Historia : Les cathares ont-ils vraiment existé ?

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Historia : les cathares ont-ils vraiment existé ?

Dans son mensuel n°915, cette revue de vulgarisation est passée dans la catégorie de vulgaire désinformation.

L’entrée en matière laisse entendre qu’elle donne la parole aux deux courants opposés à propos de cette question, mais oublie de préciser que sa partialité la pousse à restreindre fortement l’expression des historiennes (Anne Brenon et Pilar Jimenez) qui ont longuement et profondément étudié le sujet et qui ont successivement dirigé le Centre National d’Étude Cathares – René Nelli de Carcassonne au profit de quelques chercheurs qui essaie en vain depuis 1996 de nier jusqu’à l’existence du catharisme. Les premières n’ont droit qu’à moins de cinq pages d’expression quand les autres s’étalent sur treize pages !

Je vais vous présenter ici les réactions des historiens et chercheurs qui ont lu ces articles et qui les commentent. Cela me semble suffisant, aussi n’ai-je pas jugé utile de m’abaisser à financer cette revue pour faire les mêmes remarques. Je vous déconseille vivement de vous laisser aller à cette manipulation consumériste qui explique le choix du titre.

Réactions diverses

Annie Cazenave, Docteur(e) en histoire et Docteur(e) en histoire de l’art, chercheuse au CNRS (à la retraite). Courrier de réaction au rédacteur en chef de la revue :

«Bravo d’avoir flairé un bon tirage à partir d’un obscur colloque entre médiévistes à Nice (j’y étais) et merci de m’avoir offert l’occasion de m’avoir fait rire : René Lévy au lieu de Nelli et Carcassonne pour Muret, preuve d’une connaissance approfondie. M. Genieys aurait pu actualiser son livre, datant d’une dizaine d’années, pourfendant le Conseil Général de l’Aude. La perle étant : « se détourner du sujet FAUTE DE SOURCE ! », preuve d’une grande rigueur scientifique.
J’en rirais si je n’appartenais pas au CNRS.
Incidemment, M. Roquebert a reçu le Grand Prix Gobert d’histoire de l’Académie Française. Pas mal pour un « romancier ».
Alessia Trivellone a soutenu, à Poitiers, une thèse remarquée, en histoire de l’art. Elle enseigne l’histoire à Montpellier. Celà  équivaut  pour un mathématicien à occuper une chaire de chimiste.
Vos illustrations sont très belles, je pense que vos lecteurs auront plaisir à les regarder. »
Annie Cazenave

Patrick du Côme, président de l’association Rencontres de Montségur :

«Cher Historia,
Cher Eric Pincas
Je vous fais ce jour une réponse de lecteur puisque vous nous préveniez  (nous, vos lecteurs) que le support ne prenait pas position dans ce débat éditorial or, cependant, il offre 13 pages et demie aux « historiens de la déconstruction » et consacre plus « chichement » aux historiennes :  1 page et demie pour Anne Brenon et 3 pages pour Pilar Jiménez Sanchez
Ce qui n’est pas le signe d’une grande objectivité d’autant que certains disent que les titres et sous-titres leur apparaissent tendancieux et rendent ambiguë la position de certains des auteurs.
Enfin, revenons à votre interview de William Genieys, qui aurait pu se montrer intéressant sur le sujet du patrimoine, mais hélas vous l’avez laissé délirer sur un René Lévy  ( !) qui n’a jamais existé autour d’un centre cathare et en le laissant affirmer sans honte que des auteurs, Roquebert et Anne Brenon, sont resté en dehors de l’université ! Quant à ce pauvre Michel Roquebert, il est ici relégué au rang d’auteur de roman de gare (romans historiques !) et votre « expert » qui connaît mieux la longueur des autoroutes que la précision historique confond la prise de Muret avec celle de Carcassonne. C’est dommageable, mais vous n’y êtes pour rien puisque l’interview renvoie à la responsabilité des propos de son auteur.
Moi, je tente, à ma mesure, de faire la part des choses entre la défense de la vérité historique et les tentatives conservatrices militantes de déstabilisation provenant de groupes actifs.
Je serai heureux que vos lecteurs puissent lire mon courrier ou partie de mon propos, si vous le voulez bien
Recevez, Cher Eric Pincas,  l’assurance de ma meilleure considération de lecteur.
Bien à vous»
Patrick duCome, fidèle lecteur 

Chantal Benne, croyante cathare :

«Monsieur le rédacteur en chef

Je ne reviendrai pas sur les erreurs de M . Genieys, déjà relevées par des personnes plus compétentes que moi en la matière (Anne Cazenave médiéviste et ancienne chercheuse au CNRS et Patrick du Come , Président des Rencontres de Montségur),Je désire juste vous transmettre mon immense déception au sujet de cet article.
De nombreuses méthodes peuvent être utilisées pour museler et diriger les esprits, fourvoyer la mémoire collective, tenter d’étouffer une pensée dérangeante, mais après les terribles méthodes inquisitoriales destructrices au Moyen-Âge d’un ensemble de réseaux sociaux et culturels propres à un peuple, cette méthode moderne du négationnisme me semble bien être la plus insidieuse , la plus pernicieuse et la plus dangereuse inventée à ce jour. Poser la question c’est déjà induire le doute. Induire le doute dans une Histoire qui est encore à réhabiliter c’est pérennniser une situation mensongère et antiscientifique qui dure depuis trop longtemps. C’est très décevant de la part de personnes qui se veulent dispensatrices d’un certain savoir pour tout public, mission des plus nobles à mes yeux que j’avais eu sottement l’innocence de vous attribuer. Le fait de se donner un nom à consonnance latine ne suffit pas à garantir la véracité du travail produit. Dans le cas d’un tel article, le nom «histoires» siérait mieux, il me semble.
Pour avoir une connaissance correcte de ce qu’a été le catharisme au XIIIème siècle, les documents sont assez nombreux aujourd’hui : les écrits de René Nelli, Emmanuel Leroy Ladurie, Jean Duvernoy, Michel Roquebert, Anne Brenon, Anne Cazenave, pour ne citer que quelques-uns de ces spécialistes, historiens, médiévistes, diplômée de l’école des hautes études en sciences religieuses…ces écrits, donc ont contribué à la réalisation d’ un réel travail d’Histoire pour débarrasser le catharisme des interprétations charlatanes inventées par les divers marchands de vent, adeptes de religions ésotériques et autres occultistes fantaisistes qui depuis le XIXème siècle effectuaient ,en récupérant le catharisme la plus grosse escroquerie historique en empêchant tout un peuple de connaître, et de se réapproprier son Histoire.
Douter de l’existence d’une philosophie et d’une spiritualité cathare, c’est nier tout un pan de l’Histoire, c’est oublier la triste réalité de la croisade et des barbaries de l’inquisition, c’est du même esprit que considérer les chambres à gaz comme un détail de l’histoire. Qui oserait écrire par exemple aujourd’hui : « L’esclavage a-t-il existé?». Pour se réaliser un peuple a besoin de connaître son Histoire, aussi laide soit-elle. Les mensonges et les non-dits ont un rôle aussi destructeur que les autodafés ou les pillages organisés des bibliothèques et des archives (cf. les S.S, Alfred Rosenberg) qui finalement ont pour seul but de réécrire l’histoire.
En ce qui concerne le catharisme du XXIème siècle, l’association« Cultures et études cathares», créée en juin 2011 a un site sur internet qui est une mine d’informations importantes pour tous ceux qui sont intéressés par l’Histoire, ainsi qu’ un Forum de discussion qui permet à tout croyant de partager dans la Bienveillance et l’altérité, et enfin l’Église, issue de la résurgence du catharisme médiéval ayant son premier chrétien (consolé) depuis la pentecôte 2021, et son siège social à Carcassonne , a depuis la pentecôte de 2021 une vie dans la droite ligne de la philosophie et de la spiritualité cathare.»
Chantal Benne, croyante membre de la communauté cathare de France.

Annie Cazenave vient de me transmettre une réponse approfondie adressée à Historia :

De l’objectivité en histoire
« Puisque les Rencontres de Montségur m’ont fait l’amitié de me mentionner dans le débat portant sur le dernier numéro d’ Historia je me sens autorisée à intervenir ici. Je doute fort que ma lettre paraisse dans le prochain courrier des lecteurs d’Historia : elle était concise et sans ambigüité. Il est évident que cette revue a flairé un fort tirage, renouvelant l’exploit de l’Histoire en décembre 2016, et la place minime concédée à Anne Brenon et Pilar Jimenez prouve qu’elles ont été instrumentalisées. D’où mon titre.
Par hasard une phrase d’Anne s’accorde avec lui : son allusion au chanoinie Delaruelle mérite d’être développée : en fait il a emboîté le pas, et s’en est vite repenti, à Y.Dossat , qui, ayant trouvé la sentence condamnant Adalaïs Raseire, prise à Montségur, à être brûlée à Bram, en a trop vite conclu qu’il n’y avait pas eu de bûcher à Montségur.
L’acte en question est un simple vidimus tardif, copie d’un manuscrit d’inquisition perdu : l ’évêque d’Albi, Bernard de Castanet, irrité par le viguier, avait demandé à l’inquisiteur de Toulouse de l’aider à se débarrasser du trublion. Et celui-ci, en compulsant ses dossiers, a trouvé la faille : la grand mère du viguier, Adalaïs Raseire, était hérétique, ce qui interdisait à son descendant d’exercer une fonction civile. Qu’on se rassure, il s’est maintenu à son poste.
Le cas d’Adalaïs Raseire est singulier. On peut donc supposer qu’elle était originaire de Bram et y été amenée pour faire un exemple. De même Bélibaste a été brûlé à Villerouge-Termenès, et non à Carcassonne.. Etendre un cas particulier à une situation collective, cette bévue découle peut-être simplement du plaisir qu’on éprouve après avoir fait une trouvaille. Peut-être aussi le consciencieux auteur d’une thèse sur l’Inquisition de 1233 à1273,, familier de la minutieuse rigueur procédurale, s’est-il inconsciemment élevé contre la barbarie du bûcher. Les cris rugis de toutes parts l’ont forcé à se rétracter.
Par hasard, au même moment, l’auteur de ces lignes travaillait aux Archives Nationales sur les manuscrits KK, dossier, à partir de 1256, des plaintes de descendants de seigneurs déshérités demandant la restitution du bien familial : une dizaine d’entre elles étaient rejetées, au motif que l’aïeul avait été pris à Montségur et fuit combustus ibi : ibi signifie là, sur place, et non à quarante kilomètres !
Anne Brenon a fait allusion au nombre d’âneries précédemment assénées par des historiens diplômés. Après cette embardée revenons à nos moutons : les cathares ont-ils vraiment existé ? Le lapsus superbe : René Lévy pour René Nelli, suffirait à qualifier le sérieux de la revue, si William Genieys ne venait le couronner: il se contente de répéter, sans se donner la peine de l’actualiser, son brûlot à prétention sociologique commis il y une vingtaine d’années contre le Département de l’Aude : celui-ci en se parant du label « Pays cathare » a « inventé un monde imaginaire à but commercial ». Après un paragraphe hors sujet sur la carrière politique d’Eric Andrieu il lie, grâce à leur adjectif commun, le label Pays cathare au Centre d’Etudes cathares, hélas fermé depuis2011, qu’ il dote de membres ésotériques pour se contredire neuf lignes plus bas. Il lui attribue « des historiens d’outre Rhin ( ?) qui assimilent la croisade des Albigeois à une hérésie protestante. ». Autres perles : « les historiens académiques se détournent du sujet, faute de sources » (exit le P.Dondaine) . Et Michel Roquebert « écrivait plutôt des romans historiques » : il a reçu le Grand Prix Gobert d’histoire de l’Académie Française. Cette perspective uniquement sociologique, gommant les historiens. Ignorant, entre autres, Nelli, permet d’interpréter en surface la réalité, en ramenant tout au commercial et supprimant l’existence d’une pensée autonome.
Que l’adjectif « cathare » soit employé à tort et à travers n’est pas du mercantilisme mais à mon sens la naïve expression populaire de l’amour porté à son pays à travers son passé et la singularité qui le distingue. Le sociologue a ressenti sans la comprendre la revendication identitaire .
Le moi est haïssable, surtout pour un historien ( c’est le principal reproche fait à Napoléon Peyrat). On me pardonnera cependant d’envisager la question en partant de ma situation personnelle : petite fille de félibre, j’assume pleinement mon occitanité. Car il est évident que cette histoire, la nôtre, nous touche au cœur. Cet attachement n’empêche pas l’intégrité de la recherche,et de lui appliquer la méthode scientifique apprise de nos maîtres, dans mon cas l’Ecole des Annales, laquelle a l’avantage de nous éviter les anachronismes de mentalité allégrement commis outre Atlantique. Polis, nous recevons nos hôtes aimablement, mais apprécions peu leur condescendance. Pourquoi ne se moque-t-on jamais des Corses, des Bretons ou des Basques ? parce qu’au lieu de brandir des fusils les occitans se contentent de rêver ?
Michel Roquebert, licencié en philosophie, a fait aux « négationnistes » beaucoup d’honneur en les nommant « déconstructionnistes ». Son intervention au colloque de Foix était éblouissante ; il l’a condensée et abrégée dans son article de l’Hommage à Jean Duvernoy. En fait, il a interprété leur position en la rapprochant de la théorie à la mode de la déconstruction, énoncée par Derrida. Mais la recherche de celui-ci portait sur les seuls textes philosophiques. Au colloque de Nice D.Iogna-Prat avait émis une objection pertinente : constatant que les écrits concernant les « hérétiques » émanent des seuls clercs, il s’est demandé si leur vision n’était pas déformée par leur état. L’objection est pertinente à propos des controverses, elle ne tient pas appliquée aux documents d’inquisition, qui sont de la procédure : il ne s’agit plus alors de recherche savante de la vérité de la foi mais de celle, prosaïque, de coupables : les déposants le sont forcément devant le tribunal, puisque déjà dénoncés par leurs complices. Leurs juges se soucient uniquement de la gravité de leur faute. Ce tribunal n’existe plus. Le contester est vain, et serait commettre un anachronisme de mentalité : au Moyen-Age la liberté de conscience était inconnue.
Passons des mœurs au langage . Il est exact que le mot « cathari » a été écrit vers 1167par le rhénan Eckbert de Schönau . Mais s’en servir pour affirmer que « les cathares n’ont pas vécu dans le midi » c’est avouer involontairement son ignorance : dans un manuscrit ayant appartenu aux frères prêcheurs de Toulouse, écrit vers 1220, donc avant l’institution de l’Inquisition, aujourd’hui à la bibliothèque municipale de Toulouse, non seulement le mot figure, mais même comme titre de rubrique : de heresi catharorum . On est excusable d’ignorer un manuscrit, on l’est moins de ne pas savoir que C.Douais l’a édité en 1910. En outre le terme se retrouve ailleurs, dans un manuscrit de Reims (ms 495) qui est un appel à la Croisade. Même appartenance dans un manuscrit de Prague édité par le P.Dondaine. En fait, c’est un mot savant, appartenant au vocabulaire des hérésiologues, plus précis que « manichéen », emprunté à st-Augustin. Comment caractériser en effet des suspects qui se désignaient eux-mêmes comme Bons chrétiens ? C’est celui du salut rituel, en langue d’oc : « Bons chrétiens, la bénédiction de Dieu et de vous ». Ce mot est inadmissible pour l’inquisiteur ! Il parle d’ « hérétique ». Mot récusé de nos jours.
Aujourd’hui le mot « cathare » est employé par convention par les historiens, et adopté communément. Comme l’écrit Ch.O. Carbonell : « pendant quatre siècles les cathares… n’ont cessé d’être autres qu’eux-mêmes, puisqu’ils étaient pris au piège d’une double et perverse tentation, la recherche en paternité et le recours à l’analogie ». Double démarche, en effet, qui découle d’une source unique : le désir de se réapproprier des ancêtres. Depuis Napoléon Peyrat il a suscité différents mouvements, tous nés d’une recherche originale, et sous la Troisième République plus ou moins liés à la franc-maçonnerie, ouvertement pour Déodat Roché qui assimilait le consolament à l’initiation maçonnique. Ils restaient l’apanage des milieux instruits et bourgeois, car l’histoire enseignée aux petits écoliers ignorait précautionneusement la Croisade des albigeois, qui aurait contrarié la vision républicaine de l’unité de la France. L’un des auteurs de ces manuels, Ch. Renouvier, était pourtant né à Montpellier, et est revenu finir ses jours à Prades. C’est la fameuse émission de télévision de La caméra explore le temps, en 1966, qui a appris aux Occitans cette part de leur histoire: leur enthousiasme l’a rendue populaire. On peut se gausser des excès, seuls en rient les franchimans –tant pis pour eux. A Montségur j’ai été le témoin un peu surpris de l’émotion intense ressentie par des visiteurs venus en touristes.
On a cherché des correspondances dans d’autres civilisations, ou cultures. Le romancier Maurice Magre, dont les romans, en particulier Le sang de Toulouse, ont remporté un grand succès entre les deux guerres, s ‘est dit proche des bouddhistes, à cause de la réincarnation. Effectivement, le lien entre le Graal et Montségur est hypothétique. Mais il est ahurissant qu’on ait écrit : « le catharisme a pu être identifié à une quête de la puissance et de la surhumanité située dans les sources de l’hitlérisme » et citer Rosenberg, dont la photo illustre ce passage, en ignorant totalement Otto Rahn, et au surplus Saint-Loup.: je renvoie à ce sujet à l’article de Gwendoline Hancke paru dans le colloque : Catharisme, l’édifice imaginaire, Carcassonne, 1998.
A savourer : la phrase, en titre de page gras, d’Alessia Trivellone : « Les sources médiévales ne peuvent pas être prises au pied de la lettre, surtout quand les documents issus de la papauté restent volontairement vagues ». Cette phrase vient en mise en garde finale : « ils nécessitent toujours une interprétation attentive ». Evidemment, surtout si son auteur s’est bornée à la lecture de… René Lévy ! L’origine d’un manuscrit est le premier repérage a faire pour l’interpréter. Toutefois, la page précédant l’article de l’italienne – dont la spécialité est l’histoire de l’art- énumère les écrits d’origine cathare : à ce propos rappelons l’exposition remarquable de photos de pages de ces manuscrits écrits « de main cathare » faite par Anne Brenon et Jean Louis Gasc au château de Carcassonne. Le travail du médiéviste consiste à découvrir, déchiffrer, restituer dans leur temps et éditer des manuscrits. Dans ce numéro de la revue Historia Anne Brenon est la seule auteur à avoir fait des éditions de textes.
L’ampleur du sujet peut décontenancer : il s’étend sur plus d’un siècle, de ses débuts obscurs à la seconde moitié du XIIéme s. jusqu’au bûcher de Pierre Authié en 1310 (on peut y rajouter celui de Bélibaste, mais la communauté était alors éteinte, ou dispersée). Et il porte sur deux plans : l’histoire, militaire d’abord, la Croisade et ses suites, Muret, Baziège, l’installation territoriale des Croisés, la fin de la rébellion guerrière à la chute de Montségur. Mais dans la seconde moitié du XIIIéme s. la dissidence religieuse continue, concentrée sur le cœur du problème, la religion. Elle pose des problèmes théologiques, métaphysiques mêmes, auxquels les historiens de formation universitaire classique ne sont pas préparés. Ils tournent autour du sujet sans en pénétrer le sens
C’est au contraire ces questions métaphysiques primordiales qui ont fait la survie de cette religion médiévale, elles qui ont attiré H.von Döllinger, Ch.Puech, A.Dondaine, Ch.Thouzellier, H. Söderberg, R. Manselli …. Le problème du Mal reste posé. La spiritualité reste pour certains attirante.
Conclusion : achetez Historia… si vous avez un solide sens de l’humour. Prenez garde à la colère si, passionné, vous avez le cœur fragile.»

Annie Cazenave (réponse argumentée de façon plus précise avec indication des sources) :

« De  l’objectivité en histoire

Il est évident qu’Historia, bonne revue de vulgarisation, en titrant sur « les Cathares, vrai ou faux »  a espéré  un fort tirage, qui aurait  renouvelé  l’exploit de l’Histoire  en décembre 2016, car la place minime concédée à Anne Brenon et Pilar Jimenez prouve qu’elles ont été instrumentalisées.  D’où mon titre.

Par hasard une phrase d’Anne s’accorde avec lui : son allusion au chanoinie Delaruelle mérite d’être  développée : en fait il a emboîté le pas, et s’en est vite repenti, à Y.Dossat , qui, ayant trouvé la sentence condamnant Adalaïs Raseire, prise à Montségur, à être brûlée à Bram, en a trop vite  conclu qu’il n’y avait pas eu de bûcher à Montségur. Cette révélation tonitruante renvoie en fait aux historiens qui l’ont commise, à la manière même dont leur esprit fonctionne.
L’acte en question est un simple vidimus tardif, copie d’un manuscrit d’inquisition perdu : l’évêque d’Albi, Bernard de Castanet, irrité par le viguier, avait demandé à l’inquisiteur de Toulouse de l’aider à  se débarrasser du trublion. Et il a trouvé la faille en compulsant ses dossiers : la grand-mère du viguier, Adalaïs Raseire, était hérétique, ce qui interdisait à son descendant d’exercer une fonction civile. Qu’on se rassure, il s’est maintenu à son poste.
Le  cas d’Adalaïs Raseire est singulier. On peut donc supposer qu’elle était originaire de Bram et y été amenée pour faire un exemple. De même Bélibaste a été brûlé à Villerouge-Termenès, et non à Carcassonne. Étendre un cas particulier à une situation collective, cette bévue découle peut-être simplement du plaisir éprouvé après avoir fait une trouvaille. Peut-être aussi le consciencieux auteur d’une thèse sur l’Inquisition de 1233 à 1273, familier de la minutieuse rigueur procédurale, s’est-il inconsciemment élevé contre la barbarie du bûcher. Les cris rugis de toutes parts l’ont forcé à se rétracter.

Par hasard,  au même moment, l’auteur de ces lignes travaillait aux Archives Nationales sur les manuscrits KK, dossier, à partir de 1256, des plaintes de descendants de seigneurs déshérités demandant la restitution du bien familial : une dizaine d’entre-elles  avaient été  rejetées, au motif que l’aïeul  avait été  pris à Montségur et fuit combustus ibi : ibi  signifie là, sur place, et non à quarante kilomètres !

Dans son article Anne Brenon a fait allusion au nombre d’âneries précédemment assénées par des historiens diplômés. Après cette embardée revenons à nos moutons : les cathares ont-ils vraiment existé ? Le lapsus superbe : René Lévy pour René Nelli, suffirait à  qualifier le sérieux de la revue, si William Genieys ne venait le couronner : il se contente de répéter, sans se donner la peine de l’actualiser, son  brûlot à prétention sociologique commis il y  une vingtaine d’années contre le Département de l’Aude : celui-ci  en se  parant du  label « Pays cathare »  a « inventé un monde imaginaire à but commercial ». Après un paragraphe hors sujet sur la carrière politique d’Eric Andrieu il lie, grâce à leur adjectif commun, le label Pays cathare au Centre d’Études cathares, hélas fermé depuis 2011, qu’il dote de membres ésotériques pour se contredire  neuf lignes plus bas. Il lui attribue « des historiens d’outre Rhin » ( ?)  qui  assimilent la croisade des Albigeois à une « hérésie  protestante. ».  Autres perles : « les historiens académiques se détournent du sujet, faute de sources »  (exit le P.Dondaine). Et  Michel Roquebert « écrivait plutôt des romans historiques » : apparemment il ignore que l’Académie Française lui a décerné le Grand Prix Gobert d’histoire. Cette perspective uniquement sociologique, gommant les historiens et la recherche. Ignorant, entre autres, R. Nelli, en ramenant tout au commercial et supprimant l’existence d’une pensée autonome, se contente d’interpréter  en surface la réalité.

 Que  l’adjectif « cathare »  soit employé à tort et à travers n’est pas du mercantilisme mais à mon sens la  naïve  expression  populaire de l’amour porté à son pays à travers son passé et la singularité qui le distingue. Le  sociologue a ressenti sans la comprendre la revendication identitaire.
Le moi est  haïssable,  surtout pour un historien  (c’est le principal reproche fait à Napoléon Peyrat). On me pardonnera  cependant d’envisager la question en partant de ma situation personnelle : petite fille de félibre,  j’assume pleinement mon occitanité. Car il est évident que  cette histoire, la nôtre, nous  touche au cœur. Cet attachement  n’empêche  pas l’intégrité  de la recherche, ni de lui appliquer la méthode scientifique apprise de nos  maîtres, dans mon cas l’École des Annales, laquelle a l’avantage de nous éviter les anachronismes de mentalité allègrement commis outre Atlantique. Polis, nous recevons nos hôtes aimablement, mais apprécions peu leur condescendance — surtout quand on a été invitée par une université américaine. Certes, les  auteurs toulousains de livres d’histoire sont « journaliste » et « avocat ». Mais le journaliste  était licencié en philosophie, et le juriste docteur en droit,  ce qui les qualifiait fortement pour traiter de théologie et de procédure. En outre, l’enracinement porte à comprendre intuitivement l’univers mental de ceux qui nous ont précédés. Il fallait être né à Pamiers pour aller faire repentance à Montségur !

Pourquoi  ne se moque-t-on jamais  des Corses, des Bretons ou des Basques ?  parce qu’au lieu de brandir des fusils les occitans se contentent de rêver ?

Michel Roquebert, donc, licencié en philosophie, a fait aux « négationnistes » beaucoup d’honneur en les nommant « déconstructionnistes ».  Son intervention au colloque de Foix était éblouissante ; il l’a condensée et abrégée dans son article de l’Hommage à Jean Duvernoy. En fait, il a interprété leur position en la rapprochant de la théorie à la mode de la déconstruction. Mais la recherche de Derrida portait sur les seuls textes philosophiques. Au colloque de Nice l’objection émise par D.Iogna-Prat , était pertinente : constatant que les écrits  concernant les « hérétiques » émanent des seuls clercs,  il  s’est demandé si leur vision n’était pas déformée par leur état. L’objection  est pertinente à propos  des controverses, elle ne tient pas appliquée aux  documents d’inquisition, qui sont de la procédure : il ne s’agit plus alors de recherche savante de la vérité de la foi mais de celle, prosaïque, de faits coupables : devant le tribunal les déposants sont forcément coupables, puisque déjà dénoncés par leurs complices. Leurs  juges  se soucient uniquement de la gravité de leur faute, assimilée à un péché. Ce tribunal n’existe plus. Le contester est vain, et serait commettre un anachronisme de mentalité : au Moyen-Âge la liberté de conscience était inconnue.

Passons  des mœurs au langage. Il est exact que le mot « cathari » a été écrit  vers 1167 par le rhénan Eckbert de Schönau. Mais s’en servir pour affirmer que « les cathares n’ont pas vécu dans le midi »  c’est avouer involontairement son ignorance : dans un manuscrit ayant appartenu aux frères prêcheurs de Toulouse,  écrit vers 1220, donc avant  l’institution de l’Inquisition, aujourd’hui à la bibliothèque municipale de Toulouse, non seulement le mot figure, mais même comme  titre de rubrique : de heresi catharorum . On est excusable d’ignorer un  manuscrit, on l’est moins  de ne pas savoir que C. Douais l’a édité en 1910. En outre le terme se retrouve ailleurs, dans un manuscrit de Reims (ms 495)  qui est un appel à la Croisade. Même appartenance dans un manuscrit de Prague édité par le P. Dondaine. En fait, c’est un mot savant, venu du grec, appartenant au  vocabulaire des hérésiologues, alors que « manichéen » est emprunté à St-Augustin, lu par tous les clercs. Comment caractériser en effet des suspects qui se désignaient eux-mêmes comme Bons chrétiens ? C’est  le mot du salut rituel, en langue d’oc : « Bons chrétiens, la bénédiction de Dieu et de vous ».  pour l’inquisiteur  ce mot est inadmissible  ! Il parle d’« hérétique ». Mot qui condamne, donc  récusé de nos jours.

Aujourd’hui le mot « cathare » est employé  par convention par les historiens, et adopté communément. Comme l’écrit Ch. O. Carbonell :  « pendant quatre siècles les cathares… n’ont cessé d’être autres  qu’eux-mêmes, puisqu’ils étaient pris  au piège d’une  double et perverse tentation, la recherche en paternité  et le recours à l’analogie ».  Double démarche, en effet, qui découle d’une source unique : le désir  de se réapproprier  des ancêtres. Depuis Napoléon Peyrat il  a  suscité différents mouvements, tous nés d’une recherche originale, et sous la Troisième République plus ou moins liés  à la franc-maçonnerie, ouvertement pour Déodat Roché qui assimilait le consolament à l’initiation maçonnique. Ils restaient l’apanage des milieux instruits et bourgeois, car l’histoire enseignée aux petits écoliers ignorait précautionneusement la Croisade des albigeois, qui aurait contrarié la vision républicaine de l’unité de la France. L’un des auteurs de ces manuels, Ch. Renouvier,  était  pourtant né à Montpellier, et est revenu finir ses jours à Prades. C’est la fameuse émission de télévision de La caméra explore le temps, en 1966, qui a appris aux Occitans cette part de leur histoire : leur enthousiasme  l’a rendue populaire. On peut se gausser des excès, seuls en rient les franchimans — tant pis pour eux. À  Montségur j’ai été  le témoin un peu surpris de l’émotion intense ressentie par des visiteurs venus en touristes.
On a cherché des correspondances dans d’autres civilisations, ou cultures. Le romancier Maurice Magre, dont les romans, en particulier Le sang de Toulouse, ont  remporté un grand succès entre les deux guerres, s‘est dit proche des bouddhistes, à cause de la réincarnation. Passé de mode, il est ignoré.

Effectivement, le lien entre le Graal  et Montségur est hypothétique. Mais il est ahurissant qu’on ait écrit : « le catharisme  a pu être identifié à une quête de la puissance et de  la sur-humanité située dans les sources de l’hitlérisme » et citer Rosenberg, dont la photo illustre ce passage, en ignorant totalement Otto Rahn, et au surplus Saint-Loup. Je renvoie à ce sujet à l’article de Gwendoline Hancke paru dans le colloque : Catharisme, l’édifice imaginaire, Carcassonne, 1998. À vrai dire, son titre seul indique le panorama de la recherche alors en cours. Il eut suffi de la rafraichir. Encore aurait-il fallu le connaître.

À savourer, la phrase, en titre de page gras, d’Alessia Trivellone : « Les sources médiévales ne peuvent pas être prises au pied de la lettre, surtout quand les documents issus de la papauté restent volontairement vagues ». Cette phrase vient en mise en garde finale : « ils nécessitent toujours une interprétation attentive ».  Evidemment, surtout si son auteure s’est bornée à la lecture de… René Lévy ! L’origine d’un manuscrit est le premier repérage à faire pour l’interpréter. Toutefois, la page précédant l’article de l’italienne  — dont la spécialité est l’histoire de l’art — énumère les écrits d’origine cathare : à ce propos rappelons l’exposition remarquable de photos de pages de ces manuscrits écrits « de main cathare » faite par Anne Brenon et Jean Louis Gasc au château de Carcassonne. Le travail du médiéviste consiste à découvrir, déchiffrer, restituer dans leur temps  et éditer des  manuscrits. Dans ce numéro de la revue Historia,  Anne  Brenon est la seule auteure à avoir  fait des éditions de textes.

L’ampleur  du sujet  peut décontenancer : il s’étend sur plus d’un siècle, de ses débuts obscurs à la seconde moitié du XIIème s.  jusqu’au bûcher de Pierre Authié en 1310  (on peut y rajouter celui de Bélibaste, mais la communauté était alors éteinte, ou dispersée). Et il porte sur  deux plans : l’histoire, militaire d’abord, la Croisade et ses suites, Muret, Baziège, l’installation territoriale des Croisés, la fin de la  rébellion guerrière à la chute de Montségur. Mais dans la seconde moitié du XIIIème s. la dissidence religieuse continue dans la clandestinité, concentrée sur le cœur du problème : la religion. Elle pose des problèmes théologiques, métaphysiques mêmes,  auxquels les historiens de  formation universitaire  classique ne sont pas préparés. Ils tournent autour du sujet sans en pénétrer le sens
C’est au contraire ces questions métaphysiques primordiales qui ont fait la survie de cette religion médiévale, elles qui ont attiré  H. von Döllinger, Ch. Puech, A. Dondaine, Ch. Thouzellier, H. Söderberg,  R. Manselli …. Le problème du Mal reste posé. La spiritualité reste pour certains attirante.

Conclusion : achetez Historia, si vous avez un solide sens de l’humour.  Prenez garde à la colère si, passionné, vous avez le cœur fragile.»

Conclusion

Voilà qui me semble clair et qui vient poursuivre une navrante collusion de certaines revues bas de gamme désireuse d’augmenter leur tirage.

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