Évangile de Luc – Chapitre XV

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Ce texte est tiré du Nouveau Testament publié dans la collection La Bibliothèque de la Pléiade des éditions NRF Gallimard.
Introduction de Jean Grosjean, textes traduits, présentés et annotés par Jean Grosjean et Michel Léturmy avec la collaboration de Paul Gros.
Afin de respecter le droit d’auteur, l’introduction, les présentations et les annotations ne sont pas reproduites. Je vous invite donc à vous procurer ce livre pour bénéficier pleinement de la grande qualité de cet ouvrage.

ÉVANGILE SELON LUC

Chapitre XV

1 – Tous les percepteurs et les pécheurs s’approchaient de lui pour l’entendre.
2 – Les pharisiens et les scribes en murmuraient, ils disaient : Celui-ci accueille les pécheurs et mange avec eux.
3 – Il leur dit cette parabole :
4 – Lequel d’entre-vous, s’il a cent brebis et qu’il en perde une, ne laisse les quatre-vingts-dix-neuf dans le désert pour aller après celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la retrouve ?
5 – et quand il l’a retrouvée il la pose sur ses épaules, il se réjouit,
6 – il vient à la maison et, convoquant ses amis et ses voisins, il leur dit : Réjouissez-vous avec moi, j’ai retrouvé ma brebis perdue !
7 – Ainsi, je vous le dis, il y aura plus de joie au ciel pour un pécheur qui se convertit que pour quatre-vingts-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion.

Ce chapitre est essentiel à la compréhension du renversement psychologique qu’impose la parole de Jésus et qui définit l’opposition entre ce monde et la création divine. Jésus semble présenter une situation évidente pour tout pâtre digne de ce nom. Il abandonne naturellement tout un troupeau dans le désert pour partir chercher une seule brebis perdue. Bien entendu c’est faux ! Logiquement les pâtres pourraient lui dire qu’ils ne feraient jamais la bêtise de laisser tout un troupeau à la merci des prédateurs et des voleurs en un lieu hostile pour l’espoir faible de retrouver une seule brebis. On voit bien que Jésus ne cherche pas à rendre son histoire crédible, il cherche à provoquer un électrochoc. Et il continue, la brebis fugueuse est traitée avec égards et le pâtre fait une fête pour cette unique brebis retrouvée. Au demeurant, il semble que le reste du troupeau est oublié dans son désert. Ce que Jésus veut faire entendre c’est que le reste du troupeau est sans intérêt puisqu’il n’a pas eu l’idée de quitter son berger. Ce qui importe c’est la brebis qui a été corrompue au point de quitter son monde naturel. Cette brebis c’est nous qui avons quitté la création divine pour venir nous perdre ici-bas. Donc, Jésus nous dit dans cette première parabole qu’il est venu ici pour nous retrouver et nous ramener à la maison.

8 – Ou quelle femme, si elle a dix drachmes et qu’elle perde une drachme, n’allume la lampe, ne balaye la maison et ne cherche avec soin jusqu’à ce qu’elle la retrouve ?
9 – et quand elle l’a retrouvée, elle convoque ses amies et ses voisines et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, j’ai retrouvé la drachme que j’avais perdue !
10 – Ainsi, je vous le dis, c’est une joie, devant les anges de Dieu, quand un pécheur se convertit.

Cette deuxième parabole n’est pas un gaspillage de salive comme pourraient le penser ceux qui n’y verrait qu’une redite de la précédente. En fait, elle apporte un second message. On peut comprendre de nos jours que la drachme n’est pas une pièce de grande valeur car la femme en détient dix et s’il s’agissait de valeur importante (mine ou talent) ce serait l’homme qui les détiendrait. Pourtant, elle n’hésite pas à la rechercher en dépensant la lumière de la lampe et en faisant de gros efforts (elle balaie la pièce soigneusement). Jésus dit à ses auditeurs que pour retrouver ce qu’il a perdu, il est prêt à faire de gros sacrifices.

11 – Il dit encore : Un homme avait deux fils.
12 – Le plus jeune dit à son père : Mon père, donne-moi la part de fortune qui me revient. Il leur a donc réparti son bien
13 – et, peu de temps après, le plus jeune fils a tout rassemblé et il est parti pour un pays lointain. Là, il a dilapidé sa fortune en vivant comme un perdu.
14 – Il avait tout dépensé quand il y a eu une forte famine dans le pays ; et il a commencé à manquer.
15 – Alors il est allé s’attacher à un citoyen du pays, qui l’a envoyé dans ses champs faire paître des cochons.
16 – Et il convoitait de se remplir le ventre des caroubes que les cochons mangeaient, et personne ne lui en donnait.

Le jeune homme de cette troisième histoire commence par céder à la tentation de l’éloignement et sombre dans la perdition. Une fois perdu le malheur lui tombe dessus mais comme il est honnête, il en supporte les vicissitudes. Au fond du trou il semble accepter son sort, aussi terrible soit-il. Il est donc quelqu’un de bien, accessible au salut.

17 – Revenant à lui, il s’est dit : Combien de salariés de mon père ont du pain de trop, alors que moi, ici, je péris de famine !
18 – Je vais me lever et m’en aller chez mon père ; je vais lui dire : Père, j’ai péché contre le ciel et devant toi,
19 – je ne suis plus digne d’être appelé ton fils, fais de moi comme l’un de tes salariés.
20 – Il s’est levé et il est venu chez son père. Il était encore loin quand son père l’a vu, s’est ému et a couru se jeter à son cou et lui donner des baiser.
21 – Le fils lui a dit : Père, j’ai péché contre le ciel et devant toi ; je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.

Dans ces conditions le salut s’offre à lui sous la forme d’un éveil intellectuel. Comme il est honnête, il n’envisage pas un instant d’effacer son ardoise. Son seul espoir est d’être traité comme les serviteurs de son père. Il s’éveille donc à la réalité de son erreur, en prend librement conscience et construit de lui-même la nature et les conditions de sa repentance. Ensuite il agit de son propre chef en allant au-devant de son père.

22 – Et le père a dit à ses esclaves : Apportez vite le meilleur habit et revêtez-l’en, mettez-lui une bague au doit et des chaussures aux pieds ;
23 – et amenez le veau gras, immolez-le et mangeons, faisons la fête,
24 – car mon fils que voilà était mort et il revit, il était perdu et il est retrouvé. Et ils ont commencé à faire la fête.

Le père agit à contre-courant de ce qui pouvait sembler naturel à l’époque de Jésus, et même aujourd’hui. Il ne le rejette pas, ne le juge pas, n’accepte pas de le traiter comme son fils est prêt à l’accepter, mieux, il ne lui laisse même pas le temps d’exposer complètement sa repentance et l’interrompt pour le couvrir de bienfaits. Mais surtout il expose la raison de son comportement. Il ne dit pas que son fils est parti, qu’il s’est trompé, non il dit qu’il était mort et qu’il revit. Comment ne pas faire ici le rapprochement avec l’épisode de Lazare traité dans l’évangile de Jean ? Et oui, Jésus nous dit que nous sommes morts en ce monde et que si nous faisons de nous-même l’effort de revenir vers notre père, ce dernier viendra à notre rencontre, oubliera toutes nos erreurs et nous traitera comme nous n’aurions jamais osé l’espérer. Car l’effort de nous sortir de la situation qui est la nôtre vaut tous les mérites de ceux qui ne l’ont pas connue.

25 – Son fils aîné était aux champs, mais à son arrivée, quand il a approché de la maison, il a entendu la musique et les danses ;
26 – il a appelé un des garçons pour lui demander ce que c’était.
27 – Celui-ci lui a dit : Ton frère est là et ton père a fait immoler le veau gras parce qu’il l’a retrouvé valide.
28 – Alors il s’est mis en colère, il ne voulait pas entrer. Son père est sorti l’appeler ;
29 – mais il a répondu à son père : Voilà tant d’années que je te suis asservi, sans jamais passer outre à ton commandement, et tu ne m’as jamais donné un bouc pour faire la fête avec mes amis ;
30 – et quand ton fils que voilà vient de dévorer ton bien avec des prostituées, tu lui immoles le veau gras !
31 – Mais il lui a dit : Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi ;
32 – mais il fallait faire la fête et se réjouir, car ton frère que voilà était mort et il revit ; il était perdu et il est retrouvé.

Ce dernier point ne vise qu’à renforcer la leçon finale. L’amour de Dieu n’est pas divisible et ceux qui sont dans son amour partagent tout avec lui (nous sommes consubstantiels) mais ceux qui reviennent à lui méritent d’être reconnus pour leur effort qui n’est pas naturel à leur nature originelle. En flattant un peu son auditoire Jésus indique que les choses ne seront pas faciles mais que la récompense sera à la hauteur de l’effort consenti.
On le voit ces trois histoires se complètent. Jésus est venu nous chercher, rien ne sera épargné pour permettre notre retour et nous devront être actifs dans cet effort pour lequel nous serons grandement récompensés. Il n’est pas question ici d’un système automatique par lequel Jésus se chargerait de nos fautes, les expierait à notre place et attendrait gentiment que nous allions à lui. De même, dans toutes ces histoires, rien ni personne n’est abandonné à son sort. La brebis, la drachme et le fils prodigue sont retrouvés et sauvés. Pas d’enfer éternel pour eux. On peut comprendre que l’évangile de Luc — qui était vraisemblablement issu de l’évangélion de Paul — ait fait l’objet de nombreuses interpolations et falsifications de la part des judéo-chrétiens, même si cela ne suffit pas à cacher sa nature profonde.

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