Les cathares, ça n’existe pas ! – Annie Cazenave

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Les cathares, ça n’existe pas !

On vient d’entendre, avec une surprise qui s’est changée en stupeur, une curieuse émission… sur France Culture !
Les deux personnes interrogées étaient universitaires, hélas ! Seule citée par eux,  malgré la quantité d’ouvrages publiés sur ce sujet, sauf l’inévitable Ch. Schmidt, édité  en 1849,  Monique Zerner, dont le colloque  de Nice date  aujourd’hui de vingt trois ans. C’est beaucoup pour un canular !

En effet, l’un et l’autre répètent, impavides, des phrases formulées alors sous forme interrogative et assénées depuis sans souci de nuance. En outre, l’emploi du terme « cathare »  est une  fois encore,  attribué au seul rhénan Eckbert de Schönau : aucune mention, entre autres, des travaux de Ch. Thouzellier ou de Ch. Puech. Et bien entendu de R. Nelli. En  fait, Julien Théry, aujourd’hui à l’université de Lyon, ce qui lui permet d’aller facilement à Paris pour figurer sur Médiapart,  a de l’histoire une vision politique, remontant sans le savoir, au-delà de Belperron, aux historiens anticléricaux de la IIIème République. Par exemple Innocent III «  offre la terre à ceux qui veulent  s’en emparer ». Théry s’intéresse au pouvoir, à la puissance et la possession des richesses, celles  des religieux et des laïques,  et scrute l’entente ou la lutte entre les deux pouvoirs. Il a publié une bonne étude sur  l’évêque d’Albi Bernard de Castanet. Il a aussi traduit Bernard Gui. Mais celui-ci traque les « moderni heretici », « hérétiques » de son temps, où  les « cathares «  (ou  manichéens et « dualistes » )  ne sont que des survivants, qui l’intéressent peu. En fait, les « hérétiques »  n’existaient pas  avant le XIIIème s., c’est à dire le début de l’Inquisition, et « les sources uniquement polémiques »  ont aux yeux de Théry  transformé les contestataires en hérétiques.

Les hérétiques « n’ont pas conscience d’être hérétiques », ce qui est parfaitement exact : à leurs yeux, ils sont « bons chrétiens », nom évidemment inadmissible pour l’inquisiteur : il reprend donc l’appellation familière du peuple : « bonnes gens », en latin « boni homines », ce qui permet aux sceptiques modernes de les confondre avec les notables du village. Alessia Trivellone assure, impavide, que « les interrogatoires d’Inquisition ne contiennent que les réponses, et non les questions » : celles-ci sont répertoriées dans le Manuel de l’inquisiteur  rédigé en 1243 par le maître général des frères prêcheurs Raimond de Penyafort, dont  l’inquisiteur suivait le schéma. À Pamiers, où c’était l’évêque qui présidait, la question est indiquée avant sa réponse.

On a l’impression que, comme les élèves cossards, ils ont fait l’impasse sur tout ce qui n’entrait pas dans leur champ de vision, né à Nice. Malencontreusement, ceux ci constituent la majorité des travaux publiés avant ou après ce fameux colloque. Plus simplement, ni l’un ni l’autre ne semble posséder de tournure d’esprit philosophique.  Alessia Trivellone est historienne de l’art, elle a soutenu à Poitiers une thèse remarquée.  Celle-ci portait sur les miniatures représentant des hérétiques qui ornaient  les manuscrits  germaniques possédés par  des bibliothèques bénédictines. Toutes représentent des « hérétiques », parfois  désignés, patarins, etc…, toujours placés en situation humiliée, repentants, à genoux, admonestés par un évêque, foulés aux pieds par les chevaux de cavaliers : ils glorifient le triomphe de l’Église aux yeux de moines qui n’en ont jamais vu. En fait, ce sont des « marginalia » :  c’est-à-dire qu’elles appartiennent à un genre particulier d’enluminures peuplant la  marge des manuscrits : des figures fantaisistes ou grotesques,  animaux exotiques, singe, éléphant, ou imaginaires, licorne,  parfois même lubriques : c’est  là, dans un manuscrit rhénan,  que se trouve le fameux chat noir dont, par jeu de mot,  les  hérétiques « cathari » baisent le derrière,, ainsi que la sorcière sur son balai qui surgira d’entre ces pages au XVème s.  L’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes  a réalisé, sous la direction de J. Dalarun, un inventaire des manuscrits enluminés  des archives et bibliothèques de France : aucune n’en contient de cette sorte,  ce qui les refoule dans une contrée où les hérétiques relèvent de l’imaginaire. Alessia Trivellone a donc étudié les fantasmes des bénédictins allemands.

Notre  universitaire montpelliéraine a constaté au micro de France culture que « les sources du dualisme sont purement polémiques, on n’en relève pas la moindre trace » . Nous nous contenterons  de lui signaler que dans son pays natal, à Florence, un certain dominicain, le père Dondaine, a découvert un manuscrit inédit, le Livre des deux principes, écrit de main cathare, peut-être par Jean de Lugio, qu’il a édité, et que René Nelli  a traduit  dans  Écritures cathares.

Enfin, la chartiste Anne Brenon, agacée par ces dénis, a organisé  au château de Carcassonne une exposition, malheureusement trop brève,  des vidéos de manuscrits provenant de Florence, Lyon, Prague,  Madrid et Paris,  incontestablement d’origine et de main cathare. Trop brève, mais à l’origine d’un travail monumental, d’une Somme de 420 pages, «  jalon d’un demi-siècle », qui amasse, traduit et présente  tout, enfin, presque tout, ce qui est connu  sur les œuvres et les personnes, Bons Chrétiens et croyants, qui ont cru en elles.  Nous lui emprunterons le mot de la fin : « loin de sceller les sépulcres ou d’apposer les sceaux de la fatalité, l’histoire est une école d’avenir ».

Annie Cazenave, docteure en Histoire, docteure en Histoire de l’art, retraitée du Centre National de Recherche Scientifique.

 

 

 

 

 

 

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