Ni prédateur, ni proie

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Un monde normatif

Plus j’observe ce monde et plus je le vois évoluer dans un sens pour le moins surprenant.
On pourrait penser que c’est faute de pouvoir clairement identifier sa propre place que l’on voit des personnes chercher à se créer un pré carré totalement fermé sur lequel elles tentent de régner en maître.
Ce n’est en fait qu’une exagération du principe fondateur et moteur de ce monde qui voudrait que l’on soit obligatoirement, soit un prédateur de son voisin, soit sa proie potentielle.

Ainsi, celles et ceux qui disposent d’un statut clairement reconnu cherchent à le rendre inaccessible à ceux qui n’auraient pas fourni les mêmes efforts qu’eux. C’est le cas des luttes que l’on observe autour de sujet comme la validation de diplômes étrangers, la mise en place de passerelles entre formations différentes et la Validation des Acquis de l’Expérience qui permettent d’accéder à un statut réglementaire sans suivre le cursus initialement requis.
Pourtant quand on observe des apparentes entorses à la norme on s’aperçoit bien souvent que ces biais sont plus compliqués et difficiles à suivre que la formation princeps qui leur sert de référence.

Mais dans un monde où chacun a peur de voir un tiers venir menacer sa fragile sécurité — c’est-à-dire risquer de le transformer en proie — chacun essaie de se construire un rempart de protection destiné à lui assurer un avenir serein.

Jusqu’où faut-il réglementer ?

De prime abord l’idée de protéger ses acquis, souvent durement obtenus par des efforts personnels et des risques d’échec, peut sembler légitime et je le vois ainsi.
D’autant que la formalisation de la reconnaissance est souvent la première marche à la reconnaissance sociale, réglementaire et financière des compétences. Or, nombreux sont celles et ceux qui pensent que leurs compétences ne sont pas reconnues à leur juste valeur.

Mais il est illusoire, ridicule et parfois même dangereux de vouloir enfermer tous les éléments constitutifs d’une compétence dans un carcan étanche qui imposerait la présence d’un professionnel dans des actes relevant le plus souvent de la liberté individuelle.
Que serait un état qui interdirait à ses habitants de traiter des petits maux, y compris chez des proches et des amis, qui interdirait de réaliser des actes relevant d’une compétence technique comme la photographie, la conduite d’un véhicule au motif qu’il existe des professions réglementées dans ces domaines ou qui prétendrait interdire tout échange intellectuel au motif que la philosophie, l’histoire, les sciences, etc. doivent être réservées aux professionnels de ces secteurs qui ont charge de les vulgariser ?

Présenté ainsi il n’est pas difficile de voir le côté ridicule d’une telle approche. Pourtant, au quotidien, nous voyons des personnes ou des institutions qui tentent de réduire les libertés individuelles pour augmenter leurs prérogatives supposées, qui débouchent bien entendu sur une commercialisation de ces services.

J’exerce personnellement une profession réglementée et je veille jalousement à ce qu’elle ne soit pas dégradée au point que sa pratique puisse devenir un danger pour la population. Si je suis ouvert à des possibilités d’aménagement de son exercice, je reste attentif à ce que des garde-fous soient installés de façon pérenne pour éviter des dérives le plus souvent guidées par des impératifs budgétaires.
Ainsi, j’ai le sentiment de remplir la première obligation de ma profession qui est de proposer le meilleur service possible aux bénéficiaires qui se tournent vers nous.
Cependant, je me vois mal faire un procès à quiconque désirerait prendre un antalgique pour traiter une rage de dent ou qui donnerait un calmant à un proche victime d’un mal de tête ou appliquerait un pansement sur le genou de son enfant qui vient de s’écorcher en tombant.

Or, je constate que d’autres professions n’ont pas cette façon de voir.
Pas plus tard que ce matin, je profitais de l’accès gratuit au château comtal de la cité de Carcassonne pour me promener dans ses hourds. Là je croisais un couple avec qui s’engagea une conversation, d’abord dirigée sur le risque que posent les pigeons dans cette zone, puis comme l’homme me questionnait sur le fait de savoir si tous les cathares avaient été tués par la croisade, j’ai tenté de clarifier sa connaissance du sujet en lui expliquant la différence entre bon chrétien, croyant et combattant occitan.
Un mot en entraînant un autre, nous avons alors parlé du catharisme et de ses origines en remontant jusqu’à Paul. Alors que nous arrivions dans le musée lapidaire, une guide-conférencière, tout à fait aimable ordinairement, vint me tancer en m’indiquant qu’il m’était interdit de faire le guide au sein de l’enceinte relevant de l’État. Je lui signalais alors que je ne faisais en rien le guide mais que je me bornais à discuter avec d’autres personnes et qu’en plus j’étais attentif à me concentrer sur des sujets qui ne font pas l’objet de visites ou de conférences payantes.
Bien entendu elle fit mine d’en savoir plus que moi sur ce que je disais, alors qu’elle n’avait surpris qu’une bribe de conversation, et me menaça d’expulsion si je poursuivais.

Je ne sais pas si je fus plus surpris de ce comportement que le couple qui m’accompagnait. Le fait est qu’il pathognomonique d’une dérive grave.

En effet, s’il est acceptable de contrecarrer les actions de personnes qui se pareraient de façon illégitime d’une compétence en matière d’accompagnement culturel afin d’en tirer un profit, je vois mal en quoi on peut se permettre d’interdire à qui que ce soit d’échanger ses connaissances de façon totalement gracieuse avec des amis de rencontre. Cela menace gravement les fondements mêmes de notre Constitution. Que je sache George Orwell s’est trompé et 1984 n’est pas le monde dans lequel nous vivons.
Prétendre interdire à ceux qui connaissent un sujet de partager ces connaissances, particulièrement s’ils sont attentifs à ne pas faire une concurrence déloyale à des professionnels en exercice et à ne pas tromper leur auditoire sur leur qualité, relève d’une attitude qui quitte largement le cadre de la défense d’une profession pour mettre un pied imprudent dans le domaine de l’atteinte aux libertés fondamentales.
Outre le risque réel de poursuites personnelles qu’un tel comportement présente pour son auteur, il me semble qu’il y a là matière à réflexion en ce qui concerne la vision que l’on a de la culture et de la profession de guide-conférencier.
Vouloir interdire tout échange non normatif et non transmis pas un groupe professionnel formaté à cet usage reviens en fait à concevoir la culture comme un produit commercial et non comme une élévation de l’intellect. Certes, la prolifération de systèmes électroniques de guidage qui débitent sur un ton monocorde un message particulièrement étudié, dont le contenu est parfois contestable, tend à laisser croire que c’est ainsi que l’on voudrait considérer l’instruction des foules. Cependant, si c’est cela que l’on cherche, les guides-conférenciers ont de graves inquiétudes à se faire quant à l’avenir de leur profession.
Personnellement, je préfère un guide en chair et en os qui va me tenir un propos légèrement différent de celui d’un autre, plutôt qu’une machine qui tentera de me transformer en consommateur “fast food” de culture, de la même façon d’ailleurs que je préfère les caissières bien vivantes aux caisses automatiques.

Enfin, cette notion de zone réservée, si elle obéit à des critères réglementaires, donne une image de l’intérêt que portent certains professionnels de la culture aux personnes qu’ils seraient susceptibles d’instruire. Il y aurait donc une frontière entre le lieu où la culture doit être formaté et celui où elle pourrait être plus libre ? Auquel cas il faudrait la formaliser par une ligne pointillée et un poste frontière. Peut-être pourrait-on aussi prévoir un “no mans land” et une zone démilitarisée.

Il faut savoir raison garder

Cessons de rire jaune.
Plutôt que de prétendre dresser des barrières infranchissables attentatoires aux droits fondamentaux et susceptibles de valoir à leurs auteurs des ennuis judiciaires qui nuiraient in fine à ceux-là que l’on prétendait protéger, il faut déplacer le combat sur un autre terrain.
Par exemple, il serait sain de communiquer sur la profession et ses avantages afin que les visiteurs aient envie de s’adresser à un guide-conférencier plutôt que de louer un guide électronique ou de lire un guide papier. Il faudrait mettre l’accent sur la plus-value d’une personne vivant sur le lieu de visite qui en connaît, non seulement l’histoire officielle, mais qui peut proposer des éléments historiques moins connus et des anecdotes aptes à enrichir le propos. Il faudrait faire la chasse aux guides professionnels qui ne se tiennent pas au courant des avancées scientifiques et de la recherche historique et qui débitent des discours usés jusqu’à la corde et grandement erronés. L’accent est mis aujourd’hui sur la maîtrise linguistique, comme si dire une bêtise en cinq langues était moins grave que de dire des choses sensées en une. Plutôt que des petits drapeaux sur des badges, j’aimerais voir des références de publication et des tampons attestant de la formation continue suivie par le professionnel.

La moitié de mon curriculum vitæ concerne les actions que j’ai mené en matière de formation et celles que j’ai reçu. Pourquoi serait-ce jugé indispensable en matière de santé et accessoire en matière culturelle ?
La reconnaissance de la profession de guide-conférencier sera sur de bons rails quand ses membres auront compris, comme Don Gomès de Gormas qu’« à vaincre sans péril on triomphe sans gloire ».
Si des personnes de la cité lisent ce propos, j’espère qu’elles comprendront comme il se veut aide à la prise de conscience d’une profession essentielle à la lutte contre la volonté d’abrutissement de la population, qui est en train de devenir une norme du monde actuel.

Conclusion

Je crois personnellement que ces réactions exacerbées sont le fait d’une compréhension bipolaire du monde. C’est parce que l’on croit que l’on est obligé de choisir entre être la proie des autres ou être leur prédateur que l’on voit des personnes qui se réaliseraient bien mieux dans une attitude dépassionnée s’essayer maladroitement à un comportement agressif qui ne leur sied pas.
Je pratique depuis quelques années maintenant un autre choix.
Je ne suis ni proie, ni prédateur. Quand l’autre m’offre sa jugulaire je n’y plante pas mes crocs et s’il tente de m’agresser je réponds sans passion à son attitude au moyens des outils civilisés et légaux à ma disposition.
Les plus intelligents découvrent qu’il existe des oasis de calme dans ce monde tourmenté et les autres en conçoivent un grand dépit faute de se sentir capable d’imiter mon attitude.
Je retournerai à la cité, cet après-midi et les jours suivants en espérant que les personnes concernées auront mûri leur réflexion et sauront placer leur action sur les vraies priorités de leur profession.

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