Magazine l’Histoire n° 430 de décembre 2016

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Ce magazine propose un dossier intitulé : Les cathares. Comment l’Église a fabriqué des hérétiques.

Voici le courriel que je viens d’envoyer à sa directrice de la rédaction, madame Valérie Hannin.

Madame,

Il y a tant à dire sur la revue que vous venez de publier, essentiellement consacrée au « négationnisme » du Catharisme que j’ai du mal à savoir comment vous répondre sans y consacrer 300 pages. Pour faire simple et au risque de répéter certains arguments, je vais user d’une méthode simple qui va consister à répondre aux articles, les uns après les autres.

Dans l’édito, signé par L’Histoire — peut-être est-ce vous qui vous cachez sous ce pseudonyme —, je lis que la geste des cathares d’Occitanie est une légende bien enracinée. Votre a priori personnel est légitime et prouve qu’un auteur peut se départir de la fausse objectivité journalistique qui n’a jamais existé en aucun domaine, chacun exprimant forcément dans ses écrits une part de son opinion personnelle. Le titre « Pays cathare » est d’origine moderne et n’a donc rien à voir avec le Catharisme médiéval. Charles Schmidt fut effectivement un historien qui relança l’intérêt des chercheurs pour le Catharisme et il est vrai qu’il était encore fortement imprégné des opinions judéo-chrétiennes qui avaient été construites par la rhétorique catholique anti-cathare médiévale. L’idée que le Catharisme était une contre-Église (catholique et orthodoxe) est une idée effectivement fausse. C’était simplement une résurgence d’une Église chrétienne ignorée, quoique toujours active dans le sud de la Bulgarie.

[Digression destinée à expliquer la phrase précédente]
Les historiens ont toujours pensé que la transmission vers l’Occitanie s’était faite via les routes commerciales des Balkans, par la Rhénanie, le nord de la France puis était redescendue par l’Orléanais, l’Aquitaine et enfin le Toulousain. Dans mon livre j’ai étudié une autre possibilité, non pas concurrente, mais parallèle d’une transmission directe via les troupes de Raymond IV de Saint-Gilles, comte de Toulouse qui, après la mort du comte en terre sainte, rentrèrent à Toulouse pour soutenir son fils. Or, ces troupes avaient été renforcées d’éléments de l’armée de l’empereur Alexis 1er Comnène qui comptait dans ses rangs des pauliciens intégrés — en raison de leurs compétences militaires — après la chute définitive de leur ville Téphriké vers 872 – 875. Or, ces pauliciens étaient eux-mêmes des chrétiens dont la doctrine était fort proche de celles des marcionites dont on peut penser qu’ils furent à l’origine de la création de ce groupe, tout comme il est vraisemblable que les pauliciens initièrent à leur foi ceux que l’on appelle désormais les bogomiles et les cathares. [fin de la digression]

Malheureusement, aucune étude complète n’ayant jamais été entreprise sur ce sujet, les historiens des derniers siècles sont restés bloqués sur un texte qui signait, à leurs yeux, l’origine du Catharisme : Le slovo de Cosma le prêtre contre l’hérétique Bogomil. Sauf que ce texte contient une information importante à l’époque où il est écrit (vers 950), à savoir qu’il y a déjà cinq évêchés bogomiles en activité. Un historien aurait dû penser que cela indiquait une réelle antériorité de cette religion, mais aucun ne l’a fait. Par contre, ces sujets ayant fait l’objet d’études de la part d’historiens motivés, mais forcément influencés par une société judéo-chrétienne fort prégnante, la recherche d’une origine déviationniste fut une constante. Si tout le monde s’accordait pour dire que l’accusation de Manichéisme était due à la nécessité d’utiliser la réfutation de Manès écrite par Augustin d’Hippone, faute de disposer de personnes capables d’en produire une adaptée à la doctrine cathare médiévale, chacun chercha à trouver une origine plus ou moins lointaine de cette déviation du tronc catholique que plus personne n’imaginait considérer comme n’étant pas le seul point d’origine du Christianisme. On eu droit notamment à des hypothèses faisant surgir le Catharisme de l’Arianisme et, plus récemment, un des chercheurs le plus sérieux sur le sujet — Jean Duvernoy, opportunément absent de vos sujets — imaginait une déviation issue d’Origène, père de l’Église catholique accusé d’hérésie après sa mort en raison des déviances de ses disciples. Mais Origène, en bon père de l’Église, était parfaitement orthodoxe et opposé à ce qui allait devenir la doctrine cathare.
Ensuite vous parlez à juste titre des approches parfois romantiques, parfois occitanistes, voire protestantes, qui donnèrent au Catharisme des colorations qu’il n’a jamais eu.
Même aujourd’hui l’idée d’une dissidence catholique reste ancrée dans l’esprit d’historiens qui refusent de se plonger dans la doctrine qui leur montrerait à quel point ils se trompent. En effet, dès l’époque du moine rhénan Eckbert de Schönau, qui donna le premier ce nom de cathares à ces « hérétiques », il était observé plusieurs sortes d’accusés. Les uns étaient clairement des dissidents catholiques et en conservaient les pratiques (comme l’aumône), alors que les autres différaient dans leur discours et leurs pratiques et surtout, ils rappelaient qu’ils descendaient d’une lignée apostolique ininterrompue depuis le premier siècle. J’en profite pour vous signaler qu’il ne les accusait pas de baiser le cul des boucs, comme vous l’écrivez de façon erronée en encart rouge de votre édito, mais celui d’un chat blanc — représentation du diable à l’époque — d’où le nom Katzers, vaguement homophone de Ketzers désignant l’hérétique.
Je suis en outre fasciné de lire que vous prêtez foi, sans aucune réticence, à des affirmations d’historiens modernes, qui dénient toute valeur aux récits de contemporains des cathares sans jamais apporter d’autre preuve que leur conviction personnelle. Cela illustre bien la mentalité d’aujourd’hui qui à l’opposé de l’époque médiévale et des premiers siècles considère systématique que ce qui est ancien soit faux et ridicule et que ce qui est moderne soit forcément fiable. Dans dix ou vingt siècles, les historiens d’alors n’ont pas fini de rire de notre autosuffisance et de notre égo surdimensionné.

Dans l’article : Les cathares ont-ils existé ?, je voudrais signaler que les appellations des groupes religieux minoritaires ont toujours été imposées par ceux qui étaient majoritaires. Ainsi, les disciples de « l’oint du Seigneur » (Chrestius) furent-ils appelés Chrétiens par dérision de la part des « païens », possiblement à Antioche pour la première fois. De même, les protestants des Cévennes furent moqués du terme Parpaillots en référence à ce papillon éphémère que les catholiques voulaient comparer à des « hérétiques » dont ils souhaitaient la prompte disparition. Alors les « Cathares » eurent eux aussi droit à de nombreuses appellations, car on leur refusait le droit d’utiliser le seul terme qu’ils reconnaissaient : celui de Chrétiens. On les nomma selon leur métier (Tisserands), en référence aux mensonges qu’on leur attribuait (Piphles c’est-à-dire joueurs de pipeau), selon leurs habitudes gyrovagues (Phoundagiates : porteurs de besace), selon les groupes sociaux contestataires qu’ils avaient acquis à leur foi (Bogomiles, Patarins) et de quelques autres encore, sans oublier Albigeois pour ceux d’Occitanie. Il va sans dire que cet argument de langage ne saurait permettre de distinguer ces groupes ou de les réunir. Seule l’étude doctrinale dans ses fondamentaux le permet, mais nos historiens refusent d’y tremper un doigt de peur de se salir. M. Moore fait l’impasse totale sur le mouvement initié par Jean Duvernoy — et je le comprends ! — qui comprit le caractère évangélique de ces groupes. Anne Brenon et bien d’autres à l’exception notable de Michel Roquebert seront également oubliés tout au long de votre revue. Je note néanmoins que c’est à Mazamet en 2009 que fut enfin émise l’idée d’un Catharisme issu d’une origine très ancienne du Christianisme authentique. À l’époque la référence au Marcionisme fut évoquée. Les « déconstructionistes » menés par Monique Zerner et Jean-Louis Biget furent largement obligés d’afficher un profil bas après plusieurs démonstrations de leurs erreurs, tant par Jean Duvernoy que par Michel Roquebert, et ce notamment en 2005. Mais Jean Duvernoy est mort, Michel Roquebert n’est plus tout jeune, le Conseil général de l’Aude à laissé mourir le Centre d’études cathares-René Nelli, après lui avoir coupé les vivres et avoir fait partir les chercheurs sérieux comme Anne Brenon, dans l’espoir d’en faire un centre de vulgarisation au service d’un Catharisme touristique et économiquement viable, mais surtout acceptable par un département où l’influence du clergé catholique et notamment des dominicains de Fanjeaux pousse naturellement à l’autocensure. Je ne peux reprendre toutes les erreurs de cet article, mais je voudrais en finir avec celle prétendant à l’inexistence d’un clergé cathare. Elle est pathognomonique d’une vision unique du terme hiérarchie. En effet, les cathares avaient bien une hiérarchie composée d’anciens, de diacres, de fils mineur ou majeur et d’évêques. Mais elle n’était pas verticale comme nous connaissons nos hiérarchies d’aujourd’hui ou comme l’était celles des judéo-chrétiens d’alors. Elle était horizontale, c’était une hiérarchie de service, comme il convient à l’Église du Christ. Ceux reconnus par leurs pairs comme plus compétents et avancés dans la foi consacraient un peu de leur temps de service à l’administration du groupe, d’un ensemble de communautés ou d’un diocèse.

De l’article de Jean-Louis Biget : Fils du diable !, je retiendrai l’étude du dualisme. C’est un grand classique. On accusa d’abord les opposants au judéo-christianisme d’être dualistes, puis on leur retira le titre de Chrétiens pour les ranger dans une catégorie fourre-tout appelée Gnostiques, avant de les associer sur la base d’un élément doctrinal mal compris ou volontairement discriminant, comme celui de Manichéens. Pour finir, le terme dualiste permettait d’évoquer un dithéisme que l’on ne pouvait démontrer et ainsi masquer ce qu’il comportait de logique. En effet, le dualisme cathare tient au fait qu’ils comprenaient le concept d’omniscience et d’omnipotence d’un Dieu parfait dans le Bien d’une façon qui ne souffrait aucune exception, sauf à le dégrader de son titre divin. Là où les judéo-chrétiens essayaient de faire de Iahvé et du Dieu de Jésus un seul Dieu, les ancêtres des cathares — dès le premier siècle — avaient compris que le premier ne pouvait être Dieu, mais qu’il était Satan cherchant à se faire passer pour Dieu. Cela semble incompréhensible à certains aujourd’hui qu’il puisse y avoir un principe du Bien séparé, mais coéternel à un principe du Mal. Aussi veulent-ils à tout prix faire de Dieu le maître du Bien et du Mal, quitte à l’exonérer ensuite du Mal sur le compte de sa créature qui, créée dans le Bien et donc n’ayant aucune connaissance du Mal se serait, tout à coup mis à préférer ce dernier qui lui était inconnu à un Bien dont elle était baignée. Et on me parle d’incohérences dans la doctrine cathare ?
En fait le vrai problème est que les cathares considéraient que notre monde comportait une dualité entre sa partie matérielle diabolique, incluant nos corps, et la partie spirituelle divine qui y était emprisonnée, mais qu’à la fin de cette création maléfique, la part diabolique disparaîtrait et que la totalité de la part spirituelle reviendrait auprès de Dieu qui ne laisserait personne derrière (parabole de la brebis perdue). Les catholique eux considèrent sans rire que Dieu est créateur de tout, le temporel comme le spirituel et qu’à la fin des temps il rejettera une part significative de ses créatures dans un enfer éternel comme doivent certainement le faire à leurs yeux les parents bons et aimant qui se respectent. C’est là que je vois un dualisme sidérant !

Je passerai très vite sur l’article de M. Pegg, tant il est ridicule. Si la croisade avait un objectif politique, on imagine mal que le roi de France n’y ait pas participé pour protéger ses territoires. Maintenant que certains croisés ont préféré une guerre sainte en Europe plutôt que d’affronter les armées de Saladin est parfaitement admissible. Mais si l’armée était dirigée par le pouvoir politique on imagine mal les croisés faisant prisonnier le vicomte de Carcassonne, venu négocier, au point que cette grave entorse au code de chevalerie poussera plusieurs grands seigneurs à refuser la proie qui représentait le deuxième domaine le plus important après Toulouse.

Pour faire simple, ce numéro est tristement risible par sa partialité et dramatique quand on imagine qu’il puisse servir d’outil d’éducation de nos concitoyens. Vous avez sélectionné vos auteurs et vos références, mélangé à loisir les travaux et les entreprises visant à la résurgence d’un catharisme spirituel avec les manipulations économiques et politiques locales, sans oublier de confondre les entreprises du 20e siècle avec ce qui se passe depuis moins de dix ans. Cela signe plus qu’une incompétence, une volonté de dénigrement et une participation à une entreprise de destruction culturelle. Je le regrette, mais, le Catharisme est ressorti de l’oubli forcé où il fut enfermé pendant sept siècles, et ce ne sont pas des manœuvres de ce genre qui y changeront quoi que ce soit. Je vous plains sincèrement, mais reste à votre disposition si vous voulez en savoir plus sans vous astreindre à lire mon travail qui lui aborde dans le fond le sujet de la doctrine cathare si absente de vos articles.

Avec ma sincère et profonde Bienveillance.

Éric Delmas, responsable du site et du compte Facebook Catharisme d’aujourd’hui, auteur du livre éponyme.

P.S. : Je comprends que vous ne puissiez publier ma lettre en entier, vu sa longueur imposée par le sujet, aussi je vous demande de n’en publier aucun extrait qui serait susceptible d’en dénaturer le propos. Je vais la publier sur mon site et ma page Facebook.

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