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Sur le chemin cathare : la règle de justice et de vérité

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Sur le chemin cathare : la règle de justice et de vérité

Justice et vérité, rappelle Anne Brenon dans son fascicule « Les mots du catharisme », sont d’abord les attributs de Dieu lui-même. Cette voie, ou règle, rassemble donc les valeurs du Bien, celles des Préceptes qui forment la règle de l’Évangile. C’est la voie qui peut permettre le salut.
La Vérité, valeur cardinale cathare nous relie aux apôtres « ceux qui ne mentaient pas » en opposition à la fois, à l’Église catholique romaine, et au diable qui lui en a fait son essence première. On saisit, de prime abord , l’importance du voeu de vérité cathare qui est, me semble-t-il, le plus accessible et le plus fécond parmi les premiers voeux du croyant en chemin.
La justice, autre valeur suprême du Bien, s’exprime, elle, par l’Amour ou Bienveillance et la miséricorde à l’égard de toute vie et va produire la non-violence. Des fondamentaux de cette voie, les préceptes doctrinaux, on le voit, coulent de source.
La règle de justice et de vérité s’adresse à la conscience de chacun. Si elle est destinée à l’usage des Consolés, elle représente néanmoins le modèle moral essentiel à tout croyant cathare pour mettre en oeuvre sa spiritualité. C’est en étudiant tout d’abord, puis en adoptant progressivement chaque élément de la règle de justice et de vérité que tout croyant pourra cheminer vers son noviciat puis sa Consolation.
Cette règle chrétienne rappelle la ligne de conduite morale et sociale qui anime les chrétiens (ou Consolés) .
Je m’appuie, vous vous en doutez, sur les divers travaux de Guilhem pour effectuer mon propre travail.

L’Amour

Le commandement premier est, nous le savons tous, l’Amour, l’Amour universel, nommé Bienveillance par Guilhem, l’Amour tel qu’il est décrit par Jean .
Jean, (14. 34-35) « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. À ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres. »

Il faut être dépourvu de toute étincelle divine pour ne pas comprendre et tenter d’appliquer, même si ce n’est qu’en discontinu, cette quintessence de la Parole. En tout être humain socialisé, existe la propension à aimer, à aimer ses semblables, à vouloir s’en rapprocher, à éprouver le besoin de partager. Mais la noblesse de l’âme, c’est de diffuser cet amour à tout instant, de manière constante, et à tout ce qui vit. C’est en même temps bannir la haine de son cœur. Face à la violence physique ou morale constatée ou subie, ne plus éprouver de haine : voilà un vrai défi à se donner ! Nous avons bien peu d’exemples concrets d’êtres humains ayant élevé ainsi leur âme spirituelle, alors que les transmigrations d’âmes sont notre lot.

Les cathares, selon l’exemple de Christ, se sont donné cette règle de vie, ayant compris l’importance de ce concept incontournable. Pratiquer la Bienveillance, c’est bannir la haine en nous, c’est par voie de conséquence bannir la violence inhérente à notre nature imparfaite. Cet unique chemin pour parvenir à notre bonne fin met bien en lumière en même temps la pureté de la quête et la difficulté à l’atteindre.

Cette Bienveillance émanation du principe du Bien, totalement ignorante de son contraire, est lisible à l’envi dans le Nouveau Testament :
Matthieu rapporte ces autres paroles de Jésus (5. 44-45) : « Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons… » Il s’agit bien de l’Amour universel prodigué par le principe du Bien, totalement ignorant de son contraire.

Il est important, me semble-t-il, de s’interroger sur notre position personnelle quant à ces deux versets. En toute sincérité, il nous apparaîtra assez vite qu’il sont déjà bien plus difficiles à appliquer que ce que pouvaient nous laisser croire les versets de Jean.
En effet, puis-je vraiment dire que je ne ressens plus de rancoeur à l’égard de la personne qui m’a blessée, que je n’éprouve aucune colère contre les actes de violence et d’injustice dont je suis témoin, ou encore aucune haine à l’égard d’un tyran agissant impunément au vu et au su de tous ? Je comprends alors très vite que la Bienveillance est un très long apprentissage, une quête sans fin mais aussi la lumière qui éclaire mon chemin. La Bienveillance n’étant pas de ce monde, elle y est toujours à parfaire.

Pour conclure cette réflexion sur l’Amour universel, je dirai que le plus beau texte que je connaisse aujourd’hui se trouve lui aussi dans le Nouveau Testament, dans la première épître de Paul aux corinthiens (13, 1-7) :

Quand je parlerais en langues, celle des hommes et celle des anges, s’il me manque l’amour, je suis un métal qui résonne, une cymbale retentissante.
Quand j’aurais le don de prophétie, la connaissance de tous les mystères et de toute la science.
Quand j’aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien.
Quand je distribuerais tous mes biens aux affamés, quand je livrerais mon corps aux flammes, s’il me manque l’amour, je n’y gagne rien.
L’amour prend patience, l’amour rend service, il ne jalouse pas, il ne plastronne pas, il ne s’enfle pas d’orgueil, il ne fait rien de laid, il ne cherche pas son intérêt, il ne s’irrite pas, il n’entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de l’injustice, mais il trouve sa joie dans la vérité, il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout. »

De cette praxis de la Bienveillance deux applications directes en découlent. Nommés encore les fondamentaux, ce sont la non-violence et l’humilité.

La non-violence

Le concept de non-violence, lorsqu’on se donne la peine de l’étudier vraiment a vite fait de nous prouver nos limites . Qui en toute honnêteté peut se dire absolument « non violent » ? La réponse sans aucune ambiguïté est tout à fait incertaine.
Si la Bienveillance est si peu de ce monde, c’est bien parce que la violence en occupe presque toute la place. Il faut, je crois une longue pratique de maîtrise de soi et une grande humilité aussi pour résister à répondre à la violence. Ce qui nous permet par ailleurs de comprendre comment ces concepts fondamentaux se croisent, s’interpénètrent, s’enrichissent les uns les autres.
Il y a peu de Gandhi, peu de Térésa dans le genre humain !
En effet, qui peut sincèrement prétendre parvenir à cette injonction de Jésus ?

Matthieu, 5-39 : « Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. »

Dans le catharisme, la violence légitime n’existe pas. Le cathare peut seulement s’interposer pour essayer de calmer la violence car il s’agit de pratiquer la non-violence absolue, c’est-à-dire qu’il s’agit d’évacuer tout concept de violence de notre nature spirituelle. C’est pour cela que si nous voulons vraiment nous assurer qu’aucune de nos actions ne puisse nuire à quiconque nous devons l’étudier consciencieusement. La tâche, alors, paraît vite insurmontable dans ce monde. Notre Bienveillance doit ainsi s’appliquer envers toute forme de vie consciente selon une graduation précisément décrite par Guilhem dans son article du 23 juin 2019 (Les fondamentaux de la doctrine et de la praxis cathare).

Si j’étudie sérieusement ma position personnelle quant à la violence, au-delà de mes inhibitions « naturelles » qui me font exclure, de manière générale, la violence physique sans effort particulier, je dois bien m’avouer que, guidée par la colère ou la révolte, je peux être violente par mes paroles et que malgré mon prétendu amour pour les animaux, je ne donne pas sa chance au moustique gênant, ne tolère pas l’araignée près de mon lit, et pis encore, j’ai fini par utiliser un répulsif pour chasser la taupe du jardin. Le constat moral est instructif : Je suis loin de pouvoir me prétendre non-violente .
C’est en pratiquant quotidiennement la non-violence, dans nos relations aux autres, comme dans notre alimentation, nos actes quotidiens, que nous pouvons ressentir la joie de cheminer vers la pureté désirée. Tout acte simple et volontaire de ne pas gaspiller, ne pas s’imposer, ne pas désirer, ne pas marquer notre passage est tellement libérateur !
Comme le rappelle Guilhem, pour le chrétien, « il ne suffit pas d’éviter tout acte violent à l’égard des animaux, il s’agit bien de ne plus consommer la chair animale. »
J’ai peur parfois de me tromper moi-même quant à la réelle valeur de mes avancées dans cette démarche.
Cesser de manger de la viande m’a demandé quasiment pas d’effort, et mon âme en est plus légère depuis dix ans, mais je n’ai toujours pas mis en pratique un régime végétalien et je bois du lait comme une enfant ! Ma tunique de croyante est cousue d’énormes paradoxes qui me donnent l’impression de ne gagner du chemin que dans la facilité, autant dire l’impression de ne pas avancer ou bien, au mieux, de ne pas avancer au rythme qu’il me plairait de tenir. Je ne perds néanmoins pas courage en me rappelant que l’impatience est un mal déguisé offert par le démiurge pour me faire chuter.
Consommer la chair animale participe de la violence cachée mais néanmoins réelle, puisque en mangeant cette chair, le mangeur devient complice de la maltraitance due à l’élevage intensif et de la mise à mort qui en résulte.
Pour ces mêmes raisons, le croyant ne peut se voiler la face, et doit lui aussi adopter le régime végétalien s’il veut pouvoir poursuivre son cheminement.

Quant à la violence que l’on peut ressentir pour nos semblables, elle se présente sous de nombreuses formes déclinant une impressionnante palette de sentiments créés par notre faible âme humaine, ou pire encore par notre ego.
Quand on entre dans le domaine des sentiments et de la psychologie, quand il s’agit par exemple d’oublier les conflits passés, d’apaiser des relations, de faire table rase de ces émotions que l’on sait subversives, on saisit très vite la faiblesse de notre âme mondaine et le pouvoir insoupçonné de notre égo.

Jésus nous rassure quand, emporté par sa colère, il chasse les marchands du temple.
Jean (3. 15-16) : « Alors s’étant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du temple, et les brebis et les boeufs ; il dispersa la monnaie des changeurs, renversa leurs tables ; et il dit aux marchands de colombes : « Ôtez tout cela d’ici et ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic ». »
Bien sûr, il ne s’agit en aucun cas d’utiliser cet acte violent (unique par ailleurs) de Jésus pour nous dédouaner de nos propres actes de violence. Son geste de colère nous rassure dans le sens où il nous renvoie notre propre faiblesse, nous rappelle que la non-violence absolue, participe, comme les autres fondamentaux, à la mort de l’Adam en nous, et que cette mort libératrice ne peut se faire que lentement par une pratique consciente et permanente de notre part. La violence du monde « habite » notre tunique d’oubli sans que nous en ayons même conscience.

Nos ancêtres cathares médiévaux l’avaient bien compris quand ils s’attribuaient jusqu’à la faute de la violence inconsciente comme par exemple dans le fait d’écraser quelque insecte par mégarde.

L’humilité

Le deuxième concept fondamental de la règle de justice et de vérité est l’humilité.

Ce concept d’humilité, est illustré de nombreuses fois dans le Nouveau Testament, mais l’exemple le plus beau de cette vertu est, sans nul doute, la kénose du Christ telle qu’elle est comprise par la cosmogonie cathare. Ce signe d’humiliation individuelle de la part de Christ qui met de côté ses attributs divins en s’abaissant à l’état inférieur d’humain pour ne pas faillir à sa mission est, me semble-t-il, la quintessence de l’humilité. Il ne peut perdre son statut divin sans tomber sous l’emprise du Mal (exactement comme nous) mais il ne peut non plus révéler cette nature n’ayant aucune arme pour se défendre face à son adversaire. C’est ainsi qu’il prend une apparence d’homme sans se faire homme. Cette vision cathare a, en outre, l’avantage de questionner l’existence historique, encore jamais prouvée de Jésus (Docétisme).
La kénose signifie aussi, ne l’oublions pas, le refus, si important dans le catharisme, de toute hiérarchie.

« L’humilité, c’est refuser de se croire supérieur à quiconque […] Il s’agit de considérer que l’on est une parcelle de l’Esprit Unique tombée en ce monde, qui n’a rien de plus ou de moins que les autres, qu’elles soient tombées ou qu’elles soient demeurées fermes dans l’empyrée céleste. » rappelle Guilhem dans son prêche. Alors que Christ, dans son essence divine, a parfaitement réussi ce défi, serait-ce la puissance de notre ego qui nous maintiendrait dans l’incapacité  de pratiquer cette noble attitude ?

L’Évangile de Jean rappelle que nul n’est suffisamment pur pour ne pas être humble au service de ses semblables (13.12-15) : « Lorsqu’il eut achevé de leur laver les pieds, Jésus prit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que j’ai fait pour vous ? Vous m’appelez le Maître et le Seigneur et vous dites bien, car je le suis. Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car c’est un exemple que je vous ai donné: ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. »

Le maître, en se mettant en position de serviteur, démontre donc la vanité des rapports hiérarchiques entre les humains tout en donnant l’exemple à suivre pour « épouiller » la vanité de notre tunique de chair. L’humilité devient alors la règle incontournable pour cheminer vers le Salut. C’est, précise Guilhem, ( 23 juin 2019 « Les fondamentaux de la doctrine et de la praxis cathare1 »,  « un état intérieur et personnel qui signifie la spiritualité » à mettre en opposition avec la vanité, expression, elle, de notre mondanité. Là encore, c’est par une constance vigilante que nous pourrons inverser ces valeurs en nous, car s’il est une vertu obsolète, voire dépréciée dans ce monde, c’est probablement l’humilité, et c’est donc seulement avec une conscience aigüe, en éveil permanent, que nous pourrons appréhender nos moindres erreurs. En cela, il est vrai que l’on peut comparer le cheminement du croyant au parcours du marathonien!
Si l’apprentissage de l’humilité est indispensable au croyant débutant pour éveiller sa spiritualité, elle  permet au novice de ne pas se croire trop vite arrivé, et devient à l’instar de la non-violence, partie intégrante du chrétien afin qu’il se maintienne en état de recevoir la grâce divine. L’humilité consiste aussi, pour le croyant débutant à prendre le temps nécessaire  à une véritable introspection afin de pouvoir apprécier le plus clairement possible sa position sur le  » chemin ». Bien peu pratiqué dans notre vie mondaine, cet acte pourtant essentiel n’est pas des plus simples. Il s’agit bien de faire honnêtement sa propre auto-critique, de démasquer notre ego afin de le mieux combattre.
Des actes plus simples d’humilité peuvent être pratiqués dans notre vie quotidienne et  nous aider à nous détacher de la vie mondaine ; prendre conscience de nos besoins essentiels et refuser d’entrer dans la course folle du consumérisme sans compter, faire attention à notre consommation d’eau quand on sait qu’elle se fait rare pour nos semblables sur certains points de la planète, et d’autres actions toute simples qui nous aident à ne pas « nous imposer » sur cette terre. Cela me gêne un peu , d’ailleurs, de  considérer ces petites actions quotidiennes comme des actes d’humilité, car ils apportent une réelle satisfaction lorsqu’ils nous font entrevoir  la liberté qu’ils nous font gagner. Pour bien appréhender ce qu’est l’humilité, je préfère me référer aux textes du Nouveau Testament, les évangélistes maîtrisant bien ce sujet. J’aime particulièrement relire certains passages utiles à l’appréhension de cette notion d’humilité.  Paul définit l’humilité en l’associant à la Bienveillance mais aussi à d’autres sentiments humains qui sont plus répandus, qui nous « parlent » peut- être plus comme la compassion et l’empathie, tout en rappelant que nous sommes tous égaux :

Lettre aux Éphésiens, 4. 1-3 : Je vous y exhorte donc dans le Seigneur, moi qui suis prisonnier : accordez votre vie à l’appel que vous avez reçu ; en toute humilité et douceur, avec patience, supportez-vous les uns les autres dans l’amour ; appliquez-vous à garder l’unité de l’esprit par le lien de la paix.
Lettre aux Colossiens, 3. 12-14 : Puisque vous êtes élus, sanctifiés, aimés par Dieu, revêtez donc des sentiments de compassion, de bienveillance, d’humilité, de douceur, de patience. Supportez-vous les uns les autres, et si l’un a un grief contre l’autre, pardonnez-vous mutuellement, comme le Seigneur vous a pardonnés, faites de même, vous aussi.
Lettre aux Romains, 12.14-16 : Réjouissez-vous avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent. Soyez bien d’accord entre vous ; n’ayez pas le goût des grandeurs, mais laissez-vous attirer par ce qui est humble.

Avec Luc, tout timide peut se reconnaître et reconnaître aussi que de son « handicap », il peut faire une force  à moindre frais.

Luc. 14. 7-11 : Jésus dit aux invités une parabole, parce qu’il remarquait qu’ils choisissaient les premières places ; il leur dit : « Quand tu es invité à des noces, ne va pas te mettre à la première place, de peur qu’on ait invité quelqu’un de plus important que toi, et que celui qui vous a invités, toi et lui, ne vienne te dire : Cède-lui la place ; alors tu irais tout confus prendre la dernière place. Au contraire  quand tu es invité, va te mettre à la dernière place, afin qu’à son arrivée celui qui t’a invité te dise : Mon ami, avance plus haut. Alors ce sera pour toi un honneur devant tous ceux qui seront à table avec toi. Car tout homme qui s’élève sera abaissé et celui qui s’abaisse, sera élevé. »

Le timide ne fait pas de tel calcul, il ne se met pas à la première place, car il est timide, il manque d’assurance. Il a ainsi l’avantage de ne pas se croire, la plupart du temps en tout cas, au-dessus des  autres . Mais, de ce fait pour lui, il n’y a pas non plus, matière à se satisfaire  d’une épreuve évitée  « À  vaincre sans péril… » . Ce qui est rassurant sur cette difficile acquisition d’une telle vertu, c’est qu’elle découle directement de la Bienveillance. Si nous nous appliquons alors à faire grandir la Bienveillance en nous, notre humilité, à son tour, devrait grandir en chemin. Ce qui m’interroge davantage et me met en garde contre mes propres  faiblesses, ce sont les associations faites par notre Chrétien :
Il faut associer à  l’humilité constance et conviction pour cheminer vers le Bien.

La constance

La constance est une vertu qui m’est vraiment difficile à mettre en pratique. Étant fâchée avec le temps qui passe, dilettante incorrigible,  distraite par nature, je me disperse sans compter dans plusieurs lectures comme dans plusieurs actions à la fois au détriment de la qualité de mes engagements. Il m’est douloureux, au final, de me rendre compte que je n’ai pas mené à bien une simple petite règle que je m’étais donnée (par exemple sur mon régime alimentaire, sur l’organisation de mes lectures etc…) et J’ai beau jeu ensuite d’accuser ma faible nature. Or, si je ne cherche pas de moyen pour remédier à la situation d’échec qui en découle, je suis bien obligée de  constater que je n’avance pas dans mon cheminement. Comment combattre ses propres faiblesses ? Le sujet est inépuisable et passionnant. Trouver un palliatif dans ses propres ressources, une autre « qualité » qu’on est sincèrement sûr de posséder, au moins en partie, peut alors probablement nous aider. Je pencherais pour la fidélité, car je pense en effet  en être pourvue. Le chemin est devant moi.

La continence sexuelle

Depuis avril dernier, j’ai fait mien un autre élément doctrinal de la règle qui, encore une fois, ne m’a rien « coûté ».  Il est aisé en effet je pense,  la soixantaine passée, de pratiquer l’abstinence sexuelle, bien plus certainement que lorsqu’on est plus jeune. D’autant plus facile encore si l’on partage sa vie avec une âme-sœur. Il y a entre deux âmes-sœurs d’autres liens tout autres, moins vains, plus solides et continus.

Vous avez sûrement rencontré, vous aussi cette phrase (in « catharisme d’aujourd’hui ») : « Le détachement de l’appétence pour la sexualité  se manifeste de toute façon dès que le développement spirituel atteint un niveau où l’esprit devient premier. » Je ne veux pas me mentir en pensant que cela s’est produit ainsi pour moi. Je n’ai pas  atteint ce niveau spirituel. J’ai juste, au fond de moi ce vieux désir, devenu avec le temps, de plus en plus impérieux  de purification spirituelle.  

Le mensonge

Cet élément doctrinal sera le dernier que je me propose d’étudier pour le moment. Pour celui-ci, je peux parler d’une réflexion  très ancienne. Je me rappelle parfaitement que lorsque je découvris l’histoire des cathares pour la première fois, le fait qu’ils rejettent toute forme de  mensonge fut ce qui m’émut le plus, et je ne saurais dire pourquoi. Je n’ai pas vraiment prêté attention à ce que disent les évangiles à ce sujet, mais c’est bien mon père, empreint de culture judéo-chrétienne avant de la rejeter (en partie) qui m’a sensibilisée très tôt  à cette faute. Il est vrai que dans ma famille nous étions entourés de menteurs, et même de quelques mythomanes !  S’il a quitté cette terre depuis cinq ans, j’entends toujours aussi nettement sa voix : « Je hais le mensonge ! » Comme lui, je hais le mensonge, je peux même dire qu’il me coûte de mentir. Ma conviction profonde est, que c’est avant tout au niveau personnel que l’on doit analyser cet horripilant penchant. Il est facile de se mentir, en  tentant de  minimiser par exemple nos actions « douteuses », ou en   cherchant des excuses à nos erreurs,  dans le but d’ avoir la paix avec notre  conscience. La vigilance est de mise !  Quant à mentir aux autres, c’est leur manquer d’amour et/ou d’estime. Il me semble bien que chaque mensonge que j’ai pu faire m’a aussitôt coûté une douloureuse culpabilité. En ce qui concerne notre propre spiritualité, se tromper ou se mentir est bien probablement  le plus odieux des mensonges. Ma quête d’Amour et de paix est étroitement liée à la vérité, la vérité de mon être que je ne connais pas, la connaissance des autres et  de tout ce qui vit, avec l’espoir de réussir à  éliminer toute illusion mondaine ou mensonge.

Dans cette règle de justice et de vérité, il y a d’autres éléments qui me tiennent à coeur d’étudier, comme le détachement, la dépossession, le retrait du monde , ou encore l’ascèse. Mais, cet essai de mise à jour sur mon cheminement personnel me rappelle mes priorités, priorités pour lesquelles, (une chance pour moi!) mon enthousiasme ne faiblit jamais, à savoir mes chères études. Puissé-je puiser en elles la constance nécessaire pour continuer ma belle aventure sur mon chemin cathare.

Chantal Benne

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1. in Église cathare de France, sous- menu « spiritualité et pratique »

Le jeune homme et la Grand’Bête à tête d’homme

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Le jeune homme et la Grand’Bête à tête d’homme

Conte de J-F. Bladé (Contes populaires de Gascogne, tome I)

Cette histoire est de facture un peu différente de l’écriture habituelle de l’auteur, comme s’il avait ajouté de nouvelles couleurs sur sa palette.

 Plutôt que de dépeindre comme à son habitude les qualités physiques et morales de ses personnages dans une suite de pérégrinations variées aux difficultés graduées, il s’attache davantage dans ce conte à réaliser une peinture de mœurs et de caractères. Ce qui sous-tend le questionnement toujours actuel que l’on peut avoir sur des faits sociaux tels que le mariage, le pouvoir ou encore l’emprise de la culture et de la religion sur les mentalités. Le conteur ne se prononce pas, il conte et par son seul pouvoir de suggestion, il fait naître le questionnement, un peu comme dans le jeu des énigmes.

Les personnages du conte

Les humains…

Le héros ou « jeune homme ». C’est un orphelin, vivant seul dans sa maisonnette. « Il était beau comme le jour, fort et hardi comme pas un. Il était aussi tellement, tellement avisé, qu’il apprenait ou devinait les choses les plus difficiles ». Pour compenser sa solitude, le ciel l’avait donc doté de talents singuliers : une grande intelligence et le don de voyance, cette dernière « qualité » étant l’apanage des prophètes ou des guides. Or, on verra par la suite que c’est bien en quelque sorte le rôle qui est attribué à notre héros.

Il est déjà notable que si le héros classique de tout conte « subit » les épreuves comme un passage obligé dans le déroulement de sa quête, celui-ci a la force de caractère de choisir l’épreuve, et, de plus, aura le courage de la parfaire au moment venu, montrant ainsi un tempérament hors du commun. Ce jeune homme bien que pauvre « comme les pierres », est une personne totalement désintéressée par tout bien matériel comme par tout moyen de s’en procurer. Simple et pur, il ne montre que du détachement face aux conseils d’enrichissement de ses semblables ; il apparaît donc déjà bien seul parmi les autres. C’est finalement pour se donner une chance de pouvoir aimer et partager cet amour qu’il va accepter de se plier aux règles mondaines de l’acquisition des biens.

 Sa promise. Quelle pâle figure que cette fille de noble, qui sans dot doit se sacrifier au couvent ! Image type de la femme éternellement mineure, sa vie durant dépendante de l’homme, passant de l’obéissance à un père à la soumission à un époux la plupart du temps imposée, et n’ayant pour seul rôle social reconnu que celui d’engendrer de nombreux enfants. Elle remplira d’ailleurs correctement sa mission. Elle accepte sans hésiter d’épouser tout de suite le jeune homme et on ne peut s’empêcher de se demander quelles sont ces raisons ? Est-elle elle aussi tombée amoureuse ou bien tente-t-elle ainsi d’échapper au couvent ? Face à cette alternative exprimée clairement dans les paroles du jeune homme : « Demoiselle, entrez au couvent d’Auch. Mais ne vous engagez pas avant sept jours. Je vais tenter fortune. Si je meurs, prenez le voile noir, et faites-vous religieuse pour toujours. Si je reviens, j’aurai de quoi vous faire plus riche que les plus grandes dames du pays », face à cette alternative donc, elle choisit d’attacher son destin à ce miséreux inconnu, ce qui nous la rend sympathique car elle nous invite à penser qu’elle aussi, inspirée par l’amour, peut faire fi des convenances de la mondanité.

L’allié du héros. Ce conte à caractère religieux n’a pas besoin d’aller chercher très loin pour trouver une aide au héros. L’archevêque d’Auch est naturellement pour le jeune homme la référence incontournable. Avant de partir pour sa quête c’est donc lui qu’il va consulter.

 « Rien ne t’empêche de faire ce que tu dis. Agis donc à ta tête, puisque tu ne peux profiter d’aucun conseil ». L’archevêque, sachant le héros sous l’emprise de ses sens, va tenter de l’aider en le gratifiant d’informations supplémentaires et en anticipant l’épreuve qu’il connaît parfaitement. Il lui conseille donc de rester à tout instant maître de ses sentiments, d’utiliser son intelligence, de répondre avec mesure et prudence. Il devra en outre faire preuve d’humilité pour avoir un discernement précis de ses aptitudes avant de proposer à son ennemi de poursuivre l’affrontement. De cette introspection dépend la réussite de son entreprise. L’archevêque joue le rôle de guide pour le jeune homme, tel l’Esprit Paraclet que le cathare peut trouver dans la personne de l’Ancien ou dans celle du Consolé.

 « Prends et reviens vite, si tu te crois hors d’état de faire davantage. Reste, si tu te crois assez savant et dis : « Grand’Bête à tête d’homme, je n’ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu n’as pas pu   m’embarrasser. Maintenant, c’est moi qui prends ta place. » Alors, tu lui feras trois questions, les plus difficiles que tu puisses imaginer. Si elle demeure muette, tu prendras ce couteau d’or, que tu vas cacher sous tes habits, pour ne le tirer qu’au bon moment. Tu saigneras la Grand’Bête à tête d’homme, tu lui couperas la tête, et tu reviendras vite, avec tout son or. »

 Ce dernier conseil nous prouve bien, si cela était encore à démontrer, que nous sommes bien dans le registre judéo-chrétien car un cathare ne prononcerait jamais de telles paroles, le Bien n’ayant pas de mal à opposer au Mal.

Le seigneur de Roquefort.

 Il symbolise à lui tout seul la mondanité, la vanité de la matière, les richesses corruptibles de ce monde et les contraintes qu’elles génèrent, tout ça en quelques lignes : « Mon père est parti ce matin, pour chasser avec mes deux frères. Il n’est pas encore rentré […] Par malheur, mon père n’est pas riche. Tout son bien doit aller à mes frères. Moi, j’entre demain dans un couvent d’Auch. »

Les habitants de Castres, les frères de la promise, etc.

Leur existence n’est précisée que pour donner de la vie, de la profondeur de champ à la société suggérée, mais aucun n’a de rôle significatif.

Les créatures hybrides

La Grand’Bête à tête d’homme

Les créatures hybrides, qualifiées le plus souvent de « monstres » ou de « démons », présentes dans les contes, les légendes et les mythologies du monde entier sont bien pratiques pour symboliser le Mal. Celle-ci nous surprend, tout d’abord par son manque d’épaisseur. Le conteur initial a-t-il pris un malin plaisir à ne pas vouloir trop la décrire afin que chaque auditeur puisse se la représenter à sa manière ? Le texte nous suggère quand même quelques pistes que j’ai tenté d’explorer.

Un simple rappel avant de « filer » sur des chemins hasardeux : en biologie, un être hybride provient d’un croisement de variétés, de races ou d’espèces, exemples ; le bardot qui est le croisement du cheval avec une ânesse, la mule qui est celui de l’âne avec la jument. L’imagination humaine, dans la création de ses histoires, est allée beaucoup plus loin. Je n’ai retenu que trois exemples dans la multitude de ces créatures mythologiques car notre conte emprunte à chacun d’eux des éléments bien précis, soit dans la physionomie de la créature, soit dans ses actes, soit encore dans les circonstances de l’action.

Dans l’épopée de Gilgamesh[1], le héros affronte un couple d’hommes-scorpions, à l’entrée d’un défilé. Le rôle de ces créatures était de garder le défilé des Monts-jumeaux, profond et obscur, que le soleil empruntait chaque jour pour venir éclairer le monde. C’est précisément ce passage que contrôlent les hommes-scorpions, apostés là pour empêcher quiconque de passer et c’est précisément par ce défilé que doit passer Gilgamesh pour continuer son voyage. De même la grotte pour le jeune homme est un passage obligé pour faire fortune. Dans les deux récits ce couloir dangereux à traverser est une métaphore du passage du monde à l’Autre Monde, ou passage du connu à l’inconnu (cf. Alice au pays des merveilles tombant dans le puits), ou encore passage du matériel au Spirituel au cours duquel le héros périt ou trouve le Salut. Ces créatures effrayantes, Grand’Bête ou hommes-scorpions sont là pour mettre le héros à l’épreuve, l’aider en quelque sorte à se révéler : c’est le moment où il doit faire montre de toutes ses qualités ; la détermination, la volonté, le courage, la sincérité, et l’humilité pour pouvoir sortir vainqueur de l’épreuve. C’est son « propre moi », sa conscience, qu’il affronte alors avant d’atteindre la dimension spirituelle nécessaire à sa libération.

Dans le mythe d’Œdipe, Œdipe lui aussi affronte une créature hybride : le sphinx ou plus exactement la sphinge. C’est bien d’elle d’ailleurs que la Grand’Bête semble surtout s’être inspirée et pour plusieurs raisons : comme la sphinge elle pose une énigme (ou plusieurs, les versions diffèrent), qui, si elle n’est pas résolue, entraîne la mort, comme la sphinge elle est androphage. Mais les similitudes ne s’arrêtent pas là. Les héros, eux aussi, curieusement se ressemblent : le jeune homme orphelin arrive à cette grotte par amour, Œdipe, abandonné enfant par ses parents à cause d’une prophétie, arrive à Thèbes par amour pour ses parents adoptifs (pensant les épargner de cette funeste prophétie.)

Enfin, nous le verrons plus tard, deux énigmes sur les trois sont empruntées au mythe d’Œdipe. Comme la Grand’Bête dans sa grotte, les hommes-scorpions à l’entrée du défilé, la sphinge à l’entrée de Thèbes (envoyée, selon plusieurs versions, par un dieu pour punir ses habitants de leur impiété) elle aussi joue le rôle de gardien.

Fidèle à l’imagerie des êtres de la montagne selon le bestiaire propre à J-F. Bladé, la Grand’Bête à tête d’homme est grande, anti-chrétienne, friande de chair humaine, riche d’un or inutile, et semble posséder de précieux secrets (cf. L’herbe bleue, L’homme de toutes couleurs.)

Elle a des griffes comme la sphinge mais une tête d’homme. La sphinge, quant à elle, a un corps de lionne, une queue de scorpion, des ailes d’aigle et la tête et le buste d’une femme.

Le lecteur est libre finalement d’imaginer la Grand’Bête à tête d’homme à sa façon, fauve comme la sphinge, ou sauvage comme un centaure.

 Les centaures, personnages que l’on peut encore avoir la chance de croiser dans les contes modernes (cf. le centaure Firenze dans Harry Potter à l’école des sorciers) furent immortalisés par les plus grandes plumes de l’Antiquité ; Ovide, Virgile, Pindare et Homère en ont tous parlé. On peut donc aussi imaginer la Grand’Bête sous les traits d’un centaure car comme eux elle a une tête d’homme.

Les centaures étaient des hybrides à tête, buste et bras d’homme sur un corps de cheval. Vivant dans les montagnes de Thessalie et d’Arcadie, ils étaient prétendus fils d’Ixion, roi des lapithes. Pour Homère (premier chant de l’Iliade) les centaures des montagnes étaient les plus braves des combattants. Se nourrissant de chair crue, vivant dans une ivresse permanente, esclaves de leurs sens, ils symbolisaient la violence naturelle et la sauvagerie dont le peintre Rubens a fait une allégorie saisissante en les imaginant dans les deux genres (Les amours des centaures, env. 1635).

Deux centaures atypiques sont parvenus cependant à se distinguer ; Chiron, le seul centaure immortel, connu pour sa sagesse (précepteur de plusieurs héros dont Achille, Héraclès, Asclépios, les Dioscures) et Pholos, le centaure ami d’Héraclès.

Finalement, ce qu’il nous suffit de savoir quant à la Bête, c’est que c’est bien elle qui symbolise ici le Mal dans tout ce qu’il a de primaire, de sauvage et de corrompu. Elle pourrait encore tout aussi bien être la caricature d’une monstrueuse idole païenne telle celle évoquée dans l’Exode : Le veau d’or ; « Aaron reçut l’or de leurs mains, le fit fondre dans un moule et fit une statue de veau ; alors, ils dirent : « Voici ton Dieu, Israël, celui qui t’a fait monter du pays d’Égypte. » […] Le lendemain, ils se levèrent de bon matin, ils offrirent des holocaustes et apportèrent des sacrifices de communion… »

L’épreuve.

 Dans le conte qui nous intéresse ici, comme dans le mythe d’Œdipe, comme dans la mythologie moderne de J-R-R. Tolkien (Le hobbit : un voyage inattendu) l’épreuve se déroule toujours de la même façon. Si le héros échoue, il sera anéanti, dévoré par la créature androphage. Si le héros se montre plus fort que la créature, il pourra aller au bout de sa quête.

L’archevêque prévient : « Tu seras mangé tout vif, si tu demeures muet. »

L’avertissement est le même dans le conte de Tolkien. Gollum, le hobbit métamorphosé par l’anneau maléfique propose au héros, Bilbo : « Si le trésor (lui, Gollum) demande et que ça (Bilbo) répond pas, nous le mangerons, mon trésor. Si ça nous demande et que nous ne répondons pas, nous donnons un cadeau, Gollum. »

Les énigmes posées par la Grand’Bête.

Énigme 1 : « Il va vite comme les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite que l’éclair.

Le jeune homme n’hésite pas une seconde pour répondre : « L’œil va plus vite que les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite que l’éclair. »

Énigme 2 : Le frère est blanc, la sœur est noire. Chaque matin, le frère tue la sœur. Chaque soir, la sœur tue le frère. Pourtant, ils ne meurent jamais. »

Cette fois encore, le jeune homme répond sans peine : « Le jour et la nuit. »

Dans le mythe, cette énigme rarement évoquée, ne se différencie de la version gasconne que par le genre des substantifs, jour et nuit étant tout deux féminins en grec. Il s’agit donc bien d’un emprunt, l’original étant : « Il y a deux sœurs ; l’une donne naissance à l’autre, et elle, à son tour donne naissance à la première. »

Énigme 3 : «  Il rampe au soleil levant, comme les serpents et les vers. Il marche à midi sur deux jambes, comme les oiseaux. Il s’en va sur trois jambes au soleil couchant. »

Encore un nouvel emprunt au mythe d’Œdipe pour cette troisième énigme que la sphinge formulait ainsi : « Quel être, pourvu d’une seule voix, a d’abord quatre jambes le matin, puis deux jambes le midi, et trois jambes le soir ? »

La réponse ne se fait pas attendre : « Quand il est petit, l’homme… »

La Grand’Bête respecte alors le contrat/ « Prends la moitié de mon or. »

Mais le héros décide à ce moment précis, sans aucune hésitation, de poursuivre l’affrontement. Si la Grand’Bête ne peut répondre, il aura la possibilité de la faire disparaître à jamais, libérant ainsi ses semblables de la violence. C’est un moment de grande solitude qui va déboucher sur une décision irréversible. C’est le « lâcher-prise » qui ne tolère aucun retournement, aucune erreur possible non plus. Le jeune homme doit rassembler toutes ses connaissances pour inventer les énigmes qui pourront être insolubles tout en restant humble pour garder la clairvoyance de ses aptitudes. Ce lâcher-prise selon le concept cathare est nommé dans le vocable ethnologique la liminarité, que nous aborderons un peu plus loin.

Les énigmes posées par le jeune homme.

Ses deux premières énigmes sont vraiment sibyllines et régies, semble-t-il, par des règles autres que celles proposées dès le début du ‘‘jeu ’’. Les limites de l’imaginaire sont repoussées, la Grand’Bête est piégée.

La naïveté de l’image du monde représenté de manière linéaire, avec ses deux bouts, peut nous faire sourire tout en nous donnant une possible indication sur les premières moutures de ce conte. On pourra aussi rester longtemps perplexe sur les réponses proposées à ces deux premières énigmes qui semblent plutôt à des ‘‘mises en abyme d’énigmes’’ suscitant de nouvelles questions. Qui peut être ce roi couronné qui ne voit rien venir ? Et ce grand corbeau noir, savant muet vieux de sept mille ans ?

Pour parfaire sa victoire sur le Néant et l’obscurantisme quoi de plus évident pour le héros que d’aller chercher sa dernière énigme dans la Passion ? La Bête aurait-elle une infime chance d’y répondre, étant « dépourvue d’âme » et de foi ? Pour cela, elle sera d’ailleurs enterrée sans être accompagnée d’une prière.

Énigme 3 : « Dis-moi ce que chante le rossignolet sauvage le Vendredi saint. Dis-moi ce qu’il chante le Samedi saint. Dis-moi ce qu’il chante au soleil levant, le jour de la Pâques. »

Bien entendu, cette mécréante de Bête n’est pas en mesure de répondre, et reste donc muette.

La  mort de la Grand’Bête ou la fin d’un temps et le début d’un autre.

Dans le conte comme dans le mythe, le perdant doit disparaître.

Le jeune homme tue la créature, Œdipe tue la sphinge, ou bien la sphinge se suicide en se jetant de son rocher, ou encore elle se dévore elle-même selon les diverses versions.

L’important est que la créature, symbole d’un autre temps, disparaisse. Le jeune homme, à l’instar d’Œdipe, peut être reconnu comme une figure de liminarité, contribuant à effectuer la transition entre les anciennes pratiques religieuses païennes représentées par la mort de la Grand’Bête (de la sphinge dans le mythe), et l’arrivée du christianisme (des nouveaux dieux de l’Olympe pour le mythe).

L’épreuve de l’énigme se trouve ici être pour le héros un rite de passage tel que l’a conceptualisé Arnold Van Gennep[2].

Les rites de passage, selon la définition de l’ethnologue, accompagnent les changements de lieu, d’état, d’occupation, de situation sociale, d’âge. Ils rythment le déroulement de la vie humaine « du berceau à la tombe ». Ce rite se déroule en trois étapes qui se succèdent :

La première étape est la séparation de l’individu par rapport à son groupe : le jeune homme part seul dans la grotte pour affronter la créature. Œdipe, quittant ses parents, part seul pour Thèbes. On peut rapprocher ce moment à celui de l’éveil du croyant cathare, seul face à sa ‘‘découverte’’.

La deuxième étape est la liminarité : c’est la période pendant laquelle l’individu n’a plus son ancien statut et pas encore son nouveau : le jeune homme n’est plus le pauvre mais il n’est pas encore riche. Œdipe a fui le trône de Corinthe mais il sera roi de Thèbes.

Cette étape transitionnelle est un moment crucial du rite, car elle est caractérisée par l’indétermination. Il s’agit de réussir ou de mourir. Dans la perspective cathare, nous dirons plutôt qu’il s’agit de choisir, soit de se préparer pour sa « bonne fin », soit de risquer de nouveaux errements vers une nouvelle et énième transmigration. C’est le moment du choix en pleine conscience, du premier possible ‘‘lâcher-prise’’.

Sur le chemin cathare, le « lâcher-prise » est un long, très long processus qui commence à l’éveil et peut se poursuivre ensuite par étapes successives et différentes selon la foi et la détermination de chacun(e).

La troisième étape est la réincorporation, c’est-à-dire le retour de l’individu parmi les siens avec un nouveau statut : le jeune homme désormais riche peut épouser sa belle. Œdipe sera proclamé roi.

Le croyant cathare, quant à lui, poursuit son chemin dans la mondanité en prenant soin de garder cette petite flamme intérieure et   fragile toujours allumée, et, en s’efforçant de la faire grandir.

La mort de la Grand’Bête, telle qu’elle nous est contée, est saisissante par sa sauvagerie et son réalisme cru. Si elle est là pour marquer la fin du paganisme, c’est dans une surenchère de détails qui ne sont pas sans rappeler la violence aveugle telle qu’elle apparaît dans « La victoire » d’Andrea Mantegna où l’on voit David brandissant la tête de Goliath.

Surenchère de même dans les paroles de la Bête mourant comme un guerrier viking et s’exprimant comme un oracle antique. Il faut se rappeler à ce sujet que les créatures de la montagne dans la mythologie propre à J.-F. Bladé, bien que dangereuses pour l’humain, savent une fois vaincue se montrer ‘‘bienveillantes ’’ en prenant le temps d’aider leur vainqueur avant de disparaître (cf ; Corps sans âme dans « L’homme de toutes couleurs »).

« Bois mon sang. Suce mes yeux et ma cervelle. Ainsi, tu deviendras fort et hardi comme Samson, et tu ne craindras personne sur terre. Arrache-moi le cœur… » Nous pouvons nous épargner la suite. Ce ‘‘syncrétisme ’’ final est d’autant plus déroutant que nous aurions pu espérer un comportement plus raffiné de la part d’un vainqueur de la ‘‘barbarie’’. Lorsqu’il fait manger le cœur cru de la Bête à son épouse, on se retrouve de nouveau face à la foi chancelante du peuple juif qui avec le « veau d’or » retourne à ses anciennes idoles.

Les lieux du conte.

Du Gers au Pyrénées, nous sommes bien dans ‘‘le pays” de J.-F. Bladé.

L’histoire commence à Castres, lieu de résidence du jeune homme et se poursuit dans la région de Auch, via le château de Roquefort où habite sa promise. Il se rend ensuite à la cathédrale de Auch avant de commencer sa quête. L’intrigue se passe dans la montagne, lieu de prédilection pour les aventures (les Pyrénées) et le nœud de l’histoire se déroule dans la grotte, autre lieu tout aussi riche de sens.

Les villes de Castres, d’Auch et le château signifient seulement la situation initiale du conte, la mondanité au quotidien. La montagne et la grotte sous-tendent une sémantique beaucoup plus profonde.

La montagne, très présente dans les contes de J.-F. ? Bladé, représentée la plupart du temps comme hostile à l’humain, est le lieu possible de tous les dangers, lieu privé de couleur où domine la durée et l’obscurité : « Trois jours après, il arriva dans un pays désert, dans un pays sauvage et noir, où les eaux tombent de mille toises, où les montagnes sont si hautes, si hautes, que les oiseaux n’y peuvent voler, et que la neige n’y fond jamais. » La quête ne peut être un ‘‘long fleuve tranquille’’, la recherche entreprise exige la rupture avec la quiétude du quotidien paisible. Puisqu’il s’agit de devenir autre, de se révéler à soi-même, pour se débarrasser de « sa tunique de chair » il faut aussi abandonner ce qui la nourrit.

Luc, 9. 23-24 : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même et prenne sa croix chaque jour, et qu’il me suive. En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra ; mais qui perd sa vie à cause de moi, la sauvera. »

La grotte est le lieu du dénouement de l’intrigue. On le sait déjà, c’est sous la terre, monde chtonien, que se trouvent les passages pour se rendre d’un monde à l’autre.

Les cavernes, les puits, les grottes et les souterrains sont, en outre, des entrées vers un univers peuplé de créatures inquiétantes, fantastiques qui gardent des trésors : Grand’Bête à tête d’homme pour notre conte, dragon chez Tolkien, griffon chez Flaubert[3], la littérature fourmille de ces êtres imaginaires.

On l’a vu plus haut, c’est dans ce lieu de passage et de transition que se dénoue l’intrigue à partir de laquelle naîtra le nouvel ‘‘être” et commencera un nouveau temps.

En partant de l’idée grecque de Gaïa, la déesse terre mère des races divines, et en étudiant l’assimilation de la grotte à la matrice (bien connue, dit-elle, en sciences des religions), Anne Marchand[4] a souligné la symbolique de renaissance représentée lors de la sortie de la grotte. C’est bien le cas du jeune homme de notre conte : il sort « autre ». Ayant accompli sa mission de ‘‘guide’’ pour ses semblables, il a ouvert la voie à un autre monde libéré du Mal. Cette interprétation est, on le voit bien, complètement catholique, car les cathares savent bien que chaque être ne peut suivre que son propre chemin, mais tout en sachant que tout le long de ce chemin il est essentiel de partager le seul et unique bien ; l’Amour universel.

N. B. :

 Pour ceux qui n’auraient pas vu, ou lu « Le hobbit : un voyage inattendu », voici deux des trois  énigmes posées par Gollum :

« Sans voix, il hurle, sans aile, il voltige, sans dent il croque, sans bouche, il chuchote. »

« Cette chose, toute chose dévore ; oiseaux, bêtes, arbres, fleurs. Il réduit les cailloux en poussière. Il détruit les rois et détruit les villes. Qui est-ce ? »

Chantal Benne le 25 juillet 2022


[1] Présentation de Bertrand Audouy, rédacteur en chef de Mythologies magazine (Edito n°49) : « L’épopée de Gilgamesh est une œuvre composite transmise oralement puis rédigée sous de nombreuses versions, initialement en sumérien entre le IIIe et le IIe millénaire avant notre ère. Ce serait le plus ancien récit de l’histoire humaine connu à ce jour.
Gilgamesh, jeune roi tyrannique de la cité d’Uruk, impose une domination totale sur son peuple pour satisfaire ses propres plaisirs. A lui seul, il incarne ce pouvoir absolu, cette hybris propre aux autocrates qui ne parviennent pas à s’imposer de limites. Repoussant la passion dévorante de la déesse Ishtar, soumis aux aléas de l’amour et de l’amitié, le héros lutte contre lui-même. Euphorique des exploits accomplis avec son ami Enkidu, (ils tuent Humbaba, le géant de la Forêt des Cèdres, combattent le taureau céleste, etc.) il est à la mort de son compagnon saisi par le doute, et va entreprendre une quête sur le secret de l’immortalité. Accéder à la sagesse en acceptant son statut de mortel, tel sera l’enjeu de son voyage en solitaire. ».
Gilgamesh, lors de son voyage va rencontrer les rescapés du Déluge. Nous avons ici la preuve que ce mythe est bien antérieur à l’A.T.

[2] Arnold Van Gennep (1873-1957) ethnologue folkloriste fut le fondateur du folklore en tant que discipline scientifique. Œuvres essentielles : « Les rites de passage : étude systématique » 1909 et « La formation des légendes » 1910.

[3] Gustave Flaubert : « Je suis le maître des splendeurs profondes. Je connais le secret des tombeaux où dorment les vieux rois. Leurs trésors sont rangés dans des salles, et plus bas, bien au-dessous des tombeaux, après de longs voyages au milieu des ténèbres étonnantes, il y a des fleuves d’or avec des forêts de diamant, des prairies d’escarboucles, des lacs de mercure. Adossé contre la porte du souterrain et la griffe en l’air, j’épie de mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. La plaine immense, jusqu’au fond de l’horizon est toute nue et blanchie par les ossements des voyageurs… » in « La tentation de saint Antoine », 1874.

[4] Anne Marchand : auteure, conteuse et conférencière a publié plusieurs ouvrages de Contes et légendes aux éditions Hesse.

Le dragon doré

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Le dragon doré

Ce conte fonctionne comme un conte-formulaire. Le conte-formulaire est caractérisé par une phrase (ou plusieurs) répétée (s) d’un un bout à l’autre par le personnage principal. Mais les contes-formulaires souvent n’ont pas de fin. Ce qui n’est pas le cas de celui-ci. On peut le classer dans les contes merveilleux, à forte connotation spirituelle avec plusieurs références à la mythologie grecque.

Le titre quant à lui est trompeur car il n’y a aucun dragon dans ce conte. Le terme dragon[1] désigne à l’origine les militaires se déplaçant à cheval mais combattant à pied, bien que certaines périodes de l’histoire aient fait déroger à cette règle dans leur attitude de combat.

Les personnages du conte.

Les parents du prince ont pour rôle de présenter la situation initiale du conte, situation de bonheur partagé et de paix : « Riches et heureux, ils avaient un fils beau comme le soleil, honnête comme l’or et hardi comme Samson » (la phrase rime en gascon).

Le héros est donc le gentilhomme « parfait » à épouser, beau, aimable et courageux.

Un deuxième héros, toutefois est à considérer : le Grand Cheval Ailé, sans qui Dragon Doré n’irait pas bien loin.

Personnages réels et fabuleux coexistent donc dès le début de l’histoire.

Le Mal est personnifié par le Maître de la Nuit, personnage fictif lui aussi, qui peut abuser de ses grands pouvoirs maléfiques, mais uniquement la nuit. La nuit, signifiée ici par son côté obscur comme temps éminemment dangereux, se trouve être toujours malencontreusement le moment de la fuite pour nos héros. Ce sinistre personnage, sadique et cupide, a en outre des auxiliaires tout aussi puissants que lui. Ce sont « tous les Diables de l’Enfer » qu’il peut à tout moment appeler à la rescousse. Sa nature est clairement définie par le fait qu’à l’instar de « Corps sans âme » (personnage rencontré dans « l’Homme de toutes couleurs ») il est condamné à vivre jusqu’au jugement dernier, pour ne pas ressusciter. Nous sommes bien face au Diable. Bien plus redoutable que ce pauvre « Corps sans âme » il est sûr de vaincre, de s’approprier la Demoiselle, et prêt à inventer tous les supplices pour qu’elle flanche et fasse chuter son promis.

Le Bien est personnifié par le grand cheval-volant. Lui aussi, personnage fictif, nous rappelle bien sûr le divin cheval blanc ailé, Pégase[2]. Se déplaçant aussi vite qu’un éclair, connaissant le langage humain comme celui des oiseaux, il déjoue les pièges du Diable, informe, enseigne le héros : il se révèle, en fait, être son guide spirituel.

Le Bien a aussi ses auxiliaires ; les hiboux et chouettes effraies, à la physionomie particulière des animaux censés pouvoir jouer des rôles distincts, voire contradictoires comme on l’a déjà remarqué chez J-F. Bladé. Bien que faisant leur sabbat, ces animaux inquiétants car nocturnes, juchés au sommet du grand chêne, s’avèrent être une aide précieuse pour Grand cheval-volant qui chaque fois, en les écoutant deviser, apprend où la Demoiselle est retenue prisonnière. Gageons que leur savoir est utilisé dans un sabbat de magie blanche !

 Le chêne, lui aussi participe du merveilleux bienveillant : c’est toujours au pied d’un chêne que le héros est invité à se reposer et dormir en toute quiétude avant chaque nouvelle épreuve. On a déjà eu un aperçu de la valeur que J-F. Bladé donne au chêne. Non content d’abriter de nombreux animaux, il peut être aussi la résidence de fées (cf. La fée chevrière dans « l’homme voilé »). Cet arbre était par ailleurs un des sept arbres sacrés du bosquet des druides[3].

 Ce conte fonctionnant comme un conte-formulaire a éveillé mon attention sur cette formule répétée par Grand cheval-volant et j’ai trouvé dans celle-ci une résonance évangélique. Peut-être allez-vous trouver mon écho tiré par les cheveux…

Jean, 21.15-19 : Après le repas, Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? » Il répondit : « Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime » et Jésus lui dit alors : « Pais mes agneaux. » Une seconde fois, Jésus lui dit : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Il répondit : « Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime. » Jésus dit : « Sois le berger de mes brebis. » Une troisième fois, il dit : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pierre fut attristé de ce que Jésus lui avait dit une troisième fois : « M’aimes-tu ? » Et il reprit : « Seigneur, toi qui connais toutes choses, tu sais bien que je t’aime. » Et Jésus lui dit : « Pais mes brebis. En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais jeune, tu nouais ta ceinture et tu allais où tu voulais ; lorsque tu seras vieux, tu étendras les mains et c’est un autre qui nouera ta ceinture et qui te conduira où tu ne voudrais pas. » Jésus parla ainsi pour indiquer de quelle mort Pierre devait glorifier Dieu, et sur cette parole il ajouta : « -Suis-moi. »

 Revenons à notre conte.

Alors le grand cheval-volant parla :

« Dragon Doré, m’aimes-tu ?
Oui, je t’aime mon grand cheval-volant.
Dragon Doré, si tu m’aimes, couche-toi sous ce chêne, et dors. Moi, je ferai sentinelle. Dors, jusqu’à ce que je t’éveille. Alors, tu auras des nouvelles de la Demoiselle et du Maître de Nuit. » Une deuxième fois, le Grand cheval-volant interrogea :

« – Dragon Doré, m’aimes-tu ?
– Oui, je t’aime, mon grand cheval-volant. Bien souvent, tu m’as fait service, et tiré de peine à la guerre.
– Dragon Doré, si tu m’aimes, jure-moi, par ton âme, que tu ne me troqueras jamais contre une autre bête. Jure-moi, par ton âme que tu ne me vendras jamais, ni pour or, ni pour argent.
– Mon grand cheval-volant, je te le jure par mon âme. »

 Une troisième fois, le Grand cheval-volant parla :

« – Dragon Doré, m’aimes-tu ?
– Oui, je t’aime, mon grand cheval-volant. Bien souvent, tu m’as fait service, et tiré de peine à la guerre. Je t’ai juré, par mon âme, que je ne te troquerai jamais contre aucune bête. Je t’ai juré, par mon âme, de ne te vendre jamais, ni pour or, ni pour argent.
– Dragon Doré, couche-toi sous ce chêne, et dors. Moi, je ferai sentinelle. Dors, jusqu’à ce que je t’éveille. Alors, tu auras des nouvelles de la Demoiselle et du Maître de la Nuit. »

 Une quatrième et dernière fois, le Grand cheval-volant demanda :

« – Dragon Doré, m’aimes-tu ?
– Oui, je t’aime mon grand cheval-volant. Bien souvent, tu m’as fait service, et tiré de peine à la guerre. Je t’ai juré par mon âme, que je ne te troquerai jamais contre aucune bête ? Je t’ai juré, par mon âme, que je ne te vendrai jamais, ni pour or, ni pour argent.
– Dragon Doré, jure-moi, par ton âme, que jusqu’à ma mort, et pour tant que je mange le foin, le son et l’avoine ne me manqueront jamais.
-Mon grand cheval-volant, je te le jure par mon âme.
-Bon. Et maintenant, Dragon Doré, commande aux valets d’écurie de m’apporter sept sacs d’avoine, et de me tenir prête toute l’eau qu’il me faudra. Dans une heure, moi et toi nous serons partis pour un grand voyage. Tandis que je bourre ma panse, toi, va-t-en courir en ville. Achète une livre de poix chez un cordonnier, une aiguille d’or chez un orfèvre, et reviens au grand galop. »

Le Grand cheval- volant en tant que guide, comme Jésus, se montre ici omniscient : il connaît l’avenir et l’anticipe. Comme Jésus, encore, il demande à son interlocuteur de préciser ses sentiments, de pratiquer une recherche intérieure pour l’aider à mieux se connaître et à éveiller son esprit. L’Amour dénué d’intérêt, sans volonté de posséder l’autre ou ses biens (l’Agapè du héros) est ici comme pour les héroïnes de « La Belle et la Bête » et de « La légende de l’herbe bleue » mise à l’épreuve à l’aune de l’avancement dans la quête personnelle. Il est important de noter que ma mise en parallèle sur l’Amour ne peut aller très loin ; le conte est fortement empreint de la vision judéo-chrétienne : le héros fait plusieurs serments à son guide, et de plus jure par son âme afin de souligner l’importance de ces serments. Un cathare ne pratiquera jamais aucun de ces deux rites !

Si, enfin, l’on « dépouille » le Grand cheval-ailé de ses artifices merveilleux, étant donné le caractère versatile des humains à l’égard des animaux, on peut comprendre qu’il tente de s’assurer gîte et couvert pour ses vieux jours (cf. Les musiciens de la fanfare de Brême).

Les lieux du conte.

En « se baladant » dans les contes de J-F . Bladé, certains de ces lieux nous deviennent familiers :

– Le Bois de Ramier abrite cette fois la maison du Diable. Cette maisonnette lui sert de première prison pour cacher la Demoiselle.
– Le château de La Mothe-Goas est situé dans l’ancien comté compris entre Lectoure et La Sauvetat.
– Le ruisseau de Lauze, qui berce les pleurs de la Demoiselle, est un petit affluent du Gers.
– Pour accéder aux deux dernières prisons de la Demoiselle, les voyages seront tout autres.
– La deuxième épreuve se situe une nouvelle fois au-delà de « la mer grande, grande » pour marquer les difficultés croissantes. Cette mer souvent présente dans les contes de Bladé est le symbole de l’épreuve qui pousse nos héros et héroïnes à se dépasser, et à sortir « différents » un peu comme dans un rite de passage. La récompense vient alors, ici sous la forme d’objets magiques qui permettent la réussite de la dernière entreprise. La tour, sur la cime d’un rocher, construite d’or et d’argent n’est pas sans nous rappeler les prisons dorées de la Belle, et de l’épouse du Corbeau.
– Pour la dernière épreuve, le conteur n’hésite pas à nous envoyer dans les étoiles. La quête est alors au sommet de la spiritualité. Les Trois Bourdons désignent le baudrier d’Orion[4].

Quant à la ville de Bordeaux, elle semble ne représenter qu’une étape pour collecter les objets magiques : La poix, pour confisquer l’ouïe au prince, l’aiguille d’or pour lui confisquer la parole. Le chemin cathare apparaît clairement. Pour gagner en esprit, il s ‘agit de « dompter » ses sens.

La quête du héros.

 Si elle semble classique au départ [il s’agit pour le prince de libérer sa belle], elle s’avère néanmoins être singulière, ne serait-ce que par le choix des référents mythologiques et spirituels.

L’épreuve spirituelle tout d’abord ; l’interdit à ne pas transgresser (plus souvent réservée aux héroïnes (Le Petit Chaperon Rouge, Barbe Bleue, La légende de l’herbe bleue…) nous emmène sur le chemin cathare. Il s’agit pour le héros de nier l’influence de ses sens afin de continuer son chemin sans chuter comme lors des deux premières fuites. Il fuit le Mal qui est censé être bien plus fort que lui, le temps de la nuit, et le Mal bien sûr utilise ses armes les plus efficaces, à savoir les sens trompeurs de notre âme mondaine qui provoquent faiblesses et échecs. Il persécute la Demoiselle, lui inflige des souffrances physiques afin qu’elle appelle son promis à l’aide et le pousse ainsi à la faute, il la terrorise en sortant son épée pour lui laisser croire qu’il va tuer son chevalier alors que son sadisme n’est pas pressé d’en finir. La menace du Diable est très claire : « Jusqu’à la pointe de l’aube, j’ai pouvoir de vous tourmenter. Dis un mot, retourne-toi vers ta belle, je l’emporte ; et tu ne la retrouveras jamais, jamais. » Il s’agit donc d’un double interdit : ne pas parler à son aimée, ne pas la regarder. Les deux premiers échecs de fuite étant analysés, il est temps de prendre la décision qui évitera un nouvel échec. Soumis encore à la mondanité de son âme, il faut donc trouver le moyen de la faire taire ; la solution, bien que provisoire est spectaculaire et quand même violente. Mais je pense en fait que la méthode importe peu, ce qu’il faut retenir c’est qu’avec une détermination et une foi infaillibles chacun, face aux difficultés apparemment infranchissables, peut finalement trouver une solution. Le prince ne manque de courage dans aucun de ses combats face au Diable : « Alors, il tira son épée, et frappa sans peur ni crainte », ou encore « D’un grand coup de pied, le Dragon Doré brisa la porte. » Vainqueur dans chacun de ses combats physiques « Tous deux tirèrent leurs épées, et firent bataille. Enfin, le Dragon Doré porta son ennemi par terre. », c’est dans la fuite du Mal, (alors métaphore de son propre avancement dans le Bien) que le prince trébuche plusieurs fois, comme tout cathare sur son chemin.

Cet interdit s’inspire du magnifique mythe d’Orphée et Eurydice que je prends grand plaisir à vous rappeler ici.

Apollon, dieu grec de la musique, offrit à son fils Orphée une lyre. Celui-ci jouait si bien qu’il surpassait même l’habileté de son père. Lorsque Orphée jouait, les objets qui l’entouraient prenaient vie tant sa musique était envoûtante. C’est en jouant de sa lyre dans un bois qu’Orphée attira la belle nymphe Eurydice. Amoureux, ils se marièrent mais leur bonheur fut de courte durée, interrompu par la disparition tragique d’Eurydice, tuée par un serpent venimeux. Orphée perdit alors le goût de la vie et de la musique. Mais, non résigné, il décida d’aller chercher sa bien-aimée aux Enfers. Charmant avec sa musique les défenseurs des lieux, il réussit à obtenir une audience avec le dieu des Enfers, Hadès tombé lui aussi sous le charme. Ce dernier lui permit de ramener Eurydice à la vie sur terre à condition qu’il respectât une règle : il ne devait pas la regarder avant qu’ils ne fussent tous deux de retour au pays des vivants. On sait bien que la cruauté de ces dieux-là pouvait égaler les pires noirceurs du Diable. Arrivé à la surface, Orphée, heureux se retourna pour embrasser enfin Eurydice lorsqu’il se rendit compte qu’elle n’était pas sortie totalement des Enfers. La règle transgressée, la punition ne se fit pas attendre : Eurydice disparut à jamais. Cette tragique belle histoire symbolise l’amour intense et les limites que les humains sont prêts à franchir pour le garder.

Le temps du conte.

Le temps ne peut être ici étudié de la même manière que dans d’autres contes. Si l’on nous précise que le prince suivit sa formation militaire pendant trois ans auprès de son roi, le temps va ensuite se dérouler à toute vitesse, à l’image du Grand cheval-volant. Il s’agit de fuir le Mal, et malgré les compétences hors pair de notre cheval, le héros et sa belle sont de simples humains bien fragiles qui chutent par deux fois. La délivrance de la belle puis la fuite effrénée se succèdent alors sans temps d’arrêt. Les pauses, les parenthèses philosophiques et spirituelles sont suggérées par les formules répétées de Grand cheval-volant, dans son questionnement sur l’amour, et, dans celles serinées du Maître de la Nuit, comme une réponse en écho négatif sur l’amour impossible.

Le Grand cheval-ailé : « Dragon Doré, m’aimes-tu ? […] Dragon Doré, si tu m’aimes, jure-moi, par ton âme […] »

Le Maître de la Nuit : «  […] Jusqu’à la pointe de l’aube, j’ai pouvoir de vous tourmenter. Dis un mot, retourne-toi vers ta belle, je l’emporte ; et tu ne la retrouveras jamais, jamais. »

On peut relever aussi que pour exprimer le temps les adverbes et locutions adverbiales ont été choisis avec minutie. On l’a vu, les voyages pour libérer la belle de sa prison et les fuites qui s’en suivent se passent toujours la nuit, temps réservé au Mal, ici Maître de la Nuit, temps de l’obscurité et qui peut connoter aussi le Néant, temps du fini, comme on le voit au dénouement. Les seules expressions choisies et paraphrases, qui dénotent un temps un peu plus long, ajoutent à la poésie du conte : « entre le coucher et le lever du soleil », « avant la pointe de l’aube », « jusqu’au lever du soleil », « jusqu’à sa mort »…

 Mais si ce temps appartient surtout au Mal, malgré son nom prétentieux il n’en est pas vraiment le maître incontesté. En effet, on l’a vu, les bêtes de la nuit dont les humains se méfient souvent, ne sont pas forcément ce que l’on veut croire ; la preuve, ces hiboux et chouettes qui en devisant révèlent de précieuses informations à nos héros dans leur quête. « Ces bêtes qui savent tout ce qui se passe chaque nuit » « devisaient à la cime du chêne ». Les expressions du temps connotent alors la douceur et la civilité : « les effraies menaient toujours leur sabbat, et devisaient, tant que la nuit durait encore ». La nuit, Bien et Mal sont possibles.

Les adverbes dans la bouche du Maître de la Nuit sont tranchants comme des lames, comme pour affirmer peut-être un pouvoir pas si certain : « … et tu ne la retrouveras jamais, jamais. »

 Le point d’orgue se situe, bien sûr, au lever du soleil : «  Jusqu’au lever du soleil, il fit sans se retourner, bataille contre le Maître de la Nuit et tous les Diables de l’enfer. Alors, ce méchant monde s’évanouit comme une brume. »

« jamais » connotait bien le néant d’être du Mal qui devient effectif à « la pointe de l’aube » lorsqu’il disparaît comme une brume, suivi de tous ses démons.

Pour tenter une belle conclusion, je ne peux résister au désir de citer cette enchanteresse phrase cathare chère à Guilhem : « Si le Mal est vainqueur dans le temps, le Bien est vainqueur dans l’éternité. »

Chantal Benne


[1] Les premiers exemples de telles unités remontent à l’Antiquité avec les Dimaques d’Alexandre le Grand ou les Alamans. Au Moyen-Âge, le dragon était considéré comme le symbole de la puissance et de la vaillance, deux qualités qui le rendent invulnérable. C’est ce qui explique que de nombreux chevaliers l’aient placé dans leurs armoiries.

[2] Le cheval ailé divin, généralement blanc, avait pour père Poséidon. Son frère Chrysaor et lui étaient nés du sang de la gorgone Méduse, décapitée par Persée. D’après les poètes gréco-romains, il monta au ciel après sa naissance et se mit au service de Zeus, qui le chargea d’apporter les éclairs et le tonnerre sur l’Olympe. Capturé par Belléphoron, un roi de Corinthe, il aida ce dernier à vaincre la Chimère. Plus tard, il retrouva Zeus qui le transforma en constellation du même nom.

[3] Chez les Celtes, le chêne était un des sept arbres sacrés du bosquet des druides avec l’aulne, le bouleau, le houx, le pommier, le saule et le noisetier.  Le bosquet des druides était un lieu religieux, magique et initiatique, un temple rituellement organisé consacré aux divinités qui parlaient dans leurs branches.

[4] La ceinture du baudrier d’Orion est l’un des astérismes les plus connus. Les astérismes sont ces figures remarquables dessinées par des étoiles particulièrement brillantes. Ce baudrier est composé de 3 supergéantes bleues, Alnitak, Alnilam, Mintaka, point de repère du ciel nocturne et objet de nombreuses références mythologiques et religieuses.

La légende de l’herbe bleue ou le conte du roi des corbeaux

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La légende de l’herbe bleue ou le conte du roi des corbeaux.

Ce conte de Gascogne recueilli par J.-F. Bladé est un conte initiatique, intemporel, poétique et mystique qui relate l’histoire d’une rédemption, mais aussi une quête de la lumière qui soustraira l’âme errante au néant.

Dans la classification des contes de Aarne Thompson[1] « Le roi des corbeaux » est représentatif du type 425 : la recherche de l’époux disparu, que l’on retrouve de l’Europe à la Chine et qui a été développé par Apulée[2] dans les « Métamorphoses » sous le titre d’« Amour et Psyché ». Mais « Le roi des corbeaux » est aussi représentatif du type 471 : le voyage dans l’Autre Monde  .

Les personnages

Le père : créature hybride, homme vert et cyclope, nous emporte dès le début dans le monde de l’imaginaire, mais un imaginaire rassurant car familier : cet homme vert réside au bord du bois de Ramier, entre Lectoure et Fleurance, forêt évidemment connue des auditeurs.

Ses trois filles, l’aînée belle comme le jour, la cadette plus belle que l’aînée, et la dernière plus belle que la cadette ne sont pas, bien sûr, sans nous rappeler les trois sœurs de « La Belle et la Bête ». L’aînée et la cadette exprimaient dans ce conte la même aversion pour le mari proposé que le font ici les sœurs de notre héroïne.

L’héroïne : c’est encore une fois, la plus jeune (encore une enfant) qui fait le sacrifice de sa personne en acceptant le mariage contre nature et donc monstrueux avec un animal (cf. « Conte languedocien du Serpent », « La Belle et la Bête ». Alors que son père lui-même refuse de livrer son enfant au corbeau, par peur de la damnation, la jeune fille accepte sans arrière-pensée. Devenue reine, elle commence alors sa quête dans ce merveilleux château de solitude propice à l’introspection. Elle fait bien plus, bien sûr, qu’accepter son sort ; elle le choisit, avec courage et naïveté, et ce sont ses qualités ; sa détermination, sa générosité et sa pureté qui vont lui permettre d’avancer sur son chemin. A l’instar de l’héroïne du conte « Les fées », elle se montre toujours prête à aider les autres, douée d’empathie et de générosité. En tant que reine, elle reste humble en proposant son aide à la vieille lavandière, et sa pureté apparaît alors aussitôt dans la puissance de son geste : « La reine n’eut pas plus tôt plongé le linge dans l’eau, qu’il devint blanc comme lait ». Elle traverse l’épreuve dans la simplicité et s’en trouve grandie.

Le Mal est ici personnifié par un ennemi redoutable, le « méchant gueux » qui changea le roi (époux de l’héroïne) et tout son peuple en corbeaux. Il nous rappelle, bien sûr, un autre « gueux », Cagolouisdors, « plus méchant que cent diables, qui a grand pouvoir sur terre » et qui transforma le promis en pou.

Le Bien, incarné par la lavandière, se présente comme une aide précieuse mais limitée. Elle aidera bien sûr notre héroïne mais, comme nous l’avons vu dans le conte de « L’homme voilé », cette dernière devra faire ses preuves sur son chemin de purification, nous rappelant ainsi le long et solitaire chemin du croyant pour parvenir à sa bonne fin. La lavandière « ridée comme un vieux cuir et vieille comme un chemin […] chantait en tordant un linge noir comme la suie ». Sa chanson énigmatique sonne comme une prophétie : « Tu n’as pas achevé de souffrir. Ton mari t’a donné de bons conseils. Mais les conseils ne servent à rien, et ce qui doit arriver ne manque jamais. Maintenant passe ton chemin, et ne retourne ici que dans un jour de grand besoin ». Ces paroles nous suggèrent que lors de notre quête spirituelle, personne ne peut s’acquitter de notre tâche à notre place, seule des aides ponctuelles peuvent nous éclairer dans l’obscurité du chemin personnel. Telle une bonne fée, la lavandière va faire don de trois objets magiques à la reine, objets symboles à la fois des vertus possibles  qui peuvent naître de l’âme et du labeur nécessaire pour acquérir ces vertus : la paire de souliers de fer, probablement instrument de torture pour avancer, ne marquera  la fin du chemin que lorsqu’elle sera usée, la besace toujours pleine de nourriture, et la gourde qui fournira la boisson à volonté sont elles, de véritables aides qui lui permettront de se consacrer à sa quête sans se soucier des contingences matérielles, nous rappelant la parole de Christ (Luc 12.22 : « Voilà pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi le vêtir. Car la vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ». Le couteau en or, enfin, objet magique censé couper l’herbe bleue, sera aussi regrettablement l’outil du meurtre des loups. C’est donc cette seule arme détenue par notre héroïne qui fera d’elle une violente.

L’époux, personnage métamorphosé (ainsi que tout son peuple) par un être malfaisant ne pourra être libéré du maléfice que par la réussite des épreuves dévolues à son épouse.

Les loups, gardiens de l’époux prisonnier, encore une fois associés au mal, sont néanmoins ici une pâle copie de la sauvagerie du vautour dévorant le foie de Prométhée.

La métamorphose

 La métamorphose selon laquelle les dieux ou les êtres humains peuvent se transformer ou être transformés en un autre animal, de façon complète ou partielle est présente, nous rappelle J. E. Merceron[3], depuis l’Antiquité dans de nombreuses mythologies et religions. C’est, dit-il, une donnée fondamentale des sociétés polythéistes, grecque, romaine et celte.  Dans la mythologie celte, dans les récits épiques, les guerriers se transforment souvent en corbeau, tel Lug, le fils de Cian. La métamorphose peut être volontaire (chez les dieux) ou subie, trompeuse ou protectrice, réversible ou irréversible.

Selon G. S. Nourry-Namur[4] nous devons nous rappeler enfin, que « transformer » signifie changer de forme, mais pas forcément d’essence.

 Le corbeau, nous dit-on, symbolise les longues épreuves, le travail de préparation effectué « en aveugle », échelonné sur plus d’une année, au terme de laquelle survient la « libération ». Cette définition correspond tout-à-fait à notre conte.

Le mariage

 Seul, cet acte de sacrifice de la part de la Belle peut libérer la Bête, tout comme dans le conte bien connu. Le don de soi est total, sans calcul. Il semble que le rôle du linceul blanc soit d’une part de cacher la monstruosité de l’acte en ménageant la pureté de l’enfant, tout en symbolisant d’autre part, la pureté de l’âme emprisonnée dans ce corps d’oiseau, car il s’agit bien ici d’une métamorphose subie et non choisie.

Les épreuves

 En se familiarisant avec les contes, on remarque que les épreuves dévolues aux héros diffèrent des épreuves dévolues aux héroïnes, véritables marqueurs sociaux-culturels trahissant les rôles futurs attendus pour chacun des genres.

À L’instar de Ève, pour l’héroïne du conte l’épreuve consiste à ne pas franchir, sous peine de catastrophes et des pires maux, un interdit qui n’aura de cesse bien sûr de la tenter. La liste de telles héroïnes est longue, on rappellera simplement « Le Petit Chaperon Rouge » qui ne doit pas quitter le chemin, l’épouse de « Barbe Bleue » qui ne doit pas utiliser la clé qu’on a eu le vice de lui confier, la fiancée du « Serpent languedocien » qui doit veiller à ce que personne ne touche à sa peau pendant son sommeil. Ici, notre héroïne ne doit jamais essayer de voir l’apparence de son époux. Comme dans « La Belle et la Bête », la Bête n’est bête que pour mettre à l’épreuve la Belle et vérifier sa capacité d’aimer vraiment. Où se situe cet amour ? Est-il intéressé, superficiel, attaché aux sens (attirance pour la beauté visible), ou capable de lire une humanité plus profonde ? Ou, dans un registre spirituel, cet amour est-il pur Amour Universel qui permettra l’éveil de l’âme errante ?

 Dès le départ, l’épreuve est donc double : donner son amour à un être totalement inconnu et résister à une tentation bien naturelle de savoir à qui on a à faire. Pour ces héroïnes déjà citées, il s’agit plus généralement donc d’éprouver la chasteté de leur âme par la résistance à leurs sens (voir l’époux toucher une partie de son corps), doublée de la résistance au désir de savoir (connaître les secrets cachés comme dans Barbe Bleue, ou découvrir la forêt que le chemin ne laisse voir dans le Petit Chaperon Rouge). Résister à la curiosité de savoir, du Savoir, nous montre bien ces héroïnes comme les dignes héritières de Ève.

 La curiosité, était-elle, est-elle encore aujourd’hui un défaut considéré comme typiquement féminin ? Si oui, il serait intéressant alors de se demander pour quelles raisons ?

 Question de curieuse, sans vouloir jouer les héroïnes, comment peut-on craindre et aimer à la fois ? « Pourtant, la reine craignait et aimait le Roi des Corbeaux, parce qu’il était fort et hardi. »

Nous avons là un magnifique poncif du rôle attendu de l’épouse dans le mariage !

La chute

C’est la veille de la fin de l’épreuve que chute l’héroïne succombant alors à la tentation si longtemps repoussée. Belle leçon pour nous rappeler que rien n’est jamais acquis, aussi avancé que l ‘on puisse être sur le chemin christique, notre nature mondaine reste présente et dangereuse, toujours prête à nous faire chuter et à compromettre notre salut.

 L’échec demande alors une nouvelle et dernière épreuve. Celle-ci nous renvoie au célèbre mythe de l’homme enchaîné, ou mythe de Prométhée.

Le Titan ayant volé l’étincelle divine à la roue du char du soleil de Zeus pour l’offrir aux humains, est alors puni de manière cruelle : enchaîné sur le Caucase, un vautour lui dévore le foie qui repousse chaque jour. L’analyse d’Eschyle[5]nous dévoile le sens profond de ce mythe dans le double problème :

On ne peut rien contre le Destin, malgré tout son Savoir.

Qu’a-t-on le droit de savoir, sans que ce soit un privilège, et sans qu’on en reçoive un châtiment ?

 La parabole sibylline de la lavandière, nous est alors éclairée : « Les conseils ne servent à rien, et ce qui doit arriver ne manque jamais. »

 La philosophe, Simone Weil[6] voit, quant à elle, dans l’histoire de Prométhée enchaîné comme la réfraction dans l’éternité de la passion du Christ. Prométhée est l’agneau égorgé depuis la fondation du monde.

  Les lieux où se déroule le conte

L’homme vert et ses filles habitaient à la lisière du bois de Ramier. Le bois ici est protecteur, symbole d’une situation heureuse paradisiaque, comme dans tout début d’histoire avant l’événement perturbateur qui va mettre en danger cette situation initiale.

La reine doit quitter sa forêt protectrice pour aller vivre dans « le pays du froid, le pays de la glace, où il n’y a ni arbre ni verdure ». Le contraste est saisissant entre la douceur forestière et la rudesse suggérée du pays du « Nord ». « La montagne haute et sans neige » privée de couleurs, où le noir et la durée dominent ne font qu’ajouter à l’inquiétude face à l’inconnu. Dans ce décor plutôt hostile, le château luxueux et merveilleux, pourtant château-prison apparaît alors comme un refuge protecteur pour l’héroïne, vouée désormais à une grande solitude, loin des siens (cf. « La Belle et la Bête » et « conte languedocien du Serpent »).

 Après la chute les lieux traversés prennent une tout autre dimension. L’épreuve bien plus difficile encore se déroule dans un autre monde, où plutôt trois autres mondes imaginaires connotés d’une forte valeur spirituelle, voire mystique. Le cheminement à travers le pays du jour, puis à travers le pays sans nuit ni jour, et enfin à travers le pays de la nuit, représente trois longues années d’errance spirituelle, d’aveuglement, de doute, de cécité ; c’est là une bien belle et poétique image du cheminement cathare ! Le dernier lieu du conte enfin se trouve être, encore une fois (cf. « L’homme   voilé »), « la mer grande ». La traversée de cette mer, peut symboliser alors une étape finale permettant l’accession à une pureté totale.

L’objet magique

C’est seulement après cette longue errance que la reine parvient alors au bout de sa quête. Elle trouve enfin l’objet magique essentiel pour rompre le mauvais sort et libérer son époux : « l’herbe bleue, l’herbe qui chante nuit et jour, l’herbe qui brise le fer ». Cet objet magique nous rappelle bien sûr « la Fleur Dorée, la fleur de baume, la fleur qui chante comme un rossignol », cet autre objet magique essentiel, lui pour libérer tout un peuple de la peste. Ces objets magiques empreints de poésie qui permettent la libération d’un être (ou d’un peuple) sont l’allégorie, me semble-t-il, de l’éveil de l’âme spirituelle.

Pourtant, les épreuves ne sont pas encore toutes derrière la reine : « Elle repartit dans la nuit, marchant pieds nus parmi les épines. Elle marcha longtemps, longtemps. Enfin, la nuit finit, et le soleil se leva ». Encore donc un long temps à marcher, comme un chemin de croix avant le dénouement. Si ce chemin de douleur est fort d’une connotation judéo-chrétienne, nous pouvons, de manière plus cathare, y voir le cheminement du croyant qui a connu l’éveil et qui maintenant doit se dépouiller progressivement des différentes couches mondaines de sa tunique de chair en faisant siens les préceptes de la Règle de Justice et de Vérité.

Le temps, marqueur du spirituel et du mondain

 Le temps, dans «  la légende de l’herbe bleue », a exactement les mêmes valeurs contextuelles que dans celui de « L’homme voilé ». Comme on avait déjà pu le remarquer à la lecture de ce conte, le temps se trouve comprimé ou élargi à l’envi, selon qu’il qualifie la vie dans le monde ou la vie intérieure.

Les mêmes tournures de phrases sont utilisées pour désigner le temps des épreuves vécues dans la solitude, qui est en fait le temps de l’introspection et de la quête spirituelle : « Elle marcha longtemps, longtemps ». Le temps s’étire à l’infini, s’approche de l’éternité, image métaphorique de la spiritualité, alors qu’il se comprime et devient mesurable, comptabilisable, lorsqu’il désigne les actions dans le monde, et les crédits, profits et pertes qui en découlent, image métaphorique de la finitude matérielle. Et tout comme dans « L’homme voilé » encore, dans ce temps « compté », le mesurable est exprimé par les mêmes nombres symboliques. Le 3 et le 7 sont ceux qui reviennent le plus souvent : la traversée des autres mondes durera en tout trois ans, trois jours de marche séparent les autres mondes les uns des autres, la traversée de la mer grande dure, sept jours et sept nuits, et enfin sept mille navires viennent chercher le peuple du roi. Ce magnifique conte nous emmène dans un monde merveilleux, insoupçonné et apparemment lointain mais qui pourtant s’attache à notre âme pour longtemps…


[1] La classification Aarne-Thompson (ou A.T.U), devenue internationale, distingue 4 grandes catégories dans les 2340 contes-types répertoriés, divisées elles-mêmes ensuite en sous-catégories.
[2] Apulée (vers 125- après 170) écrivain, orateur et philosophe médio-platonicien, auteur de « Métamorphoses ou L’Âne d’or »
[3] Jacques E. Merceron, professeur de littérature française médiévale, membre du Centre d’Études Médiévales, « Nouvelles Mythologies Comparées ».
[4] G. S. Nourry-Namur. Agrégée de lettres classiques : « Le conte, nature et métamorphose » in revue de mythologie, hors-série n°10.
[5] Eschyle (-525, -456) : Le plus ancien des trois grands tragiques grecs, auteur d’environ 110 pièces dont 7 seulement nous ont été transmises. « Prométhée enchaîné » est une pièce supposée être de lui, mais cette attribution reste douteuse.
[6] Simone Weil (1909-1943) « pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu » et « Intuitions pré-chrétiennes ».

Chantal Benne le 05/07/2022.

L’homme de toutes les couleurs

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Les contes cathares

L’homme de toutes les couleurs.

Un début de conte qui peut nous rappeler « Le chat botté » (dans l’héritage paternel, le petit dernier de la fratrie semble lésé) ou encore « Peau d’âne » (lui aussi doit aller, affublé d’un « vêtement » qui va définir sa nouvelle vie. Mais les ressemblances s’arrêtent là.

Le héros du conte, rebaptisé « l’homme de toutes couleurs » de par son habit rapiécé qui dénote son état, a pour quête d’aller gagner sa vie (comme le malheureux fils du meunier).

Les lieux qu’il va traverser, les êtres qu’il va rencontrer sont tous porteurs de symboliques précises qui nous emmène dans une singulière aventure mystique. Le héros ne choisit pas le chemin qui mène à Paris (dans le monde) mais un chemin inconnu et probablement douloureux : le chemin qui mène au Pays de la Faim et de la Soif, désert hostile à la vie dont on ne connait pas la destination. Le héros traverse ce pays en trois jours (c’est le jeûne total ou endura).

Le second lieu traversé n’est pas moins symbolique : la montagne – à la fois « non monde » où l’on peut croiser tous les êtres en rupture du monde : exilés solitaires, héros prisonniers – et « monde à l’envers », où la verticalité remplace l’horizontalité, où le désert remplace les cultures, et où « tout diffère des normes couramment reçues » (selon l’analyse de Dinguirard : « la montagne dans les contes de Bladé »).Il y a ensuite la rivière qui symbolise une étape essentielle du chemin, et pour finir « le trou » comme un goulot qui symbolise la chute toujours possible, mais pas fatale. Le trou est le symbole du monde chtonien (du grec ancien khton = la terre) qui est l’opposé du monde céleste. Les cavernes, les puits, les grottes et les souterrains sont souvent dans l’inconscient collectif des entrées vers un monde peuplé de créatures inquiétantes. Le chemin de l’homme de toutes couleurs est pénible, laborieux, semé de difficultés et de souffrance tel le chemin du chrétien cathare.

Les rencontres faites par le héros ont, elles aussi, un sens bien particulier : il y a les rencontres bénéfiques, les alliés, qui apporteront l’aide nécessaire au héros pour poursuivre son chemin. Le Mal, lui aussi, est toujours là, présent, sournois, prêt à le faire chuter dans l’abîme. Et pour corser la difficulté, le Mal comme le Bien ne sont pas toujours où l’on croit les voir.

Le serpent dont la réputation n’est plus à faire va pourtant apporter une première aide matérielle au héros ; or et argent qu’il pense aussitôt partager avec son père.

Un homme mort dans le désert et qu’il prendra soin d’enterrer et d’accompagner dans une prière, lui fournira une seconde aide matérielle : une barre de fer comme arme de défense.

« Corps sans âme », personnage énigmatique, nous fait bien sûr penser au Diable. Sa maison au pied de la montagne, paraît un havre de repos pour notre héros qui l’occupe en toute innocence (comme Boucle d’or !) pour se reposer. Une nouvelle épreuve, le combat de trois heures contre « Corps sans âme », se solde par la demande en grâce du démon qui ne pourra mourir qu’à la fin du monde. Le héros, en réussissant à « faire la loi » au Mal, en l’obligeant à le guider dans la montagne, réalise sa première « victoire » spirituelle.

Le loup géant (incarnation diabolique et absolue du sauvage selon la psyché occidentale, mais aussi heureusement animal sacré, allié des peuples proches de la nature) joue ici son double rôle : agressif tout d’abord, une fois vaincu il se montre bienveillant avant de mourir en offrant son corps et son sang. Symboles christique et païen se mêlent dans le personnage. Tel Christ, le loup offre sa chair et son sang, pour offrir ses qualités guerrières à son vainqueur. Le loup apporte donc à son tour une aide en offrant son courage, valeur plus noble que les précédentes sur le chemin de la quête spirituelle.

Une fois au sommet de la montagne, c’est une rivière apparemment infranchissable qui barre la route du héros. Cette nouvelle épreuve que l’on pense ultime, est la plus difficile, celle qui exige la solitude, le dépouillement, la prise de décision irréversible ; c’est le chemin cathare, chemin du chrétien qui ne peut plus se retourner. Luc (9.61-62)

Citation :

Un autre encore lui dit : « Je vais te suivre, Seigneur ; mais d’abord permets-moi de faire mes adieux à ceux de ma maison. » Jésus lui dit : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde à l’arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu. »

Alors l’homme de toutes couleurs se jette à l’eau. C’est le lâcher prise, moment où selon la formule affectionnée par Guilhem, le naufragé lâche la bouée pour choisir sa route. Il ne faut pas regarder derrière soi, ne pas écouter « les faux prophètes » qui vous retiennent et finiraient par vous perdre, peut-être même sans le vouloir. Le héros sait tout cela, et ne fait donc pas de faux pas.

Mais le Mal peut prendre d’infinies apparences, et le dernier personnage rencontré est l’incarnation même du Diable : le nain, faux prophète entraîne notre héros confiant dans les profondeurs de la terre sans possibilité de retour. L’enfer est pavé de bonnes intentions ; le château offert sous terre est une prison (et on pense au « mur strict » auquel pouvait être soumis nos ancêtres cathares[1]). Ce dernier lieu qui emprisonne a, lui, des accents de merveilleux et de fantastique rappelant le conte de « La Belle et la Bête ».

Encore une fois, les aides au héros seront apportées par des animaux : par les trois juments qui s’avèrent en fait être les filles du roi métamorphosées par le nain malfaisant, et surtout par l’aigle, animal fantastique, associé par excellence à la montagne, doué de pouvoirs mystérieux et bien plus puissant que tout être humain, personnage mythique à cheval entre les deux principes du Bien et du Mal.

Ce sont, finalement, ses seules qualités : sa détermination, sa bienveillance portée tant aux animaux qu’aux humains, son courage, sa générosité sans faille allant jusqu’au don de soi, qui permettent à l’homme de toutes couleurs de parvenir au bout du chemin.

L’homme voilé.

Le changement d’identité décidé.

Un prince de mauvaise vie, pour échapper à la punition ultime de son père et sauver sa peau, doit fuir le royaume. Lors de sa fuite, se reposant sous un chêne, il va prendre conscience du mal qu’il a fait auparavant et décider de changer totalement. Cela ressemble à un éveil. Le prince « déchu » pour « finir de mal faire » selon son expression va mettre en pratique deux comportements fondamentaux du catharisme : la modestie et l’humilité, qualités essentielles pour pouvoir cheminer. Se délestant alors de tous les privilèges attachés à son ancienne condition, il se dépouille en vendant son cheval pour aller dorénavant à pied comme un simple gueux, (ou comme aussi les Bonshommes prédicateurs du Moyen-Âge) et échange ses vêtements de qualité contre des hardes (à l’instar du Christ qui demandait à ses disciples de ne porter qu’une seule tunique). Ce changement radical et librement choisi est bien le signe d’un désir de devenir meilleur et d’une grande détermination. On se rappelle la difficulté du jeune homme riche lorsque Jésus lui conseille d’abandonner ses biens (Matthieu 1 9. 21-22).

 Ce changement total d’identité et le courage implicite dans l’abandon de tous ses privilèges nous rappellent encore une fois Peau d’âne, mais si l’héroïne avait fait un tel choix pour échapper à la folie d’un père incestueux, la démarche du héros est à l’opposé puisque son désir le plus cher est d’être reconnu comme quelqu’un de meilleur par son père. La peau d’âne devient voile noir, la couleur de l’humilité. Ce voile noir a aussi, me semble-t-il, un rôle opposé à la peau d’âne : il n’est pas là pour cacher et protéger une enfant de la folie d’un père, mais au contraire pour permettre à un père de découvrir, derrière le voile le nouveau fils désireux de reconquérir l’amour paternel.

 On peut noter aussi les similitudes du héros avec le fils prodigue, lui aussi gardien de porcs après avoir dilapidé ses biens (Luc 15.15). Mais là aussi, la fin diffère.

Les lieux du conte.

  La forêt (ou le bois) on le sait est le siège de tous les possibles : là peut résider le Mal (ici personnifié par le loup noir, grand comme un cheval) mais aussi le merveilleux (la pauvre vieille femme est en fait une fée habitant dans le creux d’un chêne).

Le chêne, on le sait, est symbole de force, d’endurance et de longévité. L’arbre en général, par sa double appartenance au ciel et à la terre, relie monde sous-terrain, monde terrestre et monde céleste. Le chêne, lui, est gardien de la forêt, et , il constitue avec le tilleul la demeure de Philémon et Baucis pour l’éternité. Il a donc dans ce conte un rôle important à plusieurs reprises :

  • C’est au pied d’un chêne que le prince décide de changer, c’est dans un chêne que se trouve l’Oiseau d’Or, et c’est encore dans un chêne qu’habite la fée, aides magiques qui contribueront aux victoires du prince, alors que, souvenons-nous
  • c’est d’un vieux saule creux que surgit le diabolique Cagolouisdor.(C’est dans le bois de cet arbre que les sorcières du Moyen-Âge fabriquaient leurs balais…).

Les personnages, alliés du héros

Les personnages alliés, censés aider le héros, ont dans ce conte un rôle singulier. En effet, s’ils se conduisent en « anges gardiens », leur prestation n’est jamais gratuite, mais elle se mérite dans une épreuve. Il s’agit pour le prince de prouver ses qualités nouvelles (comme le croyant sur le chemin).

La fée, omnisciente du profane (existence du voile et de l’épée cachés dans l’église) comme du sacré (les mœurs du Géant de Brume) aide le prince à vaincre le géant car elle lui est redevable du sauvetage de sa chèvre.

L’Oiseau d’Or, monstre indéfinissable situé entre le Bien et le Mal, aux mœurs de vampire, mais qui raisonne comme un chrétien, offre au prince le don de voler (utilisable une seule fois) contre le sacrifice de son sang.

Le Roi des Poissons, offre la Fleur qui peut chasser la peste dévastatrice, contre le baptême qui fera son salut.

 Rien n’est donc donné d’avance dans la quête du prince cheminant vers le pardon, et chaque épreuve a sa raison d’être pour forger son caractère, à l’image du cheminement chrétien destiné à développer la conscience spirituelle de l’être pour le guider vers sa bonne fin.

 Dans ses diverses études sur le conte (essais écrits entre 1979 et 1989), l’ethnologue Yvonne Verdier, nous montre combien l’être humain est démuni dans la forêt et par là même, obligé de faire alliance avec ses habitants. C’est, dit-elle « en s’initiant au goût d’une vie frugale et généreuse, engagé sur le parcours d’une sorte de dénuement progressif que le héros (ou l’héroïne) du conte peut trouver la voie de l’au-delà, un au-delà merveilleux, d’où il revient ou pas. » Elle conclut ainsi : « Seul l’occident médiéval, y compris dans sa longue durée symbolique pouvait construire une telle allégorie. »

Les épreuves à traverser.

 Le Géant de Brume et le Serpent Volant sont bien là pour représenter le Mal.

Le Géant de Brume, cyclope destructeur de la nature, et le Serpent Volant, dragon anthropophage, obligent notre héros à la violence. Il combat ces monstres, toujours muni de son épée, et ces deux épreuves nous ne le montrent pas moins animal que ses adversaires. Le prince est encore dans la violence du monde et son triste rôle est bien de verser le sang. Mais son chemin initiatique évolue et la dernière épreuve est bien celle qui va lui permettre de s’élever enfin.

En effet, la quête du héros change de dimension : il ne s’agit plus de combattre et de tuer pour vaincre le Mal, il s’agit d’aller chercher dans un lieu quasi inaccessible un objet miraculeux qui, seul, pourra sauver l’humanité. La quête devient enfin spirituelle, le prince a avancé sur le chemin, et il est prêt de son but. Cette fleur peut être l’image de son esprit éveillé.

J’ai séparé le dernier lieu traversé des autres lieux du conte car à mon avis, c’est vraiment un lieu spécifique. La dernière épreuve se déroule donc dans le milieu de l’eau et représente des similitudes avec le conte de « L’homme de toutes couleurs ».

 Comme l’homme de toutes couleurs n’hésite pas à se jeter à l’eau sans plus écouter les paroles des faux prophètes, on retrouve ce même lâcher-prise chez l’homme voilé qui  n’ayant plus aucune latitude d’action,  donne toute sa confiance à un guide qu’il doit suivre aveuglément dans un univers inconnu et inquiétant.

Le poisson, animal auxiliaire des hommes et des héros dans de nombreux récits (Jonas et la baleine, Sindbad le marin, Thésée mis à l’épreuve par Minos, etc…) se trouve être aussi le symbole de la renaissance, pouvant apporter la sagesse aux héros selon la conteuse et auteure Anne Marchand (« Contes et légendes » éditions Hesse). Le prince se trouve grandi par cette dernière épreuve, il est autre, le contraire de ce qu’il fut, il connait le Bien ; C’est ce qui probablement lui donne le droit de baptiser le pauvre chrétien malmené par Saint Pierre.

 La saynète sous la treille où « les six hommes font ribotte attablés avec sept putains » m’a fait penser aux tentations du désert. Les anciens démons du héros ne seraient-ils pas là pour l’éprouver une dernière fois, question d’être sûr qu’il est bien guéri ?

La notion du temps comme « marqueur » du spirituel et du mondain.

 Dans ce conte, le temps se dilate et se condense tour à tour selon qu’il désigne la recherche spirituelle du prince solitaire ou les épreuves subies comme étapes obligatoires du cheminement.

 Le temps de l’introspection, de la solitude et de la prise de décision se fait dans la longueur, incommensurable, sans repère, toujours décrite par la formule « cela dura longtemps bien longtemps », nous rappelant comme il est laborieux de devenir chrétien.

 Le temps du monde et de l’action est par contre toujours mesurable. Les épreuves se situent dans un temps condensé. Pour cheminer jusqu’à l’action (tuer le Géant de Brume, ou le Serpent Volant), il faut au héros trois jours et trois nuits. Lorsque qu’il quitte sa retraite pour aller affronter l’adversité, sept semaines de cheminement lui sont nécessaires pour atteindre l’église où se trouvent son arme et son voile. Sept années de vie chrétienne sont indispensables au Roi des Poissons avant d’atteindre le salut. On peut voir ici une belle allégorie du temps fini du monde comparé à l’éternité de l’Esprit.

Le rôle du voile.

 C’est le symbole le plus parlant de l’humilité choisie. Le prince utilise le voile uniquement pour cacher son apparence physique à son père tout en espérant que ce dernier le reconnaitra quand même par ses simples vertus acquises laborieusement. Il a abandonné progressivement « sa tunique de peau » pour faire naitre le Bien en lui. Ce voile dit bien que l’essentiel est invisible pour les yeux. Mais le père n’a malheureusement ni la clairvoyance ni la bienveillance du père de l’Évangile.

« — Roi, je connais votre fils. Ne vous pressez pas de le condamner. Depuis longtemps, il a fini de mal faire, et il tâche de le prouver. Voulez-vous que j’aille lui dire de revenir avec vous, pour commander à votre place ?

— Homme voilé, je ne crois pas. Si ce rien qui vaille revient jamais, c’est moi qui me charge de le recommander au bourreau. »

 Il n’y a pire sourd que celui ne veut entendre. Ce père n’est absolument pas comparable à celui de l’Évangile : Luc (15. 20-23) « Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut pris de pitié : il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : Père j’ai péché envers le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils. Mais le père dit à ses serviteurs : Vite, apportez la plus belle robe, et habillez-le ; mettez-lui un anneau au doigt, des sandales aux pieds. Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé. »

  Dans le conte, le prince perdit le goût du bonheur, car son père mourut sans lui avoir pardonné. Cette triste fin nous enseigne qu’il ne faut pas remettre à plus tard pour choisir la voie du Bien car on risque alors d’avoir tout à recommencer, elle nous montre aussi que la Bienveillance est une vertu rare qui ne peut s’acquérir qu’en se dépouillant totalement de notre ego : ce que, finalement seul le héros de ce conte parviendra à faire.

  Enfin, ce voile noir ne cachant que le visage, peut-être une référence au linge protégeant le visage de Jésus crucifié. Mais cette image chrétienne ne peut pas, bien sûr, être reconnue cathare.

Travail de recherche de Chantal Benne, le 14/06/2022.


[1] Condamnation proche de l’emmurement où le prisonnier survit enchaîné et nourri seulement de pain et d’eau.

L’alimentation cathare : hier et aujourd’hui

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L’alimentation cathare : hier et aujourd’hui

S’il est un point qui suscite de la curiosité et de l’intérêt de la part de celles et ceux qui découvrent le catharisme, je crois pouvoir dire qu’il s’agit de l’alimentation des Chrétiens cathares, c’est-à-dire les consolés.
Au Moyen Âge, la question de l’alimentation biologique ne se posait pas, ce qui ne veut pas dire que l’alimentation était saine. Par contre elle était locale et très peu transformée.
Il faut distinguer l’alimentation de la population qui variait selon le niveau social et l’alimentation des novices et des consolés qui suivait les prescriptions et les rites de la Règle de justice et de vérité.Read more

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Delmas Éric 10/06/2022 Alimentation cathare Vie quotidienne
Benne Chantal 14/06/2022

 

 

23/11/2022

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