Paul, le salut par la foi (1e partie)

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Paul, le salut par la foi (1e partie)

Les affirmations ou hypothèses présentées ci-après sont argumentées et s’appuient sur des sources que vous trouverez listées dans les notes et en fin d’article. Ainsi vous pourrez vérifier par vous-même la validité des propos tenus ici.

Par son activité missionnaire, Paul va susciter la création de communautés.
Ses échanges avec ces communautés vont lui permettre de :

  • Préciser le message de Christ qu’il veut transmettre qui repose sur la Bonne nouvelle (évangile) reçue de ce dernier, à savoir l’Amour universel détaché de la chair ;
  • Corriger les éventuelles erreurs commises par les communautés qui lui reviennent par des messages ;
  • Marquer la différence entre son message et celui des apôtres de Jérusalem qui eux s’en tiennent aux obligations de la loi juive ;
  • Différencier le message christique de celui de la Torah juive qu’il va finalement discréditer comme émanation divine.

Paul, théologien du christianisme ?

Paul nous est surtout connu au travers des « épitres », des lettres adressées aux communautés qui s’étaient formées autour de sa vision du message de christ. Autant le dire, ces lettres étaient très nombreuses, bien plus que les vingt-sept que nous propose le Nouveau Testament.

Ces lettres étaient transmises par des envoyés — la Poste® n’existait pas alors — qui les remettaient au responsable de la communauté ou qui les lisaient directement aux fidèles.
Elles précédaient les visites de Paul ou lui servait à faire le bilan de sa visite récente.

Nous savons des lettres figurant dans le Nouveau Testament qu’elles sont le plus souvent fausses ou fortement interpolées, nous dirions aujourd’hui qu’elles ont été falsifiées. Mais il faut se remettre dans le contexte de l’époque. Après la mort de Paul (env. 68 è.c.), ses lettres étaient célèbres sur tout la zone de la diaspora judéo-chrétienne et même en Israël ! Dans ces conditions, il était impossible de faire disparaître ces écrits comme ce sera le cas des écrits de Marcion, un siècle plus tard. Faute de pouvoir efficacement les détruire, le choix fut de les rendre compatibles avec le point de vue judéo-chrétien. Les scribes avaient-ils conscience de réaliser des faux ? Je ne le pense pas, d’autant que ces documents étaient réservés à l’élite capable de les lire ; le peuple devant se contenter d’une transmission orale.

Mais comment rendre acceptables des propos jugés hérétiques ? Cela était très difficile, ce qui explique que souvent ces modifications soient grossières et que les fausses lettres ajoutées soient facilement détectables.

Mais l’activité missionnaire de Paul en fait un personnage important dans la diffusion du christianisme autour du bassin méditerranéen. Il convient donc de bien comprendre quel message l’apôtre transmettait et non celui que l’on veut lui mettre en bouche.

Les « épitres » de Paul

Il y a quatorze lettres « pauliniennes » dans le Nouveau Testament. Les cathares disposaient d’un document qui en comptait une de plus et elles se situaient en fin d’ouvrage. D’après mes recherches, il semble que cette organisation soit antérieure au septième siècle. À l’occasion d’un remaniement de l’ouvrage, la lettre aux Laodicéens aurait été retirée et l’ordre du Nouveau Testament modifié, mettant les prédications de Paul juste après les Actes des apôtres et avant les lettres catholiques. On peut considérer cette modification comme de peu d’importance, mais rien n’est anodin s’agissant de documents aussi importants. Nous savons que la lecture d’un ouvrage conduit notre cerveau à quelques automatismes. Par exemple, on se souvient généralement bien du début de l’ouvrage et de sa fin. Ce qui se trouve au milieu est plus flou. Rien n’interdit de penser que ce constat a conduit à mettre Paul au milieu de l’ouvrage plutôt qu’à le laisser en fin. De même, Paul est l’auteur d’un grand nombre de lettres et les prédicateurs catholiques n’en ont produit que très peu de leur côté. La raison est simple, leur territoire de prédication était réduit ce qui leur permettait de prêcher en direct. Donc, en retirant une lettre de Paul de l’ouvrage on réduisait un peu l’évidente disproportion entre l’œuvre de l’apôtre sulfureux et celles des apôtres officiels.

Ce choix semble se confirmer quand on observe le Nouveau Testament, en langue provençale[1], dont des chercheurs viennent de confirmer qu’il fut bien réalisé par les communautés cathares languedociennes, exilées en Italie du Nord à la fin du 13e siècle. En effet, ce document dispose les textes dans un autre ordre et ajoute aux épitres de la version moderne, celle aux Laodicéens. L’idée selon laquelle cette épitre serait en fait celle aux Éphésiens ou aux Colossiens perd sa valeur, puisque dans cette version on trouve les trois textes.

Mais, parmi les lettres qui nous sont parvenues, combien sont authentiques ?

Un choix difficile

Parmi les chercheurs qui ont tenté de discerner les lettres authentiques des lettres fortement interpolées, voire fausses, le seul consensus actuellement attesté concerne l’Épitre aux hébreux qui est unanimement considérée comme fausse, qu’elle soit attribuée à un copiste judéo-chrétien ou à une « école » paulinienne tardive.

Marcion de Sinope, venu à Rome en 140, travailla quatre ans à l’étude des textes pauliniens avant de rendre son verdict. Pour lui, sont authentiques, quoique interpolées, les lettres suivantes : la lettre aux Galates, les deux lettres aux Corinthiens, la lettre aux Romains, les deux lettres aux Thessaloniciens, la lettre aux Laodicéens (assimilée par von Harnack[2] à la lettre aux Éphésiens), la lettre aux Colossiens et la lettre aux Philippiens.

Plus récemment, la majorité des chercheurs ont jugé authentiques sept lettres, dites épitres proto-pauliniennes : la lettre aux Romains, les deux lettres aux Corinthiens, lettre aux Galates, lettre aux Philippiens, première lettre aux Thessaloniciens et lettre à Philémon. Trois sont considérées comme écrites par des disciples de Paul : lettre aux Éphésiens, lettre aux Colossiens et seconde lettre aux Thessaloniciens. Enfin ; les épitres dites pastorales, semblent avoir été rédigées par des disciples encore plus tardifs : les deux lettres à Timothée et la lettre à Tite.

Mais un tri encore plus sélectif a été réalisé, à l’occasion de sa thèse de doctorat de philosophie, par Yves Maris[3] qui ne reconnaît comme strictement pauliniennes que : la lettre aux Galates, les deux lettres aux Corinthiens, lettre aux Philippiens et lettre aux Romains. Il rejette la première lettre aux Thessaloniciens puisqu’elle est co-signée par Sylvain et Timothée.

Une restitution complète impossible

Prétendre restituer la pensée exacte de Paul est mission impossible. Marcion, qui avait l’avantage de vivre peu de temps après l’apôtre, s’y est attelé pendant quatre ans et a vu son travail rejeté sans analyse par les presbytres de l’Église de Rome, ce qui l’a poussé à fonder ses propres communautés. En outre, plusieurs points permettent de penser qu’il n’a pas totalement compris la pensée de l’apôtre, notamment concernant l’Évangile.

Ce rejet en dit long sur la façon dont l’Église « officielle » considérait Paul et sur le fait qu’elle n’ignorait pas que ses écrits avaient fait l’objet de manipulations visant à transformer, dès sa mort, sa pensée réelle en un message acceptable par les judéo-chrétiens.

Aujourd’hui que les écrits de Marcion ont été en grande partie perdus, les chercheurs se sont attelés à l’étude des lettres de Paul et des résultats intéressants en sont sortis, basés sur la construction des textes, les tournures de phrases, les mots employés, etc. Paul-Louis Couchoud, dans son étude publiée en 1928[4], a montré la difficulté à travailler sur les propositions de Marcion d’après les fragments récupérés par Harnack, notamment dans les écrits polémistes de Tertullien de Carthage[5].

Faute de pouvoir retrouver la parole exacte de l’apôtre et éliminer intégralement les scories des copistes judéo-chrétiens, il reste possible de dégager de ces textes quelques lignes directrices de la pensée paulinienne, donc de son approche théologique.

Les écrits apocryphes

Composés de trois ouvrages : les Actes de Paul, la correspondance entre Paul et Sénèque et celle avec les Corinthiens, ces écrits sont potentiellement des faux qui ont eu un grand succès du 2e au 4e siècles.

Parmi les tenants du faux, on trouve Bart D. Ehrman, auteur d’un ouvrage dédié à ce sujet[6]. Mais d’autres émettent également des doutes plus ou moins importants.

Les Actes de Paul[7]

Ce texte est presque trop beau pour être vrai. Tertullien de Carthage, Père de l’Église chrétienne, à la réputation sulfureuse, dénonce un faux réalisé par un presbytre d’Asie Mineure qui ayant reconnu la falsification, fut condamné et démissionna de son office. Pour une fois on serait tenté d’accorder foi aux propos de Tertullien, mais les choses ne sont pas si simples. Selon Salomon Reinach[8], cet ouvrage n’est pas un faux et les aveux du prêtre qui confesse avoir fabriqué l’histoire de Thècle sont suspects. Les compétences de cet anthropologue et philologue français, de la fin du 19e siècle et du début du 20e, sont réelles et justifient de prendre son argumentation au sérieux. La question est surtout de savoir si les personnages sont réels — l’« épopée » de Thècle étant clairement mythique — et s’ils ont pu se croiser. Le martyre de Paul est également largement empreint d’affabulations.

Correspondance avec les Corinthiens

Cet échange de deux lettres, secondairement insérées dans les Actes (entre les chap. X et XI), la première étant une réponse des Corinthiens à la deuxième lettre de Paul et la seconde étant appelée la 3e lettre aux Corinthiens, est également considéré comme un faux. Mais l’Église arménienne considère au contraire la 3e lettre aux Corinthiens comme authentique et la fait figurer dans son Nouveau Testament, soit après les 14 autres, soit directement après la 2e lettre aux Corinthiens.

Selon M. P. Vetter, théologien catholique du Wurtemberg, professeur à l’Université de Tubingue : « Cette correspondance apocryphe a été composée en Syrie, probablement à Édesse, vers l’an 200, sous le règne du roi Abgar VIII et l’épiscopat de Palout (Palut), pour combattre la doctrine du gnostique Bardesane d’Édesse[9]. » Th. Zahn, professeur de théologie à l’Université de Leipzig, considère qu’il s’agit d’un texte initialement intégré aux Actes de Saint Paul et mentionné par Origène (père de l’Église chrétienne) qui remonterait au 2e siècle[10].

Cet échange de lettres nous conduit à nous interroger sur leur nature. Alors que celles adressée à Paul par les Corinthiens évoque des prédicateurs gnostiques prônant des théories qui rappellent celles que les cathares valideront plus tard :

  • Pas de résurrection de la chair, mais de l’esprit seulement ;
  • Le corps n’est pas l’œuvre de Dieu ;
  • Le monde n’est pas la création de Dieu ;
  • Dieu ne connaît pas le monde ;
  • Jésus-Christ n’a pas été crucifié en réalité, mais uniquement en apparence ;
  • Il n’est pas né de Marie, ni de la semence de David.

La réponse de Paul est strictement conforme au judaïsme le plus orthodoxe auquel s’ajoute la prédication judéo-chrétienne.
Il convient donc de s’intéresser à cet échange dont on pourrait presque croire qu’il a été inversé.
Sauf que Paul, s’il rejetait la loi mosaïque ne semblait pas avoir déjà atteint le niveau évoqué dans cette lettre. Donc, soit nous connaissons mal l’avancement de sa pensée, soit il s’agit d’un mélange des théories gnostiques chrétiennes qui vont se développer tout au long du premier siècle et qui sont présentées ici, telles qu’elles avaient été énoncées à l’époque de Ménandre et de Satornil.
Cela serait cohérent avec l’hypothèse de lettres apocryphes, tant du côté des Corinthiens que de Paul. Nous verrons également que deux personnages ont été assimilés aux Corinthiens : Cérinthe, qui va émettre l’idée de la nature unique du christ et de Jésus (le docétisme) et Apollos d’Alexandrie qui va participer à l’exploration de la nature du Dieu des juifs au point de se voir attribuer la paternité de l’Évangile selon Jean.

Correspondance avec Sénèque

L’auteur Bart D. Ehrman pense qu’il s’agit d’un faux datant du 4e siècle et destiné à faire croire que Sénèque connaissait Paul. Mais son avis est discuté, notamment par Joël Schmidt, auteur d’un livre sur la relation des deux hommes[11], les considère comme possiblement vraies. Edmond Liénard doute également de l’authenticité de l’ouvrage[12]. Jérôme de Stridon et Augustin d’Hippone, tous deux Pères de l’Église catholique du 4e siècle, les considèrent comme authentiques. Tertullien de Carthage pense de son côté que Sénèque était proche du christianisme. En fait, cette correspondance eut un grand succès à l’occasion de sa « découverte » au 4e siècle, ce qui explique l’engouement des Pères de l’Église de l’époque, mais semble avoir été inconnue de Lactance, Père de l’Église du 1er – 2e siècle, contemporain de Sénèque et Paul et grand admirateur de ce dernier. Pourquoi aurait-il tu l’existence d’un tel document ?

La lettre aux habitants d’Achaïe, citée par Sénèque, a-t-elle disparue ou est-elle une des lettres regroupées dans celles aux corinthiens ?

Comme on le voit, il est difficile d’avoir un avis tranché sur l’authenticité de ces textes, sauf peut-être pour la correspondance avec Sénèque qui semble être effectivement un faux.

Autres correspondances

La lettre aux Laodicéens pose des problèmes relatifs à son origine. Plusieurs exégètes ont d’abord prétendu qu’elle n’existait pas, mais était confondue avec la lettre aux Éphésiens[13]. Le fait que nous ayons aujourd’hui un texte distinct invalide cette hypothèse. Léon Vouhaux (cf. supra n. 7) nous donne quelques informations. Selon Épiphane, cette lettre existerait, mais aurait été ajoutée par les marcionites à partir d’un document qui ne serait pas de l’apôtre. Selon Adamantius, ce serait initialement l’épitre aux Éphésiens que Marcion aurait renommée et que ses disciples auraient secondairement forgée, convaincus qu’elle avait bien existée. Ces hypothèses marcionites semblent peu crédibles au vu du contenu qui n’a rien à voir avec leur doctrine. D’autres hypothèses parlent d’une lettre adressée à plusieurs communautés. Elle pourrait dater du 3e siècle et avoir été écrite en Occident. Malgré tout elle reste très mystérieuse, mais figure pourtant dans le NT occitan de Lyon qui date pourtant de la fin du 13e siècle.

La lettre aux Alexandrins est citée dans le Fragment de Muratori. Elle semble avoir totalement disparu, mais Th. Zahn (cf. supra n.10) pense en avoir retrouvé des parties dans le Sacramentarium et lectionarium Bobbiense du 7e siècle. Son argumentaire reste fragile, même si le fait qu’elle soit citée dans Muratori justifie de la rechercher. Le texte proposé par Zahn serait datable du 2e siècle.

Cela nous conforte dans le fait que les textes de l’apôtre ont fait l’objet de diffusions multiples et d’autant de reprises, voire de forgerie de faux destinés, soit à le valoriser, soit à le discréditer.

Pour comprendre Paul, il ne faut donc pas rechercher des documents précis, mais croiser ceux dont nous disposons afin d’en retirer la moelle de la pensée de l’apôtre.

La mission de Paul

Dieu a semble-t-il régulièrement attribué des missions à des hommes.

Avant Paul

Jean le baptiste annonçait son envoyé et préparait le terrain en baptisant les juifs par immersion. Ce faisant il créait une communauté susceptible de constituer le socle de l’ecclésia sur laquelle Christ pourrait s’appuyer dans sa mission. Il le faisait dans l’humilité et annonçait un grand bouleversement. Il annonçait quelqu’un de bien plus grand que lui et de redoutable (Mat. 3, 1-17). Jean annonçait Christ avec les codes de la Torah, la loi mosaïque qui jugeait les hommes sur des critères positifs ou négatifs.

Un homme, ou tout au moins quelqu’un ayant l’apparence d’un homme vint. Il réunit des hommes de condition modeste et empreints de la loi positive. Ces premiers apôtres, après la mort de cet homme, formèrent cette ecclésia juive et diffusèrent un message accompagné d’un baptême d’eau, comme Jean, mais associé à un baptême d’Esprit par imposition des mains. Mais leur message était brouillé en raison de leur imprégnation juive qui les empêchait de mettre en œuvre le message de Christ. Pour ce faire il aurait fallu que s’accomplisse la Torah en eux et qu’une fois morts pour la Torah, ils puissent ressusciter par l’évangile de Christ. Ils en furent incapables, c’est pourquoi Christ choisit un autre apôtre.

Saul-Paul

Cet apôtre devait avoir plusieurs traits caractéristiques ; il devait être capable de laisser mourir en lui la Torah et il devait comprendre le message de l’évangile de Christ.

Saul était allé au bout de ce que la Torah exigeait dans son imperfection. Il poursuivait ceux qui agissaient à la demande de l’envoyé de Dieu. Ce faisant il appliquait rigoureusement les prescriptions vétéro-testamentaires du Deutéronome :

« S’il surgit en ton sein un prophète ou un songeur de songe et qu’il te propose un signe ou un prodige, même si se réalise le signe ou le prodige qu’il t’a prédit, en disant : « Allons à la suite d’autres dieux (que tu n’as pas connus) et servons-les ! »… Ce prophète ou ce songeur de songe sera mis à mort, car il a prêché la révolte contre Iahvé, votre Dieu… »[14].

Il appliquait la Loi et même, paraît-il, assistait à l’exécution de ceux qui appelaient à un Dieu qui ne s’était pas fait connaître des hommes, par le nom duquel s’étaient réalisés de grands prodiges et qui proposait une loi sans jugement ni punition. Or, ce Dieu ne pouvait être Iahvé, puisqu’il s’était fait connaître des hommes et qu’il avait inspiré cette loi.

Quand la règle que vous suivez vous pousse à renier votre conscience, au nom de cette même conscience qu’elle prétend contraindre, elle perd ce qui faisait sa force. C’est qui est arrivé à cet homme et ce qui l’a rendu capable de passer un cap essentiel.

Aussi, quand il s’est retrouvé sur la route de Damas, agissant encore une fois au nom d’une loi dont les prescriptions la rendaient absurde — puisqu’il fallait pourchasser ceux qui se réclamaient d’un Dieu d’amour —, et démontrait qu’elle était dépassée, il vécut ce que l’on appelle l’éveil. C’est-à-dire, qu’il abandonna cette loi devenue lettre morte pour lui et ressuscita sa conscience au message d’une loi qui elle ne pouvait pas se renier : la bonne nouvelle de l’évangile de Christ !

L’évangélisation prime sur le baptême

Et lui reçut une mission spéciale, car il avait réussi le cheminement qui ouvre les portes d’une autre compréhension.

Mais qu’elle était cette mission ? C’est dans la première lettre qu’il adresse aux Corinthiens qu’il nous en donne l’explication :

D’abord il manifeste clairement que le baptême d’eau n’est pas à faire en son nom : « Je vous rends grâces de n’avoir immergé aucun de vous, à part Crispus et Gaïus ; ainsi personne ne peut dire que vous avez été immergés en mon nom. » (1Co. 1, 14-15).

En effet, ce n’est pas sa mission : « Le Christ ne m’a pas en effet envoyé immerger mais évangéliser, et sans cette sagesse de langage qui rendrait vaine la croix du Christ. » (1Co ; 1, 17).

Il n’est pas venu baptiser, car donner le baptême est à la portée de n’importe qui et est sans effet si celui qui le reçoit n’est pas dans les bonnes dispositions. Il est venu évangéliser, c’est-à-dire apporter l’évangile de Christ aux hommes. Or, l’évangile de Christ, c’est le commandement d’amour universel qui transcende la loi positive qui est une loi de mort en réalité puisqu’elle commande d’obéir à des règles difficiles et de tuer ceux qui ne s’y conforment pas.

Mais cet évangile, il ne vient pas l’annoncer avec le talent des philosophes qui pratiquent la parole de sagesse, le logos, car l’adhésion qu’il obtiendrait peut-être serait due à son talent et non à la qualité intrinsèque du message.

Sa mission est de transmettre un message qui se suffit à lui-même et que peuvent recevoir ceux qui se sont dépouillés de leurs anciens oripeaux, que ce soit ceux de la positive pour les juifs ou de la philosophie et de la sophistique pour les païens qui constituent une grande partie de la population grecque de Corinthe. Une fois qu’ils seront morts à ces pratiques qui les maintiennent dans le monde, ils pourront eux aussi ressusciter dans la loi d’amour qui les mènera à la vie éternelle.

Mais en pratiquant ainsi, il sait qu’il sera toujours considéré comme un moins que rien, car ce message est stupidité aux yeux des sages et des philosophes. Le message de la croix, qui montrait l’absurdité d’une loi prétendument donnée par Dieu qui aboutissait à la mise à mort de l’envoyé direct de Dieu, était compris comme un sacrifice propitiatoire au lieu de l’être comme la dénonciation de cette loi positive.

Cette mission Paul l’a accomplie comme il devait le faire, sans se vanter de son état ni de la grandeur de sa mission, mais en se considérant comme l’avorton de Dieu.

Les outils de l’évangélisation

Paul, notamment quand il s’adresse aux Corinthiens, semble remettre en cause les notions philosophiques essentielles que sont le logos et la gnosis, c’est-à-dire la parole exprimant la raison et la connaissance. En fait, face à une population du pays qui a vu naître la philosophie et qui la porte au pinacle de ses valeurs, il introduit un concept différent. Ce concept on le retrouve déjà en fait chez les grands philosophes grecs qui serviront à asseoir le message chrétien. Ce sont les philosophes qui utilisent le logos et la gnosis dans un but spirituel par opposition à ceux qui le faisaient dans un but mondain et souvent mercantile (les sophistes). Que ce soit Socrate, Platon ou Aristote, pour ne citer qu’eux, ces philosophes mettaient toujours dans leur discours philosophique et dans leur recherche d’une connaissance approfondie un objectif d’amélioration de l’homme et de rapprochement avec la divinité. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’ils ont fini par se rapprocher de l’hypothèse d’une divinité unique ou tout du moins principale. C’est d’ailleurs un des chefs d’inculpation de Socrate qui le conduira à la mort.

Comme eux, Paul rejette la parole et la connaissance vaine[15], car limitées à l’usage en ce monde. Par contre, la parole et la connaissance qui visent à nous faire approcher Dieu ou à comprendre ce que nous devons faire pour nous en approcher, sont essentielles à ses yeux[16]. Tout au long du chapitre 2 de la première lettre qu’il adresse aux Corinthiens, Paul insiste sur le fait que le message divin que transmet Christ repose sur une inversion des valeurs mondaines que reconnaissent les juifs et les grecs. Là où les juifs valorisent la force de Dieu, le message est transmis par la faiblesse. Là où les grecs valorisent la supériorité du langage et de la sagesse, le message est transmis par un langage et une sagesse, qui sont inconnus des hommes, qui n’y voient que de la stupidité. Cela est voulu pour rappeler aux hommes que celui qui se vante des valeurs de la chair n’a pas grâce devant Dieu, alors que celui qui se vantera d’être en accord avec les valeurs de l’Esprit trouvera grâce devant Dieu[17].


[1] Nouveau Testament, traduit au XIIIe siècle en langue provençale, suivi d’un Rituel cathare ; original conservé à la bibliothèque municipale de Lyon sous la côte ms PA 36. Copie effectuée par photolithographie par le procédé des frères Lumière et édité en 1888 par les éditions Ernest Leroux (Paris) avec traduction française du Rituel par Léon Clédat. Réédition par les éditions Slatkine en 1968 (Genève). Transcription intégrale avec commentaires par Yvan Roustit (2016), publiée à compte d’auteur.

[2] Adolf von Harnack, Marcion, l’évangile du Dieu étranger. Contribution à l’histoire de la fondation de l’Église catholique, éditions J. C. Hinrich’sche Buchhandlung – Leipzig (1924) et éditions du Cerf – Paris (2003).

[3] Yves Maris, En quête de Paul, thèse pour obtenir le grade de Docteur de l’Université Toulouse II, discipline : philosophie (1999). Diffusion par l’Atelier national de reproduction des thèses (Lille).

[4] Paul-Louis Couchoud, La première édition de saint Paul, diffusée par le site allemand RadikalKritik (2002) et repris en français sur le site Catharisme d’aujourd’hui : https://www.catharisme.eu/Documents/publis/Couchoudfr.pdf

[5] Tertullien de Carthage, Adversus Marcionem – Contre Marcion, (207) – traduction française : E.-A. de Genoude (1852), éditions du Cerf, (1990-1994), 3 vol. bilingues et FB éditions en français (réimpression 1872 par Amazon).

[6] Bart D. Ehrman, Les christianismes disparus – La bataille pour les Écritures : apocryphes, faux et censures, éditions Oxford University Pres Inc. pour la version anglaise (2003) et Bayard (2007) pour la version française.

[7] Actes de Paul et ses lettres apocryphes, Léon Vouaux, lib. Letouzey et Ané (1913) et éditions NRF Gallimard, collection de la Pléiade, in Écrits apocryphes chrétiens t. 1, sous la direction de François Boyon et Pierre Géoltrain (1997).

[8] Cultes, mythes et religions, Salomon Reinach, éditions Ernest Leroux (1905), réédition Robert Laffont col. Bouquins (1999).

[9] M. P. Vetter, La troisième épitre apocryphe aux Corinthiens ; traduction nouvelle et essai sur son origine, Cahiers de la Theologische Quartaschrift (1890).

[10] Th. Zahn, Histoire du Canon du Nouveau Testament, – Geschichte des Neutestamentlichen Kanons. 2. Band, 2. Hatfte, 1. Abth. (1891).

[11] Joël Schmidt, L’apôtre et le philosophe – Saint Paul et Sénèque, une amitié spirituelle, éditions Albin Michel (2000).

[12] Edmond Liénard, « Sur la correspondance apocryphe de Sénèque et de Saint-Paul », Revue belge de philologie et d’histoire, vol. 11, no 1,‎ (1932).

[13] Dans son écrit polémique, Adversus Marcionem – Contre Marcion, Tertullien de Carthage considère que Marcion aurait modifié le titre de la lettre aux Éphésiens pour faire croire à un écrit destiné aux Laodicéens. Cf. supra n. 5.

[14] Deutéronome 13, 2-6.

[15] 1Co. 1, 17 : « …et sans cette sagesse de langage qui rendrait vaine la croix du Christ. »

[16] 1Co. 1, 5 : « car il vous a tous enrichis, en toute parole et en toute science. »

[17] 1Co. 2, 1, 3-16.

À suivre…

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