L’amour – La Bienveillance (catéchèse)

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L’amour – La Bienveillance

Fondement du christianisme

Pour présenter la doctrine cathare il est un passage obligé : expliquer sur quel fondement elle s’appuie et détailler ses fondamentaux.
Or, le catharisme est clair quant à déterminer son fondement unique. Ce fondement est la seule référence dont nous disposons et surtout, c’est la référence indiscutable, puisqu’elle nous est donnée par Christ[1] lui-même.
Ce fondement est donné par Jésus dans l’Évangile selon Jean : « Je vous donne un commandement nouveau : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés, vous aussi vous aimer les uns les autres. Par là, tous sauront que vous êtes mes disciples. » (Jn 13, 34-35). Là, alors que Judas vient de quitter la table pour aller dénoncer Jésus, ce dernier donne le message qu’il est venu apporter, sachant que ce point est central et qu’il fait la différence entre un croyant chrétien et un croyant de n’importe quelle autre obédience spirituelle.
Ce message est si important qu’un peu plus tard Jésus le répète et le renforce : « Je suis la vigne véritable et mon Père est le vigneron. Il enlève en moi tout sarment qui ne porte pas de fruit et il purifie tout sarment qui porte du fruit pour qu’il en porte davantage. » (Jn 15, 1-2). Ce passage est essentiel, puisque Jésus indique clairement sur quelle autorité spirituelle il s’appuie pour délivrer le message. Non seulement il ne se prend pas pour l’autorité suprême : il n’est que la vigne et le vigneron est Dieu, mais il est également soumis à l’œuvre du vigneron qui décide de conserver ou pas les sarments selon leur qualité et qui purifie les fruits quand ceux-ci ont pris racine sur le sarment de la vigne.

Ensuite, après avoir précisé que l’on ne peut pas se réclamer de son enseignement si l’on ne suit pas précisément sa voie, il rappelle encore le commandement : « Mon commandement est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés. » (Jn 15, 12). Et il réitère une troisième fois au verset 17 du même chapitre. Il est donc parfaitement clair que ce commandement est unique et qu’il fonde l’appartenance à la mission christique. On ne peut se prétendre chrétien — c’est-à-dire disciple de christ — que si l’on suit à la lettre son commandement. Et ce commandement ne supporte aucune interprétation puisqu’il est unique. Le christianisme repose entièrement et uniquement sur ce commandement unique qui, de fait, remplace sans les dénigrer les commandements donnés à Moïse. Christ ne vient pas abolir la loi mosaïque[2] ; il la clôt en la remplaçant par ce commandement divin.

L’Amour absolu ou Bienveillance

L’amour à toutes les sauces

Vous qui êtes habitué du sujet et de nos réflexions et discussions savez que nous présentons l’amour sous les trois acceptions qui disposent d’un déterminant différent en grec.
Il y a tout d’abord l’amour exclusif, l’amour qui referme deux êtres dans leur périphérie la plus étroite et qui les soumet entièrement à leurs sens, lesquels deviennent en quelque sorte directeurs et gestionnaires de leur personne. Cet amour est associé au mot grec qui se prononce éros.
Ensuite il y a l’amour qui s’élargit à la famille et aux amis, moins exclusif que le premier et forcément moins aveugle, il manifeste un attachement qui n’interdit pas une certaine lucidité, mais qui amène souvent à des choix orientés et à une forme de favoritisme. Cet amour est associé au mot grec qui se prononce philos. C’est l’amour mis en avant dans la loi de Moïse qui définit le cadre du prochain, c’est-à-dire de celui qui partage la même foi, le coreligionnaire.
Enfin il y a l’amour que j’appelle absolu ou Bienveillance, qui ne connaît pas de limites, qui n’attend aucun retour et qui ne sait pas classer les bénéficiaires de son expression. Cet amour est ouvert à tous et fait fi de toute distinction. Il amène à considérer chacun comme un autre soi-même, ce qui n’interdit pas la clairvoyance et la capacité à dire ce qui peut éventuellement poser problème. Cet amour, qui est associé au mot grec qui se prononce agapê, est le moins calculateur de tous et donc le plus difficile à atteindre.
Je tiens à préciser que mon classement par rapport à la prononciation de mots grecs ne prétend pas à la qualité des termes, ni à leur exactitude précise car je ne suis pas du tout compétent en la matière. Disons plutôt que je propose ainsi une convention qui nous permettra désormais de comprendre de quel amour je parle.

L’Amour absolu ou Bienveillance

Outre le fait qu’il peut être revêtu de bien des qualificatifs destinés à le préciser, le terme français le plus adapté semble être dilection, même si je lui préfère l’expressive clarté du terme Bienveillance, dont la construction épouse bien ce que veut exprimer le terme initial : veiller au bien de l’autre, sous-entendu comme au sien propre.
Cet amour qui se cache sous le terme francisé agapê, n’est pas une mince affaire. Il est à la fois évident pour toute personne de bien et impossible pour quiconque veut y parvenir en cohérence.
Comment pouvons-nous essayer de définir les paramètres caractéristiques de cette dilection ? La façon facile dont use le dictionnaire est de dire qu’il s’agit d’un amour identique à celui que Dieu porte à ses créatures. Autant dire que cela reste obscur, surtout si l’on se réfère à certains passages de l’Ancien Testament qui sembleraient dès lors valider le dicton : « Qui aime bien châtie bien. ».
Si l’on veut aller plus loin il faut envisager ce qui semble apparemment impossible. La dilection serait un amour sans bornes, sans critère d’exclusion, sans référentiel de classement, sans choix et sans exclusive. Il est le plus exigeant de tous et en même temps le moins contraignant en apparence. Il suffit en effet d’aimer tout le monde, soi y compris, de la même façon, sans a priori, sans jugement, sans préférence et sans attente.

La Bienveillance semble impossible

Les pierres d’achoppement

On le voit, la dilection ou Bienveillance est très souple et large dans ses critères d’inclusion — on peut même y rajouter les formes de vies non humaines — et très restrictive et raide dans sa mise en œuvre. Or, il ne manque pas de situations posant problème pour déterminer la juste attitude.

Ne pas différencier les bénéficiaires de la Bienveillance

L’interaction exercée par les sens et la culture va nous amener à trier dans les objets de notre Bienveillance. Tel individu dont l’apparence choque mes sens sera moins bien accueilli a priori que tel autre conforme à mes critères esthétiques et sensuels. Tel individu ou groupe culturellement connoté négativement sera dévalorisé par rapport à tel autre connoté positivement. Certes je vais m’entraîner à réduire ce comportement qui défie l’amour et la cohérence puisque s’appuyant sur des critères illogiques. Il faut donc faire une véritable révolution culturelle et sociale pour atteindre cet objectif spirituel qui va à contresens des obligations de ce monde.

Ne pas fixer de critères de sélection

Mais si je surpasse ce premier écueil, comment vais-je faire avec le second qui consiste à classer les individus en fonction de ce qu’ils vont me renvoyer comme image de leur personne et qui sera pour moi une manière de me comparer à eux. En clair, si l’autre «moi-même» s’avère avoir un discours fortement en opposition avec l’idée que je me fais de ma propre qualité d’expression, vais-je éviter le piège qui consiste à organiser mes relations sur un plan pyramidal, d’autant qu’alors j’aurais assez facilement tendance à me mettre en haut de l’édifice ? Là encore je le sens, un effort s’annonce nécessaire et il ne sera pas forcément aussi facile que ma conception de ma modestie pourrait me le laisser croire.

Ne rien attendre en retour

Facteur aggravant, l’autre — pour ne pas dire l’étranger — montre à mon endroit beaucoup moins d’amour que j’en ai pour lui. N’étant pas payé de retour, vais-je conserver intact mon amour pour lui ? Autant dire que tendre l’autre joue est une figure métaphorique séduisante mais que l’on espère n’avoir jamais à mettre à l’épreuve de notre constance morale.

Ne pas être du monde

Au total, entre les répulsions incohérentes, les jugements de valeur et le retour de flamme vis-à-vis d’une violence ressentie, les écueils ne manquent pas à la mise en œuvre de cet amour dont nous nous targuons de pouvoir l’atteindre.
On comprend aisément pourquoi les groupes désirant vivre une forme de relation hors norme en viennent le plus souvent à privilégier l’isolement social, comme le font les religieux qui s’enferment dans des couvents ou qui choisissent la vie d’ermite. Les cathares s’interdisent ce qu’ils considèrent comme une facilité. S’ils vivent en maison cathare, celle-ci est ouverte à tous et ils passent une partie de leur vie à l’extérieur, en confrontation directe avec un monde hostile, comme les en avait prévenu Jésus : « Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï avant vous. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui, mais parce que vous n’êtes pas du monde, parce que mon choix vous a tiré du monde, le monde vous hait. » (Jn, 15, 18-19). Le message est limpide, nul ne peut demeurer attaché au monde et se croire chrétien. Pour être dans les pas du christ, il faut avoir totalement rompu avec le monde. Comme le prisonnier en sa geôle, le chrétien se sait totalement étranger à sa prison et à son gardien.
Et il ne suffit pas de se dire de christ, il faut supporter ce qu’il a supporté, car l’esclave n’est pas plus grand que son seigneur (Jn 15, 20).

Les conséquences de la Bienveillance

Pour le chrétien consolé

Je ferai rapidement l’impasse sur les conséquences réellement positives de la mise en œuvre de la Bienveillance. Car, vu qu’elles sont espérées — même si elles ne doivent pas être recherchées —, leur constatation ne doit pas poser de problème. C’est en quelque sorte le nirvana du chrétien que de recevoir exactement ce qu’il donne.

Les conséquences négatives

Par contre, les conséquences négatives seront le lot commun, notamment de la part de personnes que notre comportement dérange, voire agresse car il remet en cause leurs valeurs et leur propre attitude dont ils ne sont pas forcément toujours fiers. Les moqueries, les vexations, les abus, les dénigrements, et les agressions verbales puis physiques ne manqueront pas. C’est surtout là qu’il faut savoir recevoir. Comme je l’ai déjà expliqué, le comportement du croyant est totalement déconnecté de celui du chrétien cathare, ou de celui qui vise à agir comme tel.
En fait, quoi qu’on en pense, une petite part d’isolement social est le seul moyen de limiter le problème et une communauté protectrice est nécessaire. Le chrétien isolé dispose d’une espérance de survie supportable très limitée. La mondanité fait que plus le groupe est important plus ses réactions sont violentes. Face à une société violente, un chrétien isolé risque d’être traité en victime émissaire et vivra un véritable calvaire qui se terminera logiquement par un martyre.

Pour les croyants

Par contre, du côté du croyant, les choses sont un peu différentes. La Bienveillance est une utopie ou un mensonge qu’on se fait à soi. On peut tendre à limiter autant que faire se peut sa tendance à trier les sujets de son amour, mais prétendre faire mieux serait vantardise.
Il s’agit donc d’un chantier perpétuel qui ne peut aboutir que si l’on veut passer le cap qui sépare le croyant du chrétien.
Mais la violence extérieure, c’est-à-dire celle qui émane des éléments extérieurs à la communauté chrétienne, est une chose à laquelle on se prépare peu ou prou. Par contre la violence interne est beaucoup plus difficile à vivre.
La nature animale et mondaine est telle que, si l’on n’y prend pas garde, la tendance est forte qui nous pousse à trier parmi nos amis ceux avec lesquels nous avons plus d’affinités et à repousser ceux avec lesquels nous sentons des divergences, quelles qu’en soient les raisons, avouables à notre conscience ou non.
Or, nous sommes sans cesse soumis à cette situation et nous la provoquons sans doute aussi. Tel que nous croyions notre ami semble nous rejeter, voire nous discrédite vis-à-vis d’autres et nous finissons par l’apprendre. Tel dont nous nous sentions proche sur le plan spirituel et doctrinal rompt les liens qui nous unissaient sur un seul point de divergence, souvent mal ou pas discuté en raison d’un égo sensibilisé chez les deux interlocuteurs.

Conclusion

Comme je pense l’avoir montré, la Bienveillance, qu’elle soit pratiquée ou reçue est rarement payée de retour et, même si elle ne demande rien en échange, cette situation la rend difficile à vivre. Et je ne parle que de Bienveillance partielle, car je serais bien incapable de vous parler d’une Bienveillance totale qui échappe encore de beaucoup à mes capacités.

L’amour et la doctrine cathare

En fait, face à ces difficultés, il n’est pas étonnant que chaque groupe spirituel ait ressenti le besoin de formaliser un peu la façon dont il concevait les relations de ses membres entre eux et vis-à-vis de l’extérieur.
Chez les chrétiens cathares, cela s’est matérialisé sous la forme d’une doctrine qui donnait le cap à suivre et sur une règle de vie qui en précisait les modalités d’application.
L’amour commun à presque tous les spirituels est formalisé par le cathare sous la forme du concept de vérité et de justice. Ce concept vise à manifester, de la façon la plus large possible, la façon dont l’amour s’applique au quotidien.

En voici les gros titres :
1- Ne nuire à personne et à rien de vivant, mais accepter une entorse à ce principe en favorisant la survie d’une forme de vie dite supérieure sur une forme dite inférieure.
2 – Ne pas prendre part à l’œuvre de génération qui est considéré comme l’œuvre maligne par excellence puisqu’elle contribue à la poursuite de l’exil des esprits en ce monde.
3 – Être dans la justice et la vérité dans le sens individuel, c’est-à-dire ne rien faire d’injuste et ne rien faire qui puisse conduire à contrevenir à la vérité.

Pour autant, est-ce suffisant ? À l’évidence non, et je vois bien là comme ce texte d’alors était incomplet.
Car il faut aussi penser à manifester la Bienveillance en faisant preuve d’élan vers tout autre, en aidant dans la mesure du possible les détresses reconnues, en se contentant du strict nécessaire afin de ne léser personne, car tout excès pour l’un est forcément un manque pour l’autre, en acceptant sans broncher les manifestations critiques ou dévalorisantes comme la preuve que l’on peut faire mieux encore.

En fait, cette inaccessible étoile qu’est la Bienveillance ne peut rester qu’un but plus ou moins lointain selon que l’on avance plus ou moins vite sur le chemin qui doit nous mener à terme vers le retour à notre demeure spirituelle.
C’est pourquoi il faut sans cesse s’interroger sur nos comportements, et pas seulement une fois par mois comme lors des Services des communautés évangéliques ; se demander si ce que l’on croit avoir reçu comme comportements ou remarques des autres n’est pas, au moins partiellement justifié par notre propre attitude ou expression et, s’il s’avère qu’on ne lui trouve pas de justification, l’accepter comme contre partie de notre propre imperfection vis-à-vis des autres.


[1] Pour éviter toute confusion, j’emploie le terme Christ quand je parle du messager divin, qui est en même temps le message de Dieu. Jésus est une personnification dont je pense qu’elle fut utilisée pour favoriser la transmission d’un message strictement spirituel.

[2]Vous trouverez les références bibliques et historiques de la loi mosaïque et de la loi du talion dans l’article publié sur la partie grand public du site

 

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