectuelles mortifères. Celle-ci en est une. Je reprendrai d’ailleurs à dessein l’expression de Guilhem pour dire que c’est une «escroquerie intellectuelle».

Avec Monsieur Théry, on s’aperçoit tout de suite du manque de sources adéquates nécessaires pour fournir une information historique fiable. Il affirme: «Le mot cathare n’est présent dans aucune source pendant la période des dissidences religieuses…»
M. Théry n’a donc jamais entendu parler du Concile de Latran (mars 1179), ni de la lettre d’Innocent III du 21 avril 1198? Comment peut-on être aussi affirmatif dans l’ignorance? Pourquoi accorderions-nous notre confiance à  une telle personne quand on sait que des historiens du catharisme ont déjà accompli un vrai travail sur le sujet?

Je reprends encore ses mots: «Il y a la conscience qu’il faut préserver cette identité du Midi. L’histoire des cathares devient le symbole de la destruction d’une civilisation qui aurait été autonome». Les termes imprécis d’«identité du Midi» et de «civilisation qui aurait été autonome» peuvent déjà nous permettre de  situer son auteur dans la mouvance médiévaliste. Pour la clarté de mon propos je dois rappeler ici la définition du Médiévalisme, tel qu’il a été défini par l’historien italien T. Falconieri, à savoir, c’est la projection dans le présent d’un ou plusieurs Moyen-Âge idéalisés. Ce phénomène très à la mode  dans la littérature (cf. la Fantasy), la musique (folk, skinhead, gothique), le cinéma (sur la saga arthurienne par exemple), la politique (mouvements nationalistes identitaires ou irrédentistes), les «nouvelles religions» ( ou religions néopaïennes), qui perdure sans faiblir depuis les années 1960, est une ré-appropriation du Moyen-Âge par l’utilisation d’évènements ou mouvements historiques (la chevalerie, les Templiers, les hérésies et notamment le catharisme, etc.), amalgamés à la symbolique médiévale (la recherche du Graal, la sorcellerie, l’alchimie, les vierges noires, etc.) afin d’édifier une «historisation» du «mythe médiéval». Nous ne sommes donc plus dans l’Histoire!

Dans les années 1960, le médiévalisme politique invente le concept de «Moyen-Âge identitaire». L’identification entre Moyen-Âge et origines des identités locales et/ou nationales représente une interprétation historique amplement diffusée et acceptée. Nous avons un exemple de ce revival médiévaliste dans les fêtes médiévales fleurissant dans nos villages chaque été. Mais cette «identité du Midi» ne participe en aucun cas de ce phénomène. En effet, dans cette région de France, il s’agissait de la nécessité de retrouver, de réhabiliter une identité étouffée sous une chape de silence vieux de 700 ans. Qui aujourd’hui peut se vanter d’avoir eu une leçon d’Histoire digne de ce nom sur la croisade Albigeoise? Derrière ce silence sur cette partie de notre Histoire, la puissante Église catholique romaine, bien à l’abri, eut le temps d’asseoir son pouvoir sans limite sur les consciences et de leur faire oublier cette période peu glorieuse de sa propre histoire.

Si le médiévalisme identitaire des années 1960 perdure aujourd’hui, il a été mis à mal dès les années 1970 par les progrès du Médiévisme (étude scientifique de la civilisation et de l’Histoire du Moyen-Âge avec l’appui de l’historiographie, l’archéologie, la paléographie, l’héraldique, etc.) ainsi que par la large diffusion de l’école des Annales (cf. «Le dimanche de Bouvines» de G. Duby, 1973 ; «Montaillou, village occitan» de Leroy Ladurie, 1975). La communication entre université et intérêt public s’ouvrit alors, faisant de certains travaux d’historiens, notamment sur l’Histoire médiévale de vrais best-sellers (cf. Duvernoy, Roquebert, premiers historiens du catharisme). Le devoir des intellectuels est de rappeler à notre conscience l’Histoire des pauvres, des marginaux, des «différents», des vaincus. L’histoire écrite par les vainqueurs n’est qu’une partie de l’Histoire.

Le Midi comme le nomme M. Théry, ou plus exactement l’Occitanie a donc pu, dans les années 1970, découvrir tout une période de son Histoire, à savoir une religion qui, de 1198 à environ 1230  fut pourchassée et dont les membres furent massacrés, torturés,  brûlés vifs, et ce  jusqu’à son éradication. Parallèlement à cette « découverte », l’Occitanie, comme d’autres « régionalismes » alors, reprenait goût à sa langue qui du Xe au XIIe siècles fut une langue de communication et de culture européenne (se rappeler le mouvement littéraire et philosophique des Troubadours, précurseurs de la Renaissance et de l’Humanisme) avant de perdre progressivement sa place dans l’écrit, dépréciée et malmenée du XIVe siècle jusqu’à la Révolution française, totalement dévalorisée au XIXe, pour finalement être privée d’école dès 1802. Ayant donc subi les dégâts collatéraux  de la mise en place de l’État français, cette «civilisation qui aurait été autonome» avait donc elle aussi disparu.  À ma connaissance, le mouvement Oc ne s’est jamais prétendu fils d’une « civilisation » comme le prétend M. Théry. Mais par contre, il est plus juste de parler d’une culture Oc, dans le sens défini par l’UNESCO  (Mexico, 1982). Je me permets de rappeler cette définition: «La culture dans son sens le plus large, est considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances». La culture occitane du Moyen-Âge, comme la basque ou la bretonne,  fut bien réelle, n’en déplaise à tous ces détracteurs.

En niant l’existence d’une culture et d’une religion, les négationnistes participent à ce revival médiévialiste. Cette attitude est d’autant plus affligeante de la part d’intellectuels. Que l’on réinvente ou que l’on nie l’existence d’une culture ou d’une religion dans le Moyen-Âge « fourre-tout », il s’agit de toute façon, chaque fois d’une lecture anhistorique et mythique, ou pour le dire plus simplement une lecture fausse de l’Histoire.

Quant aux remarques de Mme Trivellone qui prétend que les accusation d’hérésie «viennent justifier des initiatives politiques», il me semble qu’elle prend le problème à l’envers. L’appel à la croisade par le pape Innocent III date de 1208, mais Philippe Auguste (1165-1223) refusa de prendre la tête de la «croisade des Barons» malgré les demandes réitérées du pape. C’est seulement en 1226 que Louis VIII, successeur de Philippe entreprit sa conquête royale (1229, Paix de Paris) plutôt pour rappeler au pape que ces régions du Sud lui revenaient de droit. Louis VIII n’avait aucun besoin de se justifier  religieusement pour  annexer  définitivement le Languedoc  au domaine royal capétien.

Quelle idée saugrenue de prétendre que l’Église catholique inventa l’hérésie cathare! Pourquoi se serait-elle tiré cette balle dans le pied? En dénonçant les exactions et la corruption d’une Église abusive, en prêchant une vie chrétienne authentique qu’ils mettaient eux-mêmes en pratique, les cathares avaient une aura inédite et devenaient un véritable danger pour l’Église catholique, alors  encore en train d’asseoir son pouvoir sur les populations. Cette dernière n’avait vraiment aucun intérêt à s’inventer un tel adversaire. Détruire cette hérésie fut son seul leitmotiv, son obsession et cela,  pendant plus d’un siècle (1198-1321), ne reculant devant aucun mal, pratiquant pendant près de 30 ans une guerre systématique de tueries barbares à coup de bûchers, de massacres parfois de populations entières (Béziers, 1209, où la totalité de ses habitants furent passés au fil de l’épée ou brûlés), d’anéantissement de cultures pour affamer les habitants de Toulouse (1213), guerre ensuite suivie par 50 ans d’Inquisition que l’on peut considérer comme une  guerre idéologique totalitaire appliquée à une population mise en fiches village par village (1252-1324) avec  utilisation de la torture cautionnée par les papes successifs et ce jusqu’à destruction de tous les réseaux sociaux des communautés, moyen terriblement efficace et encore une fois totalitaire pour mettre fin à l’hérésie. Tout cela au nom de son Dieu! Ce n’était pas le Dieu des cathares, pour sûr! Tout cela pour éradiquer une hérésie non-violente qui prêchait l’Amour! La démonstration d’une telle violence avait tout intérêt à être cachée, enfouie, oubliée pour l’Église catholique qui se dit chrétienne. Si l’absurdité humaine semble sans limite, la Vérité heureusement est têtue, on ne l’efface pas en la niant. Si le catharisme se trouve aujourd’hui inventé, c’est par un médiévalisme ambiant qui se moque totalement de l’Histoire, si sa réalité historique est niée, c’est pour de sombres raisons  politico-religieuses probablement insoupçonnées par ceux- mêmes  qui les véhiculent sans se soucier eux non plus de l’Histoire. Quoiqu’il en soit le catharisme, aujourd’hui comme hier, dérange. Il serait peut-être intéressant de se demander pourquoi.  Le temps n’est plus au bûcher, le temps est pour les cathares de parler et quelque chose me dit que ce sera encore dur de les faire taire.

Chantal Benne, croyante cathare de l’ecclésia de Carcassonne.

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