Qui est Dieu ?

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Il est courant de dire que le catharisme n’a pas recours à la théologie puisque la théologie est le discours que l’on tient à propos de Dieu. Or, dans le catharisme, Dieu est étranger au monde et, par conséquent inconnu.

Une fois posée ce qui pourrait être considéré comme une tautologie, il convient de s’interroger si Dieu peut demeurer étranger à nos réflexions comme il l’est à nos perceptions. La réponse est évidemment négative. Alors, nous allons essayer de faire un peu de théologie cathare, aussi surprenant que cela puisse paraître.

Être et paraître

Si vous m’écoutez ou me lisez, vous avez remarqué que je dis souvent que ce qui définit le mieux Dieu, c’est l’Être au sens ontologique du terme[1]. Passons, si vous voulez bien, sur la partie de haute volée du terme ontologique et faisons un raccourci en disant que l’Être est ce qui permet de laisser émaner du permanent, c’est-à-dire de l’éternel. Donc Dieu « produit », en quelque sorte de l’éternel. C’est pour cela que nous disons improprement que nous émanons de Dieu, mais qu’il ne nous crée pas, au sens primitif du mot créer, qui veut dire produire à partir de rien. Mais là encore, notre prison mondaine nous rend impossible une expression correcte des choses ; le pluriel ne convient pas à ce qui émane de Dieu. Dieu en tant que principe laisse émaner de l’Être et non pas des êtres[2]. Cet Être n’est pas physique, mais spirituel, c’est pour cela que nous parlons d’esprits saints et d’Esprit unique.

En fait, ce qui émane de Dieu est l’Esprit, au sens unique du terme. Mais cet Esprit est perturbé par une entité totalement spirituelle, elle aussi qui ne peut laisser émaner de l’Être. De cette perturbation est apparue une sorte de division qui fait qu’une partie paraît détachée de l’Esprit émané, ce que nous appelons les esprits saints prisonniers de ce monde. Par analogie, nous considérons donc que des esprits saints, demeurés fermes dans l’émanation divine, agissent indépendamment les uns des autres. Pour tenter de rendre cela plus compréhensible, je voudrais utiliser quelques images. Pour ceux qui l’ont vu, le film Abyss® donne une image de ce principe d’apparente différenciation. Lorsque l’héroïne entre en contact avec une entité extraterrestre tapie dans l’océan. Cette dernière modèle l’eau pour lui donner une forme humaine, image en miroir de l’héroïne. L’Esprit est comparable en cela qu’il n’est pas réellement divisé au sens de séparé, mais simplement spirituellement, partiellement divergent. On peut aussi dire que si votre main est cachée à vos yeux, elle semble disparaître de l’unité de votre corps, mais qu’en réalité vous savez très bien qu’il n’en est rien.

Donc Dieu principe du Bien laisse émaner l’Esprit qui est de même substance (Être), mais de nature différente, puisque Dieu est principe et l’Esprit est conséquence du principe. L’esprit paraît divisé par l’interaction du diviseur malin (diable), mais il ne l’est que par l’apparence que nous en donne notre emprisonnement mondain.

Justement, parlons-en un peu de ce côté obscur. Le principe du Mal est tout aussi éternel que le principe du Bien, mais il ne laisse pas émaner de l’Être, car il en est dépourvu : c’est un néant d’Être. Ce qu’il produit, directement ou par l’intermédiaire de ses créatures spirituelles, est une création. Or, une création apparaît à partir du néant et, de ce fait elle induit une séparation entre avant son apparition et à partir de son apparition ce qui est le temps. Le temps est l’opposé de l’absence de temps que nous appelons l’éternité. Tout ce que crée le principe du Mal est donc limité dans le temps. Pour retarder l’échéance fatale qu’induit cette limitation, le Mal a donc utilisé partiellement l’Esprit pour donner une illusion d’éternité à sa création. Cette illusion d’éternité n’est pas l’Être, mais on peut dire qu’elle est du « paraître », c’est-à-dire une illusion d’Être.

Notre état est donc mixte : une parcelle d’Être que le néant trompe en lui faisant oublier sa nature par un écran — comme le mur fait écran à la main —, ce qui produit une combinaison ayant une apparence de durabilité, c’est—dire qui paraît éternelle.

Si vous avez tenu jusque là, tous les espoirs sont permis.

Comment Dieu agit-il ?

Puisque je viens de dire que l’Esprit est unique et indivisible, comment se peut-il que Dieu ne rétablisse pas les choses en retirant ce qui fait écran ? Tout simplement parce que ce qui relève du Bien et ce qui relève du Mal sont totalement étrangers l’un à l’autre et ne peuvent donc pas interagir l’un sur l’autre.

En fait, la part d’Esprit qui semble prisonnière du Mal ne l’est pas vraiment. Elle est simplement perturbée par ce que le Mal produit en cela qu’elle ignore ce dont il s’agit et ne peut donc pas maintenir une distance entre ce qui relève du Mal et ce qu’elle est. C’est un peu comme un organisme qui se trouve confronté à un agent pathogène qu’il n’a jamais rencontré. Dans un premier temps il ne le rejette pas. Ne sachant pas ce que c’est il va envoyer à son contact des globules blancs qui vont étudier cet agent pathogène de façon à essayer de l’identifier. Une apparence d’unité entre l’organisme et l’agent pathogène va alors se créer. Puis, quand l’organisme aura identifié l’agent pathogène comme du « non-soi », il va le combattre afin de le rejeter.

De la même façon, Dieu a doté son émanation de la capacité à reconnaître ce qui n’est pas de même substance qu’elle. Et c’est ce que nous faisons quand nous accédons à l’éveil. Mais en attendant nous subissons l’illusion que le Mal nous projette d’une symbiose entre sa création et notre Être. Tant que cette illusion dure nous pensons être d’une seule pièce, mêlant part mondaine (corps et psyché) et part spirituelle (âme), alors que tout cela n’est qu’une seule et même chose. Notre vraie nature, l’Esprit, est occultée par l’illusion mondaine.

C’est en raison de la prégnance de cette illusion mondaine que Dieu maintient par le biais de l’Esprit, qui est unique et indivisible, la flamme de la possibilité de l’éveil. Et cette flamme vient, en son temps, réchauffer notre conscience spirituelle pour lui permettre de s’éveiller.

Dire que Dieu agit est une simplification destinée à nous rendre les choses intelligibles dans notre enfermement. En fait l’Esprit étant indivisible, il est toujours actif par lui-même, y compris là où il semble affaibli et enfermé.

Mais cette situation pourrait se maintenir indéfiniment si la part de l’Esprit momentanément amoindrie le demeurait éternellement. C’est d’ailleurs ce que le Mal pense pouvoir réussir.

En fait Dieu n’agit pas directement, car l’Esprit qui lui est consubstantiel agit par lui-même. La meilleure image de ce phénomène est celle qui nous vient des cathares. Imaginons que Dieu est le soleil et que l’Esprit est son émanation, c’est-à-dire ses rayons. Ce n’est pas le soleil qui réchauffe la terre, ce sont ses rayons, comme ce n’est pas Dieu qui agit sur la part spirituelle amoindrie, mais l’Esprit unique. Et il agit en apportant la connaissance du Bien et du Mal qui permettra de rappeler à l’esprit saint prisonnier qu’il n’est pas d’une seule pièce dans son illusion mondaine, mais qu’en plus de ce qu’il perçoit il est une part étrangère et spirituellement bonne.

Message et messager

Pour permettre cette interaction entre l’Esprit unique et sa part momentanément affaiblie, je l’ai dit l’outil est le message que va recevoir l’esprit saint prisonnier. Ce message est puissant car il est antinomique avec la réalité que perçoit celui qui le reçoit. En effet, dans un monde où tout est violence et malfaisance, le meilleur message est celui de l’Amour absolu, gratuit et sans limite, qui ne veut que le Bien, d’où le nom que je lui donne : Bienveillance.

Ce message n’a pas d’autre vecteur de diffusion que l’Esprit unique. Mais comment est-il diffusé de façon précise ? Dans un environnement hostile, le meilleur vecteur est celui qui ne peut être intercepté. On le voit, dans l’histoire humaine, les services de communication ont toujours cherché ce vecteur parfait. Il paraît même que les scientifiques ont essayé d’utiliser les dons de transmission de pensée pour permettre les communications entre les sous-marins et les centres de commandement. La télépathie revêt en effet l’apparence du vecteur idéal. L’Esprit unique lui, ne fonctionne que par sa nature spirituelle, mais selon le degré de perméabilité de l’esprit saint qui le reçoit, son message peut prendre diverses formes. D’après ce qu’il nous en dit[3] et ce que relate également le livre des Actes des apôtres[4], Paul aurait reçu le message de façon spirituelle. Les disciples et les autres éveillés semblent parler d’un message reçu d’un des leurs, Jésus. Malheureusement, nous ne pouvons pas savoir si ce Jésus fut un homme, lui-même inspiré comme Paul, que les autres auraient confondu avec un envoyé divin, ou s’il n’était qu’une apparence humaine (une sorte d’illusion d’optique très élaborée). Peut-être même que ce sont plusieurs personnalités humaines, inspirées individuellement qui auraient été amalgamées ensuite en un personnage unique ou, qu’à partir d’une inspiration spirituelle, un ou plusieurs disciples aient « construit » un personnage qui avait de meilleures chances d’être accepté par la population que ne l’aurait été l’un des leurs. On retrouve ce dernier phénomène dans l’apparition de la spiritualité chez les premiers hommes, telle que nous la décrit René Girard[5] dans ses livres. La création ex nihilo d’une entité supérieure permit alors de fédérer des groupes humains dont chacun était dirigé par un mâle dominant qui ne pouvaient se soumettre qu’à une entité reconnue comme nettement supérieure. Et le chamane assurait la liaison entre cette entité et les hommes.

Pourquoi Dieu agit-il ainsi ?

Nous avons l’image intellectuelle d’un Dieu tout-puissant. Alors pourquoi tant de lenteur et de complication dans sa façon de nous libérer de nos entraves mondaines ?

Le problème est multiple. D’abord, nous l’avons compris, les principes ne peuvent interagir sur ce qui relève de l’autre. Le Mal ne peut modifier l’Esprit unique et Dieu ne peut modifier ce que le Mal met entre nous et lui, contrairement à ce qu’en disait Jean baptiste[6]. La parabole du bon arbre et du mauvais arbre, si elle n’a pas de sens d’un point de vue mondain, est très claire sur ce point[7]. De cette impossibilité ontologique à agir sur le Mal, il résulte que le Bien dispose de deux moyens d’action qui contournent en fait le problème. Le premier est la nature même du Mal et le second est l’éternité.

La nature du Mal tient à son état principiel. Il ne peut produire aucun bien réel qui ne soit, d’une façon ou d’une autre en définitive un mal. C’est sa nature, comme l’illustre très bien la fable d’origine inconnue, mais que l’on retrouve sous diverses variantes chez Ésope, comme dans des contes d’Afrique de l’Ouest. Cette fable met en scène une grenouille et un scorpion acculés à une rivière par un feu qui dévore la prairie devant eux. Le scorpion demande alors à la grenouille de lui faire traverser la rivière sur son dos. Devant l’hésitation légitime de la grenouille, il la rassure en faisant voir que la tuer signerait leur mort commune, puisqu’il ne peut pas nager. La grenouille accepte, mais le scorpion finit par la piquer au cours de la traversée. Dans un dernier râle elle lui demande la raison de ce geste insensé et mortifère pour tous deux. Sa seule réponse est que cela est sa nature. De même, le Mal ne pourra pas cacher sa nature à la part de Bien qu’il retient dans sa création. Cette dernière finira donc par comprendre qu’elle lui est totalement étrangère et cherchera à lui échapper.

L’éternité est l’apanage de ce qui émane du Bien. Donc, plus le temps dure et plus il corrompt ce qu’il contient, mais l’esprit saint prisonnier reste immuable puisqu’il est éternel. Viendra donc le moment où leurs différences deviendront si évidentes que la séparation sera inévitable. Les cathares traduisaient cela par la maxime : « Le Mal est vainqueur dans le temps, mais le Bien est vainqueur dans l’éternité. »

Cela revient à dire que dans l’éternité la création du Mal est appelée à redevenir le néant d’Être qui est sa nature et l’Esprit unique est appelé à retrouver son intégrité éternelle qui lui vient de sa consubstantialité divine.

Avons-nous réellement répondu à la question : Qui est Dieu ? Par nécessairement, car Dieu demeure et demeurera pour nous étranger et inconnu tant que nous refuserons d’accéder à la connaissance qui nous mènera à l’éveil et de là au cheminement vers notre salut. Mais au moins avons-nous pu détailler ce qui tourne autour de lui et de nous. Le reste ne dépend que de notre bonne volonté à vouloir mieux connaître les ressorts de notre emprisonnement et à accepter d’emprunter le cheminement qui nous ramènera à lui. Certes nous reviendrons tous à lui à un moment ou l’autre de ce temps mondain, mais nous ne somme pas obligé d’attendre la fin des temps pour le faire.

Éric Delmas – Communauté évangélique


[1] Sur la nature ou sur l’étant de Parménide
[2] Métaphysique d’Aristote
[3] Lettre de Paul aux Galates : I, 11 – Première lettre de Paul aux Corinthiens : XV, 8
[4] Actes des apôtres : IX, 3-5
[5] Des choses cachées depuis la fondation du monde de René Girard : chap. I-E : Théorie du religieux
[6] Évangile selon Matthieu : III, 10
[7] Évangile selon Matthieu : VII, 17-18

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