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Non-violence et pouvoir

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Non-violence et pouvoir

« Magnifiques les doux, car ils hériteront de la terre. » (Matthieu : 5,5)
« Magnifiques les pacifiques, car on les appellera fils de Dieu. » (Matthieu : 5,9)

La violence et le monde

Ce qui régit la vie dans le monde est la survie. Chaque espèce, animale ou végétale, cherche par tous les moyens à survivre suffisamment longtemps pour se reproduire et assurer ainsi la persistance de son groupe.
Pour survivre il est nécessaire de trouver un moyen de retarder l’échéance de sa mort, soit en évitant les dangers (fuite, dissimulation), soit par la fécondité, soit en attaquant.
Il est clair que ce monde est violent, et les rares moments de gentillesse que l’on observe ne sont que des pauses.

L’homme a d’abord dû lutter contre des prédateurs qui lui étaient supérieurs. Grâce à ses capacités d’adaptation et d’invention, il a petit à petit surmonté ses handicaps pour devenir un prédateur féroce. Je ne doute pas qu’ayant acquis cette conscience de son pouvoir sur la nature et ses habitants, il a ensuite voulu faire de même au sein de son groupe. René Girard nous l’explique très bien dans son live : « Des choses cachées depuis la fondation du monde », l’homme s’est très vite hiérarchisé sur un groupe nucléaire dominé par le mâle reproducteur et principal pourvoyeur de nourriture. Mais la nécessité de l’agressivité des autres prédateurs l’a conduit à se regrouper, au prix d’adaptations, afin de mutualiser ses moyens productifs et défensifs en évitant violence mimétique.
L’évolution n’a rien changé et l’apparente sérénité de nos sociétés cède vite la place au constat d’une violence toujours présente. Souvent, elle ne s’exprime plus directement et physiquement, mais par des biais liés à des formes de pouvoir qui remplacent la stricte violence physique.

Il faut donc bien comprendre que la violence et le pouvoir sont les marqueurs fondamentaux de ce monde.

La violence est multiforme

Quand on parle de violence, on ne se rend pas toujours compte de son étendue et de ses domaines d’application.
Nous connaissons la violence physique et, depuis relativement peu, la violence mentale. Mais il existe aussi des formes de violences qui s’exercent dans tous les domaines de la vie : sociale, religieuse, financière, politique, etc.
La violence physique est plus simple, quand elle n’est pas directement liée à une autre forme. Elle vise à soulager son auteur d’une frustration qui le fait se sentir proie et qui pense que sa violence va en faire un prédateur. Le choix de la violence est dès lors plus instinctif que réfléchi.
La violence mentale est elle aussi directement lié à un problème de représentation. Son auteur veut affirmer sa suprématie sur sa victime, mais sa propre lâcheté l’amène à choisir le harcèlement et la manipulation pour ne pas prendre de risque personnel, ce qui confirme son manque d’assurance.
La violence sociale vise à l’exercice d’un pouvoir en vue d’une volonté de domination et/ou d’une représentation vis-à-vis de la société et des victimes. Elle s’exerce souvent via une utilisation fallacieuse du système législatif et réglementaire dont les failles permettent son exercice tout en protégeant ses auteurs.
La violence religieuse est avant tout une recherche de représentation. Le groupe qui l’exerce vise à apparaître comme supérieur à ceux qu’il se choisit comme victimes, ce qui dénote son inquiétude, qu’il cherche à effacer dans sa propre image.
La violence financière est plus un outil qu’une violence à part entière. Depuis que l’argent a cessé de n’être qu’un outil facilitant le troc permettant d’échanger des biens, des services, un travail, pour devenir une quête en soi permettant d’affirmer une représentation, il a perdu son caractère bénéfique pour devenir une sorte de représentation maligne que l’on peut voir comme le moyen ou l’affirmation de l’Antéchrist.
La violence politique est une manière d’exercer un pouvoir, ce qui dévoile un sentiment d’infériorité. La représentation en est quasiment absente, car le monde politique est extrêmement dévalorisé dans l’opinion publique.

Face à ces violences nous allons voir que seule une non-violence globale est possible, sinon elle deviendrait vite une contre-violence qui n’est rien d’autre qu’une autre violence.

La contre-violence est un piège

Quand on subit la violence, la réaction naturelle est de vouloir s’y opposer par des moyens identiques : c’est la contre-violence.
Dans une démocratie et pour un individu moralement respectable, la contre-violence est un piège, car elle est obligée de dériver rapidement en violence aveugle à son tour. En effet, la contre-violence, qui n’est rien d’autre qu’une violence réactionnelle ne peut faire cesser la violence que par l’élimination de la violence initiale sans lui apporter la démonstration de son injustice. Elle met uniquement en avant sa plus grande puissance, ce qui crée forcément une frustration et qui laisse penser que la violence initiale était finalement justifiée. C’est d’ailleurs pour cela que les auteurs de violences s’attaquent à des victimes évidemment reconnues comme innocentes, car ils savent que cela engendrera une contre-violence plus forte et plus aveugle que s’ils n’avaient attaqué que des corps constitués destinés à recevoir des violences attendues auxquelles ils savent répondre de façon proportionnée. C’est le propre du terrorisme qui par-là cherche à provoquer la panique liée à l’incertitude des cibles visées, le rejet de l’autre sans distinction de sa réelle responsabilité et une réaction violente qui favorisera la radicalisation de part et d’autre.
Il n’y a donc aucune échappatoire au piège de la contre-violence et son risque évident est l’escalade qui peut très bien se terminer par un drame au plan individuel et par un abandon de la démocratie au plan social et politique.
En effet, la démocratie est un système de gouvernement très fragile. Winston Churchill disait même qu’elle « est le pire système de gouvernement… à l’exclusion de tous les autres. ». La seule solution pour une démocratie de répondre à une violence est de renforcer visiblement son caractère démocratique.

La non-violence cathare

Les Églises ne sont pas à l’abri de la violence et de la contre-violence. Quand leurs dirigeants sont mal choisis et qu’ils sont tournés vers le monde, ils sont souvent tentés par la violence, vécue comme un moyen simple de résoudre rapidement une problématique de pouvoir et de représentation.
Alors qu’ils avaient subi conjointement et côte à côte les violences des romains, les judéo-chrétiens, une fois investis du pouvoir de justice religieuse par l’empereur, vont se retourner contre leurs anciens coreligionnaires chrétiens, les pagano-chrétiens, qu’ils vont martyriser à leur tour.
Et cela peut être décliné à l’envi tout au long de l’histoire pour presque toutes les religions. Même les parangons de la non-violence, les bouddhistes, voient certains de leurs membres s’abandonner à la violence religieuse contre les musulmans. Ils ont même assassiné leur coreligionnaire Gandhi au nom de leur vision étriquée de leur religion.

Qu’est-ce que la non-violence ?

Chaque fois que j’ai eu l’occasion de parler de la non-violence dans un rendez-vous réunissant des personnes, a priori empreinte de l’esprit du catharisme, j’ai obtenu des débats très animés et des réactions émotionnelles puissantes, en raison de ce que la non-violence cathare évoquait comme souffrance pour beaucoup de participants.
La raison principale est simple : la non-violence est avant tout un abandon de sa condition humaine.
Comme l’Être et le non-Être ne peuvent se comparer, la non-violence et la violence ne se comprennent pas sur le même plan d’intelligence. La non-violence est un avant-goût de la divinité. C’est bien pour cela qu’il s’agit d’un fondamental du catharisme. Si l’humilité nous ramène à notre condition mondaine, la non-violence nous élève à notre condition spirituelle.
La non-violence nous enseigne que nous devons rester neutres face à la violence du monde ; elle ne nous concerne plus parce que nous sommes convaincus de ne plus être de ce monde. C’est un détachement, non pas sensuel comme l’ataraxie, mais intellectuel. Le non-violent se refuse à considérer la violence mondaine qu’il s’agisse de la justifier, de la rejeter ou même de la combattre.

Le catharisme et la non-violence

Comme je viens de le dire, le catharisme considère la non-violence comme un fondamental de sa doctrine. En clair, nul ne peut envisager cheminer par la voie cathare s’il ne se sent pas capable d’éliminer la violence de son rapport aux autres.
Mais dans un monde où la violence est l’alpha et l’oméga des rapports humains, comment un cathare peut-il vivre sans s’isoler de la société ?
C’est avant une question de priorité. Le cathare s’interroge sur ce qui est sa priorité : doit-il vivre dans ce monde et en accepter les règles ou préfère-t-il vivre un avant-goût de son salut en acceptant les risques que cela implique en ce monde ?
Notre choix est vite fait, mais contrairement aux premiers chrétiens qui faisaient du martyre une condition du salut, les cathares en acceptent l’augure s’il n’y a pas moyen d’agir autrement, mais ils ne le recherchent pas.
Par contre, ils se concentrent plus sur la violence qu’ils sont susceptibles d’infliger que sur celles qu’ils pourraient recevoir. En effet, nous sommes violents en permanence et le plus souvent sans en avoir conscience. Or, le cathare, de par sa Consolation qui l’a affranchi de ses fautes passées et qui lui a ouvert la connaissance fine et claire du Bien, est devenu un véritable pécheur devant tous, car il n’a plus l’excuse de l’ignorance.
C’est pourquoi la non-violence est si importante pour les cathares et qu’elle demande autant d’effort d’apprentissage de la part du croyant débutant jusqu’au cathare consolé près à rejoindre l’Esprit unique.

La non-violence face à la violence

La question habituelle est de savoir comment le catharisme prône à ses membres une action adaptée face à une violence les concernant directement ou pas. L’évitement est la réponse la plus simple, même s’il n’est pas toujours possible.
L’évitement consiste à se soustraire, préventivement ou pas, à un risque de violence. Il faut donc être capable d’identifier les situations susceptibles de déboucher sur un conflit mimétique notamment pour désarmer toute tentation de dérive violente de la part des autres. Quand on n’y est pas parvenu, il convient de laisser le champ libre si c’est possible.
Parfois la violence crée une situation de confrontation inévitable. La meilleure solution est alors de tenter de désarmer la violence de l’autre par une attitude de calme résolution et de renvoi cohérent à l’inadéquation de la violence que l’autre met en avant. Cela peut être le cas dans un cadre professionnel où un collègue essaie d’abuser de votre non-violence qu’il aurait confondue avec une attitude victimaire. Le rappel des règles légales et réglementaire peut le faire reculer, car le violent est rarement courageux. L’affirmation calme de votre résolution à porter l’affaire devant les instances appropriées avec le risque de sanctions à venir pour votre agresseur est souvent suffisant. Il préfèrera alors abandonner sur une pirouette stylistique qu’il croira suffisante à lui donner le beau rôle.
Dans un cas extrême, la violence est impossible à éviter ou à faire cesser. Le plus dur est alors de l’accepter, à charge pour votre agresseur de rendre des comptes, voire de l’endosser si vous n’êtes pas la victime initialement visée. Il est important de ne pas céder aux tentatives de l’agresseur visant à se décharger de sa responsabilité. Les « tu vas m’obliger à te faire ceci » ou « tu seras responsable de ce qui va arriver » doivent systématiquement impliquer une réponse claire quant au refus d’endosser la responsabilité de l’acte à commettre. Cela peut nous ramener au cas précédent où l’agresseur peut finalement choisir de renoncer.
Enfin, et c’est souvent là que le bât blesse pour beaucoup, il faut se convaincre qu’il n’existe pas de violence légitime. Combien de fois ai-je dû répondre à des remarques ultimes sur le ton voulant dire que la violence envers un monstre pouvait sauver de nombreuses vies ! C’est un biais intellectuel erroné. Nous ne sommes pas comptables des vies des autres, puisque nous ignorons tout des tenants et aboutissants de nos actes. Faute d’un véritable libre-arbitre, nous devons gérer l’instant présent à la valeur de ce qu’il représente. Quelque violence que ce soit est inacceptable envers qui que ce soit. C’est un peu comme le serment des soignants de ne pas laisser leur opinion interférer avec leur pratique soignante.

Non-violence et pouvoir

Un dernier point, qui me semble important. Comme nous l’avons vu, la violence est souvent un vecteur de la volonté de représentation. Exercer un pouvoir revient donc à prendre le risque de la violence, directe ou non et la non-violence refuse le pouvoir. Comme l’humilité, parce qu’elle rejette la publicité nous enjoint à ne pas faire connaître nos actes positifs, la non-violence nous enjoint à refuser toute position de pouvoir, y compris le plus social qu’il soit. Nous devons donc rester à distance des jeux du pouvoir humain, à quelque niveau qu’il se situe.

Avec toute ma Bienveillance.

Prêche du 14 novembre 2021 par Guilhem de Carcassonne.

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