Le rationalisme cathare

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Il est une grande différence entre le christianisme cathare et bien d’autres religions et croyances, y compris au sein de la mouvance judéo-chrétienne, c’est que le catharisme s’appuie sur la raison quand tant d’autres s’appuient sur sa négation.
Tout au long de l’histoire de la réflexion cathare on trouve des remarques et des enseignements qui insistent sur le caractère rationnel du christianisme tel que le concevaient les cathares.
Et même si cela peut sembler paradoxal à des esprits modernes, la croyance en Dieu telle que l’appréhendaient les bons chrétiens est en droite ligne de ce rationalisme.

Définitions

Aujourd’hui nous donnons souvent aux mots un sens qui n’est pas celui de leur origine et qui, parfois, lui est même contraire.
Le sophisme combattu par Socrate et moqué par Platon a donné sophistiqué pour désigner ce qui est apprêté avec outrance. Aujourd’hui ce terme est au contraire pris dans un sens flatteur.
Aussi vais-je préciser la signification de certains termes pour que mon propos soit compris au plus près de ce que j’essaie de vous le faire entendre.
Pour éviter toute polémique, je me baserai uniquement sur les définitions du dictionnaire de la langue française, « Le Petit Robert ».
Raison : Pensée, jugement. La faculté pensante et son fonctionnement, chez l’homme ; ce qui permet à l’homme de connaître, de juger et d’agir conformément à des principes.
Rationalisme : Doctrine selon laquelle tout ce qui existe a sa raison d’être et peut donc être considéré comme intelligible. Doctrine selon laquelle toute connaissance certaine vient de la raison.
Foi : Assurance donnée d’être fidèle à sa parole, d’accomplir exactement ce que l’on a promis. Le fait de croire quelqu’un, d’avoir confiance en quelque chose. Le fait de croire à un principe par une adhésion profonde de l’esprit et du cœur qui emporte la certitude.
Logique : Science ayant pour objet l’étude, surtout formelle, des normes de la vérité ; « analyse formelle de la connaissance ». Conforme aux règles et aux lois de la logique. Conforme au bon sens, à la logique. Qui raisonne bien, avec cohérence, justesse.
Cohérence : Liaison, rapport étroit d’idées qui s’accordent entre elles ; absence de contradiction.
Ésotérisme : Doctrine suivant laquelle des connaissances ne peuvent ou ne doivent pas être vulgarisées, mais communiquées seulement à un petit nombre de disciples.
Exotérique : Qui peut être enseigné en public, qui peut être divulgué (en parlant d’une doctrine philosophique).
Intelligence : Faculté de connaître, de comprendre. L’ensemble des fonctions mentales ayant pour objet la connaissance conceptuelle et rationnelle.
Intellectintellectuel : L’esprit dans son fonctionnement intellectuel. Qui se rapporte à l’intelligence (connaissance ou entendement).
Instruction : Action d’apprendre ce qu’il est utile ou indispensable de savoir. Action d’enrichir et de former l’esprit. Savoir de l’homme instruit.

Le christianisme authentique, équilibre entre foi et raison

Quand nous défendons une idée, un principe, nous nous basons sur un élément difficilement vérifiable que nous considérons comme digne de foi et nous le développons selon deux axes ; soit en essayant de raisonner pour trouver sa logique et sa cohérence, soit en appliquant des règles, des axiomes, des dogmes qui permettent de se passer de raisonnement.
La religion et l’athéisme ne font pas exception à cette règle.
L’une et l’autre considèrent un point de départ impossible à démontrer de notre position humaine et en déroulent une analyse fondée sur l’une des deux voies que j’ai expliqué ci-dessus.
Il y a donc des athéismes et des religions basés sur la raison et d’autres basés sur des dogmes.

Le christianisme originel est né par l’apport d’une information essentielle mais non vérifiable pour nous. Son vecteur, Jésus/Christ, est pour tous les chrétiens un émissaire de Dieu, quelques soient les natures que lui confèrent les différents courants chrétiens. Sa doctrine elle, évolue soit dans un sens rationnel, soit dans un sens dogmatique selon les courants qui vont se développer.
Les différences portent d’ailleurs sur l’interprétation de textes dont nous savons que, pour la plupart, ils ne sont pas issus des auteurs qui les signent et qu’ils ont subi de nombreuses modifications, rajouts ou altérations de toutes sortes.
En outre, ces textes s’adressent à des personnes culturellement marquées par le modèle de leur temps et sont donc adaptés à cette culture pour être audibles des auditeurs.

La lecture des documents qui nous renseignent sur la pensée et l’enseignement que les bons chrétiens dispensaient montre qu’ils avaient fait le choix du rationalisme et étaient ainsi en opposition totale avec les chrétiens catholiques et orthodoxes qui eux avaient fait le choix de la voie dogmatique.

La foi, abandon raisonné

Contrairement à ce que certains cherchent à développer, la foi n’est pas un abandon absolu qui se moque de la logique et de la raison.
Au contraire, la foi est l’étape ultime de la raison. Quand on est allé au bout du raisonnement et que l’on se heurte à l’impossibilité de poursuivre, on fait un choix, celui qui semble le plus cohérent, le plus logique, le plus en accord avec ce que la raison nous a conduit à imaginer et l’on est fidèle à ce choix. On croit, non pas par abandon de toute raison, mais en pleine possession de sa raison.
C’est une différence essentielle avec la foi du charbonnier qui croit sans savoir pourquoi. C’est en opposition avec la foi dogmatique qui croit ce qu’on lui dit de croire au nom de grands principes inconnaissables ou sur la base d’écrits douteux. C’est l’absolu opposé de la foi sectaire où l’on abandonne toute volonté et toute identité à un gourou seul détenteur de la vérité.
Le chrétien authentique n’abandonne pas sa raison quand il offre sa foi à un principe religieux.
Au contraire, il conserve sa raison comme un outil de guidage capable de lui éviter les écueils.
Les chanoines d’Orléans le disent dès 1022 quand on les interroge sur la réalité de l’incarnation du Christ, sur sa mort et sa résurrection ; ils répondent simplement : « Nous n’y étions pas, et nous ne pouvons pas le croire vrai. ».
Face à la facilité du merveilleux et de l’obscur, le bon chrétien oppose la raison et la logique tout en conservant sa foi en un principe divin, par définition inconnaissable et indémontrable.

Intelligence, logique, foi et instruction

Une des grandes différences que je trouve entre le judéo-christianisme et le christianisme cathare, est celle qui consiste à traiter l’auditoire de façons diamétralement opposées.
Là où le « christianisme catholique » mettait un point d’honneur à ne surtout pas instruire ses ouailles, le christianisme cathare en mettait un à les instruire du mieux qu’il pouvait.
L’un endoctrinait de jeunes enfants (et il continue de le faire) et l’autre attendait qu’ils aient atteint un âge de « raison » pour leur donner un enseignement concret et non doctrinal.
Quand l’église de Rome exigeait que les évangiles soient rédigées en latin et ne soient accessibles qu’aux clercs, le catharisme les traduisait en langage commun et le bon chrétien en faisait lire un passage à un auditeur afin de montrer qu’il ne trichait pas avec ce qui était écrit.
Le catharisme, religion appuyée sur la logique et la raison, ne peut se satisfaire d’un enseignement dogmatique. Il lui faut un auditoire instruit et intelligent, c’est-à-dire capable de réfléchir par lui-même.
Certes, au Moyen Âge, le discours exotérique pouvait prendre un tour fort imagé pour être accessible à des foules incultes et pétries de références merveilleuses et mystérieuses.
Mais, dès que l’on s’engageait dans la voie du noviciat, la formation intellectuelle prenait un tour beaucoup plus concret et l’enseignement ésotérique n’avait rien de mystérieux. Au contraire, il apportait des informations débarrassées de la gangue populaire à un public averti donc capable de les assimiler en pleine raison.

Le catharisme, synthèse de la foi et de la raison

Ce n’est pas une mince affaire que de voir comment le catharisme a réussi à faire cohabiter ce que nous considérons toujours comme antinomique ; la foi, repère de l’incohérence pour beaucoup et la raison, suprême développement de la pensée.
Ce serait oublier un peu vite l’enseignement de Socrate qui raisonnait justement sur le principe de l’absence totale de connaissance. « La seule chose que je sais est que je ne sais rien. » comme disait le philosophe grec est le summum de la raison. En effet, quoi de plus cohérent et logique que d’affirmer qu’étant à la fois observateur et objet de l’observation, je dois me débarrasser de tout préjugé et notamment de toute certitude.
C’est en faisant leur ce concept que les bons chrétiens pouvaient bousculer toutes les certitudes de leur époque et construire une doctrine novatrice sur les mêmes bases que celle de leurs contradicteurs qui eux, n’avaient pas su remettre en cause ce qu’ils croyaient savoir.
À la différence du philosophe qui se fixe comme limite celles de son intellect, comme l’historien se fixe celles de ses sources authentifiées, le croyant pousse les choses au-delà de sa raison en s’autorisant à concevoir des possibles.
Mais, là où le croyant judéo-chrétien endosse l’habit imposé par ses dogmes, le chrétien authentique se fait un costume sur mesure dans le prolongement de sa logique.
C’est pour cela que le christianisme cathare ne pourra jamais être univoque, ce qui fait dire à certains historiens qui ne voient que la surface de l’eau, qu’il y a des catharismes, comme il y a des bogomilismes et que l’on ne doit pas les rattacher.
Ils oublient simplement que les ondes concentriques qui se dispersent à la surface du lac sont liées entre-elles par leur point d’origine qui est unique même si l’on ne peut savoir au moment où elles commencent leur étalement, si ces ondes ont pour origine un caillou jeté dans l’eau ou toute autre cause.

Conclusion

J’espère que mes réflexions ouvertes vous aideront à aborder le christianisme cathare sous un point de vue qui est assez étranger au judéo-christianisme, même si les choses évoluent un peu de nos jours dans ce courant religieux et notamment dans ses déclinaisons réformées.
La raison, la logique, la cohérence, l’intelligence sont indissociables de la foi pour les cathares et c’est ce qui les oppose justement aux judéo-chrétiens qui se sont toujours méfiés de ces éléments naturellement libérateurs d’une pensée humaine qu’ils ont toujours voulu domestiquer.
De la même façon que la scolastique chrétienne à courbé la philosophie en en faisant un simple faire-valoir de la religion, l’instruction judéo-chrétienne n’a d’autre but que de faire ingurgiter des dogmes de plus en plus incohérents avec notre époque, ce qui conduit d’ailleurs bien des judéo-chrétiens à un grand écart idéologique avec leur hiérarchie épiscopale.
Ce n’est pas par hasard que les grands personnages du catharisme étaient des intellectuels clercs ou laïcs (chanoines d’Orléans, Peyre Authié, Jaume Authié, etc.) et si ceux qui avaient accédé à ce statut dans des périodes troublées, qui avaient gêné leur instruction, comme Bélibaste, furent de piètres apôtres malgré de grandes intuitions qui nous les rendent encore plus touchant.

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